ÉTIENNE LOUSTEAU.

Septembre 1836, château d'Anzy.

--Et vous avez composé ces vers depuis hier?... s'écria le Procureur du

Roi d'un ton défiant.

--Oh! mon Dieu, oui, tout en chassant, mais cela ne se voit que trop!

J'aurais voulu faire mieux pour madame.

--Ces vers sont ravissants, fit Dinah en levant les yeux au ciel.

--C'est l'expression d'un sentiment malheureusement trop vrai, répondit

Lousteau d'un air profondément triste.

Chacun devine que le journaliste gardait ces vers dans sa mémoire

depuis au moins dix ans, car ils lui furent inspirés sous la

Restauration par la difficulté de parvenir. Madame de la Baudraye

regarda le journaliste avec la pitié que les malheurs du génie

inspirent, et monsieur de Clagny, qui surprit ce regard, éprouva de la

haine pour ce faux Jeune Malade. Il se mit au trictrac avec le curé de

Sancerre. Le fils du Président eut l'excessive complaisance d'apporter

la lampe aux deux joueurs, de manière que la lumière tombât d'aplomb

sur madame de La Baudraye qui prit son ouvrage, elle garnissait de

laine l'osier d'une corbeille à papier. Les trois conspirateurs se

groupèrent auprès de ces personnages.

--Pour qui faites-vous donc cette jolie corbeille, madame? dit le

journaliste. Pour quelque loterie de bienfaisance?

--Non, dit-elle, je trouve beaucoup trop _d'affectation_ dans la

bienfaisance faite à son de trompe.

--Vous êtes bien indiscret, dit monsieur Gravier.

--Y a-t-il de l'indiscrétion, dit Lousteau, à demander quel est

l'heureux mortel chez qui se trouvera la corbeille de madame.

--Il n'y a pas d'heureux mortel, reprit Dinah, elle est pour monsieur

de La Baudraye.

Le Procureur du Roi regarda sournoisement madame de la Baudraye et la

corbeille comme s'il se fût dit intérieurement:--Voilà ma corbeille à

papier perdue!

--Comment, madame, vous ne voulez pas que nous le disions heureux

d'avoir une jolie femme, heureux de ce qu'elle lui fait de si

charmantes choses sur ses corbeilles à papier? Le dessin est rouge et

noir, à la Robin des bois. Si je me marie, je souhaite qu'après douze

ans de ménage les corbeilles que brodera ma femme soient pour moi.

--Pourquoi ne seraient-elles pas pour vous? dit madame de La Baudraye

en levant sur Étienne son bel œil gris plein de coquetterie.

--Les Parisiens ne croient à rien, dit le Procureur du Roi d'un ton

amer. La vertu des femmes est surtout mise en question avec une

effrayante audace. Oui, depuis quelque temps, les livres que vous

faites, messieurs les écrivains, vos Revues, vos pièces de théâtre,

toute votre infâme littérature repose sur l'adultère...

--Eh! monsieur le Procureur du Roi, reprit Étienne en riant, je vous

laissais jouer tranquillement, je ne vous attaquais point, et voilà que

vous faites un réquisitoire contre moi. Foi de journaliste, j'ai broché

plus de cent articles contre les auteurs de qui vous parlez; mais

j'avoue que, si je les ai attaqués, c'était pour dire quelque chose

qui ressemblât à de la critique. Soyons justes, si vous les condamnez;

il faut condamner Homère et son Iliade qui roule sur la belle Hélène;

il faut condamner le Paradis Perdu de Milton, Ève et le serpent me

paraissent un gentil petit adultère symbolique. Il faut supprimer les

Psaumes de David, inspirés par les amours excessivement adultères de

ce Louis XIV hébreu. Il faut jeter au feu Mithridate, le Tartuffe,

l'École des femmes, Phèdre, Andromaque, le Mariage de Figaro, l'Enfer

de Dante, les Sonnets de Pétrarque, tout Jean-Jacques Rousseau, les

romans du moyen-âge, l'Histoire de France, l'Histoire romaine, etc.,

etc. Je ne crois pas, hormis l'Histoire des Variations de Bossuet et

les Provinciales de Pascal, qu'il y ait beaucoup de livres à lire, si

vous voulez en retrancher ceux où il est question de femmes aimées à

l'encontre des lois.

--Le beau malheur! dit monsieur de Clagny.

Étienne, piqué de l'air magistral que prenait monsieur de Clagny,

voulut le faire enrager par une de ces froides mystifications qui

consistent à défendre des opinions auxquelles on ne tient pas, dans

le but de rendre furieux un pauvre homme de bonne foi, véritable

plaisanterie de journaliste.

--En nous plaçant au point de vue politique où vous êtes forcé de vous

mettre, dit-il en continuant sans relever l'exclamation du magistrat,

en revêtant la robe du Procureur-Général à toutes les époques, car tous

les gouvernements ont leur Ministère public, eh! bien, la religion

catholique se trouve infectée dans sa source d'une violente illégalité

conjugale. Aux yeux du roi Hérode, à ceux de Pilate qui défendait le

gouvernement romain, la femme de Joseph pouvait paraître adultère,

puisque, de son propre aveu, Joseph n'était pas le père du Christ.

Le juge païen n'admettait pas plus l'immaculée conception que vous

n'admettriez un miracle semblable, si quelque religion se produisait

aujourd'hui en s'appuyant sur un mystère de ce genre. Croyez-vous

qu'un tribunal de police correctionnelle reconnaîtrait une nouvelle

opération du Saint-Esprit? Or, qui peut oser dire que Dieu ne viendra

pas racheter encore l'humanité? est-elle meilleure aujourd'hui que sous

Tibère?

--Votre raisonnement est un sacrilége, répondit le Procureur du Roi.

--D'accord, dit le journaliste, mais je ne le fais pas dans une

mauvaise intention. Vous ne pouvez supprimer les faits historiques.

Selon moi, Pilate condamnant Jésus-Christ, Anytus, organe du

parti aristocratique d'Athènes et demandant la mort de Socrate,

représentaient des sociétés établies, se croyant légitimes, revêtues de

pouvoirs consentis, obligées de se défendre. Pilate et Anytus étaient

alors aussi logiques que les procureurs-généraux qui demandaient la

tête des sergents de la Rochelle et qui font tomber aujourd'hui la

tête des républicains armés contre le trône de juillet, et celles des

novateurs dont le but est de renverser à leur profit les sociétés sous

prétexte de les mieux organiser. En présence des grandes familles

d'Athènes et de l'empire romain, Socrate et Jésus étaient criminels;

pour ces vieilles aristocraties, leurs opinions ressemblaient à celles

de la Montagne: supposez leurs sectateurs triomphants, ils eussent fait

un léger 93 dans l'empire romain ou dans l'Attique.

