--Absolu, répéta Lousteau. Voyons? Je suis entraîné dans une partie

de garçon, je retrouve une de mes anciennes maîtresses, elle se moque

de moi; par vanité, je fais l'homme libre, et je ne rentre que le

lendemain matin ici... M'aimerais-tu toujours?

--Une femme n'est certaine d'être aimée que quand elle est préférée,

et si tu me revenais, si... oh! tu me fais comprendre le bonheur de

pardonner une faute à celui qu'on adore...

--Eh! bien, je suis donc aimé pour la première fois de ma vie!

s'écriait Lousteau.

--Enfin, tu t'en aperçois! répondait-elle.

Lousteau proposa d'écrire une lettre où chacun d'eux expliquerait les

raisons qui l'obligeraient à finir par un suicide; et, avec cette

lettre en sa possession, chacun d'eux pourrait tuer sans danger

l'infidèle. Malgré leurs paroles échangées, ni l'un ni l'autre ils

n'écrivirent leur lettre.

Heureux pour le moment, le journaliste se promettait de bien tromper

Dinah quand il en serait las, et de tout sacrifier aux exigences de

cette tromperie. Pour lui, madame de La Baudraye était toute une

fortune. Néanmoins, il subit un joug. En se mariant ainsi, madame

de La Baudraye laissa voir et la noblesse de ses pensées, et cette

puissance que donne le respect de soi-même. Dans cette intimité

complète, où chacun dépose son masque, la jeune femme conserva de

la pudeur, montra sa probité virile et cette force particulière

aux ambitions qui faisait la base de son caractère. Aussi Lousteau

conçut-il pour elle une involontaire estime. Devenue Parisienne, Dinah

fut d'ailleurs supérieure à la plus charmante lorette: elle pouvait

être amusante, dire des mots comme Malaga; mais son instruction,

les habitudes de son esprit, ses immenses lectures lui permettaient

de généraliser son esprit; tandis que les Schontz et les Florine

n'exercent le leur que sur un terrain très-circonscrit.

--Il y a chez Dinah, disait Étienne à Bixiou, l'étoffe d'une Ninon et

d'une Staël.

--Une femme chez qui l'on trouve une bibliothèque et un sérail est bien

dangereuse, répondait le railleur.

Une fois sa grossesse devenue visible, madame de La Baudraye résolut

de ne plus quitter son appartement; mais avant de s'y renfermer, de

ne plus se promener que dans la campagne, elle voulut assister à la

première représentation d'un drame de Nathan. Cette espèce de solennité

littéraire occupait les deux mille personnes qui se croient tout Paris.

Dinah, qui n'avait jamais vu de première représentation, éprouvait une

curiosité bien naturelle. Elle en était d'ailleurs arrivée à un tel

degré d'affection pour Lousteau qu'elle se glorifiait de sa faute; elle

mettait une force sauvage à heurter le monde, elle voulait le regarder

en face sans détourner la tête. Elle fit une toilette ravissante,

appropriée à son air souffrant, à la maladive morbidesse de sa figure.

Son teint pâli lui donnait une expression distinguée, et ses cheveux

noirs en bandeaux faisaient encore ressortir cette pâleur. Ses yeux

gris étincelants semblaient plus beaux cernés par la fatigue. Mais une

horrible souffrance l'attendait. Par un hasard assez commun, la loge

donnée au journaliste, aux premières, était à côté de celle louée par

Anna Grossetête. Ces deux amies intimes ne se saluèrent pas, et ne

voulurent se reconnaître ni l'une ni l'autre.

Après le premier acte, Lousteau quitta sa loge et y laissa Dinah

seule, exposée au feu de tous les regards, à la clarté de tous les

lorgnons, tandis que la baronne de Fontaine et la comtesse Marie de

Vandenesse, venue avec Anna, reçurent quelques-uns des hommes les plus

distingués du grand monde. La solitude où restait Dinah fut un supplice

d'autant plus grand, qu'elle ne sut pas se faire une contenance avec sa

lorgnette en examinant les loges; elle eut beau prendre une pose noble

et pensive, laisser son regard dans le vide, elle se sentait trop le

point de mire de tous les yeux; elle ne put cacher sa préoccupation,

elle fut un peu provinciale, elle étala son mouchoir, elle fit

convulsivement des gestes qu'elle s'était interdits. Enfin, dans

l'entr'acte du second au troisième acte, un homme se fit ouvrir la loge

de Dinah! Monsieur de Clagny se montra respectueux, mais triste.

--Je suis heureuse de vous voir pour vous exprimer tout le plaisir que

m'a causé votre promotion, dit-elle.

--Eh! madame, pour qui suis-je venu à Paris?...

--Comment? dit-elle. Serais-je donc pour quelque chose dans votre

nomination?

--Pour tout. Dès que vous n'avez plus habité Sancerre, Sancerre m'est

devenu insupportable, j'y mourais...

Dinah tendit la main au Substitut.

--Votre amitié sincère me fait du bien, dit-elle. Je suis dans une

situation à choyer mes vrais amis, maintenant je sais quel est leur

prix... Je croyais avoir perdu votre estime; mais le témoignage que

vous m'en donnez par votre visite me touche plus que vos dix ans

d'attachement.

--Vous êtes le sujet de la curiosité de toute la salle, reprit le

Substitut. Ah! chère, était-ce là votre rôle? Ne pouviez-vous pas être

heureuse et rester honorée?..... Je viens d'entendre dire que vous êtes

la maîtresse de monsieur Étienne Lousteau, que vous vivez ensemble

maritalement!... Vous avez rompu pour toujours avec la Société, même

pour le temps où, si vous épousiez votre amant, vous auriez besoin de

cette considération que vous méprisez aujourd'hui... Ne devriez-vous

pas être chez vous, avec votre mère qui vous aime assez pour vous

couvrir de son égide; au moins les apparences seraient gardées...

--J'ai le tort d'être ici, répondit-elle, voilà tout. J'ai dit adieu

sans retour à tous les avantages que le monde accorde aux femmes qui

savent accommoder leur bonheur avec les convenances. Mon abnégation est

si complète que j'aurais voulu tout abattre autour de moi pour faire

de mon amour un vaste désert plein de Dieu, de lui, et de moi.... Nous

nous sommes fait l'un à l'autre trop de sacrifices pour ne pas être

unis; unis par la honte, si vous voulez, mais indissolublement unis...

Je suis heureuse, et si heureuse que je puis vous aimer à mon aise, en

ami, vous donner plus de confiance que par le passé; car maintenant il

me faut un ami!...

Le magistrat fut vraiment grand et même sublime. A cette déclaration

où vibrait l'âme de Dinah, il répondit d'un son de voix déchirant:--Je

voudrais aller vous voir afin de savoir si vous êtes aimée... je

serais tranquille, votre avenir ne m'effrayerait plus... Votre ami

comprendra-t-il la grandeur de vos sacrifices, et y a-t-il de la

reconnaissance dans son amour?...

--Venez rue des Martyrs, et vous verrez!

--Oui, j'irai, dit-il. J'ai déjà passé devant la porte sans oser vous

demander. Vous ne connaissez pas encore la littérature, reprit-il.

Certes, il s'y trouve de glorieuses exceptions; mais ces gens de

lettres traînent avec eux des maux inouïs, parmi lesquels je compte

en première ligne la publicité qui flétrit tout! Une femme commet une

faute avec...

--Un Procureur du Roi, dit la baronne en souriant.

--Eh! bien, après une rupture, il y a quelques ressources, le monde

n'a rien su; mais avec un homme plus ou moins célèbre, le public a

tout appris. Eh! tenez... quel exemple vous en avez là, sous les yeux.

Vous êtes dos à dos avec la comtesse Marie de Vandenesse qui a failli

faire les dernières folies pour un homme plus célèbre que Lousteau,

pour Nathan, et les voilà séparés à ne pas se reconnaître... Après

être allée au bord de l'abîme, la comtesse a été sauvée on ne sait

comment, elle n'a quitté ni son mari, ni sa maison; mais comme il

s'agissait d'un homme célèbre, on a parlé d'elle pendant tout un hiver.

Sans la grande fortune, le grand nom et la position de son mari, sans

l'habileté de la conduite de cet homme d'État qui s'est montré, dit-on,

excellent pour sa femme, elle eût été perdue: à sa place, toute autre

femme n'aurait pu rester honorée comme elle l'est...

--Comment était Sancerre quand vous l'avez quitté? dit madame de La

Baudraye pour changer la conversation.

--Monsieur de La Baudraye a dit que votre tardive grossesse exigeait

que vos couches se fissent à Paris, et qu'il avait exigé que vous y

allassiez pour y avoir les soins des princes de la médecine, répondit

le Substitut en devinant bien ce que Dinah voulait savoir. Ainsi,

malgré le tapage qu'a fait votre départ, jusqu'à ce soir vous étiez

encore dans la _légalité_.

--Ah! s'écria-t-elle, monsieur de La Baudraye conserve encore des

espérances?

--Votre mari, madame a fait comme toujours: il a calculé.

Le magistrat quitta la loge en voyant le journaliste y entrer, et il le

salua dignement.

--Tu as plus de succès que la pièce, dit Étienne à Dinah.

Ce court moment de triomphe apporta plus de joie à cette femme qu'elle

n'en avait eu pendant toute sa vie en province; mais, en sortant du

théâtre, elle était pensive.

--Qu'as-tu, ma Didine? demanda Lousteau.

--Je me demande comment une femme peut dompter le monde?

--Il y a deux manières: être madame de Staël, ou posséder deux cent

mille francs de rentes!

--La Société, dit-elle, nous tient par la vanité, par l'envie de

paraître... Bah! nous serons philosophes!

Cette soirée fut le dernier éclair de l'aisance trompeuse où madame

de La Baudraye vivait depuis son arrivée à Paris. Trois jours après,

elle aperçut des nuages sur le front de Lousteau qui tournait dans

son jardinet autour du gazon en fumant un cigare. Cette femme, à qui

les mœurs du petit La Baudraye avaient communiqué l'habitude et le

plaisir de ne jamais rien devoir, apprit que son ménage était sans

argent en présence de deux termes de loyer, à la veille enfin d'un

_commandement_! Cette réalité de la vie parisienne entra dans le cœur

de Dinah comme une épine; elle se repentit d'avoir entraîné Lousteau

dans les dissipations de l'amour. Il est si difficile de passer du

plaisir au travail que le bonheur a dévoré plus de poésies que le

malheur n'en a fait jaillir en jets lumineux. Heureuse de voir Étienne

nonchalant, fumant un cigare après son déjeuner, la figure épanouie,

étendu comme un lézard au soleil, jamais Dinah ne se sentit le courage

de se faire l'huissier d'une Revue. Elle inventa d'engager, par

l'entremise du sieur Migeon, père de Paméla, le peu de bijoux qu'elle

possédait, et sur lesquels _ma tante_, car elle commençait à parler

la langue du quartier, lui prêta neuf cents francs. Elle garda trois

cents francs pour sa layette, pour les frais de ses couches, et remit

joyeusement la somme due à Lousteau qui labourait sillon à sillon, ou

si vous voulez, ligne à ligne, une Nouvelle pour une Revue.

--Mon petit chat, lui dit-elle, achève ta Nouvelle sans rien sacrifier

à la nécessité, polis ton style, creuse ton sujet. J'ai trop fait la

dame, je vais faire la bourgeoise et tenir le ménage.

