234 OLYMPIA,

couché voluptueusement sur des piles de coussins:--Tu

es bien beau, lui dit-elle.

--Et toi, Olympia!...

--Tu m'aimes toujours?

--Toujours mieux, dit-il...

--Ah! il n'y a que les Français qui sachent aimer!

s'écria la duchesse... M'aimeras-tu bien ce soir?

--Oui...

--Viens donc?

Et, par un mouvement de haine et d'amour, soit que le

cardinal Borborigano lui eût remis plus vivement au

cœur son mari, soit qu'elle se sentît plus d'amour à

lui montrer, elle fit partir le ressort et tendit les

bras à

--Voilà tout! s'écria Lousteau, car le prote a déchiré le reste en

enveloppant mon épreuve; mais c'est bien assez pour nous prouver que

l'auteur donnait des espérances.

--Je n'y comprends rien, dit Gatien Boirouge qui rompit le premier le

silence que gardaient les Sancerrois.

--Ni moi non plus, répondit monsieur Gravier.

--C'est cependant un roman fait sous l'Empire, lui dit Lousteau.

--Ah! dit monsieur Gravier, à la manière dont l'auteur fait parler le

bandit, on voit qu'il ne connaissait pas l'Italie. Les bandits ne se

permettent pas de pareils _concetti_.

Madame Gorju vint à Bianchon, qu'elle vit rêveur, et lui dit en lui

montrant Euphémie Gorju, sa fille, douée d'une assez belle dot:--Quel

galimatias! Les ordonnances que vous écrivez valent mieux que ces

choses-là.

La mairesse avait profondément médité cette phrase, qui, selon elle,

annonçait un esprit fort.

--Ah! madame, il faut être indulgent, car nous n'avons que vingt pages

sur mille, répondit Bianchon en regardant mademoiselle Gorju dont la

taille menaçait de tourner à la première grossesse.

--Eh! bien, monsieur de Clagny, dit Lousteau, nous parlions hier

des vengeances inventées par les maris, que dites-vous de celles

qu'inventent les femmes?

--Je pense, répondit le Procureur du Roi, que le roman n'est pas

d'un Conseiller d'État, mais d'une femme. En conceptions bizarres,

l'imagination des femmes va plus loin que celle des hommes, témoin le

Frankenstein de mistriss Shelley, le Leone Leoni de George Sand, les

œuvres d'Anne Radcliffe et le Nouveau Prométhée de Camille Maupin.

Dinah regarda fixement monsieur de Clagny en lui faisant comprendre,

par une expression qui le glaça, que, malgré tant d'illustres exemples,

elle prenait cette réflexion pour _Paquita la Sévillane_.

--Bah! dit le petit La Baudraye, le duc de Bracciano que sa femme a mis

en cage, et à qui elle se fait voir tous les soirs dans les bras de son

amant, va la tuer... Vous appelez cela une vengeance?... Nos tribunaux

et la société sont bien plus cruels...

--En quoi? fit Lousteau.

--Eh! bien voilà le petit La Baudraye qui parle, dit le Président

Boirouge à sa femme.

--Mais on laisse vivre la femme avec une maigre pension, le monde lui

tourne alors le dos; elle n'a plus ni toilette ni considération, deux

choses qui selon moi sont toute la femme, dit le petit vieillard.

--Mais elle a le bonheur, répondit fastueusement madame de La Baudraye.

--Non, répliqua l'avorton en allumant son bougeoir pour aller se

coucher, car elle a un amant...

--Pour un homme qui ne pense qu'à ses provins et à ses baliveaux, il a

du trait, dit Lousteau.

--Il faut bien qu'il ait quelque chose, répondit Bianchon.

Madame de La Baudraye, la seule qui pût entendre le mot de Bianchon, se

mit à rire si finement et si amèrement à la fois, que le médecin devina

le secret de la vie intime de la châtelaine dont les rides prématurées

le préoccupaient depuis le matin. Mais Dinah ne devina point, elle, les

sinistres prophéties que son mari venait de lui jeter dans un mot, et

que feu le bon abbé Duret n'eût pas manqué de lui expliquer. Le petit

La Baudraye avait surpris dans les yeux de Dinah, quand elle regardait

le journaliste en lui rendant la balle de la plaisanterie, cette rapide

et lumineuse tendresse qui dore le regard d'une femme à l'heure où la

prudence cesse, où commence l'entraînement. Dinah ne prit pas plus

garde à l'invitation que lui faisait ainsi son mari d'observer les

convenances, que Lousteau ne prit pour lui les malicieux avis de Dinah

le jour de son arrivée.

Tout autre que Bianchon se serait étonné du prompt succès de Lousteau;

mais il ne fut même point blessé de la préférence que Dinah donnait

au Feuilleton sur la Faculté, tant il était médecin! En effet, Dinah,

grande elle-même, devait être plus accessible à l'esprit qu'à la

grandeur. L'amour préfère ordinairement les contrastes aux similitudes.

La franchise et la bonhomie du docteur, sa profession, tout le

desservait. Voici pourquoi: les femmes qui veulent aimer, et Dinah

voulait autant aimer qu'être aimée, ont une horreur instinctive pour

les hommes voués à des occupations tyranniques; elles sont, malgré

leurs supériorités, toujours femmes en fait d'envahissement. Poète et

feuilletoniste, le libertin Lousteau paré de sa misanthropie offrait

ce clinquant d'âme et cette vie à demi oisive qui plaît aux femmes. Le

bon sens carré, les regards perspicaces de l'homme vraiment supérieur

gênaient Dinah, qui ne s'avouait pas à elle-même sa petitesse, elle se

disait:--Le docteur vaut peut-être mieux que le journaliste, mais il

me plaît moins. Puis, elle pensait aux devoirs de la profession et se

demandait si une femme pouvait jamais être autre chose qu'un _sujet_

aux yeux d'un médecin qui voit tant de _sujets_ dans sa journée! La

première proposition de la pensée inscrite par Bianchon sur l'album,

était le résultat d'une observation médicale qui tombait trop à plomb

sur la femme, pour que Dinah n'en fût pas frappée. Enfin Bianchon, à

qui sa clientèle défendait un plus long séjour, partait le lendemain.

Quelle femme, à moins de recevoir au cœur le trait mythologique de

Cupidon, peut se décider en si peu de temps? Ces petites choses qui

produisent les grandes catastrophes, une fois vues en masse par

Bianchon, il dit en quatre mots à Lousteau le singulier arrêt qu'il

porta sur madame de La Baudraye et qui causa la plus vive surprise au

journaliste.

Pendant que les deux Parisiens chuchotaient, il s'élevait un orage

contre la châtelaine parmi les Sancerrois, qui ne comprenaient rien à

la paraphrase ni aux commentaires de Lousteau. Loin d'y voir le roman

que le Procureur du Roi, le Sous-Préfet, le Président, le premier

Substitut Lebas, monsieur de La Baudraye et Dinah en avaient tiré,

toutes les femmes groupées autour de la table à thé n'y voyaient qu'une

mystification, et accusaient la muse de Sancerre d'y avoir trempé.

Toutes s'attendaient à passer une soirée charmante, toutes avaient

inutilement tendu les facultés de leur esprit. Rien ne révolte plus les

gens de province que l'idée de servir de jouet aux gens de Paris.

Madame Piédefer quitta la table à thé pour venir dire à sa fille:--Va

donc parler à ces dames, elles sont très-choquées de ta conduite.

Lousteau ne put s'empêcher de remarquer alors l'évidente supériorité de

Dinah sur l'élite des femmes de Sancerre: elle était la mieux mise, ses

mouvements étaient pleins de grâce, son teint prenait une délicieuse

blancheur aux lumières, elle se détachait enfin sur cette tapisserie

de vieilles faces, de jeunes filles mal habillées, à tournures

timides, comme une reine au milieu de sa cour. Les images parisiennes

s'effaçaient, Lousteau se faisait à la vie de province; et, s'il avait

trop d'imagination pour ne pas être impressionné par les magnificences

royales de ce château, par ses sculptures exquises, par les antiques

beautés de l'intérieur, il avait aussi trop de savoir pour ignorer

la valeur du mobilier qui enrichissait ce joyau de la Renaissance.

Aussi lorsque les Sancerrois se furent retirés un à un reconduits par

Dinah, car ils avaient tous pour une heure de chemin; quand il n'y

eut plus au salon que le Procureur du Roi, monsieur Lebas, Gatien et

monsieur Gravier qui couchaient à Anzy, le journaliste avait-il déjà

changé d'opinion sur Dinah. Sa pensée accomplissait cette évolution que

madame de La Baudraye avait eu l'audace de lui signaler à leur première

rencontre.

--Ah! comme ils vont en dire contre nous pendant le chemin, s'écria

la châtelaine en rentrant au salon après avoir mis en voiture le

Président, la Présidente, madame et mademoiselle Popinot-Chandier.

Le reste de la soirée eut son côté réjouissant; car, en petit comité,

chacun versa dans la conversation son contingent d'épigrammes sur

les diverses figures que les Sancerrois avaient faites pendant les

commentaires de Lousteau sur l'enveloppe de ses épreuves.

--Mon cher, dit en se couchant Bianchon à Lousteau (on les avait mis

ensemble dans une immense chambre à deux lits), tu seras l'heureux

mortel choisi par cette femme, née Piédefer!

--Tu crois?

--Eh! cela s'explique: tu passes ici pour avoir eu beaucoup d'aventures

à Paris, et, pour les femmes, il y a dans un homme à bonnes fortunes je

ne sais quoi d'irritant qui les attire et le leur rend agréable; est-ce

la vanité de faire triompher leurs souvenirs entre tous les autres?

s'adressent-elles à son expérience, comme un malade surpaye un célèbre

médecin? ou bien sont-elles flattées d'éveiller un cœur blasé?

--Les sens et la vanité sont pour tant de choses dans l'amour, que

toutes ces suppositions peuvent être vraies, répondit Lousteau. Mais

si je reste c'est à cause du certificat d'innocence instruite que tu

donnes à Dinah! Elle est belle, n'est-ce pas?

--Elle deviendra charmante en aimant, dit le médecin. Puis, après tout,

ce sera un jour ou l'autre une riche veuve! Et un enfant lui vaudrait

la jouissance de la fortune du sire de La Baudraye...

--Mais c'est une bonne action que de l'aimer, cette femme, s'écria

Lousteau.

--Une fois mère, elle reprendra de l'embonpoint, les rides

s'effaceront, elle paraîtra n'avoir que vingt ans...

--Eh! bien, fit Lousteau en se roulant dans ses draps, si tu veux

m'aider, demain, oui, demain, je... Enfin, bonsoir.