--Où voulez-vous en venir, monsieur? dit le Procureur du Roi.

--A l'adultère! Ainsi, monsieur, un bouddhiste en fumant sa pipe

peut parfaitement dire que la religion des chrétiens est fondée sur

l'adultère; comme nous croyons que Mahomet est un imposteur, que son

Coran est une réimpression de la Bible et de l'Évangile, et que Dieu

n'a jamais eu la moindre intention de faire, de ce conducteur de

chameaux, son prophète.

--S'il y avait en France beaucoup d'hommes comme vous, et il y en a

malheureusement trop, tout gouvernement y serait impossible.

--Et il n'y aurait pas de religion, dit madame Piédefer dont le visage

avait fait d'étranges grimaces pendant cette discussion.

--Tu leur causes une peine infinie, dit Bianchon à l'oreille d'Étienne,

ne parle pas religion, tu leur dis des choses à les renverser.

--Si j'étais écrivain ou romancier, dit monsieur Gravier, je prendrais

le parti des maris malheureux. Moi qui ai vu beaucoup de choses et

d'étranges choses, je sais que dans le nombre des maris trompés il

s'en trouve dont l'attitude ne manque point d'énergie, et qui, dans la

crise, sont très-dramatiques, pour employer un de vos mots, monsieur,

dit-il en regardant Étienne.

--Vous avez raison, mon cher monsieur Gravier, dit Lousteau, je n'ai

jamais trouvé ridicules les maris trompés; au contraire, je les aime...

--Ne trouvez-vous pas un mari sublime de confiance? dit alors Bianchon;

il croit en sa femme, il ne la soupçonne point, il a la foi du

charbonnier. S'il a la faiblesse de se confier à sa femme, vous vous en

moquez; s'il est défiant et jaloux, vous le haïssez: dites-moi quel est

le moyen terme pour un homme d'esprit?

--Si monsieur le Procureur du Roi ne venait pas de se prononcer si

ouvertement contre l'immoralité des récits où la charte conjugale est

violée, je vous raconterais une vengeance de mari, dit Lousteau.

Monsieur de Clagny jeta ses dés d'une façon convulsive, et ne regarda

point le journaliste.

--Comment donc, mais une narration de vous, s'écria madame de La

Baudraye, à peine aurais-je osé vous la demander...

--Elle n'est pas de moi, madame, je n'ai pas tant de talent; elle me

fut, et avec quel charme! racontée par un de nos écrivains les plus

célèbres, le plus grand musicien littéraire que nous ayons, Charles

Nodier.

--Eh! bien, dites, reprit Dinah, je n'ai jamais entendu monsieur

Nodier, vous n'avez pas de comparaison à craindre.

--Peu de temps après le 18 brumaire, dit Lousteau, vous savez qu'il y

eut une levée de boucliers en Bretagne et dans la Vendée. Le premier

consul, empressé de pacifier la France, entama des négociations

avec les principaux chefs et déploya les plus vigoureuses mesures

militaires; mais, tout en combinant des plans de campagne avec les

séductions de sa diplomatie italienne, il mit en jeu les ressorts

machiavéliques de la police, alors confiée à Fouché. Rien de tout cela

ne fut inutile pour étouffer la guerre allumée dans l'Ouest. A cette

époque, un jeune homme appartenant à la famille de Maillé fut envoyé

par les Chouans, de Bretagne à Saumur, afin d'établir des intelligences

entre certaines personnes de la ville ou des environs et les chefs de

l'insurrection royaliste. Instruite de ce voyage, la police de Paris

avait dépêché des agents chargés de s'emparer du jeune émissaire à son

arrivée à Saumur. Effectivement, l'ambassadeur fut arrêté le jour même

de son débarquement; car il vint en bateau, sous un déguisement de

maître marinier. Mais, en homme d'exécution, il avait calculé toutes

les chances de son entreprise; son passe-port, ses papiers étaient si

bien en règle que les gens envoyés pour se saisir de lui craignirent

de se tromper. Le chevalier de Beauvoir, je me rappelle maintenant le

nom, avait bien médité son rôle: il se réclama de sa famille d'emprunt,

allégua son faux domicile, et soutint si hardiment son interrogatoire

qu'il aurait été mis en liberté sans l'espèce de croyance aveugle

que les espions eurent en leurs instructions, malheureusement trop

précises. Dans le doute, ces alguasils aimèrent mieux commettre un

acte arbitraire que de laisser échapper un homme à la capture duquel

le Ministre paraissait attacher une grande importance. Dans ces temps

de liberté, les agents du pouvoir national se souciaient fort peu de

ce que nous nommons aujourd'hui la _légalité_. Le chevalier fut donc

provisoirement emprisonné, jusqu'à ce que les autorités supérieures

eussent pris une décision à son égard. Cette sentence bureaucratique

ne se fit pas attendre. La police ordonna de garder très-étroitement

le prisonnier, malgré ses dénégations. Le chevalier de Beauvoir fut

alors transféré, suivant de nouveaux ordres, au château de l'Escarpe,

dont le nom indique assez la situation. Cette forteresse, assise sur

des rochers d'une grande élévation, a pour fossés des précipices; on

y arrive de tous côtés par des pentes rapides et dangereuses; comme

dans tous les anciens châteaux, la porte principale est à pont-levis

et défendue par une large douve. Le commandant de cette prison, charmé

d'avoir à garder un homme de distinction dont les manières étaient

fort agréables, qui s'exprimait à merveille et paraissait instruit,

qualités rares à cette époque, accepta le chevalier comme un bienfait

de la Providence; il lui proposa d'être à l'Escarpe sur parole,

et de faire cause commune avec lui contre l'ennui. Le prisonnier

ne demanda pas mieux. Beauvoir était un loyal gentilhomme, mais

c'était aussi par malheur un fort joli garçon. Il avait une figure

attrayante, l'air résolu, la parole engageante, une force prodigieuse.