Depuis quatre mois, Étienne menait Dinah au café Riche dîner dans un

cabinet qu'on leur réservait. La femme de province fut épouvantée en

apprenant qu'Étienne y devait cinq cents francs pour les derniers

quinze jours.

--Comment, nous buvions du vin à six francs la bouteille! une sole

normande coûte cent sous!... un petit pain vingt centimes!...

s'écria-t-elle en lisant la note que lui tendit le journaliste.

--Mais, être volé par un restaurateur ou par une cuisinière, il y a peu

de différence pour nous autres, dit Lousteau.

--Tu vivras comme un prince pour le prix de ton dîner.

Après avoir obtenu du propriétaire une cuisine et deux chambres de

domestiques, madame de La Baudraye écrivit deux mots à sa mère en lui

demandant du linge et un prêt de mille francs. Elle reçut deux malles

de linge, de l'argenterie, deux mille francs par une cuisinière honnête

et dévote que sa mère lui envoyait.

Dix jours après la représentation où ils s'étaient rencontrés, monsieur

de Clagny vint voir madame de La Baudraye à quatre heures, en sortant

du Palais, et il la trouva brodant un petit bonnet. L'aspect de cette

femme si fière, si ambitieuse, dont l'esprit était si cultivé, qui

trônait si bien dans le château d'Anzy, descendue à des soins de ménage

et cousant pour l'enfant à venir, émut le pauvre magistrat qui sortait

de la Cour d'Assises. En voyant des piqûres à l'un de ces doigts

tournés en fuseau qu'il avait baisés, il comprit que madame de La

Baudraye ne faisait pas de cette occupation un jeu de l'amour maternel.

Pendant cette première entrevue, le magistrat lut dans l'âme de Dinah.

Cette perspicacité chez un homme épris était un effort surhumain. Il

devina que Didine voulait se faire le bon génie du journaliste, le

mettre dans une noble voie; elle avait conclu des difficultés de la

vie matérielle à quelque désordre moral. Entre deux êtres unis par

un amour, si vrai d'une part et si bien joué de l'autre, plus d'une

confidence s'était échangée en quatre mois. Malgré le soin avec lequel

Étienne se drapait, plus d'une parole avait éclairé Dinah sur les

antécédents de ce garçon dont le talent fut si comprimé par la misère,

si perverti par le mauvais exemple, si contrarié par des difficultés

au-dessus de son courage. Il grandira dans l'aisance, s'était-elle dit.

Et elle voulait lui donner le bonheur, la sécurité du chez soi, par

l'économie et par l'ordre familiers aux gens nés en province. Dinah

devint femme de ménage comme elle était devenue poète, par un élan de

son âme vers les sommets.

--Son bonheur sera mon absolution.

Cette parole, arrachée par le magistrat à madame de La Baudraye,

expliquait l'état actuel des choses. La publicité donnée par Étienne à

son triomphe le jour de la première représentation avait assez mis à

nu aux yeux du magistrat les intentions du journaliste. Pour Étienne,

madame de La Baudraye était, selon une expression anglaise, une assez

belle plume à son bonnet. Loin de goûter les charmes d'un amour

mystérieux et timide, de cacher à toute la terre un si grand bonheur,

il éprouvait une jouissance de parvenu à se parer de la première femme

comme il faut qui l'honorait de son amour. Néanmoins le Substitut fut

pendant quelque temps la dupe des soins que tout homme prodigue à

une femme dans la situation où se trouvait madame de la Baudraye, et

que Lousteau rendait charmants par des câlineries particulières aux

hommes, dont les manières sont nativement agréables. Il y a des hommes,

en effet, qui naissent un peu singes, chez qui l'imitation des plus

charmantes choses du sentiment est si naturelle, que le comédien ne se

sent plus, et les dispositions naturelles du Sancerrois avaient été

très-développées sur le théâtre où jusqu'alors il avait vécu.

Entre le mois d'avril et le mois de juillet, moment où Dinah devait

accoucher, elle devina pourquoi Lousteau n'avait pas vaincu la misère:

il était paresseux et manquait de volonté. Certainement le cerveau

n'obéit qu'à ses propres lois; il ne reconnaît ni les nécessités de

la vie, ni les commandements de l'honneur. On ne produit pas une

belle œuvre parce qu'une femme expire, ou pour payer des dettes

déshonorantes, ou pour nourrir des enfants. Néanmoins il n'existe pas

de grands talents sans une grande volonté. Ces deux forces jumelles

sont nécessaires à la construction de l'immense édifice d'une gloire.

Les hommes d'élite maintiennent leur cerveau dans les conditions de la

production, comme jadis un preux avait ses armes toujours en état. Ils

domptent la paresse, ils se refusent aux plaisirs énervants, ou n'y

cèdent qu'avec une mesure indiquée par l'étendue de leurs facultés:

ainsi s'expliquent Scribe, Rossini, Walter Scott, Cuvier, Voltaire,

Newton, Buffon, Bayle, Bossuet, Leibnitz, Lope de Véga, Calderon,

Boccace, l'Arétin, Aristote, enfin tous les gens qui divertissent,

régentent ou conduisent leur époque. La volonté peut et doit être un

sujet d'orgueil bien plus que le talent. Si le talent a son germe dans

une prédisposition cultivée, le vouloir est une conquête faite à tout

moment sur les instincts, sur les goûts domptés, refoulés, sur les

fantaisies et les entraves vaincues, sur les difficultés de tout genre

héroïquement surmontées.

L'abus du cigare entretenait la paresse de Lousteau. Si le tabac endort

le chagrin, il engourdit infailliblement l'énergie. Tout ce que le

cigare éteignait au physique, la Critique l'annihilait au moral chez

ce garçon si facile au plaisir. La Critique est funeste au critique

comme le Pour et le Contre à l'avocat. A ce métier, l'esprit se fausse,

l'intelligence perd sa lucidité rectiligne. L'Écrivain n'existe que

par des partis pris. Aussi doit-on distinguer deux Critiques, de même

que, dans la peinture, on reconnaît l'Art et le Métier. Critiquer à

la manière de la plupart des feuilletonistes actuels, c'est exprimer

des jugements tels quels d'une façon plus ou moins spirituelle, comme

un avocat plaide au Palais les causes les plus contradictoires. Les

journalistes bons enfants trouvent toujours un thème à développer dans

l'œuvre qu'ils analysent. Ainsi fait, ce métier convient aux esprits

paresseux, aux gens dépourvus de la faculté sublime d'imaginer, ou

qui, la possédant, n'ont pas le courage de la cultiver. Toute pièce de

théâtre, tout livre devient sous leurs plumes un sujet qui ne coûte

aucun effort à leur imagination, et dont le compte-rendu s'écrit, ou

moqueur ou sérieux, au gré des passions du moment. Quant au jugement,

quel qu'il soit, il est toujours justifiable avec l'esprit français

qui se prête admirablement au Pour et au Contre. La conscience est

si peu consultée, ces _bravi_ tiennent si peu à leur avis, qu'ils

vantent dans un foyer de théâtre l'œuvre qu'ils déchirent dans leurs

articles. On en a vu passant, au besoin, d'un journal à un autre sans

prendre la peine d'objecter que les opinions du nouveau feuilleton

doivent être diamétralement opposées à celles de l'ancien. Bien plus,

madame de La Baudraye souriait en voyant faire à Lousteau un article

dans le sens légitimiste et un article dans le sens dynastique sur un

même événement. Elle applaudissait à cette maxime dite par lui:--Nous

sommes les Avoués de l'opinion publique!... L'autre Critique est toute

une science, elle exige une compréhension complète des œuvres, une

vue lucide sur les tendances d'une époque, l'adoption d'un système,

une foi dans certains principes; c'est-à-dire une jurisprudence, un

rapport, un arrêt. Ce critique devient alors le magistrat des idées, le

censeur de son temps, il exerce un sacerdoce; tandis que l'autre est

un acrobate qui fait des tours pour gagner sa vie, tant qu'il a des

jambes. Entre Claude Vignon et Lousteau, se trouvait la distance qui

sépare le Métier de l'Art.

Dinah, dont l'esprit se dérouilla promptement et dont l'intelligence

avait de la portée, eut bientôt jugé littérairement son idole. Elle vit

Lousteau travaillant au dernier moment, sous les exigences les plus

déshonorantes, et _lâchant_, comme disent les peintres d'une œuvre où

manque _le faire_; mais elle le justifiait en se disant:--C'est un

poète! tant elle avait besoin de se justifier à ses propres yeux. En

devinant ce secret de la vie littéraire de bien des gens, elle devina

que la plume de Lousteau ne serait jamais une ressource. L'amour lui

fit alors entreprendre des démarches auxquelles elle ne serait jamais

descendue pour elle-même. Elle entama par sa mère des négociations avec

son mari pour en obtenir une pension, mais à l'insu de Lousteau dont la

délicatesse devait, dans ses idées, être ménagée.

Quelques jours avant la fin de juillet, Dinah froissa de colère la

lettre où sa mère lui rapportait la réponse définitive du petit La

Baudraye.

«Madame de La Baudraye n'a pas besoin de pension à Paris quand elle

a la plus belle existence du monde à son château d'Anzy: qu'elle y

vienne!»

Lousteau ramassa la lettre et la lut.

--Je nous vengerai, dit-il à madame de La Baudraye de ce ton sinistre

qui plaît tant aux femmes quand on caresse leurs antipathies.

Cinq jours après, Bianchon et Duriau, le célèbre accoucheur, étaient

établis chez Lousteau qui, depuis la réponse du petit La Baudraye,

étalait son bonheur et faisait du faste à propos de l'accouchement de

Dinah. Monsieur de Clagny et madame Piédefer, arrivée en hâte, étaient

les parrain et marraine de l'enfant attendu, car le prévoyant magistrat

craignit de voir commettre quelque faute grave à Lousteau. Madame de La

Baudraye eut un garçon à faire envie aux reines qui veulent un héritier

présomptif. Bianchon, accompagné de monsieur de Clagny, alla faire

inscrire cet enfant à la Mairie comme fils de monsieur et de madame

de La Baudraye, à l'insu d'Étienne qui, de son côté, courait à une

imprimerie faire composer ce billet:

_Madame la baronne de La Baudraye est heureusement accouchée

d'un garçon._

_Monsieur Étienne Lousteau a le plaisir de vous en faire

part._

_La mère et l'enfant se portent bien._

Un premier envoi de soixante billets avait été fait par Lousteau, quand

monsieur de Clagny, qui venait savoir des nouvelles de l'accouchée,

aperçut la liste des personnes de Sancerre à qui Lousteau se proposait

d'envoyer ce curieux billet de faire part, écrite au-dessous des

soixante Parisiens qui l'allaient recevoir. Le Substitut saisit la

liste et le reste des billets, il les montra d'abord à madame Piédefer

en lui disant de ne pas souffrir que Lousteau recommençât cette infâme

plaisanterie, et il se jeta dans un cabriolet. Le dévoué magistrat

commanda chez le même imprimeur un autre billet ainsi conçu:

_Madame la baronne de La Baudraye est heureusement accouchée

d'un garçon._

_Monsieur le baron Melchior de La Baudraye a l'honneur de

vous en faire part._

_La mère et l'enfant se portent bien._

Après avoir fait détruire épreuves, composition, tout ce qui pouvait

attester l'existence du premier billet, monsieur de Clagny se mit en

course pour intercepter les billets partis; il en substitua beaucoup

chez les portiers, il obtint la restitution d'une trentaine; enfin,

après trois jours de courses, il n'existait plus qu'un seul billet

de faire part, celui de Nathan. Le Substitut était revenu cinq fois

chez cet homme célèbre sans pouvoir le rencontrer. Quand, après avoir

demandé un rendez-vous, monsieur de Clagny fut reçu, l'anecdote du

billet de faire part avait couru dans Paris; les uns la prenaient

pour une de ces spirituelles calomnies, espèce de plaie à laquelle

sont sujettes toutes les réputations, même les éphémères; les autres

affirmaient avoir lu le billet et l'avoir rendu à un ami de la famille

La Baudraye; beaucoup de gens déblatéraient contre l'immoralité des

journalistes, en sorte que le dernier billet existant était devenu

comme une curiosité. Florine, avec qui Nathan vivait, l'avait montré

timbré de la poste, affranchi par la poste, et portant l'adresse

écrite par Étienne. Aussi, quand le Substitut eut parlé du billet de

faire part, Nathan se mit-il à sourire.

