Comment ne se seraient-ils pas aimés? Beaux et célèbres tous les deux,
chantant dans les mêmes pièces, vivant chaque soir pendant cinq actes de
la même vie artificielle et passionnée. On ne joue pas impunément avec
le feu. On ne se dit pas vingt fois par mois: «Je t'aime!» sur des
soupirs de flûte et des trémolos de violon sans finir par se prendre à
l'émotion de sa propre voix. À la longue, la passion leur vint dans des
enveloppements d'harmonie, des surprises de rythme, des splendeurs de
costumes et de toiles de fond. Elle leur arriva par la fenêtre qu'Elsa
et Lohengrin ouvrent toute grande sur la nuit vibrante de sons et de
clartés:
Viens respirer les senteurs enivrantes...
Elle se glissa entre les colonnes blanches du balcon des Capulets, où
Roméo et Juliette s'attardent sous des lueurs d'aube:
Non! ce n'est pas le jour, ce n'est pas l'alouette.
Et mollement elle surprit Faust et Marguerite dans ce rayon de lune qui
monte du banc rustique aux volets de la petite chambre, parmi des
entrelacements de lierre et de roses fleuries:
Laisse-moi, laisse-moi contempler ton visage.
Bientôt tout Paris connut leur amour et s'y intéressa. Ce fut la
curiosité de la saison. On venait admirer ces deux belles étoiles
gravitant doucement l'une vers l'autre dans le ciel musical de l'Opéra.
Enfin, un soir, après un rappel enthousiaste, comme la toile achevait de
se baisser, séparant la salle bruyante d'applaudissements et la scène
semée de bouquets, où la robe blanche de Juliette traînait sur des
camélias effeuillés, les deux chanteurs furent pris d'un élan
irrésistible, comme si leur amour, un peu factice, n'attendait pour se
révéler que l'émotion d'un grand triomphe. Leurs mains s'étreignirent,
des serments s'échangèrent, consacrés par les bravos lointains et
persistants de la salle. Les deux étoiles avaient fait leur conjonction.
Après le mariage, on resta quelque temps sans les revoir à la scène.
Puis, le congé expiré, ils rentrèrent ensemble dans la même pièce. Cette
rentrée fut une révélation. Jusqu'à ce jour, entre les deux chanteurs
c'était l'homme qui avait primé. Plus âgé, mieux fait au public dont il
connaissait bien les faiblesses, les préférences, il jouait du parterre
et des loges avec sa voix. Près de lui, l'autre ne semblait guère qu'une
élève admirablement douée, la promesse d'un génie futur; sa voix trop
jeune avait des angles, ainsi que ses épaules un peu minces et grêles.
Aussi, au retour, quand elle parut dans un de ses rôles d'autrefois et
que le son plein, riche, étoffé, s'échappa dès les premières notes,
abondant et pur comme l'eau d'une source vive, il y eut dans la salle un
charme d'étonnement si grand que tout l'intérêt de la soirée se
concentra autour d'elle. Ce fut pour la jeune femme un de ces jours
heureux où l'atmosphère qui vous entoure se fait limpide, légère,
vibrante, pour vous apporter tous les rayons, toutes les adulations du
succès. Quant au mari, on oublia presque de l'applaudir, et comme tous
les éblouissements font une ombre profonde auprès d'eux, il se trouva
relégué ni plus ni moins qu'un comparse dans le coin le plus obscur de
la scène.
Après tout, cette passion qui s'était révélée dans le jeu de la
chanteuse, dans sa voix doublée de charme et de tendresse, était
inspirée par lui. Lui seul donnait la flamme à ces yeux profonds; et
cette idée aurait dû le rendre fier, mais la vanité du comédien fut plus
forte. À la fin du spectacle, il appela le chef de claque et le secoua
de la belle façon. On avait manqué ses entrées, ses sorties, oublié le
rappel du troisième acte. Il se plaindrait au directeur...
Hélas! Il eut beau dire, et la claque eut beau faire, la faveur du
public, désormais conquise à sa femme, lui resta définitivement. Il y
eut pour elle un bonheur de rôles bien choisis, appropriés à son talent,
à sa beauté, où elle apparaissait avec la tranquillité d'une mondaine
entrant au bal parée des couleurs qui lui vont et sûre d'une ovation. À
chaque nouveau succès le mari se montrait triste, nerveux, irritable.
Cela lui faisait l'effet d'un vol, cette vogue qui s'en allait de lui à
elle sans retour. Longtemps il essaya de cacher à tous, surtout à sa
femme, cette souffrance inavouable; mais un soir, comme elle montait
l'escalier de sa loge tenant à deux mains sa robe chargée de bouquets,
et que toute à son triomphe elle lui disait d'une voix encore oppressée
de la secousse des applaudissements: «Nous avions une belle salle
aujourd'hui.» Il lui répondit un: «Tu trouves!...» si ironique, si amer,
que l'esprit de la jeune femme s'ouvrit à la vérité subitement.
Son mari était jaloux! non pas d'une jalousie d'amant qui veut sa femme
belle pour lui seul, mais d'une jalousie d'artiste, froide, féroce,
implacable. Parfois, quand elle s'arrêtait à la fin d'un air et que les
bravos multipliés tombaient vers elle de toutes les mains tendues, il
affectait une physionomie impassible, distraite, et son regard absent
semblait dire aux spectateurs:
«Quand vous aurez fini d'applaudir, moi je chanterai.»