Leste, bien découplé, entreprenant, aimant le danger, il eût fait

un excellent chef de partisans; il les faut ainsi. Le commandant

assigna le plus commode des appartements à son prisonnier, l'admit à

sa table, et n'eut d'abord qu'à se louer du Vendéen. Ce commandant

était Corse et marié; sa femme, jolie et agréable, lui semblait

peut-être difficile à garder; bref, il était jaloux en sa qualité

de Corse et de militaire assez mal tourné. Beauvoir plut à la dame,

il la trouva fort à son goût; peut-être s'aimèrent-ils! en prison

l'amour va si vite! Commirent-ils quelque imprudence? Le sentiment

qu'ils eurent l'un pour l'autre dépassa-t-il les bornes de cette

galanterie superficielle qui est presque un de nos devoirs envers les

femmes? Beauvoir ne s'est jamais franchement expliqué sur ce point

assez obscur de son histoire: mais toujours est-il constant que le

commandant se crut en droit d'exercer des rigueurs extraordinaires

sur son prisonnier. Beauvoir, mis au donjon, fut nourri de pain noir,

abreuvé d'eau claire, et enchaîné suivant le perpétuel programme des

divertissements prodigués aux captifs. La cellule située sous la

plate-forme était voûtée en pierre dure, les murailles avaient une

épaisseur désespérante, la tour donnait sur le précipice. Lorsque le

pauvre Beauvoir eut reconnu l'impossibilité d'une évasion, il tomba

dans ces rêveries qui sont tout ensemble le désespoir et la consolation

des prisonniers. Il s'occupa de ces riens qui deviennent de grandes

affaires: il compta les heures et les jours, il fit l'apprentissage

du triste _état de prisonnier_, se replia sur lui-même, et apprécia

la valeur de l'air et du soleil; puis, après une quinzaine de jours,

il eut cette maladie terrible, cette fièvre de liberté qui pousse les

prisonniers à ces sublimes entreprises dont les prodigieux résultats

nous semblent inexplicables quoique réels, et que mon ami le docteur

(il se tourna vers Bianchon) attribuerait sans doute à des forces

inconnues, le désespoir de son analyse physiologique, mystères de la

volonté humaine dont la profondeur épouvante la science (Bianchon fit

un signe négatif). Beauvoir se rongeait le cœur, car la mort seule

pouvait le rendre libre. Un matin le porte-clefs chargé d'apporter la

nourriture du prisonnier, au lieu de s'en aller après lui avoir donné

sa maigre pitance, resta devant lui les bras croisés, et le regarda

singulièrement. Entre eux, la conversation se réduisait ordinairement à

peu de chose, et jamais le gardien ne la commençait. Aussi le chevalier

fut-il très-étonné lorsque cet homme lui dit:--Monsieur, vous avez

sans doute votre idée en vous faisant toujours appeler monsieur Lebrun

ou citoyen Lebrun. Cela ne me regarde pas, mon affaire n'est point

de vérifier votre nom. Que vous vous nommiez Pierre ou Paul, cela

m'est bien indifférent. A chacun son métier, les vaches seront bien

gardées. Cependant je sais, dit-il en clignant de l'œil, que vous êtes

monsieur Charles-Félix-Théodore, chevalier de Beauvoir et cousin de

madame la duchesse de Maillé...--Hein? ajouta-t-il d'un air de triomphe

après un moment de silence en regardant son prisonnier. Beauvoir,

se voyant incarcéré fort et ferme, ne crut pas que sa position pût

empirer par l'aveu de son véritable nom.--Eh! bien, quand je serais

le chevalier de Beauvoir, qu'y gagnerais-tu? lui dit-il.--Oh! tout est

gagné, répliqua le porte-clefs à voix basse. Écoutez-moi. J'ai reçu

de l'argent pour faciliter votre évasion; mais un instant! Si j'étais

soupçonné de la moindre chose, je serais fusillé tout bellement. J'ai

donc dit que je tremperais dans cette affaire juste pour gagner mon

argent. Tenez, monsieur, voici une clef, dit-il en sortant de sa poche

une petite lime, avec cela, vous scierez un de vos barreaux. Dam!

ce ne sera pas commode, reprit-il en montrant l'ouverture étroite

par laquelle le jour entrait dans le cachot. C'était une espèce de

baie pratiquée au-dessus du cordon qui couronnait extérieurement le

donjon, entre ces grosses pierres saillantes destinées à figurer les

supports des créneaux.--Monsieur, dit le geôlier, il faudra scier le

fer assez près pour que vous puissiez passer.--Oh! sois tranquille! j'y

passerai, dit le prisonnier.--Et assez haut pour qu'il vous reste de

quoi attacher votre corde, reprit le porte-clefs.--Où est-elle? demanda

Beauvoir.--La voici, répondit le guichetier en lui jetant une corde

à nœuds. Elle a été fabriquée avec du linge afin de faire supposer

que vous l'avez confectionnée vous-même, et elle est de longueur

suffisante. Quand vous serez au dernier nœud, laissez-vous couler tout

doucement, le reste est votre affaire. Vous trouverez probablement dans

les environs une voiture tout attelée et des amis qui vous attendent.

Mais je ne sais rien, moi! Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il y a

une sentinelle au _dret_ de la tour. Vous saurez ben choisir une nuit

noire, et guetter le moment où le soldat de faction dormira. Vous

risquerez peut-être d'attraper un coup de fusil; mais...--C'est bon!

c'est bon, je ne pourrirai pas ici, s'écria le chevalier.--Ah! ça se

pourrait bien tout de même, répliqua le geôlier d'un air bête. Beauvoir

prit cela pour une de ces réflexions niaises que font ces gens-là.

L'espoir d'être bientôt libre le rendait si joyeux qu'il ne pouvait

guère s'arrêter aux discours de cet homme, espèce de paysan renforcé.

Il se mit à l'ouvrage aussitôt, et la journée lui suffit pour scier les

barreaux. Craignant une visite du commandant, il cacha son travail, en

bouchant les fentes avec de la mie de pain roulée dans de la rouille,

afin de lui donner la couleur du fer. Il serra sa corde, et se mit

à épier quelque nuit favorable, avec cette impatience concentrée et

cette profonde agitation d'âme qui dramatisent la vie des prisonniers.

Enfin, par une nuit grise, une nuit d'automne, il acheva de scier

les barreaux, attacha solidement sa corde, s'accroupit à l'extérieur

sur le support de pierre, en se cramponnant d'une main au bout de fer

qui restait dans la baie. Puis il attendit ainsi le moment le plus

obscur de la nuit et l'heure à laquelle les sentinelles doivent dormir.