--Vous rendre ce monument d'étourderie et d'enfantillage? s'écria-t-il.

Cet autographe est une de ces armes dont ne doit pas se priver un

athlète dans le cirque. Ce billet prouve que Lousteau manque de

cœur, de bon goût, de dignité, qu'il ne connaît ni le monde, ni la

morale publique, qu'il s'insulte lui-même quand il ne sait plus qui

insulter... Il n'y a que le fils d'un bourgeois venu de Sancerre pour

être un poète et qui devient le _bravo_ de la première Revue venue,

qui puisse envoyer un pareil billet de faire part! Convenez-en? ceci,

monsieur, est une pièce nécessaire aux archives de notre époque...

Aujourd'hui Lousteau me caresse, demain il pourra demander ma tête...

Ah! pardon de cette plaisanterie, je ne pensais pas que vous êtes

Substitut. J'ai eu dans le cœur une passion pour une grande dame, et

aussi supérieure à madame de La Baudraye que votre délicatesse, à

vous, monsieur, est au-dessus de la gaminerie de Lousteau; mais je

serais mort avant d'avoir prononcé son nom... Quelques mois de ses

gentillesses et de minauderies m'ont coûté cent mille francs et mon

avenir; mais je ne les trouve pas trop chèrement payés!... Et je ne

me suis jamais plaint!... Que les femmes trahissent le secret de leur

passion, c'est leur dernière offrande à l'amour; mais que ce soit

nous... il faut être bien Lousteau pour ça! Non, pour mille écus je ne

donnerais pas ce papier.

--Monsieur, dit enfin le magistrat après une lutte oratoire d'une

demi-heure, j'ai vu à ce sujet quinze ou seize littérateurs, et vous

seriez le seul inaccessible à des sentiments d'honneur?... Il ne s'agit

pas ici d'Étienne Lousteau, mais d'une femme et d'un enfant qui l'un et

l'autre ignorent le tort qu'on leur fait dans leur fortune, dans leur

avenir, dans leur honneur. Qui sait, monsieur, si vous ne serez pas

obligé de demander à la justice quelque bienveillance pour un ami, pour

une personne à l'honneur de laquelle vous tiendrez plus qu'au vôtre? la

justice pourra se souvenir que vous avez été impitoyable... Un homme

comme vous peut-il hésiter? dit le magistrat.

--J'ai voulu vous faire sentir tout le prix de mon sacrifice, répondit

alors Nathan qui livra le billet en pensant à la position du magistrat

et acceptant cette espèce de marché.

Quand la sottise du journaliste eut été réparée, monsieur de Clagny

vint lui faire une semonce en présence de madame Piédefer; mais il

trouva Lousteau très-irrité de ces démarches.

--Ce que je faisais, monsieur, répondit Étienne, était fait avec

intention. Monsieur de La Baudraye a soixante mille francs de rentes,

et refuse une pension à sa femme; je voulais lui faire sentir que

j'étais le maître de cet enfant.

--Eh! monsieur, je vous ai bien deviné, répondit le magistrat. Aussi

me suis-je empressé de recevoir le parrainage du petit Melchior, il

est inscrit à l'État-Civil comme fils du baron et de la baronne de La

Baudraye, et, si vous avez des entrailles de père, vous devez être

joyeux de savoir cet enfant héritier d'un des plus beaux majorats de

France.

--Eh! monsieur, la mère doit-elle mourir de faim?

--Soyez tranquille, monsieur, dit amèrement le magistrat qui avait fait

sortir du cœur de Lousteau l'expression du sentiment dont la preuve

était depuis si long-temps attendue, je me charge de cette négociation

avec monsieur de La Baudraye.

Et monsieur de Clagny sortit la mort dans le cœur: Dinah, son

idole, était aimée par intérêt! N'ouvrirait-elle pas les yeux trop

tard?--Pauvre femme! se disait le magistrat en s'en allant.

Rendons-lui cette justice, car à qui la rendrait-on si ce n'est

à un Substitut? il aimait trop sincèrement Dinah pour voir dans

l'avilissement de cette femme un moyen d'en triompher un jour, il était

tout compassion, tout dévouement: il aimait.

Les soins exigés pour la nourriture de l'enfant, les cris de l'enfant,

le repos nécessaire à la mère pendant les premiers jours, la présence

de madame Piédefer, tout conspirait si bien contre les travaux

littéraires, que Lousteau s'installa dans les trois chambres louées au

premier étage pour la vieille dévote. Le journaliste obligé d'aller aux

premières représentations sans Dinah, et séparé d'elle la plupart du

temps, trouva je ne sais quel attrait dans l'exercice de sa liberté.

Plus d'une fois il se laissa prendre sous le bras et entraîner dans une

joyeuse partie. Plus d'une fois, il se retrouva chez la lorette d'un

ami dans le milieu de la Bohême. Il revoyait des femmes d'une jeunesse

éclatante, mises splendidement, et à qui l'économie apparaissait

comme une négation de leur jeunesse et de leur pouvoir. Dinah, malgré

la beauté merveilleuse qu'elle montra dès son troisième mois de

nourriture, ne pouvait soutenir la comparaison avec ces fleurs sitôt

fanées, mais si belles pendant le moment où elles vivent les pieds

dans l'opulence. Néanmoins la vie de ménage eut de grands attraits pour

Étienne. En trois mois, la mère et la fille, aidées par la cuisinière

venue de Sancerre et par la petite Paméla, donnèrent à l'appartement

un aspect tout nouveau. Le journaliste y trouva son déjeuner, son

dîner servis avec une sorte de luxe. Dinah, belle et bien mise, avait

soin de prévenir les goûts de son cher Étienne, qui se sentit le roi

du logis où tout jusqu'à l'enfant fut subordonné, pour ainsi dire,

à son égoïsme. La tendresse de Dinah éclatait dans les plus petites

choses, il fut donc impossible à Lousteau de ne pas lui continuer les

charmantes tromperies de sa passion feinte. Cependant Dinah prévit dans

la vie extérieure où Lousteau se laissait engager, une cause de ruine

et pour son amour et pour le ménage. Après dix mois de nourriture, elle

sevra son fils, remit sa mère dans l'appartement d'Étienne, et rétablit

cette intimité qui lie indissolublement un homme à une femme quand une

femme est aimante et spirituelle. Un des traits les plus saillants

de la Nouvelle due à Benjamin Constant, et l'une des explications de

l'abandon d'Ellénore est ce défaut d'intimité journalière ou nocturne,

si vous voulez, entre elle et Adolphe. Chacun des deux amants a

son chez soi, l'un et l'autre ont obéi au monde, ils ont gardé les

apparences. Ellénore, périodiquement quittée, est obligée à d'énormes

travaux de tendresse pour chasser les pensées de liberté qui saisissent

Adolphe au dehors. Le perpétuel échange des regards et des pensées

dans la vie en commun donne de telles armes aux femmes que, pour les

abandonner, un homme doit objecter des raisons majeures qu'elles ne

fournissent jamais tant qu'elles aiment.

Ce fut tout une nouvelle période et pour Étienne et pour Dinah. Dinah

voulut être nécessaire, elle voulut rendre de l'énergie à cet homme

dont la faiblesse lui souriait, elle y voyait des garanties. Elle lui

trouva des sujets, elle lui en dessina les canevas; et, au besoin,

elle lui écrivit des chapitres entiers. Elle rajeunit les veines de

ce talent à l'agonie par un sang frais, elle lui donna ses idées, ses

jugements; enfin, elle fit deux livres qui eurent du succès. Plus

d'une fois elle sauva l'amour-propre d'Étienne au désespoir de se

sentir sans idées, en lui dictant, lui corrigeant, ou lui finissant ses

feuilletons. Le secret de cette collaboration fut inviolablement gardé:

madame Piédefer n'en sut rien. Ce galvanisme moral fut récompensé par

un surcroît de recettes qui permit au ménage de bien vivre jusqu'à la

fin de l'année 1838. Lousteau s'habituait à voir sa besogne faite par

Dinah, et il la payait comme dit le peuple dans son langage énergique,

_en monnaie de singe_. Ces dépenses du dévouement deviennent un trésor

auquel les âmes généreuses s'attachent. Il y eut un moment où Lousteau

coûtait trop à Dinah pour qu'elle pût jamais renoncer à lui. Mais elle

eut une seconde grossesse. L'année fut terrible à passer. Malgré les

soins des deux femmes, Lousteau contracta des dettes; il excéda ses

forces pour les payer par son travail pendant les couches de Dinah qui

le trouva héroïque, tant elle le connaissait bien! Après cet effort,

épouvanté d'avoir deux femmes, deux enfants, deux domestiques, il se

regarda comme incapable de lutter avec sa plume pour soutenir une

famille, quand lui seul n'avait pu vivre. Il laissa donc les choses

aller à l'aventure. Ce féroce calculateur outra la comédie de l'amour

chez lui pour avoir au dehors plus de liberté. La fière Dinah soutint

le fardeau de cette existence à elle seule. Cette pensée: _il_ m'aime!

lui donna des forces surhumaines. Elle travailla comme travaillent

les plus vigoureux talents de cette époque. Au risque de perdre sa

fraîcheur et sa santé, Didine fut pour Lousteau ce que fut mademoiselle

Delachaux pour Gardane dans le magnifique conte vrai de Diderot. Mais

en se sacrifiant elle-même, elle commit la faute sublime de sacrifier

sa toilette; elle fit reteindre ses robes, elle ne porta plus que du

noir.

--Elle pua le noir, comme disait Malaga qui se moquait beaucoup de

Lousteau.

Vers la fin de l'année 1839, Étienne, à l'instar de Louis XV, en était

arrivé, par d'insensibles capitulations de conscience, à établir une

distinction entre sa bourse et celle de son ménage, comme Louis XV

distinguait entre son trésor secret et sa cassette. Le misérable trompa

Dinah sur le montant des recettes. En s'apercevant de ces lâchetés,

madame de La Baudraye eut d'atroces souffrances de jalousie. Elle

voulut mener de front la vie du monde et la vie littéraire, elle

accompagna le journaliste à toutes les premières représentations, et

surprit chez lui des mouvements d'amour-propre offensé. Le noir de

la toilette déteignait sur lui, rembrunissait sa physionomie, et le

rendait parfois brutal. Jouant, dans son ménage, le rôle de la femme,

il en eut les féroces exigences: il reprochait à Dinah le peu de

fraîcheur de sa mise, tout en profitant de ce sacrifice qui coûte tant

à une maîtresse; absolument comme une femme qui, après vous avoir

ordonné de passer par un égout pour lui sauver l'honneur, vous dit:--Je

n'aime pas la boue! quand vous en sortez.