Le lendemain, madame de La Baudraye, à qui depuis six mois son mari

avait donné des chevaux dont il se servait pour ses labours et une

vieille calèche qui sonnait la ferraille, eut l'idée de reconduire

Bianchon jusqu'à Cosne où il devait aller prendre la diligence de

Lyon à son passage. Elle emmena sa mère et Lousteau; mais elle se

proposa de laisser sa mère à La Baudraye, de se rendre à Cosne avec

les deux Parisiens et d'en revenir seule avec Étienne. Elle fit une

charmante toilette que lorgna le journaliste: brodequins bronzés, bas

de soie gris, une robe d'organdi, une mantille de dentelle noire et

une charmante capote de gaze noire, ornée de fleurs. Quant à Lousteau,

le drôle s'était mis sur le pied de guerre: bottes vernies, pantalon

d'étoffe anglaise plissé par-devant, un gilet très-ouvert qui laissait

voir une chemise extrafine, et les cascades de satin noir broché de sa

plus belle cravate, une redingote noire, très-courte et très-légère.

Le Procureur du Roi et monsieur Gravier se regardèrent assez

singulièrement quand ils virent les deux Parisiens dans la calèche, et

eux comme deux niais au bas du perron. Monsieur de La Baudraye, qui

du haut de la dernière marche faisait au docteur un petit salut de sa

petite main, ne put s'empêcher de sourire en entendant monsieur de

Clagny disant à monsieur Gravier:--Vous auriez dû les accompagner à

cheval.

En ce moment Gatien, monté sur la tranquille jument de monsieur de La

Baudraye, déboucha par l'allée qui conduisait aux écuries et rejoignit

la calèche.

--Ah! bon, dit le Receveur des contributions, l'enfant s'est mis de

planton.

--Quel ennui! s'écria Dinah en voyant Gatien. En treize ans, car voici

bientôt treize ans que je suis mariée, je n'ai pas eu trois heures de

liberté...

--Mariée, madame? dit le journaliste en souriant. Vous me rappelez un

mot de feu Michaud qui en a tant dit de si fins. Il partait pour la

Palestine, et ses amis lui faisaient des représentations sur son âge,

sur les dangers d'une pareille excursion. Enfin, lui dit l'un d'eux,

vous êtes marié?--Oh! répondit-il, je le suis si peu!

La sévère madame Piédefer ne put s'empêcher de sourire.

--Je ne serais pas étonnée de voir monsieur de Clagny monté sur mon

poney venir compléter l'escorte, s'écria Dinah.

--Oh! si le Procureur du Roi ne nous rejoint pas, dit Lousteau,

vous pourrez vous débarrasser de ce petit jeune homme en arrivant à

Sancerre. Bianchon aura nécessairement oublié quelque chose sur sa

table, comme le manuscrit de sa première leçon pour son Cours, et vous

prierez Gatien d'aller le chercher à Anzy.

Cette ruse, quoique simple, mit madame de La Baudraye en belle

humeur. La route d'Anzy à Sancerre, d'où se découvrent par échappées

de magnifiques paysages, d'où souvent la superbe nappe de la Loire

produit l'effet d'un lac, se fit gaiement, car Dinah était heureuse

d'être si bien comprise. On parla d'amour en théorie, ce qui permet aux

amants _in petto_ de prendre en quelque sorte mesure de leurs cœurs.

Le journaliste se mit sur un ton d'élégante corruption pour prouver

que l'amour n'obéissait à aucune loi, que le caractère des amants en

variait les accidents à l'infini, que les événements de la vie sociale

augmentaient encore la variété des phénomènes, que tout était possible

et vrai dans ce sentiment, que telle femme après avoir résisté pendant

long-temps à toutes les séductions et à des passions vraies, pouvait

succomber en quelques heures à une pensée, à un ouragan intérieur dans

le secret desquels il n'y avait que Dieu!

--Eh! n'est-ce pas là le mot de toutes les aventures que nous nous

sommes racontées depuis trois jours, dit-il.

Depuis trois jours l'imagination si vive de Dinah était occupée des

romans les plus insidieux, et la conversation des deux Parisiens

avait agi sur cette femme à la manière des livres les plus dangereux.

Lousteau suivait de l'œil les effets de cette habile manœuvre pour

saisir le moment où cette proie, dont la bonne volonté se cachait sous

la rêverie que donne l'irrésolution, serait entièrement étourdie.

Dinah voulut montrer La Baudraye aux deux Parisiens, et l'on y joua

la comédie convenue du manuscrit oublié par Bianchon dans sa chambre

d'Anzy. Gatien partit au grand galop à l'ordre de sa souveraine, madame

Piédefer alla faire des emplettes à Sancerre, et Dinah seule avec les

deux amis prit le chemin de Cosne.

Lousteau se mit près de la châtelaine et Bianchon se plaça sur le

devant de la voiture. La conversation des deux amis fut affectueuse et

pleine de pitié pour le sort de cette âme d'élite si peu comprise, et

surtout si mal entourée. Bianchon servit admirablement le journaliste

en se moquant du Procureur du Roi, du Receveur des contributions et de

Gatien; il y eut je ne sais quoi de si méprisant dans ses observations

que madame La Baudraye n'osa pas défendre ses adorateurs.

--Je m'explique parfaitement, dit le médecin en traversant la Loire,

l'état où vous êtes restée. Vous ne pouviez être accessible qu'à

l'amour de tête qui souvent mène à l'amour de cœur, et certes aucun de

ces hommes-là n'est capable de déguiser ce que les sens ont d'odieux

dans les premiers jours de la vie aux yeux d'une femme délicate.

Aujourd'hui, pour vous, aimer devient une nécessité.

--Une nécessité! s'écria Dinah qui regarda le médecin avec curiosité.

Dois-je donc aimer par ordonnance?

--Si vous continuez à vivre comme vous vivez, dans trois ans vous serez

affreuse, répondit Bianchon d'un ton magistral.

--Monsieur?... dit madame de La Baudraye presque effrayée.

--Excusez mon ami, dit Lousteau d'un air plaisant à la baronne, il est

toujours médecin, et l'amour n'est pour lui qu'une question d'hygiène.

Mais il n'est pas égoïste, il ne s'occupe évidemment que de vous,

puisqu'il s'en va dans une heure...

A Cosne, il s'attroupa beaucoup de monde autour de la vieille calèche

repeinte sur les panneaux de laquelle se voyaient les armes données par

Louis XIV aux néo-La Baudraye: _de gueules à une balance d'or, au chef

cousu d'azur chargé de trois croisettes recroisettées d'argent; pour

support, deux lévriers d'argent colletés d'azur et enchaînés d'or_.

Cette ironique devise: _Deo sic patet fides et hominibus_, avait été

infligée au calviniste converti par le satirique d'Hozier.

--Sortons, on viendra nous avertir, dit la baronne qui mit son cocher

en vedette.

Dinah prit le bras de Bianchon, et le médecin alla se promener sur le

bord de la Loire d'un pas si rapide que le journaliste dut rester en

arrière. Un seul clignement d'yeux avait suffi au docteur pour faire

comprendre à Lousteau qu'il voulait le servir.

--Étienne vous a plu, dit Bianchon à Dinah, il a parlé vivement à votre

imagination, nous nous sommes entretenus de vous hier au soir, et il

vous aime... Mais c'est un homme léger, difficile à fixer, sa pauvreté

le condamne à vivre à Paris, tandis que tout vous ordonne de vivre à

Sancerre... Voyez la vie d'un peu haut... faites de Lousteau votre ami,

ne soyez pas exigeante, il viendra trois fois par an passer quelques

beaux jours près de vous, et vous lui devrez la beauté, le bonheur et

la fortune. Monsieur de La Baudraye peut vivre cent ans, mais il peut

aussi périr en neuf jours, faute d'avoir mis le suaire de flanelle dont

il s'enveloppe; ne compromettez donc rien. Soyez sages tous deux. Ne me

dites pas un mot... J'ai lu dans votre cœur.

Madame de La Baudraye était sans défense devant des affirmations si

précises et devant un homme qui se posait à la fois en médecin, en

confesseur et en confident.

--Eh! comment, dit-elle, pouvez-vous imaginer qu'une femme puisse se

mettre en concurrence avec les maîtresses d'un journaliste... Monsieur

Lousteau me paraît agréable, spirituel, mais il est blasé, etc., etc...

Dinah revint sur ses pas et fut obligée d'arrêter le flux de paroles

sous lequel elle voulait cacher ses intentions; car Étienne, qui

paraissait occupé des progrès de Cosne, venait au-devant d'eux.

--Croyez-moi, lui dit Bianchon, il a besoin d'être aimé sérieusement;

et s'il change d'existence, son talent y gagnera.

Le cocher de Dinah accourut essoufflé pour annoncer l'arrivée de la

diligence, et l'on hâta le pas. Madame de La Baudraye allait entre les

deux Parisiens.

--Adieu, mes enfants, dit Bianchon avant d'entrer dans Cosne, je vous

bénis...

Il quitta le bras de madame de La Baudraye en le laissant prendre à

Lousteau qui le serra sur son cœur avec une expression de tendresse.

Quelle différence pour Dinah! le bras d'Étienne lui causa la plus vive

émotion quand celui de Bianchon ne lui avait rien fait éprouver. Il

y eut alors entre elle et le journaliste un de ces regards rouges qui

sont plus que des aveux.

--Il n'y a plus que les femmes de province qui portent des robes

d'organdi, la seule étoffe dont le chiffonnage ne peut pas s'effacer,

se dit alors en lui-même Lousteau. Cette femme, qui m'a choisi pour

amant, va faire des façons à cause de sa robe. Si elle avait mis une

robe de foulard, je serais heureux... A quoi tiennent les résistances...

Pendant que Lousteau recherchait si madame de La Baudraye avait eu

l'intention de s'imposer à elle-même une barrière infranchissable en

choisissant une robe d'organdi, Bianchon aidé par le cocher, faisait

charger son bagage sur la diligence. Enfin il vint saluer Dinah qui

parut excessivement affectueuse pour lui.

--Retournez, madame la baronne, laissez-moi... Gatien va venir, lui

dit-il à l'oreille. Il est tard, reprit-il à haute voix... Adieu!

--Adieu, grand homme! s'écria Lousteau en donnant une poignée de main à

Bianchon.

Quand le journaliste et madame de La Baudraye, assis l'un près de

l'autre au fond de cette vieille calèche, repassèrent la Loire, ils

hésitèrent tous deux à parler. Dans cette situation, la parole par

laquelle on rompt le silence possède une effrayante portée.

--Savez-vous combien je vous aime? dit alors le journaliste à

brûle-pourpoint.

La victoire pouvait flatter Lousteau, mais la défaite ne lui causait

aucun chagrin. Cette indifférence fut le secret de son audace. Il prit

la main de madame de La Baudraye en lui disant ces paroles si nettes,

et la serra dans ses deux mains; mais Dinah dégagea doucement sa main.