Oh! les applaudissements, ce bruit de grêle qui a de si douces
résonnances dans les couloirs, la salle, les coulisses, lorsqu'une fois
on l'a connu, il est impossible de s'en passer. Les grands comédiens ne
meurent ni de maladie ni de vieillesse; ils cessent d'exister quand on
ne les applaudit plus. Celui-ci, devant l'indifférence du public, fut
pris d'un véritable désespoir. Il maigrissait, devenait hargneux,
méchant. Il avait beau se raisonner, regarder bien en face son mal
inguérissable, se répéter avant d'entrer en scène:
«C'est ma femme pourtant... Et je l'aime!...»
À la facticité du théâtre, le sentiment vrai tombait tout de suite. Il
aimait encore la femme, mais il détestait la cantatrice. Elle s'en
apercevait bien, et, comme on soigne un malade, surveillait cette triste
manie. D'abord elle avait songé à amoindrir son succès, en se ménageant,
en ne donnant pas toute sa voix, tous ses moyens; mais ses résolutions
comme celles du mari ne tenaient pas devant le feu de la rampe. Son
talent, presque indépendant d'elle-même, dépassait sa volonté. Alors
elle s'humilia, se fit petite devant lui. C'étaient des conseils qu'elle
lui demandait; s'il l'avait trouvée bonne, s'il comprenait bien le rôle
ainsi...
Naturellement, l'autre n'était jamais content. Avec cet air bonhomme, ce
ton de fausse camaraderie que les comédiens ont entre eux, il lui
disait, les soirs où elle avait le plus de succès:
«Surveille-toi, petite... ça ne va pas en ce moment... tu n'es pas en
progrès.»
D'autres fois il voulait l'empêcher de chanter:
«Prends garde, tu te prodigues... tu en fais trop... Ne lasse pas ta
chance... Tiens, sais-tu! tu devrais prendre un congé.»
Il descendait jusqu'aux prétextes bêtes. Elle était enrhumée, pas en
voix. Ou bien il lui cherchait des querelles de cabotin:
«Tu as repris trop vite le finale du duo... tu as tué mon effet... C'est
un parti pris.»
Sans s'apercevoir, le malheureux! que c'était lui qui la gênait dans son
jeu, précipitait les répliques pour l'empêcher d'être applaudie et, dans
son désir de reprendre son public, accaparait le haut bout de la scène,
laissant sa femme chanter au second plan. Elle ne se plaignait pas, elle
l'aimait trop. D'ailleurs, le triomphe rend indulgent, et chaque soir,
de l'ombre où elle essayait de se blottir, de s'effacer, le succès
l'obligeait à reparaître glorieusement en pleine lumière. Au théâtre, on
s'aperçut vite de ce singulier cas de jalousie, et les camarades s'en
amusèrent. On accablait le chanteur de compliments sur le talent de sa
femme. On lui mettait sous les yeux l'article de la veille où, à la
suite de quatre grandes colonnes consacrées à l'étoile, le critique
accordait quelques lignes à la vogue presque éteinte du mari. Un jour,
en venant de lire un de ces articles, il entra dans la loge de sa femme,
furieux, le journal déployé, et lui dit, blême de colère:
«Cet homme a donc été votre amant?» Il en arrivait à ce degré d'injure.
Aussi la malheureuse femme, fêtée, enviée, dont le nom en vedette sur
l'affiche se lisait maintenant à tous les coins de Paris, accaparé même
par les étalages comme une chance de succès, par les étiquettes menues
et dorées des confiseurs, des parfumeurs, avait l'existence la plus
triste, la plus humiliée. Elle n'osait plus ouvrir un journal, de peur
de lire son éloge, pleurait sur les fleurs qu'on lui jetait et qu'elle
laissait mourir dans un coin de sa loge pour ne pas perpétuer à la
maison le souvenir cruel de ses triomphantes soirées. Elle voulut
renoncer au théâtre, mais son mari s'y opposa.
«On dira que c'est moi qui t'ai fait partir.»
Et l'horrible supplice continua pour tous deux.
Un soir de première représentation, la chanteuse allait entrer en scène.
Quelqu'un lui dit: «Tenez-vous bien... Il y a une cabale dans la salle
contre vous.» Cela la fit rire. Une cabale contre elle? Et à propos de
quoi, bon Dieu!... Elle qui n'avait que des sympathies, qui vivait en
dehors de toute coterie. C'était bien vrai, pourtant. Au milieu de la
pièce, dans un grand duo avec son mari, au moment où sa voix superbe,
montée au plus haut point de son registre, achevait le son sur une suite
de notes égales et pures comme les perles rondes d'un collier, une
bordée de sifflets l'arrêta net. La salle était aussi émue, aussi
surprise qu'elle-même. Le souffle des respirations paraissait suspendu,
prisonnier dans les poitrines comme le trait qu'elle n'avait pas pu
finir. Tout à coup une idée folle, épouvantable, lui traversa
l'esprit... Il était seul en scène, en face d'elle. Elle le regarda
fixement, et vit passer dans ses yeux l'éclair d'un mauvais sourire. La
pauvre femme comprit. Les sanglots l'étouffaient. Elle ne put que fondre
en larmes et disparaître aveuglée dans l'encombrement des coulisses...
C'était son mari qui l'avait fait siffler!
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V