Dinah ramassa les guides jusqu'alors assez flottantes de la domination

que toutes les femmes spirituelles exercent sur les gens sans volonté;

mais à cette manœuvre elle perdit beaucoup de son lustre moral: les

soupçons qu'elle laissa voir attirent aux femmes des querelles où le

manque de respect commence, parce qu'elles descendent elles-mêmes de

la hauteur à laquelle elles se sont primitivement placées. Puis elle

fit des concessions. Ainsi Lousteau put recevoir plusieurs de ses

amis, Nathan, Bixiou, Blondet, Finot dont les manières, les discours,

le contact étaient dépravants. On essaya de persuader à madame de

La Baudraye que ses principes, ses répugnances étaient un reste de

pruderie provinciale. Enfin on lui prêcha le code de la supériorité

féminine. Bientôt sa jalousie donna des armes contre elle. Au carnaval

de 1840, elle se déguisait, allait au bal de l'Opéra, faisait quelques

soupers afin de suivre Étienne dans tous ses amusements.

Le jour de la Mi-Carême, ou plutôt le lendemain, à huit heures du

matin, Dinah déguisée arrivait du bal pour se coucher. Elle était allée

épier Lousteau qui, la croyant malade, avait disposé de sa mi-carême

en faveur de Fanny Beaupré. Le journaliste prévenu par un ami, s'était

comporté de manière à tromper la pauvre femme, qui ne demandait pas

mieux que d'être trompée. En descendant de sa citadine, Dinah rencontra

monsieur de La Baudraye, à qui le portier la désigna. Le petit

vieillard dit froidement à sa femme en la prenant par le bras:--Est-ce

vous, madame?...

Cette apparition du pouvoir conjugal devant lequel elle se trouvait si

petite, et surtout ce mot glaça presque le cœur à cette pauvre créature

surprise en débardeur. Pour mieux échapper à l'attention d'Étienne,

elle avait pris le déguisement sous lequel il ne la chercherait point.

Elle profita de ce qu'elle était encore masquée pour se sauver sans

répondre, alla se déshabiller, et monta chez sa mère où l'attendait

monsieur de La Baudraye. Malgré son air digne, elle rougit en présence

du petit vieillard.

--Que voulez-vous de moi, monsieur? dit-elle. Ne sommes-nous pas à

jamais séparés?...

--De fait, oui, répondit monsieur de La Baudraye; mais légalement,

non...

Madame Piédefer faisait des signes à sa fille que Dinah finit par

apercevoir.

--Il n'y a que vos intérêts qui puissent vous amener ici, dit-elle avec

amertume.

--Nos intérêts, répondit froidement le petit homme, car nous avons des

enfants... Votre oncle Silas Piédefer est mort à New-York, où, après

avoir fait et perdu plusieurs fortunes dans divers pays, il a fini par

laisser quelque chose comme sept à huit cent mille francs, on dit douze

cent mille francs; mais il s'agit de réaliser des marchandises... Je

suis le chef de la communauté, j'exerce vos droits.

--Oh! s'écria Dinah, en tout ce qui concerne les affaires, je n'ai de

confiance qu'en monsieur de Clagny; il connaît les lois, entendez-vous

avec lui; ce qui sera fait par lui sera bien fait.

--Je n'ai pas besoin de monsieur de Clagny, dit monsieur de La

Baudraye, pour vous retirer mes enfants...

--Vos enfants! s'écria Dinah, vos enfants à qui vous n'avez pas envoyé

une obole! vos enfants!...

Elle n'ajouta rien qu'un immense éclat de rire; mais l'impassibilité du

petit La Baudraye jeta de la glace sur cette explosion.

--Madame votre mère vient de me les montrer, ils sont charmants, je ne

veux pas me séparer d'eux, et je les emmène à notre château d'Anzy, dit

monsieur de La Baudraye, quand ce ne serait que pour leur éviter de

voir leur mère déguisée comme se déguisent les...

--Assez! dit impérieusement madame de La Baudraye. Que vouliez-vous de

moi en venant ici?...

--Une procuration pour recueillir la succession de notre oncle Silas...

Dinah prit une plume, écrivit deux mots à monsieur de Clagny et dit à

son mari de revenir le soir. A cinq heures, l'Avocat-Général, monsieur

de Clagny avait eu de l'avancement, éclaira madame de La Baudraye

sur sa position; mais il se chargea de la régulariser en faisant un

compromis avec le petit vieillard, que l'avarice avait amené. Monsieur

de La Baudraye, à qui la procuration de sa femme était nécessaire pour

agir à sa guise, l'acheta par les concessions suivantes: il s'engagea

d'abord à faire à sa femme une pension de dix mille francs tant qu'il

lui conviendrait, fut-il dit dans l'acte, de vivre à Paris; mais, à

mesure que les enfants atteindraient à l'âge de six ans, ils seraient

remis à monsieur de La Baudraye. Enfin le magistrat obtint le paiement

préalable d'une année de la pension. Le petit La Baudraye vint dire

adieu galamment à sa femme et à ses enfants, il se montra vêtu d'un

petit paletot blanc en caoutchouc. Il était si ferme sur ses jambes et

si semblable au La Baudraye de 1836, que Dinah désespéra d'enterrer

jamais ce terrible nain.

Du jardin où il fumait un cigare, le journaliste vit monsieur de la

Baudraye pendant le temps que cet insecte mit à traverser la cour; mais

ce fut assez pour Lousteau: il lui parut évident que le petit homme

avait voulu détruire toutes les espérances que sa mort pouvait inspirer

à sa femme. Cette scène si rapide changea beaucoup les dispositions

de son cœur et de son esprit. En fumant un second cigare, il se mit à

réfléchir à sa position. La vie en commun qu'il menait avec la baronne

de La Baudraye lui avait jusqu'à présent coûté tout autant d'argent

qu'à elle. Pour se servir d'une expression commerciale, les comptes se

balançaient à la rigueur. Eu égard à son peu de fortune, à la peine

avec laquelle il gagnait son argent, Lousteau se regardait moralement

comme le créancier. Assurément, l'heure était favorable pour quitter

cette femme. Fatigué de jouer depuis environ trois ans une comédie qui

ne devient jamais une habitude, il déguisait perpétuellement son ennui.

Ce garçon, habitué à ne rien dissimuler, s'imposait au logis un sourire

semblable à celui du débiteur devant son créancier. Cette obligation

lui devenait de jour en jour plus pénible. Jusqu'alors l'intérêt

immense que présentait l'avenir lui avait donné des forces; mais quand

il vit le petit La Baudraye partant aussi lestement pour les États-Unis

que s'il s'agissait d'aller à Rouen par les bateaux à vapeur, il ne

crut plus à l'avenir. Il rentra du jardin dans le salon élégant où

Dinah venait de recevoir les adieux de son mari.

--Étienne, dit madame de La Baudraye, sais-tu ce que mon seigneur et

maître vient de me proposer? Dans le cas où il me plairait d'habiter

Anzy pendant son absence, il a donné ses ordres, et il espère que les

bons conseils de ma mère me décideront à y revenir avec mes enfants...

--Le conseil est excellent, répondit sèchement Lousteau qui connaissait

assez Dinah pour savoir la réponse passionnée qu'elle mendiait

d'ailleurs par un regard.

Ce ton, l'accent, le regard indifférent, tout frappa si durement cette

femme qui vivait uniquement par son amour, qu'elle laissa couler de

ses yeux le long de ses joues deux grosses larmes sans répondre, et

Lousteau ne s'en aperçut qu'au moment où elle prit son mouchoir pour

essuyer ces deux perles de douleur.

--Qu'as-tu, Didine? reprit-il atteint au cœur par cette vivacité de

sensitive.

--Au moment où je m'applaudissais d'avoir conquis à jamais notre

liberté, dit-elle,--au prix de ma fortune!--en vendant--ce qu'une

mère a de plus précieux--ses enfants!...--car il me les prend à l'âge

de six ans--et, pour les voir, il faudra retourner à Sancerre!--un

supplice!--ah! mon Dieu! qu'ai-je fait!

Lousteau se mit aux genoux de Dinah et lui baisa les mains en lui

prodiguant ses plus caressantes chatteries.

--Tu ne me comprends pas, dit-il. Je me juge, et ne vaux pas tous ces

sacrifices, mon cher ange. Je suis, littérairement parlant, un homme

très-secondaire. Le jour où je ne pourrai plus faire la parade au bas

d'un journal, les entrepreneurs de feuilles publiques me laisseront là,

comme une vieille pantoufle qu'on jette au coin de la borne. Penses-y?

nous autres danseurs de corde, nous n'avons pas de pension de retraite!

Il se trouverait trop de gens de talent à pensionner, si l'État entrait

dans cette voie de bienfaisance! J'ai quarante-deux ans, je suis devenu

paresseux comme une marmotte. Je le sens: mon amour (il lui baisa bien

tendrement la main) ne peut que te devenir funeste. J'ai vécu, tu le

sais, à vingt-deux ans avec Florine; mais ce qui s'excuse au jeune âge,

ce qui semble alors joli, charmant, est déshonorant à quarante ans.

Jusqu'à présent, nous avons partagé le fardeau de notre existence, elle

n'est pas belle depuis dix-huit mois. Par dévouement pour moi, tu vas

mise tout en noir, ce qui ne me fait pas honneur...

Dinah fit un de ces magnifiques mouvements d'épaule qui valent tous les

discours du monde...

--Oui, dit Étienne en continuant, je le sais, tu sacrifies tout à mes

goûts, même ta beauté. Et moi, le cœur usé dans les luttes, l'âme

pleine de pressentiments mauvais sur mon avenir, je ne récompense pas

ton suave amour par un amour égal. Nous avons été très-heureux, sans

nuages, pendant long-temps... Eh! bien, je ne veux pas voir mal finir

un si beau poème, ai-je tort?...

Madame de La Baudraye aimait tant Étienne, que cette sagesse digne de

monsieur de Clagny lui fit plaisir, et sécha ses larmes.

--Il m'aime donc pour moi! se dit-elle en le regardant avec un sourire

dans les yeux.

Après ces quatre années d'intimité, l'amour de cette femme avait fini

par réunir toutes les nuances découvertes par notre esprit d'analyse et

que la société moderne a créées; un des hommes les plus remarquables

de ce temps, dont la perte récente afflige encore les lettres,

Beyle (Stendhal) les a, le premier, parfaitement caractérisées.

Lousteau produisait sur Dinah cette vive commotion, explicable par le

magnétisme, qui met en désarroi les forces de l'âme, de l'esprit et

du corps, qui détruit tout principe de résistance chez les femmes. Un

regard de Lousteau, sa main posée sur celle de Dinah la rendaient tout

obéissance. Une parole douce, un sourire de cet homme fleurissaient

l'âme de cette pauvre femme, émue ou attristée par la caresse ou par

la froideur de ses yeux. Lorsqu'elle lui donnait le bras en marchant à

son pas, dans la rue ou sur le boulevard, elle était si bien fondue en

lui qu'elle perdait la conscience de son _moi_. Charmée par l'esprit,

magnétisée par les manières de ce garçon, elle ne voyait que de légers

défauts dans ses vices. Elle aimait les bouffées de cigare que le vent

lui apportait du jardin dans la chambre, elle allait les respirer,

elle n'en faisait pas une grimace, elle se cachait pour en jouir. Elle

haïssait le libraire ou le directeur du journal qui refusait à Lousteau

de l'argent en objectant l'énormité des avances déjà faites. Elle

allait jusqu'à comprendre que ce bohémien écrivît une nouvelle dont le

prix était à recevoir, au lieu de la donner en paiement de l'argent

reçu. Tel est sans doute le véritable amour, il comprend toutes

les manières d'aimer: amour de cœur, amour de tête, amour-passion,

amour-caprice, amour-goût, selon les définitions de Beyle. Didine

aimait tant, qu'en certains moments où son sens critique, si juste,

si continuellement exercé depuis son séjour à Paris, lui faisait voir

clair dans l'âme de Lousteau, la sensation l'emportait sur la raison,

et lui suggérait des excuses.