--Oui, je vaux bien une grisette ou une actrice, dit-elle d'une voix

émue tout en plaisantant; mais croyez-vous qu'une femme qui, malgré

ses ridicules, a quelque intelligence, ait réservé les plus beaux

trésors du cœur pour un homme qui ne peut voir en elle qu'un plaisir

passager... Je ne suis pas surprise d'entendre de votre bouche un mot

que tant de gens m'ont déjà dit... mais...

Le cocher se retourna.--Voici monsieur Gatien... dit-il.

--Je vous aime, je vous veux, et vous serez à moi, car je n'ai jamais

senti pour aucune femme ce que vous m'inspirez! cria Lousteau dans

l'oreille de Dinah.

--Malgré moi, peut-être? répliqua-t-elle en souriant.

--Au moins faut-il pour mon honneur que vous ayez l'air d'avoir été

vivement attaquée, dit le Parisien à qui la funeste propriété de

l'organdi suggéra une idée bouffonne.

Avant que Gatien eût atteint le bout du pont, l'audacieux journaliste

chiffonna si lestement la robe d'organdi, que madame de La Baudraye se

vit dans un état à ne pas se montrer.

--Ah! monsieur!... s'écria majestueusement Dinah.

--Vous m'avez défié, répondit-il.

Mais Gatien arrivait avec la célérité d'un amant dupé. Pour regagner un

peu de l'estime de madame de La Baudraye, Lousteau s'efforça de dérober

la vue de la robe froissée à Gatien en se jetant pour lui parler hors

de la voiture du côté de Dinah.

--Courez à notre auberge, lui dit-il, il en est temps encore, la

diligence ne part que dans une demi-heure, le manuscrit est sur la

table de la chambre occupée par Bianchon, il y tient, car il ne saurait

comment faire son Cours.

--Allez donc, Gatien, dit madame de La Baudraye en regardant son jeune

adorateur avec une expression pleine de despotisme.

L'enfant, commandé par cette insistance, rebroussa, courant à bride

abattue.

--Vite à La Baudraye, cria Lousteau au cocher, madame la baronne est

souffrante... Votre mère sera seule dans le secret de ma ruse, dit-il

en se rasseyant auprès de Dinah.

--Vous appelez cette infamie une ruse? dit madame de La Baudraye en

réprimant quelques larmes qui furent séchées au feu de l'orgueil irrité.

Elle s'appuya dans le coin de la calèche, se croisa les bras sur la

poitrine et regarda la Loire, la campagne, tout, excepté Lousteau. Le

journaliste prit alors un ton caressant et parla jusqu'à La Baudraye

où Dinah se sauva de la calèche chez elle en tâchant de n'être vue

de personne. Dans son trouble, elle se précipita sur un sofa pour y

pleurer.

--Si je suis pour vous un objet d'horreur, de haine ou de mépris, eh!

bien, je pars, dit alors Lousteau qui l'avait suivie.

Et le roué se mit aux pieds de Dinah. Ce fut dans cette crise que

madame Piédefer se montra disant à sa fille:--Eh! bien, qu'as-tu? que

se passe-t-il?

--Donnez promptement une autre robe à votre fille, dit l'audacieux

Parisien à l'oreille de la dévote.

En entendant le galop furieux du cheval de Gatien, madame de La

Baudraye se jeta dans sa chambre où la suivit sa mère.

--Il n'y a rien à l'auberge, dit Gatien à Lousteau qui vint à sa

rencontre.

--Et vous n'avez rien trouvé non plus au château d'Anzy, répondit

Lousteau.

--Vous vous êtes moqués de moi, répliqua Gatien d'un petit ton sec.

--En plein, répondit Lousteau. Madame de La Baudraye a trouvé

très-inconvenant que vous la suiviez sans en être prié. Croyez-moi,

c'est un mauvais moyen pour séduire les femmes que de les ennuyer.

Dinah vous a mystifié, vous l'avez fait rire, c'est un succès qu'aucun

de vous n'a eu depuis treize ans auprès d'elle, et que vous devez à

Bianchon. Oui, votre cousin est l'_auteur du manuscrit_!... Le cheval

en reviendra-t-il? demanda Lousteau plaisamment pendant que Gatien se

demandait s'il devait ou non se fâcher.

--Le cheval!... répéta Gatien.

En ce moment madame de La Baudraye arriva, vêtue d'une robe de velours,

et accompagnée de sa mère qui lançait à Lousteau des regards irrités.

Devant Gatien, il était imprudent à Dinah de paraître froide ou sévère

avec Lousteau qui, profitant de cette circonstance, offrit son bras à

cette fausse Lucrèce; mais elle le refusa.

--Voulez-vous renvoyer un homme qui vous a voué sa vie? lui dit-il en

marchant près d'elle, je vais rester à Sancerre et partir demain.

--Viens-tu, ma mère? dit madame de La Baudraye à madame Piédefer en

évitant ainsi de répondre à l'argument direct par lequel Lousteau la

forçait à prendre un parti.

Le Parisien aida la mère à monter en voiture, il aida madame de La

Baudraye en la prenant doucement par le bras, et il se plaça sur le

devant avec Gatien, qui laissa le cheval à La Baudraye.

--Vous avez changé de robe, dit maladroitement Gatien à Dinah.

--Madame la baronne a été saisie par l'air frais de la Loire, répondit

Lousteau, Bianchon lui a conseillé de se vêtir chaudement.

Dinah devint rouge comme un coquelicot, et madame Piédefer prit un

visage sévère.

--Pauvre Bianchon, il est sur la route de Paris, quel noble cœur! dit

Lousteau.

--Oh! oui, répondit madame de La Baudraye, il est grand et délicat,

celui-là...

--Nous étions si gais en partant, dit Lousteau, vous voilà souffrante,

et vous me parlez avec amertume, et pourquoi?... N'êtes-vous donc pas

accoutumée à vous entendre dire que vous êtes belle et spirituelle?

moi, je le déclare devant Gatien, je renonce à Paris, je vais rester

à Sancerre et grossir le nombre de vos cavaliers-servants. Je me suis

senti si jeune dans mon pays natal, j'ai déjà oublié Paris et ses

corruptions, et ses ennuis, et ses fatigants plaisirs... Oui, ma vie me

semble comme purifiée...

Dinah laissa parler Lousteau sans le regarder; mais il y eut un moment

où l'improvisation de ce serpent devint si spirituelle sous l'effort

qu'il fit pour singer la passion par des phrases et par des idées dont

le sens, caché pour Gatien, éclatait dans le cœur de Dinah, qu'elle

leva les yeux sur lui. Ce regard parut combler de joie Lousteau qui

redoubla de verve et fit enfin rire madame de La Baudraye. Lorsque,

dans une situation où son orgueil est blessé si cruellement, une femme

a ri, tout est compromis. Quand on entra dans l'immense cour sablée et

ornée de son boulingrin à corbeilles de fleurs qui fait si bien valoir

la façade d'Anzy, le journaliste disait:--Lorsque les femmes nous

aiment, elles nous pardonnent tout, même nos crimes; lorsqu'elles ne

nous aiment pas, elles ne nous pardonnent rien, pas même nos vertus! Me

pardonnez-vous? ajouta-t-il à l'oreille de madame de La Baudraye en lui

serrant le bras sur son cœur par un geste plein de tendresse. Dinah ne

put s'empêcher de sourire.

Pendant le dîner et pendant le reste de la soirée, Lousteau fut d'une

gaieté, d'un entrain charmant; mais, tout en peignant ainsi son

ivresse, il se livrait par moments à la rêverie en homme qui paraissait

absorbé par son bonheur. Après le café, madame de La Baudraye et sa

mère laissèrent les homme se promener dans les jardins. Monsieur

Gravier dit alors au Procureur du Roi:--Avez-vous remarqué que madame

de La Baudraye, qui est partie en robe d'organdi, nous est revenue en

robe de velours?

--En montant en voiture à Cosne, la robe s'est accrochée à un bouton

de cuivre de la calèche et s'est déchirée du haut en bas, répondit

Lousteau.

--Oh! fit Gatien percé au cœur par la cruelle différence des deux

explications du journaliste.

Lousteau, qui comptait sur cette surprise de Gatien, le prit par le

bras et le lui serra pour lui demander le silence. Quelques moments

après, Lousteau laissa les trois adorateurs de Dinah seuls, en

s'emparant du petit La Baudraye. Gatien fut alors interrogé sur les

événements du voyage. Monsieur Gravier et monsieur de Clagny furent

stupéfaits d'apprendre que Dinah s'était trouvée seule au retour de

Cosne avec Lousteau; mais plus stupéfaits encore des deux versions

du Parisien sur le changement de robe. Aussi l'attitude de ces trois

hommes déconfits fut-elle très-embarrassée pendant la soirée. Le

lendemain matin, chacun d'eux eut des affaires qui l'obligeaient à

quitter Anzy, où Dinah resta seule avec sa mère, son mari et Lousteau.

Le dépit des trois Sancerrois organisa dans la ville une grande

clameur. La chute de la Muse de Berry, du Nivernais et du Morvan

fut accompagnée d'un vrai charivari de médisances, de calomnies et

de conjectures diverses parmi lesquelles figurait en première ligne

l'histoire de la robe d'organdi. Jamais toilette de Dinah n'eut autant

de succès, et n'éveilla plus l'attention des jeunes personnes qui ne

s'expliquaient point les rapports entre l'amour et l'organdi dont

riaient tant les femmes mariées. La Présidente Boirouge, furieuse de la

mésaventure de son Gatien, oublia les éloges qu'elle avait prodigués

au poème de Paquita la Sévillane; elle fulmina des censures horribles

contre une femme capable de publier une pareille infamie.

--La malheureuse fait ce qu'elle a écrit! disait-elle. Peut-être

finira-t-elle comme son héroïne!...

Il en fut de Dinah dans le Sancerrois comme du maréchal Soult dans

les journaux de l'Opposition: tant qu'il est ministre, il a perdu la

bataille de Toulouse; dès qu'il rentre dans le repos, il l'a gagnée!

Vertueuse, Dinah passait pour la rivale des Camille Maupin, des femmes

les plus illustres; mais heureuse, elle était _une malheureuse_.

Monsieur de Clagny défendit courageusement Dinah, il vint à plusieurs

reprises au château d'Anzy pour avoir le droit de démentir le bruit qui

courait sur celle qu'il adorait toujours, même tombée, et il soutint

qu'il s'agissait entre elle et Lousteau d'une collaboration à un grand

ouvrage. On se moqua du Procureur du Roi.

Le mois d'octobre fut ravissant, l'automne est la plus belle saison des

vallées de la Loire; mais en 1836 il fut particulièrement magnifique.

La nature semblait être la complice du bonheur de Dinah qui, selon les

prédictions de Bianchon, arriva par degrés à un violent amour de cœur.

En un mois, la châtelaine changea complétement. Elle fut étonnée de

retrouver tant de facultés inertes, endormies, inutiles jusqu'alors.