C'est vers le matin, à peu près. Il connaissait la durée des factions,

l'instant des rondes, toutes choses dont s'occupent les prisonniers,

même involontairement. Il guetta le moment où l'une des sentinelles

serait aux deux tiers de sa faction et retirée dans sa guérite, à cause

du brouillard. Certain d'avoir réuni toutes les chances favorables à

son évasion, il se mit alors à descendre, nœud à nœud, suspendu entre

le ciel et la terre, en tenant sa corde avec une force de géant. Tout

alla bien. A l'avant-dernier nœud, au moment de se laisser couler à

terre, il s'avisa, par une pensée prudente, de chercher le sol avec

ses pieds, et ne trouva pas de sol. Le cas était assez embarrassant

pour un homme en sueur, fatigué, perplexe, et dans une situation où

il s'agissait de jouer sa vie à pair ou non. Il allait s'élancer. Une

raison frivole l'en empêcha: son chapeau venait de tomber, heureusement

il écouta le bruit que sa chute devait produire, et il n'entendit rien!

Le prisonnier conçut de vagues soupçons sur sa position; il se demanda

si le commandant ne lui avait pas tendu quelque piége: mais dans quel

intérêt? En proie à ces incertitudes, il songea presque à remettre la

partie à une autre nuit. Provisoirement, il résolut d'attendre les

clartés indécises du crépuscule; heure qui ne serait peut-être pas

tout à fait défavorable à sa fuite. Sa force prodigieuse lui permit

de grimper vers le donjon; mais il était presque épuisé au moment où

il se remit sur le support extérieur, guettant tout comme un chat sur

le bord d'une gouttière. Bientôt, à la faible clarté de l'aurore, il

aperçut, en faisant flotter sa corde, une petite distance de cent pieds

entre le dernier nœud et les rochers pointus du précipice.--Merci,

commandant! dit-il avec le sang-froid qui le caractérisait. Puis,

après avoir quelque peu réfléchi à cette habile vengeance, il jugea

nécessaire de rentrer dans son cachot. Il mit sa défroque en évidence

sur son lit, laissa la corde en dehors pour faire croire à sa chute;

il se tapit tranquillement derrière la porte et attendit l'arrivée du

perfide guichetier en tenant à la main une des barres de fer qu'il

avait sciées. Le guichetier, qui ne manqua pas de venir plus tôt qu'à

l'ordinaire pour recueillir la succession du mort, ouvrit la porte en

sifflant; mais, quand il fut à une distance convenable, Beauvoir lui

asséna sur le crâne un si furieux coup de barre que le traître tomba

comme une masse, sans jeter un cri: la barre lui avait brisé la tête.

Le chevalier déshabilla promptement le mort, prit ses habits, imita

son allure, et, grâce à l'heure matinale et au peu de défiance des

sentinelles de la porte principale, il s'évada.

Ni le Procureur du Roi, ni madame de La Baudraye ne parurent croire

qu'il y eût dans ce récit la moindre prophétie qui les concernât. Les

intéressés se jetèrent des regards interrogatifs, en gens surpris de la

parfaite indifférence des deux prétendus amants.

--Bah! j'ai mieux à vous conter, dit Bianchon.

--Voyons, dirent les auditeurs à un signe que fit Lousteau pour dire

que Bianchon avait sa petite réputation de conteur.

Dans les histoires dont se composait son fonds de narration, car

tous les gens d'esprit ont une certaine quantité d'anecdotes comme

madame de La Baudraye avait sa collection de phrases, l'illustre

docteur choisit celle connue sous le nom de La Grande Bretèche et

devenue si célèbre qu'on en a fait au Gymnase-Dramatique un vaudeville

intitulé _Valentine_. Aussi est-il parfaitement inutile de répéter ici

cette aventure, quoiqu'elle fût du fruit nouveau pour les habitants

du château d'Anzy. Ce fut d'ailleurs la même perfection dans les

gestes, dans les intonations qui valut tant d'éloges au docteur chez

mademoiselle des Touches quand il la raconta pour la première fois.

Le dernier tableau du Grand d'Espagne mourant de faim et debout dans

l'armoire où l'a muré le mari de madame de Merret, et le dernier mot de

ce mari répondant à une dernière prière de sa femme:--Vous avez juré

sur ce crucifix qu'il n'y avait là personne! produisit tout son effet.

Il y eut un moment de silence assez flatteur pour Bianchon.

--Savez-vous, messieurs, dit alors madame de La Baudraye, que l'amour

doit être une chose immense pour engager une femme à se mettre en de

pareilles situations?

--Moi qui certes ai vu d'étranges choses dans ma vie, dit monsieur

Gravier, j'ai été quasi témoin en Espagne d'une aventure de ce genre-là.

--Vous venez après de grands acteurs, lui dit madame de La Baudraye en

fêtant les deux Parisiens par un regard coquet, n'importe, allez.

--Quelque temps après son entrée à Madrid, dit le Receveur des

contributions, le grand-duc de Berg invita les principaux personnages

de cette ville à une fête offerte par l'armée française à la capitale

nouvellement conquise. Malgré la splendeur du gala, les Espagnols n'y

furent pas très-rieurs, leurs femmes dansèrent peu, la plupart des

conviés se mirent à jouer. Les jardins du palais étaient illuminés

assez splendidement pour que les dames pussent s'y promener avec

autant de sécurité qu'elles l'eussent fait en plein jour. La fête

était impérialement belle. Rien ne fut épargné dans le but de donner

aux Espagnols une haute idée de l'Empereur, s'ils voulaient le juger

d'après ses lieutenants. Dans un bosquet assez voisin du palais,

entre une heure et deux du matin, plusieurs militaires français

s'entretenaient des chances de la guerre, et de l'avenir peu rassurant

que pronostiquait l'attitude des Espagnols présents à cette pompeuse

fête.--Ma foi, dit le Chirurgien en chef du Corps d'armée où j'étais

Payeur Général, hier j'ai formellement demandé mon rappel au prince

Murat. Sans avoir précisément peur de laisser mes os dans la Péninsule,

je préfère aller panser les blessures faites par nos bons voisins les

Allemands; leurs armes ne vont pas si avant dans le torse que les

poignards castillans. Puis, la crainte de l'Espagne est, chez moi,

comme une superstition. Dès mon enfance, j'ai lu des livres espagnols,

un tas d'aventures sombres et mille histoires de ce pays, qui m'ont

vivement prévenu contre ses mœurs. Eh! bien, depuis notre entrée à

Madrid, il m'est arrivé d'être déjà, sinon le héros, du moins le

complice de quelque périlleuse intrigue, aussi noire, aussi obscure

que peut l'être un roman de lady Radcliffe. J'écoute volontiers mes

pressentiments, et dès demain je détale. Murat ne me refusera certes

pas mon congé, car, grâce aux services que nous rendons, nous avons

des protections toujours efficaces.--Puisque tu tires ta crampe,

dis-nous ton événement, répondit un colonel, vieux républicain qui, du

beau langage et des courtisaneries impériales, ne se souciait guère.