--Et moi, lui répondit-elle, que suis-je? une femme qui s'est mise

en dehors du monde. Quand je manque à l'honneur des femmes, pourquoi

ne me sacrifierais-tu pas un peu de l'honneur des hommes? Est-ce que

nous ne vivons pas en dehors des conventions sociales? Pourquoi ne

pas accepter de moi ce que Nathan accepte de Florine? nous compterons

quand nous nous quitterons, et... tu sais!... la mort seule nous

séparera. Ton honneur, Étienne, c'est ma félicité; comme le mien est ma

constance et ton bonheur. Si je ne te rends pas heureux, tout est dit.

Si je te donne une peine, condamne-moi. Nos dettes sont payées, nous

avons dix mille francs de rentes, et nous gagnerons bien, à nous deux,

huit mille francs par an... _Je ferai du théâtre!_ Avec quinze cents

francs par mois, ne serons-nous pas aussi riches que les Rostchild?

Sois tranquille. Maintenant j'aurai des toilettes délicieuses, je te

donnerai tous les jours des plaisirs de vanité comme le jour de la

première représentation de Nathan...

--Et ta mère qui va tous les jours à la messe, qui veut t'amener un

prêtre et te faire renoncer à ton genre de vie.

--Chacun son vice. Tu fumes, elle me prêche, pauvre femme! mais elle

a soin des enfants, elle les mène promener, elle est d'un dévouement

absolu, elle m'idolâtre; veux-tu l'empêcher de pleurer?...

--Que dira-t-on de moi?...

--Mais nous ne vivons pas pour le monde! s'écria-t-elle en relevant

Étienne et le faisant asseoir près d'elle. D'ailleurs, nous serons un

jour mariés... nous avons pour nous les chances de mer...

--Je n'y pensais pas, s'écria naïvement Lousteau qui se dit en

lui-même: Il sera toujours temps de rompre au retour du petit La

Baudraye.

A compter de cette journée, Lousteau vécut luxueusement, Dinah pouvait

lutter, aux premières représentations, avec les femmes les mieux mises

de Paris. Caressé par ce bonheur intérieur, Lousteau jouait avec ses

amis, par fatuité, le personnage d'un homme excédé, ennuyé, ruiné par

madame de La Baudraye.

--Oh! combien j'aimerais l'ami qui me délivrerait de Dinah! Mais

personne n'y réussirait! disait-il, elle m'aime à se jeter par la

fenêtre si je le lui disais.

Le drôle se faisait plaindre, il prenait des précautions contre la

jalousie de Dinah, quand il acceptait une partie. Enfin il commettait

des infidélités sans vergogne. Quand monsieur de Clagny, vraiment

désespéré de voir Dinah dans une situation si déshonorante, quand elle

pouvait être si riche, si haut placée et au moment où ses primitives

ambitions allaient être accomplies, arriva lui dire:--On vous trompe!

Elle répondit:--Je le sais!

Le magistrat resta stupide. Il retrouva la parole pour faire une

observation.

--M'aimez-vous encore? lui demanda madame de La Baudraye en

l'interrompant au premier mot.

--A me perdre pour vous... s'écria-t-il en se dressant sur ses pieds.

Les yeux de ce pauvre homme devinrent comme des torches, il trembla

comme une feuille, il sentit son larynx immobile, ses cheveux frémirent

dans leurs racines, il crut au bonheur d'être pris par son idole comme

un vengeur, et ce pis-aller le rendit presque fou de joie.

--De quoi vous étonnez-vous? lui dit-elle en le faisant rasseoir, voilà

comment je l'aime.

Le magistrat comprit alors cet argument _ad hominem_! Et il eut des

larmes dans les yeux, lui qui venait de faire condamner un homme à

mort! La satiété de Lousteau, cet horrible dénoûment du concubinage,

s'était trahie en mille petites choses qui sont comme des grains de

sable jetés aux vitres du pavillon magique où l'on rêve quand on aime.

Ces grains de sable, qui deviennent des cailloux, Dinah ne les avait

vus que quand ils avaient eu la grosseur d'une pierre. Madame de La

Baudraye avait fini par bien juger Lousteau.

--C'est, disait-elle à sa mère, un poète sans aucune défense contre

le malheur, lâche par paresse et non par défaut de cœur, un peu trop

complaisant à la volupté; enfin, c'est un chat qu'on ne peut pas haïr.

Que deviendrait-il sans moi? J'ai empêché son mariage, il n'a plus

d'avenir. Son talent périrait dans la misère.

--Oh! ma Dinah! s'écria madame Piédefer, dans quel enfer vis-tu?...

Quel est le sentiment qui te donnera les forces de persister...

--Je serai sa mère! avait-elle dit.

Il est des positions horribles où l'on ne prend de parti qu'au moment

où nos amis s'aperçoivent de notre déshonneur. On transige avec

soi-même, tant qu'on échappe à un censeur qui vient faire le Procureur

du Roi. Monsieur de Clagny, maladroit comme un _patito_, venait de se

faire le bourreau de Dinah!

--Je serai, pour conserver mon amour, ce que madame de Pompadour fut

pour garder le pouvoir, se dit-elle quand monsieur de Clagny fut parti.

Cette parole dit assez que son amour devenait lourd à porter, et qu'il

allait être un travail au lieu d'être un plaisir.

Le nouveau rôle adopté par Dinah était horriblement douloureux, mais

Lousteau ne le rendit pas facile à jouer. En sa qualité de bon enfant,

quand il voulait sortir après dîner, il jouait de petites scènes

d'amitié ravissantes, il disait à Dinah des mots vraiment pleins de

tendresse, il prenait son compagnon par la chaîne, et quand il l'en

avait meurtrie dans les meurtrissures, le royal ingrat disait:--T'ai-je

fait mal?

Ces menteuses caresses, ces déguisements eurent quelquefois des suites

déshonorantes pour Dinah qui croyait à des retours de tendresse. Hélas!

la mère cédait avec une honteuse facilité la place à Didine. Elle se

sentit comme un jouet entre les mains de cet homme, et elle finit par

se dire:--Eh! bien, je veux être son jouet! en y trouvant des plaisirs

aigus, des jouissances de damné.

Quand cette femme d'un esprit si viril, se jeta par la pensée dans

la solitude, elle sentit son courage défaillir. Elle préféra les

supplices prévus, inévitables de cette intimité féroce, à la privation

de jouissances d'autant plus exquises qu'elles naissaient au milieu

de remords, de luttes épouvantables avec elle-même, de _non_ qui se

changeaient en _oui_! Ce fut à tout moment la goutte d'eau saumâtre

trouvée dans le désert, bue avec plus de délices que le voyageur

n'en goûte à savourer les meilleurs vins à la table d'un prince.

Quand Dinah se disait à minuit:--Rentrera-t-il, ne rentrera-t-il

pas? elle ne renaissait qu'au bruit connu des bottes d'Étienne, elle

reconnaissait sa manière de sonner. Souvent elle essayait des voluptés

comme d'un frein, elle se plaisait à lutter avec ses rivales, à ne

leur rien laisser dans ce cœur rassasié. Combien de fois joua-t-elle

la tragédie du Dernier Jour d'un Condamné, se disant:--Demain, nous

nous quitterons! Et combien de fois un mot, un regard, une caresse

empreinte de naïveté la fit-elle retomber dans l'amour? Ce fut souvent

terrible! elle tourna plus d'une fois autour du suicide en tournant

autour de ce gazon parisien d'où s'élevaient des fleurs pâles!... Elle

n'avait pas, enfin, épuisé l'immense trésor de dévouement et d'amour

que les femmes aimantes ont dans le cœur. Adolphe était sa Bible, elle

l'étudiait; car, par-dessus toutes choses, elle ne voulait pas être

Ellénore. Elle évita les larmes, se garda de toutes les amertumes si

savamment décrites par le critique auquel on doit l'analyse de cette

œuvre poignante, et dont la glose paraissait à Dinah presque supérieure

au livre. Aussi relisait-elle souvent le magnifique article du seul

critique qu'ait eu la Revue des Deux-Mondes, et qui se trouve en tête

de la nouvelle édition d'Adolphe.

--«Non, se disait-elle en en répétant les fatales paroles, non,

je ne donnerai pas à mes prières la forme du commandement, je ne

m'empresserai pas aux larmes comme à une vengeance, je ne jugerai pas

les actions que j'approuvais autrefois sans contrôle, je n'attacherai

point un œil curieux à ses pas; s'il s'échappe, au retour il ne

trouvera pas une bouche impérieuse, dont le baiser soit un ordre sans

réplique. Non! mon silence ne sera pas une plainte, et ma parole ne

sera pas une querelle!...» Je ne serai pas vulgaire, se disait-elle en

posant sur sa table le petit volume jaune qui déjà lui avait valu ce

mot de Lousteau:--Tiens? tu lis Adolphe!... N'eussé-je qu'un jour où il

reconnaîtra ma valeur et où il se dira: Jamais la victime n'a crié! ce

serait assez! D'ailleurs, les autres n'auront que des moments, et moi

j'aurai toute sa vie!

En se croyant autorisé par la conduite de sa femme à la punir au

tribunal domestique, monsieur de La Baudraye eut la délicatesse de

la voler pour achever sa grande entreprise de la mise en culture des

douze cents hectares de brandes, à laquelle, depuis 1836, il consacrait

ses revenus en vivant comme un rat. Il manipula si bien les valeurs

laissées par monsieur Silas Piédefer, qu'il put réduire la liquidation

authentique à huit cent mille francs, tout en en rapportant douze cent

mille. Il n'annonça point son retour à sa femme; mais, pendant qu'elle

souffrait des maux inouïs, il bâtissait des fermes, il creusait des

fossés, il plantait des arbres, il se livrait à des défrichements

audacieux qui le firent regarder comme un des agronomes les plus

distingués du Berry. Les quatre cent mille francs, pris à sa femme,

passèrent en trois ans à cette opération, et la terre d'Anzy dut,

dans un temps donné, rapporter soixante-douze mille francs de rentes,

nets d'impôts. Quant aux huit cent mille francs, il en fit emploi en

quatre et demi pour cent, à quatre-vingts francs, grâce à la crise

financière due au Ministère dit du Premier Mars. En procurant ainsi

quarante-huit mille francs de rentes à sa femme, il se regarda comme

quitte envers elle. Ne pouvait-il pas lui représenter les douze cent

mille francs le jour où le quatre et demi dépasserait cent francs. Son

importance ne fut plus primée à Sancerre que par celle du plus riche

propriétaire foncier de France dont il se faisait le rival. Il se

voyait cent quarante mille francs de rente, dont quatre-vingt-dix en

fonds de terres formant son majorat. Après avoir calculé qu'à part ses

revenus, il payait dix mille francs d'impôts, trois mille francs de

frais, dix mille francs à sa femme et douze cents à sa belle-mère, il

disait en pleine Société Littéraire:--On prétend que je suis un avare,

que je ne dépense rien, ma dépense monte encore à vingt-six mille cinq

cents francs par an. Et je vais avoir à payer l'éducation de mes deux

enfants! ça ne fait peut-être pas plaisir aux Milaud de Nevers, mais la

seconde maison de La Baudraye aura peut-être une aussi belle carrière

que la première. J'irai vraisemblablement à Paris, solliciter du Roi

des Français le titre de comte (monsieur Roy est comte), cela fera

plaisir à ma femme d'être appelée madame la comtesse.