Lousteau fut un ange pour elle, car l'amour de cœur, ce besoin réel

des âmes grandes, faisait d'elle une femme entièrement nouvelle. Dinah

vivait! elle trouvait l'emploi de ses forces, elle découvrait des

perspectives inattendues dans son avenir, elle était heureuse enfin,

heureuse sans soucis, sans entraves. Cet immense château, les jardins,

le parc, la forêt étaient si favorables à l'amour! Lousteau rencontra

chez madame de La Baudraye une naïveté d'impression, une innocence, si

vous voulez, qui la rendit originale: il y eut en elle du piquant, de

l'imprévu beaucoup plus que chez une jeune fille. Lousteau fut sensible

à une flatterie qui chez presque toutes les femmes est une comédie;

mais qui chez Dinah fut vraie: elle apprenait de lui l'amour, il était

bien le premier dans ce cœur. Enfin, il se donna la peine d'être

excessivement aimable. Les hommes ont, comme les femmes d'ailleurs,

un répertoire de récitatifs, de cantilènes, de nocturnes, de motifs,

de rentrées (faut-il dire de recettes, quoiqu'il s'agisse d'amour?),

qu'ils croient leur exclusive propriété. Les gens arrivés à l'âge de

Lousteau tâchent de distribuer habilement les pièces de ce trésor dans

l'opéra d'une passion; mais, en ne voyant qu'une bonne fortune dans son

aventure avec Dinah, le Parisien voulut graver son souvenir en traits

ineffaçables sur ce cœur, et il prodigua durant ce beau mois d'octobre

ses plus coquettes mélodies et ses plus savantes barcaroles. Enfin, il

épuisa les ressources de la mise en scène de l'amour, pour se servir

d'une de ces expressions détournées de l'argot du théâtre et qui rend

admirablement bien ce manége.

--Si cette femme-là m'oublie!... se disait-il parfois en revenant avec

elle au château d'une longue promenade dans les bois, je ne lui en

voudrai pas, elle aura trouvé mieux!...

Quand, de part et d'autre, deux êtres ont échangé les duos de cette

délicieuse partition et qu'ils se plaisent encore, on peut dire qu'ils

s'aiment véritablement. Mais Lousteau ne pouvait pas avoir le temps

de se répéter, car il comptait quitter Anzy vers les premiers jours

de novembre, son feuilleton le rappelait à Paris. Avant déjeuner,

la veille du départ projeté, le journaliste et Dinah virent arriver

le petit La Baudraye avec un artiste de Nevers, un restaurateur de

sculptures.

--De quoi s'agit-t-il? dit Lousteau, que voulez-vous faire à votre

château?

--Voici ce que je veux, répondit le petit vieillard en emmenant le

journaliste, sa femme et l'artiste de province sur la terrasse.

Il montra sur la façade, au-dessus de la porte d'entrée, un précieux

cartouche soutenu par deux sirènes, assez semblable à celui qui décore

l'arcade actuellement condamnée par où l'on allait jadis du quai des

Tuileries dans la cour du vieux Louvre, et au-dessus de laquelle on

lit: _Bibliothèque du cabinet du Roi_. Ce cartouche offrait le vieil

écusson des d'Uxelles qui _portent d'or et de gueules, à la fasce de

l'un à l'autre, avec deux lions de gueules à dextre et d'or à senestre

pour supports; l'écu timbré du casque de chevalier, lambrequiné des

émaux de l'écu et sommé de la couronne ducale_. Puis pour devise: _Cy

paroist!_ parole fière et sonnante.

--Je veux remplacer les armes de la maison d'Uxelles par les miennes;

et comme elles se trouvent répétées six fois dans les deux façades et

dans les deux ailes, ce n'est pas une petite affaire.

--Vos armes d'hier! s'écria Dinah, et après 1830!...

--N'ai-je pas constitué un majorat?

--Je concevrais cela si vous aviez des enfants, lui dit le journaliste.

--Oh! répondit le petit vieillard, madame de La Baudraye est encore

jeune, il n'y a pas encore de temps perdu.

Cette fatuité fit sourire Lousteau qui ne comprit pas monsieur de La

Baudraye.

--Hé! bien, _Didine_, dit-il à l'oreille de madame de La Baudraye, à

quoi bon tes remords?

Dinah plaida pour obtenir un jour de plus, et les deux amants se

firent leurs adieux à la manière de ces théâtres qui donnent dix fois

de suite la dernière représentation d'une pièce à recettes. Mais

combien de promesses échangées! combien de pactes solennels exigés par

Dinah et conclus sans difficultés par l'impudent journaliste! Avec la

supériorité d'une femme supérieure, Dinah conduisit, au vu et au su

de tout le pays, Lousteau jusqu'à Cosne, en compagnie de sa mère et du

petit La Baudraye.

Quand, dix jours après, madame de La Baudraye eut dans son salon à La

Baudraye messieurs de Clagny, Gatien et Gravier, elle trouva moyen

de dire audacieusement à chacun d'eux:--Je dois à monsieur Lousteau

d'avoir su que je n'étais pas aimée pour moi-même.

Et quelles belles tartines elle débita sur les hommes, sur la nature

de leurs sentiments, sur le but de leur vil amour, etc. Des trois

amants de Dinah, monsieur de Clagny, seul, lui dit:--je vous aime

_quand même_!... Aussi Dinah le prit-elle pour confident et lui

prodigua-t-elle toutes les douceurs d'amitié que les femmes confisent

pour les Gurth qui portent ainsi le collier d'un esclavage adoré.

De retour à Paris, Lousteau perdit en quelques semaines le souvenir

des beaux jours passés au château d'Anzy. Voici pourquoi. Lousteau

vivait de sa plume. Dans ce siècle, et surtout depuis le triomphe

d'une bourgeoisie qui se garde bien d'imiter François Ier ou Louis

XIV, vivre de sa plume est un travail auquel se refuseraient les

forçats, ils préféreraient la mort. Vivre de sa plume, n'est-ce pas

créer: créer aujourd'hui, demain, toujours... ou avoir l'air de créer;

or le semblant coûte aussi cher que le réel! Outre son feuilleton

dans un journal quotidien qui ressemblait au rocher de Sisyphe et qui

tombait tous les lundis sur la barbe de sa plume, Étienne travaillait

à trois ou quatre journaux littéraires. Mais, rassurez-vous! il ne

mettait aucune conscience d'artiste à ses productions. Le Sancerrois

appartenait, par sa facilité, par son insouciance, si vous voulez, à ce

groupe d'écrivains appelés du nom de _bons enfants_. En littérature,

à Paris, de nos jours, la bonhomie est une démission donnée de toutes

prétentions à une place quelconque. Lorsqu'il ne peut plus ou qu'il ne

veut plus rien être, un écrivain se fait journaliste et bon enfant. On

mène alors une vie assez agréable. Les débutants, les bas-bleus, les

actrices qui commencent et celles qui finissent leur carrière, auteurs

et libraires caressent ou choyent ces plumes à tout faire. Lousteau,

devenu viveur, n'avait plus guère que son loyer à payer en fait de

dépenses. Il avait des loges à tous les théâtres. La vente des livres

dont il rendait ou ne rendait pas compte soldait son gantier; aussi

disait-il à ces auteurs qui s'impriment à leurs frais;--J'ai toujours

votre livre dans les mains. Il percevait sur les amours-propres des

redevances en dessins, en tableaux. Tous ses jours étaient pris par

des dîners, ses soirées par le théâtre, la matinée par les amis, par

des visites, par la flânerie. Son feuilleton, ses articles, et les

deux nouvelles qu'il écrivait par an pour les journaux hebdomadaires,

étaient l'impôt frappé sur cette vie heureuse. Étienne avait cependant

combattu pendant dix ans pour arriver à cette position. Enfin connu

de toute la littérature, aimé pour le bien comme pour le mal qu'il

commettait avec une irréprochable bonhomie, il se laissait aller en

dérive, insouciant de l'avenir. Il régnait au milieu d'une coterie

de nouveaux venus, il avait des amitiés, c'est-à-dire des habitudes

qui duraient depuis quinze ans, des gens avec lesquels il soupait, il

dînait, et se livrait à ses plaisanteries. Il gagnait environ sept à

huit cents francs par mois, somme que la prodigalité particulière aux

pauvres rendait insuffisante. Aussi Lousteau se trouvait-il alors aussi

misérable qu'à son début à Paris quand il se disait:--Si j'avais cinq

cents francs par mois, je serais bien riche! Voici la raison de ce

phénomène.

Lousteau demeurait rue des Martyrs, dans un joli petit rez-de-chaussée

à jardin, meublé magnifiquement. Lors de son installation, en

1833, il avait fait avec un tapissier un arrangement qui rogna son

bien-être pendant long-temps. Cet appartement coûtait douze cents

francs de loyer. Or les mois de janvier, d'avril, de juillet et

d'octobre étaient, selon son mot, des mois indigents. Le loyer et

les notes du portier faisaient rafle. Lousteau n'en prenait pas

moins des cabriolets, n'en dépensait pas moins une centaine de

francs en déjeuners; il fumait pour trente francs de cigares, et ne

savait refuser ni un dîner, ni une robe à ses maîtresses de hasard.

Il anticipait alors si bien sur le produit toujours incertain des

mois suivants, qu'il ne pouvait pas plus se voir cent francs sur sa

cheminée, en gagnant sept à huit cents francs par mois, que quand il en

gagnait à peine deux cents en 1822.

Fatigué parfois de ces tournoiements de la vie littéraire, ennuyé du

plaisir comme l'est une courtisane, Lousteau quittait le courant, il

s'asseyait parfois sur le penchant de la berge, et disait à certains

de ses intimes, à Nathan, à Bixiou, tout en fumant un cigare au fond

de son jardinet, devant un gazon toujours vert, grand comme une table

à manger:--Comment finirons-nous? Les cheveux blancs nous font leurs

sommations respectueuses!...

--Bah! nous nous marierons, quand nous voudrons nous occuper de notre

mariage, autant que nous nous occupons d'un drame ou d'un livre, disait

Nathan.

--Et Florine? répondait Bixiou.

--Nous avons tous une Florine, disait Étienne en jetant son bout de

cigare sur le gazon et pensant à madame Schontz.

Madame Schontz était une femme assez jolie pour pouvoir vendre

très-cher l'usufruit de sa beauté, tout en en conservant la nue

propriété à Lousteau, son ami de cœur. Comme toutes ces femmes qui,

du nom de l'église autour de laquelle elles se sont groupées, ont

été nommées _Lorettes_, elle demeurait rue Fléchier, à deux pas de

Lousteau. Cette Lorette trouvait une jouissance d'amour-propre à

narguer ses amies en se disant aimée par un homme d'esprit. Ces détails

sur la vie et les finances de Lousteau sont nécessaires; car cette

pénurie et cette existence de Bohémien à qui le luxe parisien était

indispensable, devaient cruellement influer sur l'avenir de Dinah.