Le Chirurgien en chef regarda soigneusement autour de lui comme pour

reconnaître les figures de ceux qui l'environnaient, et, sûr qu'aucun

Espagnol n'était dans le voisinage, il dit:--Nous ne sommes ici que

des Français, volontiers, colonel Hulot. Il y a six jours, je revenais

tranquillement à mon logis, vers onze heures du soir, après avoir

quitté le général Montcornet dont l'hôtel se trouve à quelques pas du

mien. Nous sortions tous les deux de chez l'Ordonnateur en chef, où

nous avions fait une bouillotte assez animée. Tout à coup, au coin

d'une petite rue, deux inconnus, ou plutôt deux diables, se jettent

sur moi, m'entortillent la tête et les bras dans un grand manteau.

Je criai, vous devez me croire, comme un chien fouetté; mais le drap

étouffait ma voix, et je fus transporté dans une voiture avec la plus

rapide dextérité. Lorsque mes deux compagnons me débarrassèrent du

manteau, j'entendis ces désolantes paroles prononcées par une voix de

femme, en mauvais français:--Si vous criez, ou si vous faites mine

de vous échapper, si vous vous permettez le moindre geste équivoque,

le monsieur qui est devant vous est capable de vous poignarder sans

scrupule. Tenez-vous donc tranquille. Maintenant je vais vous apprendre

la cause de votre enlèvement. Si vous voulez vous donner la peine

d'étendre votre main vers moi, vous trouverez entre nous deux vos

instruments de chirurgie que nous avons envoyé chercher chez vous

de votre part; ils vous seront nécessaires, nous vous emmenons dans

une maison pour sauver l'honneur d'une dame sur le point d'accoucher

d'un enfant qu'elle veut donner à ce gentilhomme sans que son mari

le sache. Quoique monsieur quitte peu madame, de laquelle il est

toujours passionnément épris, et qu'il surveille avec toute l'attention

de la jalousie espagnole, elle a pu lui cacher sa grossesse, il la

croit malade. Vous allez donc faire l'accouchement. Les dangers

de l'entreprise ne vous concernent pas: seulement, obéissez-nous;

autrement, l'amant, qui est en face de vous dans la voiture, et qui

ne sait pas un mot de français, vous poignarderait à la moindre

imprudence.--Et qui êtes-vous? lui dis-je en cherchant la main de mon

interlocutrice dont le bras était enveloppé dans la manche d'un habit

d'uniforme.--Je suis la camériste de madame, sa confidente, et toute

prête à vous récompenser par moi-même, si vous vous prêtez galamment

aux exigences de notre situation.--Volontiers, dis-je en me voyant

embarqué de force dans une aventure dangereuse. A la faveur de l'ombre,

je vérifiai si la figure et les formes de cette fille étaient en

harmonie avec les idées que la qualité de sa voix m'avait inspirées.

Cette bonne créature s'était sans doute soumise par avance à tous les

hasards de ce singulier enlèvement, car elle garda le plus complaisant

silence, et la voiture n'eut pas roulé pendant plus de dix minutes

dans Madrid qu'elle reçut et me rendit un baiser satisfaisant. L'amant

que j'avais en vis-à-vis ne s'offensa point de quelques coups de pied

dont je le gratifiai fort involontairement; mais comme il n'entendait

pas le français, je présume qu'il n'y fit pas attention.--Je ne puis

être votre maîtresse qu'à une seule condition, me dit la camériste

en réponse aux bêtises que je lui débitais emporté par la chaleur

d'une passion improvisée à laquelle tout faisait obstacle.--Et

laquelle?--Vous ne chercherez jamais à savoir à qui j'appartiens.

Si je viens chez vous, ce sera de nuit, et vous me recevrez sans

lumière.--Bon, lui dis-je. Notre conversation en était là quand la

voiture arriva près d'un mur de jardin.--Laissez-moi vous bander les

yeux, me dit la femme de chambre, vous vous appuierez sur mon bras,

et je vous conduirai moi-même. Elle me serra sur les yeux un mouchoir

qu'elle noua fortement derrière ma tête. J'entendis le bruit d'une

clef mise avec précaution dans la serrure d'une petite porte par le

silencieux amant que j'avais eu pour vis-à-vis. Bientôt la femme de

chambre, au corps cambré, et qui avait du _meného_ dans son allure...

--C'est, dit le Receveur en prenant un petit ton de supériorité, un

mot de la langue espagnole, un idiotisme qui peint les torsions que

les femmes savent imprimer à une certaine partie de leur robe que vous

devinez...

--La femme de chambre (je reprends le récit du Chirurgien en Chef) me

conduisit, à travers les allées sablées d'un grand jardin, jusqu'à

un certain endroit où elle s'arrêta. Par le bruit que nos pas firent

dans l'air, je présumai que nous étions devant la maison.--Silence,

maintenant, me dit-elle à l'oreille, et veillez bien sur vous-même!

Ne perdez pas de vue un seul de mes signes, je ne pourrai plus vous

parler sans danger pour nous deux, et il s'agit en ce moment de vous

sauver la vie. Puis, elle ajouta, mais à haute voix:--Madame est dans

une chambre au rez-de-chaussée; pour y arriver, il nous faudra passer

dans la chambre et devant le lit de son mari; ne toussez pas, marchez

doucement, et suivez-moi bien de peur de heurter quelques meubles,

ou de mettre les pieds hors du tapis que j'ai arrangé. Ici l'amant

grogna sourdement, comme un homme impatienté de tant de retards. La

camériste se tut, j'entendis ouvrir une porte, je sentis l'air chaud

d'un appartement, et nous allâmes à pas de loup, comme des voleurs en

expédition. Enfin la douce main de la fille m'ôta mon bandeau. Je me

trouvai dans une grande chambre, haute d'étage, et mal éclairée par une

lampe fumeuse. La fenêtre était ouverte, mais elle avait été garnie de

gros barreaux de fer par le jaloux mari. J'étais jeté là comme au fond

d'un sac. A terre, sur une natte, une femme dont la tête était couverte

d'un voile de mousseline, mais à travers lequel ses yeux pleins de

larmes brillaient de tout l'éclat des étoiles, serrait avec force sur

sa bouche un mouchoir et le mordait si vigoureusement que ses dents y

entraient; jamais je n'ai vu si beau corps, mais ce corps se tordait

sous la douleur comme une corde de harpe jetée au feu. La malheureuse

avait fait deux arcs-boutants de ses jambes, en les appuyant sur

une espèce de commode; puis, de ses deux mains, elle se tenait aux

bâtons d'une chaise en tendant ses bras dont toutes les veines étaient

horriblement gonflées. Elle ressemblait ainsi à un criminel dans les

angoisses de la question. Pas un cri d'ailleurs, pas d'autre bruit que

le sourd craquement de ses os. Nous étions là, tous trois, muets et

immobiles. Les ronflements du mari retentissaient avec une consolante

régularité. Je voulus examiner la camériste; mais elle avait remis

le masque dont elle s'était sans doute débarrassée pendant la route,

et je ne pus voir que deux yeux noirs et des formes agréablement

prononcées. L'amant jeta sur-le-champ des serviettes sur les jambes de

sa maîtresse, et replia en double sur la figure un voile de mousseline.