Cela fut dit d'un si beau sang-froid, que personne n'osa se moquer

de ce petit homme. Le Président Boirouge seul lui répondit:--A votre

place, je ne me croirais heureux que si j'avais une fille...

--Mais, dit le baron, j'irai bientôt à Paris...

Au commencement de l'année 1841, madame de La Baudraye, en se sentant

toujours prise comme pis-aller, en était revenue à s'immoler au

bien-être de Lousteau: elle avait repris les vêtements noirs; mais

elle arborait cette fois un deuil, car ses plaisirs se changeaient

en remords. Elle avait trop souvent honte d'elle-même pour ne pas

sentir parfois la pesanteur de sa chaîne, et sa mère la surprit en

ces moments de réflexion profonde où la vision de l'avenir plonge les

malheureux dans une sorte de torpeur. Madame Piédefer, conseillée

par son confesseur, épiait le moment de lassitude que ce prêtre lui

prédisait devoir arriver, et sa voix plaidait alors pour les enfants.

Elle se contentait de demander une séparation de domicile sans exiger

une séparation de cœur.

Dans la nature, ces sortes de situations violentes ne se terminent pas,

comme dans les livres, par la mort ou par des catastrophes habilement

arrangées; elles finissent beaucoup moins poétiquement par le dégoût,

par la flétrissure de toutes les fleurs de l'âme, par la vulgarité des

habitudes, mais très-souvent aussi par une autre passion qui dépouille

une femme de cet intérêt dont on les entoure traditionnellement. Or,

quand le bon sens, la loi des convenances sociales, l'intérêt de

famille, tous les éléments de ce qu'on appelait la morale publique

sous la Restauration, en haine du mot Religion catholique, fut appuyé

par le sentiment de blessures un peu trop vives; quand la lassitude

du dévouement arriva presque à la défaillance, et que, dans cette

situation, un coup par trop violent, une de ces lâchetés que les

hommes ne laissent voir qu'à des femmes dont ils se croient toujours

maîtres, met le comble au dégoût, au désenchantement, l'heure est

arrivée pour l'ami qui poursuit la guérison. Madame Piédefer eut donc

peu de chose à faire pour détacher la taie aux yeux de sa fille. Elle

envoya chercher l'Avocat-Général. Monsieur de Clagny acheva l'œuvre en

affirmant à madame de La Baudraye que, si elle renonçait à vivre avec

Étienne, son mari lui laisserait ses enfants, lui permettrait d'habiter

Paris et lui rendrait la disposition de _ses propres_.

--Quelle existence! dit-il. En usant de précautions, avec l'aide de

personnes pieuses et charitables, vous pourriez avoir un salon et

reconquérir une position. Paris n'est pas Sancerre!

Dinah s'en remit à monsieur de Clagny du soin de négocier une

réconciliation avec le petit vieillard. Monsieur de La Baudraye avait

bien vendu ses vins, il avait vendu des laines, il avait abattu des

réserves, et il était venu, sans rien dire à sa femme, à Paris y placer

deux cent mille francs en achetant, rue de l'Arcade, un charmant

hôtel provenant de la liquidation d'une grande fortune aristocratique

compromise. Membre du Conseil-Général de son département depuis

1826 et payant dix mille francs de contributions, il se trouvait

doublement dans les conditions exigées par la nouvelle loi sur la

pairie. Quelque temps avant l'élection générale de 1842, il déclara

sa candidature au cas où il ne serait pas fait pair de France. Il

demandait également à être revêtu du titre de comte et promu commandeur

de la Légion-d'Honneur. En matière d'élections, tout ce qui pouvait

consolider les nominations dynastiques était juste; or, dans le cas

où monsieur de La Baudraye serait acquis au gouvernement, Sancerre

devenait plus que jamais le bourg pourri de la Doctrine. Monsieur

de Clagny, dont les talents et la modestie étaient de plus en plus

appréciés, appuya monsieur de La Baudraye; il montra dans l'élévation

de ce courageux agronome des garanties à donner aux intérêts

matériels. Monsieur de La Baudraye, une fois nommé comte, pair de

France et commandeur de la Légion-d'Honneur, eut la vanité de se faire

représenter par une femme et par une maison bien tenue, il voulait,

dit-il, jouir de la vie. Il pria sa femme, par une lettre que dicta

l'Avocat-Général, d'habiter son hôtel, de le meubler, d'y déployer

ce goût dont tant de preuves le charmaient, dit-il, dans son château

d'Anzy. Le nouveau comte fit observer à sa femme que l'éducation de

leurs fils exigeait qu'elle restât à Paris, tandis que leurs intérêts

territoriaux l'obligeaient à ne pas quitter Sancerre. Le complaisant

mari chargeait donc monsieur de Clagny de remettre à madame la comtesse

soixante mille francs pour l'arrangement intérieur de l'hôtel de La

Baudraye en recommandant d'incruster une plaque de marbre au-dessus de

la porte cochère avec cette inscription: _Hôtel de La Baudraye_. Puis,

tout en rendant compte à sa femme des résultats de la liquidation Silas

Piédefer, monsieur de La Baudraye annonçait le placement en quatre et

demi pour cent des huit cent mille francs recueillis à New-York, et

lui allouait cette inscription pour ses dépenses, y compris celles

de l'éducation des enfants. Quasi forcé de venir à Paris pendant une

partie de la session à la Chambre des Pairs, il recommandait alors à sa

femme de lui réserver un petit appartement dans un entresol au-dessus

des communs.

--Ah! çà, mais il devient jeune, il devient gentilhomme, il devient

magnifique, que va-t-il encore devenir? c'est à faire trembler, dit

madame de La Baudraye.

--Il satisfait tous les désirs que vous formiez à vingt ans!...

répondit le magistrat.

La comparaison de sa destinée à venir avec sa destinée actuelle

n'était pas soutenable pour Dinah. La veille encore, Anna de Fontaine

avait tourné la tête pour ne pas voir son amie de cœur du pensionnat

Chamarolles.

Dinah se dit:--Je suis comtesse, j'aurai sur ma voiture le manteau bleu

de la pairie, et dans mon salon les sommités de la politique et de la

littérature... je la regarderai, moi!...

Cette petite jouissance pesa de tout son poids au moment de la

conversion.

Un beau jour, en mai 1842, madame de La Baudraye paya toutes les

dettes de son ménage, et laissa mille écus sur la liasse de tous les

comptes acquittés. Après avoir envoyé sa mère et ses enfants à l'hôtel

La Baudraye, elle attendit Lousteau tout habillée, comme pour sortir.

Quand l'ex-roi de son cœur rentra pour dîner, elle lui dit:--J'ai

renversé la marmite, mon ami. Madame de La Baudraye vous donne à dîner

au Rocher de Cancale. Venez?

Elle entraîna Lousteau stupéfait du petit air dégagé que prenait cette

femme, encore asservie le matin à ses moindres caprices, car elle

aussi! avait joué la comédie depuis deux mois.

--Madame de La Baudraye est ficelée comme pour une _première_, dit-il

en se servant de l'abréviation par laquelle on désigne en argot de

journal une première représentation. Et pourquoi pas, Dinah?

--N'oubliez pas le respect que vous devez à madame de La Baudraye, dit

gravement Dinah. Je ne sais plus ce que signifie ce mot _ficelée_...

--Comment Didine? fit-il en la prenant par la taille.

--Il n'y a plus de Didine, vous l'avez tuée, mon ami, répondit-elle en

se dégageant. Et je vous donne la première représentation de madame la

comtesse de La Baudraye...

--C'est donc vrai, notre insecte est pair de France?

--La nomination sera ce soir dans le Moniteur, m'a dit monsieur de

Clagny qui lui-même passe à la Cour de Cassation.

--Au fait, dit le journaliste, l'entomologie sociale devait être

représentée à la Chambre...

--Mon ami, nous nous séparons pour toujours, dit madame de La Baudraye

en comprimant le tremblement de sa voix. J'ai congédié les deux

domestiques. En rentrant, vous trouverez votre ménage en règle et sans

dettes. J'aurai toujours pour vous, mais secrètement, le cœur d'une

mère. Quittons-nous tranquillement, sans bruit, en gens comme il faut.

Avez-vous un reproche à me faire sur ma conduite pendant ces six années?

--Aucun, si ce n'est d'avoir brisé ma vie et détruit mon avenir, dit-il

d'un ton sec. Vous avez beaucoup lu le livre de Benjamin Constant, et

vous avez même étudié l'article de Gustave Planche; mais vous ne l'avez

lu qu'avec des yeux de femme. Quoique vous ayez une de ces belles

intelligences qui ferait la fortune d'un poète, vous n'avez pas osé

vous mettre au point de vue des hommes. Ce livre, ma chère, a les deux

sexes. Vous savez?... Nous avons établi qu'il y a des livres mâles

ou femelles, blonds ou noirs... Dans Adolphe, les femmes ne voient

qu'Ellénore, les jeunes gens y voient Adolphe, les hommes y voient

Ellénore et Adolphe, les politiques y voient la vie sociale! Vous vous

êtes dispensée, comme votre critique d'ailleurs, d'entrer dans l'âme

d'Adolphe. Ce qui tue ce pauvre garçon, ma chère, c'est d'avoir perdu

son avenir pour une femme; de ne pouvoir rien être de ce qu'il serait

devenu, ni ambassadeur, ni ministre, ni poète, ni riche. Il a donné six

ans de son énergie, du moment de la vie où l'homme peut accepter les

rudesses d'un apprentissage quelconque, à une jupe qu'il a devancée

dans la carrière de l'ingratitude, car une femme qui a pu quitter son

premier amant devait tôt ou tard laisser le second. Adolphe est un

Allemand blondasse qui ne se sent pas la force de tromper Ellénore.

Il est des Adolphe qui font grâce à leur Ellénore des querelles

déshonorantes, des plaintes, et qui se disent: Je ne parlerai pas de

ce que j'ai perdu! je ne montrerai pas toujours à l'Égoïsme que j'ai

couronné mon poing coupé comme fait le Ramorny de la Jolie Fille de

Perth; mais ceux-là, ma chère, on les quitte... Adolphe est un fils de

bonne maison, un cœur aristocrate qui veut rentrer dans la voie des

honneurs, des places, et rattraper sa dot sociale, sa considération

compromise. Vous jouez en ce moment à la fois les deux personnages.

Vous ressentez la douleur que cause une position perdue, et vous vous

croyez en droit d'abandonner un pauvre amant qui a eu le malheur de

vous croire assez supérieure pour admettre que si chez l'homme le cœur

doit être constant, le sexe peut se laisser aller à des caprices...

--Et croyez-vous que je ne serai pas occupée de vous rendre ce que je

vous ai fait perdre? Soyez tranquille, répondit madame de La Baudraye

foudroyée par cette sortie, votre Ellénore ne meurt pas, et si Dieu lui

prête vie, si vous changez de conduite, si vous renoncez aux lorettes

et aux actrices, nous vous trouverons mieux qu'une Félicie Cardot.