Ceux à qui la Bohême de Paris est connue comprendront alors comment,

au bout de quinze jours, le journaliste, replongé dans son milieu

littéraire, pouvait rire de sa baronne, entre amis, et même avec madame

Schontz. Quant à ceux qui trouveront ces procédés infâmes, il est à peu

près inutile de leur en présenter des excuses inadmissibles.

--Qu'as-tu fait à Sancerre? demanda Bixiou à Lousteau quand ils se

rencontrèrent.

--J'ai rendu service à trois braves provinciaux, un Receveur des

contributions, un petit cousin, et un Procureur du Roi qui tournaient

depuis dix ans, répondit-il, autour d'une de ces cent et une dixièmes

muses qui ornent les départements, sans y plus toucher qu'on ne touche

à un plat monté du dessert, jusqu'à ce qu'un esprit fort y donne un

coup de couteau...

--Pauvre garçon! disait Bixiou, je disais bien que tu allais à Sancerre

pour y mettre ton esprit au vert.

--Ton calembour est aussi détestable que ma muse est belle, mon cher,

répliqua Lousteau. Demande à Bianchon.

--Une muse et un poète, répondit Bixiou, ton aventure est alors un

traitement homœopathique.

Le dixième jour, Lousteau reçut une lettre timbrée de Sancerre.

--Bien! bien! fit Lousteau. «Ami chéri, idole de mon cœur et de mon

âme...» Vingt pages d'écriture! une par jour et datée de minuit! Elle

m'écrit quand elle est seule... Pauvre femme. Ah! ah! _Post-scriptum._

«Je n'ose te demander de m'écrire comme je le fais, tous les jours;

mais j'espère avoir de mon bien-aimé deux lignes chaque semaine pour me

tranquilliser...»--Quel dommage de brûler cela! c'est crânement écrit,

se dit Lousteau qui jeta les dix feuillets au feu après les avoir lus.

Cette femme est née pour _faire de la copie_.

Lousteau craignait peu madame Schontz de laquelle il était aimé _pour

lui-même_; mais il avait supplanté l'un de ses amis dans le cœur

d'une marquise. La marquise, femme assez libre de sa personne, venait

quelquefois à l'improviste chez lui, le soir, en fiacre, voilée, et se

permettait, en qualité de femmes de lettres, de fouiller dans tous les

tiroirs. Huit jours après, Lousteau, qui se souvenait à peine de Dinah,

fut bouleversé par un nouveau paquet de Sancerre: huit feuillets!

seize pages! Il entendit les pas d'une femme, il crut à quelque visite

domiciliaire de la marquise et jeta ces ravissantes et délicieuses

preuves d'amour au feu... sans les lire!

--Une lettre de femme! s'écria madame Schontz en entrant, le papier, la

cire sentent trop bonne...

--Monsieur, voici, dit un facteur des messageries en posant dans

l'antichambre deux énormissimes bourriches. Tout est payé. Voulez-vous

signer mon registre?...

--Tout est payé! s'écria madame Schontz. Ça ne peut venir que de

Sancerre.

--Oui, madame, dit le facteur.

--Ta dixième muse est une femme de haute intelligence, dit la Lorette

en défaisant une bourriche pendant que Lousteau signait, j'aime une

Muse qui connaît le ménage et qui fait à la fois des pâtés d'encre

et des pâtés de gibier.--Oh! les belles fleurs!... s'écria-t-elle

en découvrant la seconde bourriche. Mais il n'y a rien de plus

beau dans Paris!... De quoi? de quoi? un lièvre, des perdreaux, un

demi-chevreuil. Nous inviterons tes amis et nous ferons un fameux

dîner, car Athalie possède un talent particulier pour accommoder le

chevreuil.

Lousteau répondit à Dinah; mais au lieu de répondre avec son cœur,

il fit de l'esprit. La lettre n'en fut que plus dangereuse, elle

ressemblait à une lettre de Mirabeau à Sophie. Le style des vrais

amants est limpide. C'est une eau pure qui laisse voir le fond du cœur

entre deux rives ornées des riens de la vie, émaillées de ces fleurs

de l'âme nées chaque jour et dont le charme est enivrant mais pour deux

êtres seulement. Aussi dès qu'une lettre d'amour peut faire plaisir au

tiers qui la lit, est-elle à coup sûr sortie de la tête et non du cœur.

Mais les femmes y seront toujours prises, elles croient alors être

l'unique source de cet esprit.

Vers la fin du mois de décembre, Lousteau ne lisait plus les lettres de

Dinah qui s'accumulèrent dans un tiroir de sa commode toujours ouvert,

sous ses chemises qu'elles parfumaient. Il advenait à Lousteau l'un

de ces hasards que ces Bohémiens doivent saisir par tous ses cheveux.

Au milieu de ce mois, madame Schontz, qui s'intéressait beaucoup à

Lousteau, le fit prier de passer chez elle un matin pour affaire.

--Mon cher, tu peux te marier, lui dit-elle.

--Souvent, ma chère, heureusement!

--Quand je dis te marier, c'est faire un beau mariage. Tu n'as pas

de préjugés, on n'a pas besoin de gazer: voici l'affaire. Une jeune

personne a commis une faute, et la mère n'en sait pas le premier

baiser. Le père est un honnête Notaire plein d'honneur, il a eu la

sagesse de ne rien ébruiter. Il veut marier sa fille en quinze jours,

il donne une dot de cent cinquante mille francs, car il a trois autres

enfants; mais!...--pas bête--il ajoute un supplément de cent mille

francs de la main à la main pour couvrir le déchet. Il s'agit d'une

vieille famille de la bourgeoisie parisienne, quartier des Lombards...

--Eh! bien, pourquoi l'amant n'épouse-t-il pas?

--Mort.

--Quel roman! il n'y a plus que rue des Lombards où les choses se

passent ainsi...

--Mais ne vas-tu pas croire qu'un frère jaloux a tué le séducteur?...

Ce jeune homme est tout bêtement mort d'une pleurésie, attrapée en

sortant du spectacle. Premier clerc, et sans un liard, mon homme avait

séduit la fille pour avoir l'Étude: en voilà une vengeance du ciel!

--D'où sais-tu cela?

--De Malaga, le Notaire est son milord.

--Quoi, c'est Cardot, le fils de ce petit vieillard à queue et poudré,

le premier ami de Florentine!...

--Précisément. Malaga, dont l'amant est un petit criquet de musicien

de dix-huit ans, ne peut pas en conscience le marier à cet âge-là;

elle n'a encore aucune raison de lui en vouloir. D'ailleurs monsieur

Cardot veut un homme d'au moins trente ans. Ce Notaire, selon moi,

sera très-flatté d'avoir pour gendre une célébrité. Ainsi, tâte-toi,

mon bonhomme? Tu payes tes dettes, tu deviens riche de douze mille

francs de rente, et tu n'as pas l'ennui de te rendre père: en voilà,

des avantages! Après tout, tu épouses une veuve consolable. Il y a

cinquante mille livres de rente dans la maison, outre la charge; tu

ne peux donc pas avoir un jour moins de quinze autres mille francs de

rente, et tu appartiens à une famille qui, politiquement, se trouve

dans une belle position. Cardot est le beau-frère du vieux Camusot le

Député qui est resté si longtemps avec Fanny Beaupré.

--Oui, dit Lousteau, Camusot le père a épousé la fille aînée à feu le

petit père Cardot, et ils faisaient leurs farces ensemble.

--Eh! bien, reprit madame Schontz, madame Cardot, la Notaresse, est

une Chiffreville, des fabricants de produits chimiques, l'aristocratie

d'aujourd'hui, quoi? des Potasse! Là est le mauvais côté: tu auras

une terrible belle-mère... oh! une femme à tuer sa fille si elle la

savait _dans l'état où_... Cette Cardot si dévote, elle a les lèvres

comme deux faveurs d'un rose passé... Un viveur comme toi ne serait

jamais accepté par cette femme-là, qui, dans une bonne intention,

espionnerait ton ménage de garçon et saurait tout ton passé; mais

Cardot fera, dit-il, usage de son pouvoir paternel. Le pauvre homme

sera forcé d'être gracieux pendant quelques jours pour sa femme, une

femme de bois, mon cher; Malaga, qui l'a rencontrée, l'a nommée une

brosse de pénitence. Cardot a quarante ans, il sera Maire dans son

arrondissement, il deviendra peut-être Député. Il offre, à la place

des cent mille francs, de donner une jolie maison, rue Saint-Lazare,

entre cour et jardin, qui ne lui a coûté que soixante mille francs

à la débâcle de juillet; il te la vendrait, histoire de te fournir

l'occasion d'aller et venir chez lui, de voir la fille, de plaire à

la mère... Cela te constituerait un avoir aux yeux de madame Cardot.

Enfin, tu serais comme un prince, dans ce petit hôtel. Tu te feras

nommer, par le crédit de Camusot, bibliothécaire à un Ministère où

il n'y aura pas de livres. Eh! bien, si tu places ton argent en

cautionnement de journal, tu auras dix mille francs de rente, tu en

gagnes six, ta bibliothèque t'en donnera quatre... Trouve mieux?

Tu te marierais à un agneau sans tache, il pourrait se changer en

femme légère au bout de deux ans... Que t'arrive-t-il? un dividende

anticipé. C'est la mode! Si tu veux m'en croire, il faut venir dîner

demain chez Malaga. Tu y verras ton beau-père, il saura l'indiscrétion,

censée commise par Malaga contre laquelle il ne peut pas se fâcher, et

tu le domines alors. Quant à ta femme... Eh!... mais sa faute te laisse

garçon...

--Ah! ton langage n'est pas plus hypocrite qu'un boulet de canon.

--Je t'aime pour toi, voilà tout, et je raisonne. Eh! bien, qu'as-tu

à rester là comme un Abd-el-Kader en cire? Il n'y a pas à réfléchir.

C'est pile ou face, le mariage. Eh! bien, tu as tiré pile?

--Tu auras ma réponse demain, dit Lousteau.

--J'aimerais mieux l'avoir tout de suite, Malaga ferait l'article pour

toi ce soir.

--Eh! bien, oui...

Lousteau passa la soirée à écrire à la marquise une longue lettre où

il lui disait les raisons qui l'obligeaient à se marier: sa constante

misère, la paresse de son imagination, les cheveux blancs, sa fatigue

morale et physique, enfin quatre pages de raisons.

--Quant à Dinah, je lui enverrai le billet de faire part, se dit-il.

Comme dit Bixiou, je n'ai pas mon pareil pour savoir couper la queue à

une passion...

Lousteau, qui fit d'abord des façons avec lui-même, en était arrivé le

lendemain à craindre que ce mariage manquât. Aussi fut-il charmant avec

le Notaire.