Lorsque j'eus soigneusement observé cette femme, je reconnus, à

certains symptômes jadis remarqués dans une bien triste circonstance

de ma vie, que l'enfant était mort. Je me penchai vers la fille pour

l'instruire de cet événement. En ce moment, le défiant inconnu tira son

poignard; mais j'eus le temps de tout dire à la femme de chambre, qui

lui cria deux mots à voix basse. En entendant mon arrêt, l'amant eut un

léger frisson qui passa sur lui des pieds à la tête comme un éclair,

il me sembla voir pâlir sa figure sous son masque de velours noir.

La camériste saisit un moment où cet homme au désespoir regardait la

mourante qui devenait violette, et me montra sur une table des verres

de limonade tout préparés, en me faisant un signe négatif. Je compris

qu'il fallait m'abstenir de boire, malgré l'horrible chaleur qui me

desséchait le gosier. L'amant eut soif; il prit un verre vide, l'emplit

de limonade et but. En ce moment, la dame eut une convulsion violente

qui m'annonça l'heure favorable à l'opération. Je m'armai de courage,

et je pus, après une heure de travail, extraire l'enfant par morceaux.

L'Espagnol ne pensa plus à m'empoisonner en comprenant que je venais

de sauver sa maîtresse. De grosses larmes roulaient par instants sur

son manteau. La femme ne jeta pas un cri, mais elle tressaillait comme

une bête fauve surprise et suait à grosses gouttes. Dans un instant

horriblement critique, elle fit un geste pour montrer la chambre de

son mari; le mari venait de se retourner; de nous quatre elle seule

avait entendu le froissement des draps, le bruissement du lit ou des

rideaux. Nous nous arrêtâmes, et, à travers les trous de leurs masques,

la camériste et l'amant se jetèrent des regards de feu comme pour se

dire:--Le tuerons-nous s'il s'éveille? J'étendis alors la main pour

prendre le verre de limonade que l'inconnu avait entamé. L'Espagnol

crut que j'allais boire un des verres pleins; il bondit comme un chat,

posa son long poignard sur les deux verres empoisonnés, et me laissa le

sien en me faisant signe de boire le reste. Il y avait tant d'idées,

tant de sentiment dans ce signe et dans son vif mouvement, que je lui

pardonnai les atroces combinaisons méditées pour me tuer et ensevelir

ainsi toute mémoire de cet événement. Après deux heures de soins et de

craintes, la camériste et moi nous recouchâmes sa maîtresse. Cet homme,

jeté dans une entreprise si aventureuse, avait pris, en prévision d'une

fuite, des diamants sur papier: il les mit à mon insu dans ma poche.

Par parenthèse, comme j'ignorais le somptueux cadeau de l'Espagnol,

mon domestique m'a volé ce trésor le surlendemain, et s'est enfui

nanti d'une vraie fortune. Je dis à l'oreille de la femme de chambre

les précautions qui restaient à prendre, et je voulus décamper. La

camériste resta près de sa maîtresse, circonstance qui ne me rassura

pas excessivement; mais je résolus de me tenir sur mes gardes. L'amant

fit un paquet de l'enfant mort et des linges où la femme de chambre

avait reçu le sang de sa maîtresse; il le serra fortement, le cacha

sous son manteau, me passa la main sur les yeux comme pour me dire de

les fermer, et sortit le premier en m'invitant par un geste à tenir

le pan de son habit. J'obéis, non sans donner un dernier regard à

ma maîtresse de hasard. La camériste arracha son masque en voyant

l'Espagnol dehors, et me montra la plus délicieuse figure du monde.

Quand je me trouvai dans le jardin, en plein air, j'avoue que je

respirai comme si l'on m'eût ôté un poids énorme de dessus la poitrine.

Je marchais à une distance respectueuse de mon guide, en veillant sur

ses moindres mouvements avec la plus grande attention. Arrivés à la

petite porte, il me prit par la main, m'appuya sur les lèvres un cachet

monté en bague que je lui avais vu à un doigt de la main gauche, et

je lui fis entendre que je comprenais ce signe éloquent. Nous nous

trouvâmes dans la rue où deux chevaux nous attendaient; nous montâmes

chacun le nôtre, mon Espagnol s'empara de ma bride, la tint dans sa

main gauche, prit entre ses dents les guides de sa monture, car il

avait son paquet sanglant dans sa main droite, et nous partîmes avec

la rapidité de l'éclair. Il me fut impossible de remarquer le moindre

objet qui pût me servir à me faire reconnaître la route que nous

parcourions. Au petit jour je me trouvai près de ma porte et l'Espagnol

s'enfuit en se dirigeant vers la porte d'Atocha.--Et vous n'avez rien

aperçu qui puisse vous faire soupçonner à quelle femme vous aviez

affaire? dit le colonel au chirurgien.--Une seule chose, reprit-il.

Quand je disposai l'inconnue, je remarquai sur son bras, à peu près

au milieu, une petite envie, grosse comme une lentille et environnée

de poils bruns. En ce moment l'indiscret chirurgien pâlit; tous les

yeux fixés sur les siens en suivirent la direction: nous vîmes alors

un Espagnol dont le regard brillait dans une touffe d'orangers. En se

voyant l'objet de notre attention, cet homme disparut avec une légèreté

de sylphe. Un capitaine s'élança vivement à sa poursuite.--Sarpejeu,

mes amis! s'écria le chirurgien, cet œil de basilic m'a glacé.