Chacun des deux amants devint maussade: Lousteau jouait la tristesse,

il voulait paraître sec et froid; tandis que Dinah, vraiment triste,

écoutait les reproches de son cœur.

--Pourquoi, dit Lousteau, ne pas finir comme nous aurions dû commencer,

cacher à tous les yeux notre amour, et nous voir secrètement?

--Jamais! dit la nouvelle comtesse en prenant un air glacial. Ne

devinez-vous pas que nous sommes, après tout, des êtres finis. Nos

sentiments nous paraissent infinis à cause du pressentiment que nous

avons du ciel; mais ils ont ici-bas pour limites les forces de notre

organisation. Il est des natures molles et lâches qui peuvent recevoir

un nombre infini de blessures et persister; mais il en est de plus

fortement trempées qui finissent par se briser sous les coups. Vous

m'avez...

--Oh! assez, dit-il, _ne faisons plus de copie_!... Votre article me

semble inutile, car vous pouvez vous justifier par un seul mot: _Je

n'aime plus_!...

--Ah! c'est moi qui n'aime plus!... s'écria-t-elle étourdie.

--Certainement. Vous avez calculé que je vous causais plus de chagrins,

plus d'ennuis que de plaisirs, et vous quittez votre associé...

--Je le quitte!... s'écria-t-elle en levant les deux mains.

--Ne venez-vous pas de dire: _Jamais_!...

--Eh! bien, oui, _jamais_, reprit-elle avec force.

Ce dernier jamais, dicté par la peur de retomber sous la domination de

Lousteau, fut interprété par lui comme la fin de son pouvoir, du moment

où Dinah restait insensible à ses méprisants sarcasmes. Le journaliste

ne put retenir une larme: il perdait une affection sincère, illimitée.

Il avait trouvé dans Dinah la plus douce Lavallière, la plus agréable

Pompadour qu'un égoïste qui n'est pas roi pouvait désirer; et, comme

l'enfant qui s'aperçoit qu'à force de tracasser son hanneton, il l'a

tué, Lousteau pleurait.

Madame de La Baudraye s'élança hors de la petite salle où elle dînait,

paya le dîner et se sauva rue de l'Arcade en se grondant et se trouvant

féroce.

Dinah passa tout un trimestre à faire de son hôtel un modèle du

comfortable. Elle se métamorphosa elle-même. Cette double métamorphose

coûta trente mille francs au delà des prévisions du jeune pair de

France.

Le fatal événement qui fit perdre à la famille d'Orléans son héritier

présomptif ayant nécessité la réunion des Chambres en août 1842, le

petit La Baudraye vint présenter ses titres à la noble Chambre plus tôt

qu'il ne le croyait. Il fut si content des œuvres de sa femme qu'il

donna les trente mille francs. En revenant du Luxembourg, où, selon

les usages, il fut présenté par deux pairs, le baron de Nucingen et

le marquis de Montriveau, le nouveau comte rencontra le vieux duc de

Chaulieu, l'un de ses anciens créanciers, à pied, un parapluie à la

main; tandis qu'il se trouvait campé dans une petite voiture basse sur

les panneaux de laquelle brillait son écusson et où se lisait: _Deo

sic patet fides et hominibus_. Cette comparaison mit dans son cœur une

dose de ce baume dont se grise la Bourgeoisie depuis 1830. Madame La

Baudraye fut effrayée en revoyant alors son mari mieux qu'il n'était

le jour de son mariage. En proie à une joie superlative, l'avorton

triomphait à soixante-quatre ans de la vie qu'on lui déniait, de la

famille que le beau Milaud de Nevers lui interdisait d'avoir, de sa

femme qui recevait chez elle à dîner monsieur et madame de Clagny, le

curé de l'Assomption et ses deux introducteurs à la Chambre. Il caressa

ses enfants avec une fatuité charmante. La beauté du service de table

eut son approbation.

--Voilà les toisons du Berry, dit-il en montrant à monsieur de Nucingen

les cloches surmontées de sa nouvelle couronne, elles sont d'argent!

Quoique dévorée d'une profonde mélancolie contenue avec la puissance

d'une femme devenue vraiment supérieure, Dinah fut charmante,

spirituelle, et surtout parut rajeunie dans son deuil de cœur.

--L'on dirait, s'écria le petit La Baudraye en montrant sa femme à

monsieur de Nucingen, que la comtesse a moins de trente ans!

--Ah! _matame aid eine fame te drende ansse?_ reprit le baron qui se

servait des plaisanteries consacrées en y voyant une sorte de monnaie

pour la conversation.

--Dans toute la force du terme, répondit la comtesse, car j'en ai

trente-cinq, et j'espère bien avoir une petite passion au cœur...

--Oui, ma femme m'a ruinée en potiches, en chinoiseries...

--Madame a eu ce goût-là de bonne heure, dit le marquis de Montriveau

en souriant.

--Oui, reprit le petit La Baudraye en regardant froidement le marquis

de Montriveau qu'il avait connu à Bourges, vous savez qu'elle a ramassé

en 25, 26 et 27 pour plus d'un million de curiosités qui font d'Anzy un

musée...

--Quel aplomb! pensa monsieur de Clagny en trouvant ce petit avare de

province à la hauteur de sa nouvelle position.

Les avares ont des économies de tout genre à dépenser. Le lendemain du

vote de la loi de régence par la Chambre, le petit pair de France alla

faire ses vendanges à Sancerre et reprit ses habitudes. Pendant l'hiver

de 1842 à 1843, la comtesse de La Baudraye, aidée par l'Avocat-Général

à la Cour de Cassation, essaya de se faire une société. Naturellement

elle prit un jour, elle distingua parmi les célébrités, elle ne voulut

voir que des gens sérieux et d'un âge mûr. Elle essaya de se distraire

en allant aux Italiens et à l'Opéra. Deux fois par semaine, elle y

menait sa mère et madame de Clagny, que le magistrat força de voir

madame de La Baudraye. Mais, malgré son esprit, ses façons aimables,

malgré ses airs de femme à la mode, elle n'était heureuse que par ses

enfants sur lesquels elle reporta toutes ses tendresses trompées.

L'admirable monsieur de Clagny recrutait des femmes pour la société de

la comtesse et il y parvenait! Mais il réussissait beaucoup plus auprès

des femmes pieuses qu'auprès des femmes du monde.

--Elles l'ennuient! se disait-il avec terreur en contemplant son idole

mûrie par le malheur, pâlie par les remords, et alors dans tout l'éclat

d'une beauté reconquise et par sa vie luxueuse et par sa maternité.

Le dévoué magistrat, soutenu dans son œuvre par la mère et par le

curé de la paroisse, était admirable en expédients. Il servait chaque

mercredi quelque célébrité d'Allemagne, d'Angleterre, d'Italie ou de

Prusse à sa chère comtesse; il la donnait pour une femme _hors ligne_ à

des gens auxquels elle ne disait pas deux mots; mais qu'elle écoutait

avec une si profonde attention qu'ils s'en allaient convaincus de sa

supériorité. Dinah vainquit à Paris par le silence, comme à Sancerre

par sa loquacité. De temps en temps, une épigramme sur les choses ou

quelque observation sur les ridicules révélait une femme habituée

à manier les idées, et qui quatre ans auparavant avait rajeuni le

feuilleton de Lousteau. Cette époque fut pour la passion du pauvre

magistrat comme cette saison nommée l'été de la Saint-Martin dans les

années sans soleil. Il se fit plus vieillard qu'il ne l'était pour

avoir le droit d'être l'ami de Dinah sans lui faire tort; mais comme

s'il eût été jeune, beau, compromettant, il se mettait à distance en

homme qui devait cacher son bonheur. Il essayait de couvrir du plus

profond secret ses petits soins, ses légers cadeaux que Dinah montrait

au grand jour. Il tâchait de donner des significations dangereuses à

ses moindres obéissances.

--Il joue à la passion, disait la comtesse en riant.

Elle se moquait de monsieur de Clagny devant lui, et le magistrat se

disait:--Elle s'occupe de moi!

--Je fais une si grande impression à ce pauvre homme, disait-elle en

riant à sa mère, que si je lui disais oui, je crois qu'il dirait non.

Un soir monsieur de Clagny ramenait en compagnie de sa femme sa chère

comtesse profondément soucieuse. Tous trois venaient d'assister à la

première représentation de _la Main droite et la Main gauche_, le

premier drame de Léon Gozlan.

--A quoi pensez-vous? demanda le magistrat effrayé de la mélancolie de

son idole.

La persistance de la tristesse cachée mais profonde qui dévorait la

comtesse était un mal dangereux que l'Avocat-Général ne savait pas

combattre, car le véritable amour est souvent maladroit, surtout

quand il n'est pas partagé. Le véritable amour emprunte sa forme au

caractère. Or, le digne magistrat aimait à la manière d'Alceste, quand

madame de La Baudraye voulait être aimée à la manière de Philinte.

Les lâchetés de l'amour s'accommodent fort peu de la loyauté du

Misanthrope. Aussi Dinah se gardait-elle bien d'ouvrir son cœur à son

_Patito_. Comment oser avouer qu'elle regrettait parfois son ancienne

fange? Elle sentait un vide énorme dans la vie du monde, elle ne savait

à qui rapporter ses succès, ses triomphes, ses toilettes. Parfois les

souvenirs de ses misères revenaient mêlés au souvenir de voluptés

dévorantes. Elle en voulait parfois à Lousteau de ne pas s'occuper

d'elle, elle aurait voulu recevoir de lui des lettres ou tendres ou

furieuses.

Dinah ne répondant pas, le magistrat répéta sa question en prenant la

main de la comtesse et la lui serrant entre les siennes d'un air dévot.

--Voulez-vous la main droite ou la main gauche? répondit-elle en

souriant.

--La main gauche, dit-il, car je présume que vous parlez du mensonge et

de la vérité.

--Eh! bien, je l'ai vu, lui répliqua-t-elle en parlant de manière à

n'être entendue que du magistrat. En l'apercevant triste, profondément

découragé, je me suis dit: A-t-il des cigares? a-t-il de l'argent?

--Eh! si vous voulez la vérité, je vous dirai, s'écria monsieur de

Clagny, qu'il vit maritalement avec Fanny Beaupré. Vous m'arrachez

cette confidence!... je ne vous l'aurais jamais appris: vous auriez cru

peut-être à quelque sentiment peu généreux chez moi.

Madame de La Baudraye donna une poignée de main à l'Avocat-général.

--Vous avez pour mari, dit-elle à son chaperon, un des hommes les plus

rares. Ah! pourquoi...

Et elle se cantonna dans son coin en regardant par les glaces du coupé;

mais elle supprima le reste de sa phrase que l'Avocat-Général devina:

Pourquoi Lousteau n'a-t-il pas un peu de la noblesse de cœur de votre

mari!...

Néanmoins cette nouvelle dissipa la mélancolie de madame de La

Baudraye, qui se jeta dans la vie des femmes à la mode; elle voulut

avoir du succès, et elle en obtint; mais elle faisait peu de progrès

dans le monde des femmes; elle éprouvait des difficultés à s'y

produire. Au mois de mars, les prêtres amis de madame Piédefer et

l'Avocat-Général frappèrent un grand coup en faisant nommer madame

la comtesse de La Baudraye quêteuse pour l'œuvre de bienfaisance

fondée par madame de Carcado. Enfin elle fut désignée à la cour pour

recueillir les dons en faveur des victimes du tremblement de terre de

la Guadeloupe.