--J'ai connu, lui dit-il, monsieur votre père chez Florentine, je

devais vous connaître chez mademoiselle Turquet. Bon chien chasse de

race. Il était très-bon enfant et philosophe, le petit père Cardot, car

(vous permettez), nous l'appelions ainsi. Dans ce temps-là Florine,

Florentine, Tullia, Coralie et Mariette étaient comme les cinq doigts

de la main... Il y a de cela maintenant quinze ans. Vous comprenez

que mes folies ne sont plus à faire... Dans ce temps-là, le plaisir

m'emportait, j'ai de l'ambition aujourd'hui; mais nous sommes dans une

époque où pour parvenir il faut être sans dettes, avoir une fortune,

femme et enfants. Si je paye le cens, si je suis propriétaire de mon

journal au lieu d'en être un rédacteur, je deviendrai député tout comme

tant d'autres!

Maître Cardot goûta cette profession de foi. Lousteau s'était mis sous

les armes, il plut au Notaire, qui, chose assez facile à concevoir,

eut plus d'abandon avec un homme qui avait connu les secrets de la

vie de son père, qu'il n'en aurait eu avec tout autre. Le lendemain

Lousteau fut présenté, comme acquéreur de la maison rue Saint-Lazare,

au sein de la famille Cardot, et il y dîna trois jours après.

Cardot demeurait dans une vieille maison auprès de la place du

Châtelet. Tout était cossu chez lui. L'Économie y mettait les moindres

dorures sous des gazes vertes. Les meubles étaient couverts de housses.

Si l'on n'éprouvait aucune inquiétude sur la fortune de la maison, on

y éprouvait une envie de bâiller dès la première demi-heure. L'ennui

siégeait sur tous les meubles. Les draperies pendaient tristement.

La salle à manger ressemblait à celle d'Harpagon. Lousteau n'eût pas

connu Malaga d'avance, à la seule inspection de ce ménage il aurait

deviné que l'existence du Notaire se passait sur un autre théâtre. Le

journaliste aperçut une grande jeune personne blonde, à l'œil bleu,

timide et langoureux à la fois. Il plut au frère aîné, quatrième clerc

de l'Étude, que la gloire littéraire attirait dans ses piéges, et qui

devait être le successeur de Cardot. La sœur cadette avait douze ans.

Lousteau, caparaçonné d'un petit air jésuite, fit l'homme religieux et

monarchique avec la mère, il fut sobre, doucereux, posé, complimenteur.

Vingt jours après la présentation, au quatrième dîner, Félicie Cardot,

qui étudiait Lousteau du coin de l'œil, alla lui offrir sa tasse de

café dans une embrasure de fenêtre et lui dit à voix basse, les larmes

dans les yeux:--Toute ma vie, monsieur, sera employée à vous remercier

de votre dévouement pour une pauvre fille...

Lousteau fut ému, tant il y avait de choses dans le regard, dans

l'accent, dans l'attitude.--Elle ferait le bonheur d'un honnête homme,

se dit-il en lui pressant la main pour toute réponse.

Madame Cardot regardait son gendre comme un homme plein d'avenir; mais,

parmi toutes les belles qualités qu'elle lui supposait, elle était

enchantée de sa moralité. Soufflé par le roué Notaire, Étienne avait

donné sa parole de n'avoir ni enfant naturel ni aucune liaison qui pût

compromettre l'avenir de la chère Félicie.

--Vous pouvez me trouver un peu exagérée, disait la dévote au

journaliste; mais quand on donne une perle comme ma Félicie à un homme,

on doit veiller à son avenir. Je ne suis pas de ces mères qui sont

enchantées de se débarrasser de leurs filles. Monsieur Cardot va de

l'avant, il presse le mariage de sa fille, il le voudrait fait. Nous

ne différons qu'en ceci... Quoiqu'avec un homme comme vous, monsieur,

un littérateur dont la jeunesse a été préservée de la démoralisation

actuelle par le travail, on puisse être en sûreté; néanmoins, vous

vous moqueriez de moi, si je mariais ma fille les yeux fermés. Je

sais bien que vous n'êtes pas un innocent, et j'en serais bien fâchée

pour ma Félicie (ceci fut dit à l'oreille), mais si vous aviez de ces

liaisons... Tenez, monsieur, vous avez entendu parler de madame Roguin,

la femme d'un Notaire qui a eu, malheureusement pour notre corps, une

si cruelle célébrité. Madame Roguin est liée, et cela depuis 1820, avec

un banquier...

--Oui, du Tillet, répondit Étienne qui se mordit la langue en songeant

à l'imprudence avec laquelle il avouait connaître du Tillet.

--Eh! bien, monsieur, si vous étiez mère, ne trembleriez-vous pas en

pensant que votre fille peut avoir le sort de madame du Tillet? A son

âge, et née de Grandville, avoir pour rivale une femme de cinquante

ans passés!... J'aimerais mieux voir ma fille morte que de la donner

à un homme qui aurait des relations avec une femme mariée... Une

grisette, une femme de théâtre se prennent et se quittent! Selon moi,

ces femmes-là ne sont pas dangereuses, l'amour est un état pour elles,

elles ne tiennent à personne, un de perdu, deux de retrouvés!... Mais

une femme qui a manqué à ses devoirs doit s'attacher à sa faute, elle

n'est excusable que par sa constance, si jamais un pareil crime est

excusable! C'est ainsi du moins que je comprends la faute d'une femme

comme il faut, et voilà ce qui la rend si redoutable...

Au lieu de chercher le sens de ces paroles, Étienne en plaisanta chez

Malaga, où il se rendit avec son futur beau-père; car le Notaire et le

journaliste étaient au mieux ensemble.

Lousteau s'était déjà posé devant ses intimes comme un homme important:

sa vie allait enfin avoir un sens, le hasard l'avait choyé, il

devenait sous peu de jours propriétaire d'un charmant petit hôtel rue

Saint-Lazare; il se mariait, il épousait une femme charmante, il aurait

environ vingt mille livres de rente; il pourrait donner carrière à

son ambition; il était aimé de la jeune personne, il appartenait à

plusieurs familles honorables... Enfin, il voguait à pleines voiles sur

le lac bleu de l'espérance.

Madame Cardot avait désiré voir les gravures de Gil Blas, un de ces

livres _illustrés_ que la librairie française entreprenait alors, et

Lousteau la veille en avait remis les premières livraisons à madame

Cardot. La Notaresse avait son plan, elle n'empruntait le livre que

pour le rendre, elle voulait un prétexte de tomber à l'improviste

chez son gendre futur. A l'aspect de ce ménage de garçon, que son mari

lui peignait comme charmant, elle en saurait plus, disait-elle, qu'on

ne lui en disait sur les mœurs de Lousteau. Sa belle-sœur, madame

Camusot, à qui le fatal secret était caché, s'effrayait de ce mariage

pour sa nièce. Monsieur Camusot, Conseiller à la Cour royale, fils

d'un premier lit, avait dit à sa belle-mère, madame Camusot, sœur de

maître Cardot, des choses peu flatteuses sur le compte du journaliste.

Lousteau, cet homme si spirituel, ne trouva rien d'extraordinaire à ce

que la femme d'un riche Notaire voulût voir un volume de quinze francs

avant de l'acheter. Jamais l'homme d'esprit ne se baisse pour examiner

les bourgeois qui lui échappent à la faveur de cette inattention; et,

pendant qu'il se moque d'eux, ils ont le temps de le garrotter.

Dans les premiers jours de janvier 1837, madame Cardot et sa fille

prirent une urbaine et vinrent, rue des Martyrs, rendre les livraisons

du Gil Blas au futur de Félicie, enchantées toutes deux de voir

l'appartement de Lousteau. Ces sortes de visites domiciliaires se

font dans les vieilles familles bourgeoises. Le portier d'Étienne ne

se trouva point; mais sa fille, en apprenant de la digne bourgeoise

qu'elle parlait à la belle-mère et à la future de monsieur Lousteau,

leur livra d'autant mieux la clef de l'appartement que madame Cardot

lui mit une pièce d'or dans la main.

Il était alors environ midi, l'heure à laquelle le journaliste revenait

de déjeuner du Café Anglais. En franchissant l'espace qui se trouve

entre Notre-Dame-de-Lorette et la rue des Martyrs, Lousteau regarda par

hasard un fiacre qui montait par la rue du Faubourg-Montmartre, et crut

avoir une vision en y apercevant la figure de Dinah! Il resta glacé sur

ses deux jambes en trouvant effectivement sa Didine à la portière.

--Que viens-tu faire ici? s'écria-t-il.

Le vous n'était pas possible avec une femme à renvoyer.

--Eh! mon amour, s'écria-t-elle, n'as-tu donc pas lu mes lettres?...

--Si, répondit Lousteau.

--Eh! bien?

--Eh! bien?

--Tu es père, répondit la femme de province.

--Bah! s'écria-t-il sans prendre garde à la barbarie de cette

exclamation. Enfin, se dit-il en lui-même, il faut la préparer à la

catastrophe...

Il fit signe au cocher de s'arrêter, donna la main à madame de La

Baudraye, et laissa le cocher avec la voiture pleine de malles, en

se promettant bien de renvoyer _illico_, se dit-il, la femme et ses

paquets d'où elle venait.

--Monsieur! monsieur! cria la petite Paméla.

L'enfant avait de l'intelligence, et savait que trois femmes ne doivent

pas se rencontrer dans un appartement de garçon.

--Bien! bien! fit le journaliste en entraînant Dinah.

Paméla crut alors que cette femme inconnue était une parente, elle

ajouta cependant:--La clef est à la porte, votre belle-mère y est!

Dans son trouble, et en s'entendant dire par madame de la Baudraye

une myriade de phrases, Étienne entendit: _ma mère y est_, la seule

circonstance qui, pour lui, fût possible, et il entra. La future et la

belle-mère, alors dans la chambre à coucher, se tapirent dans un coin

en voyant l'entrée d'Étienne et d'une femme.

--Enfin, mon Étienne, mon ange, je suis à toi pour la vie s'écria Dinah

en lui sautant au cou et l'étreignant pendant qu'il mettait la clef en

dedans. La vie était une agonie perpétuelle pour moi dans ce château

d'Anzy, je n'y tenais plus, et, le jour où il a fallu déclarer ce qui

fait mon bonheur, eh! bien, je ne m'en suis jamais senti la force. Je

t'amène ta femme et ton enfant! Oh! ne pas m'écrire! me laisser deux

mois sans nouvelles!...

--Mais, Dinah! tu me mets dans un embarras...

--M'aimes-tu?...

--Comment ne t'aimerais-je pas?... Mais ne valait-il pas mieux rester à

Sancerre... Je suis ici dans la plus profonde misère, et j'ai peur de

te la faire partager...

--Ta misère sera le paradis pour moi. Je veux vivre ici, sans jamais en

sortir...

--Mon Dieu, c'est joli en paroles, mais...

Dinah s'assit et fondit en larmes en entendant cette phrase dite avec

brusquerie. Lousteau ne put résister à cette explosion, il serra la

baronne dans ses bras, et l'embrassa.