J'entends sonner des cloches dans mes oreilles! Recevez mes adieux,

vous m'enterrerez ici!--Es-tu bête? dit le colonel Hulot. Falcon

s'est mis à la piste de l'Espagnol qui nous écoutait, il saura bien

nous en rendre raison.--Hé! bien, s'écrièrent les officiers en voyant

revenir le capitaine tout essoufflé.--Au diable? répondit Falcon, il

a passé, je crois, à travers les murailles. Comme je ne pense pas

qu'il soit sorcier, il est sans doute de la maison! il en connaît les

passages, les détours, et m'a facilement échappé.--Je suis perdu! dit

le chirurgien d'une voix sombre.--Allons, tiens-toi calme, Béga (il

s'appelait Béga), lui répondis-je, nous nous casernerons à tour de

rôle chez toi jusqu'à ton départ. Ce soir nous t'accompagnerons. En

effet, trois jeunes officiers qui avaient perdu leur argent au jeu

reconduisirent le chirurgien à son logement, et l'un de nous s'offrit

à rester chez lui. Le surlendemain Béga avait obtenu son renvoi en

France, il faisait tous ses préparatifs pour partir avec une dame à

laquelle Murat donnait une forte escorte; il achevait de dîner en

compagnie de ses amis, lorsque son domestique vint le prévenir qu'une

jeune dame voulait lui parler. Le chirurgien et les trois officiers

descendirent aussitôt en craignant quelque piége. L'inconnue ne put que

dire à son amant:--Prenez garde! et tomba morte. Cette femme était la

camériste, qui, se sentant empoisonnée, espérait arriver à temps pour

sauver le chirurgien. Diable! diable! s'écria le capitaine Falcon,

voilà ce qui s'appelle aimer! une Espagnole est la seule femme au monde

qui puisse trotter avec un monstre de poison dans le bocal. Béga resta

singulièrement pensif. Pour noyer les sinistres pressentiments qui le

tourmentaient, il se remit à table, et but immodérément, ainsi que ses

compagnons. Tous, à moitié ivres, se couchèrent de bonne heure. Au

milieu de la nuit, le pauvre Béga fut réveillé par le bruit aigu que

firent les anneaux de ses rideaux violemment tirés sur les tringles.

Il se mit sur son séant; en proie à la trépidation mécanique qui nous

saisit au moment d'un semblable réveil. Il vit alors, debout devant

lui, un Espagnol enveloppé dans son manteau, et qui lui jetait le

même regard brûlant parti du buisson pendant la fête. Béga cria:--Au

secours! A moi, mes amis! A ce cri de détresse, l'Espagnol répondit par

un rire amer.--L'opium croît pour tout le monde, répondit-il. Cette

espèce de sentence dite, l'inconnu montra les trois amis profondément

endormis, tira de dessous son manteau un bras de femme récemment coupé,

le présenta vivement à Béga en lui faisant voir un signe semblable

à celui qu'il avait si imprudemment décrit:--Est-ce bien le même?

demanda-t-il. A la lueur d'une lanterne posée sur le lit, Béga reconnut

le bras et répondit par sa stupeur. Sans plus amples informations, le

mari de l'inconnue lui plongea son poignard dans le cœur.

--Il faut raconter cela, dit le journaliste, à des charbonniers, car

il faut une foi robuste. Pourriez-vous m'expliquer qui, du mort ou de

l'Espagnol, a causé?

--Monsieur, répondit le Receveur des contributions, j'ai soigné ce

pauvre Béga, qui mourut cinq jours après dans d'horribles souffrances.

Ce n'est pas tout. Lors de l'expédition entreprise pour rétablir

Ferdinand VII, je fus nommé à un poste en Espagne, et fort heureusement

je n'allai pas plus loin qu'à Tours, car on me fit alors espérer

la recette de Sancerre. La veille de mon départ, j'étais à un bal

chez madame de Listomère où devaient se trouver plusieurs Espagnols

de distinction. En quittant la table d'écarté, j'aperçus un Grand

d'Espagne, un _Afrancesado_ en exil, arrivé depuis quinze jours en

Touraine. Il était venu fort tard à ce bal, où il apparaissait pour

la première fois dans le monde, et visitait les salons accompagné

de sa femme, dont le bras droit était absolument immobile. Nous nous

séparâmes en silence pour laisser passer ce couple, que nous ne vîmes

pas sans émotion. Imaginez un vivant tableau de Murillo? Sous des

orbites creusés et noircis, l'homme montrait des yeux de feu qui

restaient fixes; sa face était desséchée, son crâne sans cheveux

offrait des tons ardents, et son corps effrayait le regard, tant il

était maigre. La femme! imaginez-la? non, vous ne la feriez pas vraie.

Elle avait cette admirable taille qui a fait créer ce mot de _meného_

dans la langue espagnole; quoique pâle, elle était belle encore; son

teint par un privilége inouï pour une Espagnole, éclatait de blancheur;

mais son regard, plein du soleil de l'Espagne, tombait sur vous comme

un jet de plomb fondu.--Madame, demandai-je à la marquise vers la fin

de la soirée, par quel événement avez-vous donc perdu le bras?--Dans la

guerre de l'indépendance, me répondit-elle.

--L'Espagne est un singulier pays, dit madame de La Baudraye, il y

reste quelque chose des mœurs arabes.

--Oh! dit le journaliste en riant, cette manie de couper les bras y est

fort ancienne, elle reparaît à certaines époques comme quelques-uns de

nos _canards_ dans les journaux, car ce sujet avait déjà fourni des

pièces au Théâtre Espagnol, dès 1570...

--Me croyez-vous donc capable d'inventer une histoire? dit monsieur

Gravier piqué de l'air impertinent de Lousteau.

--Vous en êtes incapable, répondit le journaliste.

--Bah! dit Bianchon, les inventions des romanciers et des dramaturges

sautent aussi souvent de leurs livres et de leurs pièces dans la vie

réelle que les événements de la vie réelle montent sur le théâtre et

se prélassent dans les livres. J'ai vu se réaliser sous mes yeux la

comédie de Tartuffe, à l'exception du dénoûment: on n'a jamais pu

dessiller les yeux à Orgon.

--Croyez-vous qu'il puisse encore arriver en France des aventures comme

celle que vient de nous raconter monsieur Gravier? dit madame de La

Baudraye.