La marquise d'Espard, à qui monsieur de Canalis lisait les noms de ces

dames à l'Opéra, dit en entendant celui de la comtesse:--Je suis depuis

bien long-temps dans le monde, je ne me rappelle pas quelque chose de

plus beau que les manœuvres faites pour le sauvetage de l'honneur de

madame de La Baudraye.

Pendant les jours de printemps, qu'un caprice de notre planète fit

luire sur Paris dès la première semaine du mois de mars et qui permit

de voir les Champs-Élysées feuillés et verts à Longchamp, plusieurs

fois déjà, l'amant de Fanny-Beaupré, dans ses promenades avait aperçu

madame de La Baudraye sans être vu d'elle. Il fut alors plus d'une fois

mordu au cœur par un de ces mouvements de jalousie et d'envie assez

familiers aux gens nés et élevés en province, quand il revoyait son

ancienne maîtresse, bien posée au fond d'une jolie voiture, bien mise,

un air rêveur, et ses deux enfants à chaque portière. Il s'apostrophait

d'autant plus en lui-même qu'il se trouvait aux prises avec la plus

aiguë de toutes les misères, une misère cachée. Il était, comme toutes

les natures essentiellement vaniteuses et légères, sujet à ce singulier

point d'honneur qui consiste à ne pas déchoir aux yeux de son public,

qui fait commettre des crimes légaux aux hommes de Bourse pour ne pas

être chassés du temple de l'agiotage, qui donne à certains criminels

le courage de faire des actes de vertu. Lousteau dînait et déjeunait,

fumait comme s'il était riche. Il n'eût pas, pour une succession,

manqué d'acheter les cigares les plus chers, pour lui, comme pour le

dramaturge ou le prosateur avec lesquels il entrait dans un Débit.

Le journaliste se promenait en bottes vernies; mais il craignait des

saisies qui, selon l'expression des huissiers, avaient reçu tous les

sacrements. Fanny-Beaupré ne possédait plus rien d'engageable, et

ses appointements étaient frappés d'oppositions! Après avoir épuisé

le chiffre possible des avances aux Revues, aux journaux et chez les

libraires, Étienne ne savait plus de quelle encre faire or. Les jeux,

si maladroitement supprimés, ne pouvaient plus acquitter, comme jadis,

les lettres de change tirées sur leurs tapis verts par les Misères au

désespoir. Enfin, le journaliste était arrivé à un tel désespoir, qu'il

venait d'emprunter au plus pauvre de ses amis, à Bixiou, à qui jamais

il n'avait rien demandé, cent francs!

Ce qui peinait le plus Lousteau, ce n'était pas de devoir cinq mille

francs, mais de se voir dépouillé de son élégance, de son mobilier

acquis par tant de privations, enrichi par madame de La Baudraye. Or,

le 3 avril, une affiche jaune arrachée par le portier après avoir

fleuri le mur, avait indiqué la vente d'un beau mobilier pour le samedi

suivant, jour des ventes par autorité de justice.

Lousteau se promena, fumant des cigares et cherchant des idées; car

les idées, à Paris, sont dans l'air, elles vous sourient au coin d'une

rue, elles s'élancent sous une roue de cabriolet avec un jet de boue!

Le flâneur avait déjà cherché des idées d'articles et des sujets de

nouvelles pendant tout un mois; mais il n'avait rencontré que des amis

qui l'entraînaient à dîner, au théâtre, et qui grisaient son chagrin,

en lui disant que le vin de Champagne l'inspirerait.

--Prends garde, lui dit un soir l'atroce Bixiou qui pouvait tout à la

fois donner cent francs à un camarade et le percer au cœur avec un mot.

En t'endormant toujours soûl, tu te réveilleras fou.

La veille, le vendredi, le malheureux, malgré son habitude de la

misère, était affecté comme un condamné à mort. Jadis, il se serait

dit:--Bah! mon mobilier est vieux, je le renouvellerai. Mais il se

sentait incapable de recommencer des tours de force littéraires.

La librairie dévorée par la contrefaçon payait peu. Les journaux

lésinaient avec les talents éreintés, comme les directeurs de théâtre

avec les ténors qui baissent d'une note. Et d'aller devant lui, l'œil

sur la foule sans y rien voir, le cigare à la bouche et les mains dans

ses goussets, la figure crispée en dedans, un faux sourire sur les

lèvres. Il vit alors passer madame de La Baudraye en voiture, elle

prenait le boulevard par la rue de la Chaussée-d'Antin pour se rendre

au Bois.

--Il n'y a plus que cela, se dit-il.

Il rentra chez lui s'y adoniser. Le soir, à sept heures, il vint en

citadine à la porte de madame de La Baudraye et pria le concierge de

faire parvenir à la comtesse un mot ainsi conçu:

«_Madame la comtesse veut-elle faire à monsieur Lousteau la grâce de le

recevoir un instant, et à l'instant._»

Ce mot était cacheté d'un cachet qui, jadis, servait aux deux amants.

Madame de La Baudraye avait fait graver sur une véritable cornaline

orientale: _parce que!_ Un grand mot, le mot des femmes, le mot qui

peut expliquer tout, même la création.

La comtesse venait d'achever sa toilette pour aller à l'Opéra, le

vendredi était son jour de loge. Elle pâlit en voyant le cachet.

--Qu'on attende! dit-elle en mettant le billet dans son corsage.

Elle eut la force de cacher son trouble et pria sa mère de coucher les

enfants. Elle fit alors dire à Lousteau de venir, et elle le reçut dans

un boudoir attenant à son grand salon, les portes ouvertes. Elle devait

aller au bal après le spectacle, elle avait mis une délicieuse robe en

soie brochée à raies alternativement mates et pleines de fleurs, d'un

bleu pâle. Ses gants garnis et à glands laissaient voir ses beaux bras

blancs. Elle étincelait de dentelles, et portait toutes les jolies

futilités voulues par la mode. Sa coiffure à la Sévigné lui donnait

un air fin. Un collier de perles ressemblait sur sa poitrine à des

soufflures sur de la neige.

--Qu'avez-vous, monsieur? dit la comtesse en sortant son pied de

dessous sa robe pour pincer un coussin de velours, je croyais,

j'espérais être parfaitement oubliée...

--Je vous dirais _jamais_, vous ne voudriez pas me croire, dit Lousteau

qui resta debout et se promena tout en mâchant des fleurs qu'il prenait

à chaque tour aux jardinières dont les massifs embaumaient le boudoir.

Un moment de silence régna. Madame de La Baudraye, en examinant

Lousteau, le trouva mis comme pouvait l'être le plus scrupuleux dandy.

--Il n'y a que vous au monde qui puissiez me secourir et me tendre une

perche, car je me noie, et j'ai déjà bu plus d'une gorgée.... dit-il

en s'arrêtant devant Dinah et paraissant céder à un effort suprême. Si

vous me voyez, c'est que mes affaires vont bien mal.

--Assez! dit-elle, je vous comprends...

Une nouvelle pause se fit entre eux pendant laquelle Lousteau se

retourna, prit son mouchoir, et eut l'air d'essuyer une larme.

--Que vous faut-il, Étienne? reprit-elle d'une voix maternelle.

Nous sommes en ce moment de vieux camarades, parlez-moi comme vous

parleriez... à... à Bixiou...

--Pour empêcher mon mobilier de sauter demain à l'hôtel des

Commissaires-Priseurs, dix-huit cents francs! Pour rendre à mes amis,

autant? trois termes au propriétaire que vous connaissez... Ma tante

exige cinq cents francs...

--Et pour vous, pour vivre...

--Oh! j'ai ma plume!...

--Elle est à remuer d'une lourdeur qui ne se comprend pas quand on vous

lit... dit-elle en souriant avec finesse.--Je n'ai pas la somme que

vous me demandez... Venez demain à huit heures, l'huissier attendra

bien jusqu'à neuf, surtout si vous l'emmenez pour le payer.

Elle sentit la nécessité de congédier Lousteau qui feignait de ne pas

avoir la force de la regarder; mais elle éprouvait une compassion à

délier tous les nœuds gordiens que noue la Société.

--Merci! dit-elle en se levant et tendant la main à Lousteau, votre

confiance me fait un bien!... Oh! il y a long-temps que je ne me suis

senti tant de joie au cœur...

Lousteau prit la main, l'attira sur son cœur et la pressa tendrement.

--Une goutte d'eau dans le désert, et... par la main d'un ange!... Dieu

fait toujours bien les choses!

Ce fut dit moitié plaisanterie et moitié attendrissement; mais,

croyez-le bien, ce fut aussi beau, comme jeu de théâtre, que celui

de Talma dans son fameux rôle de Leicester où tout est en nuances de

ce genre. Dinah sentit battre le cœur à travers l'épaisseur du drap,

il battait de plaisir, car le journaliste échappait à l'épervier

judiciaire; mais il battait aussi d'un désir bien naturel à l'aspect de

Dinah rajeunie et renouvelée par l'opulence. Madame de La Baudraye, en

examinant Étienne à la dérobée, aperçut la physionomie en harmonie avec

toutes les fleurs d'amour qui, pour elle, renaissaient dans ce cœur

palpitant; elle essaya de plonger ses yeux, une fois, dans les yeux de

celui qu'elle avait tant aimé, mais un sang tumultueux se précipita

dans ses veines et lui troubla la tête. Ces deux êtres échangèrent

alors le même regard rouge qui, sur le quai de Cosne, avait donné

l'audace à Lousteau de froisser la robe d'organdi. Le drôle attira

Dinah par la taille, elle se laissa prendre, et les deux joues se

touchèrent.

--Cache-toi, voici ma mère! s'écria Dinah tout effrayée. Et elle courut

au-devant de madame Piédefer.--Maman, dit-elle (ce mot était pour la

sévère madame Piédefer une caresse qui ne manquait jamais son effet),

voulez-vous me faire un grand plaisir, prenez la voiture, allez

vous-même chez notre banquier monsieur Mongenod, avec le petit mot que

je vais vous donner. Venez, venez, il s'agit d'une bonne action, venez

dans ma chambre?

Et elle entraîna sa mère qui semblait vouloir regarder la personne qui

se trouvait dans le boudoir.

Deux jours après, madame Piédefer était en grande conférence avec

le curé de la paroisse. Après avoir écouté les lamentations de

cette vieille mère au désespoir, le curé lui dit gravement:--Toute

régénération morale qui n'est pas appuyée d'un grand sentiment

religieux, et poursuivie au sein de l'Église, repose sur des fondements

de sable... Toutes les pratiques, si minutieuses et si peu comprises

que le catholicisme ordonne, sont autant de digues nécessaires à

contenir les tempêtes du mauvais esprit. Obtenez donc de madame votre

fille qu'elle accomplisse tous ses devoirs religieux et nous la

sauverons...

Dix jours après cette conférence, l'hôtel de La Baudraye était fermé.

La comtesse et ses enfants, sa mère, enfin toute sa maison, qu'elle

avait augmentée d'un précepteur, était partie pour le Sancerrois où

Dinah voulait passer la belle saison. Elle fut charmante, dit-on, pour

le comte.

* * * * *

NOTE DE L'AUTEUR.--Page 360, ligne 27, au lieu de Tobie

Piédefer, lisez Silas Piédefer. On peut pardonner à l'auteur

de s'être rappelé trop tard que les calvinistes n'admettent

pas le livre de Tobie dans les Saintes-Écritures.

La Comédie humaine - Volume 06. Scènes de la vie de Province - Tome 02 · 第 53 / 59 题