--Ne pleure pas, Didine! s'écria-t-il.

En lâchant cette phrase, le feuilletoniste aperçut dans la glace le

fantôme de madame Cardot, qui, du fond de la chambre, le regardait.

--Allons, Didine, va toi-même avec Paméla voir à déballer tes malles,

lui dit-il à l'oreille. Va, ne pleure pas, nous serons heureux.

Il la conduisit jusqu'à la porte, et revint vers la notaresse pour

conjurer l'orage.

--Monsieur, lui dit madame Cardot, je m'applaudis d'avoir voulu voir

par moi-même le ménage de celui qui devait être mon gendre. Dût ma

Félicie en mourir, elle ne sera pas la femme d'un homme tel que vous.

Vous vous devez au bonheur de votre Didine, monsieur.

Et la dévote sortit en emmenant Félicie qui pleurait aussi, car Félicie

s'était habituée à Lousteau. L'affreuse madame Cardot remonta dans son

urbaine en regardant avec une insolente fixité la pauvre Dinah, qui

sentait encore dans son cœur le coup de poignard du: _C'est joli en

paroles_; mais qui, semblable à toutes les femmes aimantes, croyait

néanmoins au:--_Ne pleure pas, Didine!_

Lousteau, qui ne manquait pas de cette espèce de résolution que donnent

les hasards d'une vie agitée, se dit:--Didine a de la noblesse, une

fois prévenue de mon mariage, elle s'immolera à mon avenir, et je sais

comment m'y prendre pour l'en instruire.

Enchanté de trouver une ruse dont le succès lui parut certain, il se

mit à danser sur un air connu:--Larifla! fla, fla! Puis, une fois

Didine emballée, reprit-il en se parlant à lui-même, j'irai faire

une visite et un roman à maman Cardot: j'aurai séduit sa Félicie à

Saint-Eustache... Félicie, coupable par amour, porte dans son sein le

gage de notre bonheur, et... larifla, fla, fla!... le père ne peut pas

me démentir, fla, fla... ni la fille... larifla! _Ergo_ le notaire, sa

femme et sa fille sont enfoncés, larifla, fla, fla!...

A son grand étonnement, Dinah surprit Étienne dansant une danse

prohibée.

--Ton arrivée et notre bonheur me rendent ivre de joie!... lui dit-il

en lui expliquant ainsi ce mouvement de folie.

--Et moi qui ne me croyais plus aimée!... s'écria la pauvre femme en

lâchant le sac de nuit qu'elle apportait et pleurant de plaisir sur le

fauteuil où elle se laissa tomber.

--Emménage-toi, mon ange, dit Étienne en riant sous cape, j'ai deux

mots à écrire afin de me dégager d'une partie de garçon, car je veux

être tout à toi. Commande, tu es ici chez toi.

Étienne écrivit à Bixiou.

«Mon cher, ma baronne me tombe sur les bras, et va me faire

manquer mon mariage si nous ne mettons pas en scène une

des ruses les plus connues des mille et un vaudevilles du

Gymnase. Donc, je compte sur toi, pour venir, en vieillard de

Molière, gronder ton neveu Léandre sur sa sottise, pendant

que la dixième Muse sera cachée dans ma chambre; il s'agit

de la prendre par les sentiments, frappe fort, soit méchant,

blesse-la. Quant à moi, tu comprends, j'exprime un dévouement

aveugle. Viens, si tu peux, à sept heures.

»Tout à toi,

»E. LOUSTEAU.»

Une fois cette lettre envoyée par un commissionnaire à l'homme de

Paris qui se plaisait le plus à ces railleries que les artistes ont

nommées _des charges_, Lousteau parut empressé d'installer chez lui

la Muse de Sancerre; il s'occupa de l'emménagement de tous les effets

qu'elle avait apportés, il la mit au fait des êtres et des choses du

logis avec une bonne foi si parfaite, avec un plaisir qui débordait si

bien en paroles et en caresses, que Dinah put se croire la femme du

monde la plus aimée. Cet appartement où les moindres choses portaient

le cachet de la mode lui plaisait beaucoup plus que son château

d'Anzy. Paméla Migeon, cette intelligente petite fille de quatorze

ans, fut questionnée par le journaliste à cette fin de savoir si elle

voulait devenir la femme de chambre de l'imposante baronne. Paméla

ravie entra sur-le-champ en fonctions en allant commander le dîner

chez un restaurateur du boulevard. Dinah comprit alors quel était

le dénûment caché sous le luxe purement extérieur de ce ménage de

garçon en n'y voyant aucun des ustensiles nécessaires à la vie. Tout

en prenant possession des armoires, des commodes, elle forma les plus

doux projets, elles changerait les mœurs de Lousteau, elle le rendrait

casanier, elle lui compléterait son bien-être au logis. La nouveauté de

sa position en cachait le malheur à Dinah, qui voyait dans un mutuel

amour l'absolution de sa faute, et qui ne portait pas encore les yeux

au delà de cet appartement. Paméla, dont l'intelligence était égale à

celle d'une lorette, alla droit chez madame Schontz lui demander de

l'argenterie en lui racontant ce qui venait d'arriver à Lousteau. Après

avoir tout mis chez elle à la disposition de Paméla, madame Schontz

courut chez Malaga, son amie intime, afin de prévenir Cardot du

malheur advenu à son futur gendre.

Sans inquiétude sur la crise qui affectait son mariage, le journaliste

fut de plus en plus charmant pour la femme de province. Le dîner

occasionna ces délicieux enfantillages des amants devenus libres et

heureux d'être enfin à eux-mêmes. Le café pris, au moment où Lousteau

tenait sa Dinah sur ses genoux devant le feu, Paméla se montra tout

effarée.

--Voici monsieur Bixiou! que faut-il lui dire? demanda-t-elle.

--Entre dans la chambre, dit le journaliste à sa maîtresse, je l'aurai

bientôt renvoyé, c'est un de mes plus intimes amis, à qui d'ailleurs il

faut avouer mon nouveau genre de vie.

--Oh! oh! deux couverts et un chapeau de velours gros-bleu! s'écria le

compère... je m'en vais... Voilà ce que c'est de se marier, on fait ses

adieux. Comme on se trouve riche quand on déménage, hein?

--Est-ce que je me marie? dit Lousteau.

--Comment! tu ne te maries plus, à présent? s'écria Bixiou.

--Non!

--Non! Ah! çà, que t'arrive-t-il, ferais-tu par hasard des sottises?

Quoi!... toi qui, par une bénédiction du ciel, as trouvé vingt mille

francs de rente, un hôtel, une femme appartenant aux premières familles

de la haute bourgeoisie, enfin une femme de la rue des Lombards...

--Assez, assez, Bixiou, tout est fini, va-t'en!

--M'en aller! j'ai les droits de l'amitié, j'en abuse. Que t'est-il

arrivé?

--Il m'est arrivé cette dame de Sancerre, elle est mère, et nous allons

vivre ensemble, heureux le reste de nos jours... Tu saurais cela

demain, autant te l'apprendre aujourd'hui.

--Beaucoup de tuyaux de cheminée qui me tombent sur la tête, comme

dit Arnal. Mais si cette femme t'aime pour toi, mon cher, elle s'en

retournera d'où elle vient. Est-ce qu'une femme de province a jamais

pu avoir le pied marin à Paris? elle te fera souffrir dans tous tes

amours-propres. Oublies-tu ce qu'est une femme de province? mais elle

a le bonheur aussi ennuyeux que le malheur, elle déploie autant de

talent à éviter la grâce que la Parisienne en met à l'inventer. Écoute,

Lousteau? que la passion te fasse oublier en quel temps nous vivons, je

le conçois; mais, moi, ton ami, je n'ai pas de bandeau mythologique

sur les yeux... Eh! bien, examine ta position? Tu roules, depuis quinze

ans dans le monde littéraire, tu n'es plus jeune, tu marches sur tes

tiges, tant tu as marché!... Oui, mon bonhomme, tu fais comme les

gamins de Paris qui pour cacher les trous de leurs bas les remploient

et tu as le mollet aux talons! Enfin ta plaisanterie est vieillotte. Ta

phrase est plus connue qu'un remède secret...

--Je te dirai, comme le Régent au cardinal Dubois _assez de coups de

pied comme ça!_ s'écria Lousteau tout en riant.

--Oh, vieux jeune homme, répondit Bixiou, tu sens le fer de l'opérateur

à ta plaie. Tu t'es épuisé, n'est-ce pas? Eh! bien, dans le feu de

la jeunesse, sous la pression de la misère, qu'as-tu gagné? Tu n'es

pas en première ligne et tu n'as pas mille francs à toi. Voilà ta

position chiffrée. Pourras-tu, dans le déclin de tes forces, soutenir

par ta plume un ménage, quand ta femme, si elle est honnête, n'aura

pas les ressources d'une lorette pour extraire _un billet de mille_

des profondeurs où l'homme le garde? Tu t'enfonces dans _le troisième

dessous_ du théâtre social... Ceci n'est que le côté financier. Voyons

le côté politique? Nous naviguons dans une époque essentiellement

bourgeoise, où l'honneur, la vertu, la délicatesse, le talent, le

savoir, le génie, en un mot, consiste à payer ses billets, à ne

rien devoir à personne, et à bien faire ses petites affaires. Soyez

rangé, soyez décent, ayez femme et enfant, acquittez vos loyers et

vos contributions, montez votre garde, soyez semblable à tous les

fusiliers de votre compagnie, et vous pouvez prétendre à tout, devenir

ministre, et tu as des chances, puisque tu n'es pas un Montmorency!

Tu allais remplir toutes les conditions voulues pour être un homme

politique, tu pouvais faire toutes les saletés exigées pour l'emploi,

même jouer la médiocrité, tu aurais été presque nature. Et, pour une

femme qui te plantera là, au terme de toutes les passions éternelles,

dans trois, cinq ou sept ans, après avoir consommé tes dernières forces

intellectuelles et physiques, tu tournes le dos à la sainte famille,

à la rue des Lombards, à tout un avenir politique, à trente mille

francs de rente, à la considération... Est-ce là par où devait finir un

homme qui n'avait plus d'illusions?... Tu ferais pot-bouille avec une

actrice qui te rendrait heureux, voilà ce qui s'appelle une question de

cabinet; mais vivre avec une femme mariée?... c'est tirer à vue sur le

malheur! c'est avaler toutes les couleuvres du vice sans en avoir les

plaisirs...

--Assez, te dis-je, tout finit par un mot: j'aime madame de La

Baudraye et je la préfère à toutes les fortunes du monde, à toutes les

positions... J'ai pu me laisser aller à une bouffée d'ambition... mais

tout cède au bonheur d'être père.

--Ah! tu donnes dans la paternité? Mais, malheureux, nous ne sommes

les pères que des enfants de nos femmes légitimes! Qu'est-ce que c'est

qu'un moutard qui ne porte pas notre nom? c'est le dernier chapitre

d'un roman! On te l'enlèvera, ton enfant! Nous avons vu ce sujet-là

dans vingt vaudevilles, depuis dix ans... La Société, mon cher, pèsera

sur vous, tôt ou tard. Relis Adolphe? Oh! mon Dieu! je vous vois, quand

vous vous serez bien connus, je vous vois malheureux, triste-à-pattes,

sans considération, sans fortune, vous battant comme les actionnaires

d'une commandite attrapés par leur gérant! Votre gérant, à vous, c'est

le bonheur.

--Pas un mot de plus, Bixiou.

--Mais je commence à peine. Écoute, mon cher. On a beaucoup attaqué le

mariage depuis quelque temps; mais, à part son avantage d'être la seule

manière d'établir les successions, comme il offre aux jolis garçons

sans le sol un moyen de faire fortune en deux mois, il résiste à tous

ses inconvénients! Aussi, n'y a-t-il pas de garçon qui ne se repente

tôt ou tard d'avoir manqué par sa faute un mariage de trente mille

livres de rentes...

--Tu ne veux donc pas me comprendre! s'écria Lousteau d'une voix

exaspérée, va-t'en... Elle est là...

--Pardon, pourquoi ne pas l'avoir dit plus tôt... tu es majeur.... et

elle aussi, fit-il d'un ton plus bas mais assez haut cependant pour

être entendu de Dinah. Elle te fera joliment repentir de son bonheur...

--Si c'est une folie, je veux la faire... Adieu!

--Un homme à la mer! cria Bixiou.

--Que le diable emporte ces amis qui se croient le droit de vous

chapitrer, dit Lousteau en ouvrant la porte de sa chambre où il trouva

sur un fauteuil madame La Baudraye affaissée étanchant ses yeux avec un

mouchoir brodé.

--Que suis-je venue faire ici?... dit-elle. Oh! mon Dieu! pourquoi?...

Étienne, je ne suis pas si femme de province que vous le croyez... Vous

vous jouez de moi.

--Chère ange, répondit Lousteau qui prit Dinah dans ses bras, la

souleva du fauteuil et l'amena quasi morte dans le salon, nous avons

chacun échangé notre avenir, sacrifice contre sacrifice. Pendant que

j'aimais à Sancerre, on me mariait ici; mais je résistais... va,

j'étais bien malheureux.

--Oh! je pars! s'écria Dinah en se dressant comme une folle et faisant

deux pas vers la porte.

--Tu resteras, ma Didine, tout est fini. Va! cette fortune est-elle à

si bon marché? ne dois-je pas épouser une grande blonde dont le nez est

sanguinolent, la fille d'un notaire, et endosser une belle-mère qui

rendrait des points à madame Piédefer en fait de dévotion...

Paméla se précipita dans le salon, et vint dire à l'oreille de

Lousteau:--Madame Schontz!...

Lousteau se leva, laissa Dinah sur le divan et sortit.

--Tout est fini, mon bichon, lui dit la lorette. Cardot ne veut pas

se brouiller avec sa femme à cause d'un gendre. La dévote a fait une

scène... une scène sterling! Enfin, le premier clerc actuel, qui était

second premier clerc depuis deux ans, accepte la fille et l'Étude.

--Le lâche! s'écria Lousteau. Comment, en deux heures, il a pu se

décider.

--Mon Dieu, c'est bien simple. Le drôle, qui avait les secrets du

premier clerc défunt, a deviné la position du patron en saisissant

quelques mots de la querelle avec madame Cardot. Le notaire compte sur

ton honneur et sur ta délicatesse, car tout est convenu. Le clerc, dont

la conduite est excellente, il se donnait le genre d'aller à la messe!

un petit hypocrite fini, quoi! plaît à la notaresse. Cardot et toi,

vous resterez amis. Il va devenir directeur d'une compagnie financière

immense, il pourra te rendre service. Ah! tu te réveilles d'un beau

rêve.

--Je perds une fortune, une femme, et...

--Une maîtresse, dit madame Schontz en souriant, car te voilà plus

que marié, tu seras embêtant, tu voudras rentrer chez toi, tu n'auras

plus rien de décousu, ni dans tes habits, ni dans tes allures...

Laisse-la-moi voir par le trou de la porte?... demanda la lorette. Il

n'y a pas, s'écria-t-elle, de plus bel animal dans le désert! tu es

volé! C'est digne, c'est sec, c'est pleurard, il lui manque le turban

de lady Dudley.

Et la lorette se sauva.

--Qu'y a-t-il encore?... demanda madame de La Baudraye à l'oreille de

laquelle avaient retenti le froufrou de la robe de soie et les murmures

d'une voix de femme.

--Il y a, mon ange, s'écria Lousteau, que nous sommes indissolublement

unis... On vient de m'apporter une réponse verbale à la lettre que tu

m'as vu écrire et par laquelle je rompais mon mariage...

--C'est là cette partie dont tu te dégageais?

--Oui!

--Oh! je serai plus que ta femme, je te donne ma vie, je veux être ton

esclave!... dit la pauvre créature abusée. Je ne croyais pas qu'il me

fût possible de t'aimer davantage!... Je ne serai donc pas un accident

dans ta vie, je serai toute ta vie?

--Oui, ma belle, ma noble Didine...

--Jure-moi, reprit-elle, que nous ne pourrons être séparés que par la

mort!...

Lousteau voulut embellir son serment de ses plus séduisantes

chatteries. Voici pourquoi.

De la porte de son appartement où il avait reçu le baiser d'adieu de

la lorette à celle du salon où gisait la Muse étourdie de tant de

chocs successifs, Lousteau s'était rappelé l'état précaire du petit La

Baudraye, sa fortune, et ce mot de Bianchon sur Dinah:--Ce sera une

riche veuve! Et il se dit en lui-même:--J'aime mieux cent fois madame

de La Baudraye que Félicie pour femme!

Aussi son parti fut-il promptement pris: il décida de jouer l'amour

avec une admirable perfection, et son lâche calcul, sa violente

passion eurent de fâcheux résultats. En effet, pendant son voyage de

Sancerre à Paris, madame de La Baudraye avait médité de vivre dans un

appartement à elle, à deux pas de Lousteau; mais les preuves d'amour

que son amant venait de lui donner en renonçant à ce bel avenir, et

surtout le bonheur si complet des premiers jours de ce mariage illégal

l'empêchèrent de parler de cette séparation. Le lendemain devait être

et fut une fête au milieu de laquelle une pareille proposition faite

_à son ange_ eût produit la plus horrible discordance. De son côté

Lousteau, qui voulait tenir Dinah dans sa dépendance, la maintint dans

une ivresse continuelle, à coups de fêtes. Ces événements empêchèrent

donc ces deux êtres si spirituels d'éviter le bourbier où ils

tombèrent, celui d'une cohabitation insensée dont malheureusement tant

d'exemples existent, à Paris, dans le monde littéraire.

Ainsi fut accompli dans toute sa teneur le programme de l'amour en

province si railleusement tracé par madame de La Baudraye à Lousteau,

mais dont, ni l'un ni l'autre, ils ne se souvinrent. La passion est

sourde et muette de naissance.

Cet hiver fut donc, à Paris, pour madame de La Baudraye, tout ce que le

mois d'octobre avait été pour elle à Sancerre. Étienne, pour initier

_sa femme_ à la vie de Paris, entremêla cette nouvelle lune de miel de

parties de spectacles où Dinah ne voulut aller qu'en baignoires. Au

début, madame de La Baudraye garda quelques vestiges de sa pruderie

provinciale, elle eut peur d'être vue, elle cacha son bonheur. Elle

disait:--Monsieur de Clagny, monsieur Gravier sont capables de me

suivre! Elle craignait Sancerre à Paris. Lousteau, dont l'amour-propre

était excessif, fit l'éducation de Dinah, il la conduisit chez les

meilleures faiseuses, et lui montra les jeunes femmes alors à la mode

en les lui recommandant comme des modèles à suivre. Aussi l'extérieur

provincial de madame de La Baudraye changea-t-il promptement. Lousteau,

rencontré par ses amis, reçut des compliments sur sa conquête. Pendant

cette saison Étienne produisit peu de littérature, et s'endetta

considérablement, quoique la fière Dinah eût employé toutes ses

économies à sa toilette, et crût n'avoir pas causé la plus légère

dépense à son chéri. Au bout de trois mois, Dinah s'était acclimatée,

elle s'était enivrée de musique aux Italiens, elle connaissait les

répertoires de tous les théâtres, leurs acteurs, les journaux et

les plaisanteries du moment; elle s'était accoutumée à cette vie de

continuelles émotions, à ce courant rapide où tout s'oublie. Elle ne

tendait plus le cou, ne mettait plus le nez en l'air, comme une statue

de l'Étonnement, à propos des continuelles surprises que Paris offre

aux étrangers. Elle savait respirer l'air de ce milieu spirituel,

animé, fécond, où les gens d'esprit se sentent dans leur élément et

qu'ils ne peuvent plus quitter.

Un matin, en lisant les journaux que Lousteau recevait tous, deux

lignes lui rappelèrent Sancerre et son passé, deux lignes auxquelles

elle n'était pas étrangère et que voici:

«Monsieur le baron de Clagny, Procureur du Roi près le Tribunal de

Sancerre, est nommé Substitut du Procureur-général près la Cour royale

de Paris.»

--Comme il t'aime, ce vertueux magistrat! dit en souriant le

journaliste.

--Pauvre homme! répondit-elle. Que te disais-je? Il me suit.

En ce moment, Étienne et Dinah se trouvaient dans la phase la plus

brillante et la plus complète de la passion, à cette période où l'on

s'est habitué parfaitement l'un à l'autre, et où néanmoins l'amour

conserve de la saveur. On se connaît, mais on ne s'est pas encore

compris, on n'a pas repassé dans les mêmes plis de l'âme, on ne

s'est pas étudié de manière à savoir, comme plus tard, la pensée,

les paroles, le geste à propos des plus grands comme des plus petits

événements. On est dans l'enchantement, il n'y a pas eu de collision,

de divergences d'opinions, de regards indifférents. Les âmes vont

à tout propos du même côté. Aussi, Dinah disait-elle à Lousteau de

ces magiques paroles accompagnées d'expressions, de ces regards plus

magiques encore que toutes les femmes trouvent alors.

--Tue-moi quand tu ne m'aimeras plus.--Si tu ne m'aimais plus, je crois

que je pourrais te tuer et me tuer après.

A ces délicieuses exagérations, Lousteau répondait à Dinah:--Tout ce

que je demande à Dieu, c'est de te voir ma constance. Ce sera toi qui

m'abandonneras!...

--Mon amour est absolu...

La Comédie humaine - Volume 06. Scènes de la vie de Province - Tome 02 · 第 52 / 59 题