--Eh! mon Dieu, s'écria le Procureur du Roi, _sur les dix ou douze

crimes saillants qui se commettent_ par année en France, il s'en trouve

la moitié dont les circonstances sont au moins aussi extraordinaires

que celles de vos aventures, et qui très-souvent les surpassent en

romanesque. Cette vérité n'est-elle pas d'ailleurs prouvée par la

publication de la _Gazette des Tribunaux_, à mon sens l'un des

plus grands abus de la Presse. Ce journal, qui ne date que de 1826

ou 1827, n'existait donc pas lors de mon début dans la carrière du

Ministère public, et les détails du crime dont je vais vous parler

n'ont été connus au delà du Département où il fut _perpétré_. Dans

le faubourg Saint-Pierre-des-Corps à Tours, une femme, dont le mari

avait disparu lors du licenciement de l'armée de la Loire en 1816

et qui naturellement fut pleuré beaucoup, se fit remarquer par une

excessive dévotion. Quand les missionnaires parcoururent les villes de

province pour y replanter les croix abattues et y effacer les traces

des impiétés révolutionnaires, cette veuve fut une des plus ardentes

prosélytes, elle porta la croix, elle y cloua son cœur en argent

traversé d'une flèche, et, long-temps après la mission, elle allait

tous les soirs faire sa prière aux pieds de la croix qui fut plantée

derrière le chevet de la cathédrale. Enfin vaincue par ses remords,

elle se confessa d'un crime épouvantable. Elle avait égorgé son mari

comme on avait égorgé Fualdès, en le saignant, elle l'avait salé, mis

dans deux vieux poinçons, en morceaux, absolument comme s'il se fût agi

d'un porc. Et pendant fort long-temps, tous les matins, elle en coupait

un morceau et l'allait jeter dans la Loire. Le confesseur consulta ses

supérieurs, et avertit sa pénitente qu'il devait prévenir le Procureur

du Roi. La femme attendit la descente de la justice. Le Procureur du

Roi, le Juge d'Instruction en visitant la cave y trouvèrent encore la

tête du mari dans le sel et dans un des poinçons.--Mais, malheureuse,

dit le Juge d'Instruction à l'_inculpée_, puisque vous avez eu la

barbarie de jeter ainsi dans la rivière le corps de votre mari,

pourquoi n'avez-vous pas fait disparaître aussi la tête, il n'y aurait

plus eu de preuves...--Je l'ai bien souvent essayé, monsieur, dit-elle;

mais je l'ai toujours trouvée trop lourde.

--Eh! bien, qu'a-t-on fait de la femme?... s'écrièrent les deux

Parisiens.

--Elle a été condamnée et exécutée à Tours, répondit le magistrat; mais

son repentir et sa religion avaient fini par attirer l'intérêt sur

elle, malgré l'énormité du crime.

--Eh! sait-on, dit Bianchon, toutes les tragédies qui se jouent

derrière le rideau du ménage que le public ne soulève jamais... Je

trouve la justice humaine malvenue à juger des crimes entre époux;

elle y a tout droit comme police, mais elle n'y entend rien dans ses

prétentions à l'équité.

--Bien souvent la victime a été pendant si long-temps le bourreau,

répondit naïvement madame de La Baudraye, que le crime paraîtrait

quelquefois excusable si les accusés osaient tout dire.

Cette réponse provoquée par Bianchon, et l'histoire racontée par le

Procureur du Roi, rendirent les deux Parisiens très-perplexes sur la

situation de Dinah! Aussi lorsque l'heure du coucher fut arrivée, y

eut-il un de ces conciliabules qui se tiennent dans les corridors de

ces vieux châteaux où les garçons restent tous, leur bougeoir à la

main, à causer mystérieusement. Monsieur Gravier apprit alors le but de

cette amusante soirée où l'innocence de madame de La Baudraye avait été

mise en lumière.

--Après tout, dit Lousteau, l'impassibilité de notre châtelaine

indiquerait aussi bien une profonde dépravation que la candeur la plus

enfantine... Le Procureur du Roi m'a eu l'air de proposer de mettre le

petit La Baudraye en salade...

--Il ne revient que demain, qui sait ce qui se passera cette nuit? dit

Gatien.

--Nous le saurons, s'écria monsieur Gravier.

La vie de château comporte une infinité de mauvaises plaisanteries,

parmi lesquelles il en est qui sont d'une horrible perfidie. Monsieur

Gravier, qui avait vu tant de choses, proposa de mettre les scellés à

la porte de madame de La Baudraye et sur celle du Procureur du Roi.

Les canards accusateurs du poète Ibicus ne sont rien en comparaison

du cheveu que les espions de la vie de château fixent sur l'ouverture

d'une porte par deux petites boules de cire aplaties, et placées si bas

ou si haut qu'il est impossible de se douter de ce piége. Le galant

sort-il et ouvre-t-il l'autre porte soupçonnée, la coïncidence des

cheveux arrachés dit tout. Quand chacun fut censé endormi, le médecin,

le journaliste, le Receveur des contributions et Gatien vinrent pieds

nus, en vrais voleurs, condamner mystérieusement les deux portes, et se

promirent de venir à cinq heures du matin vérifier l'état des scellés.

Jugez de leur étonnement et du plaisir de Gatien, lorsque tous quatre,

un bougeoir à la main, à peine vêtus, vinrent examiner les cheveux et

trouvèrent celui du Procureur du Roi et celui de madame de La Baudraye

dans un satisfaisant état de conservation.

--Est-ce la même cire? dit monsieur Gravier.

--Est-ce les mêmes cheveux? demanda Lousteau.

--Oui, dit Gatien.

--Ceci change tout, s'écria Lousteau, vous aurez battu les buissons

pour Robin-des-Bois.

Le Receveur des contributions et le fils du Président s'interrogèrent

par un coup d'œil qui voulait dire: N'y a-t-il pas dans cette phrase

quelque chose de piquant pour nous? devons-nous rire ou nous fâcher?

--Si, dit le journaliste à l'oreille de Bianchon, Dinah est vertueuse,

elle vaut bien la peine que je cueille le fruit de son premier amour.

L'idée d'emporter en quelques instants une place qui résistait depuis

neuf ans aux Sancerrois sourit alors à Lousteau. Dans cette pensée,

il descendit le premier dans le jardin espérant y rencontrer la

châtelaine. Ce hasard arriva d'autant mieux que madame de La Baudraye

avait aussi le désir de s'entretenir avec son critique. La moitié des

hasards sont cherchés.

--Hier, vous avez chassé, monsieur, dit madame de La Baudraye. Ce matin

je suis assez embarrassée de vous offrir quelque nouvel amusement; à

moins que vous ne vouliez venir à La Baudraye, où vous pourrez observer

la province un peu mieux qu'ici: car vous n'avez fait qu'une bouchée

de mes ridicules; mais le proverbe sur la plus belle fille du monde

regarde aussi la pauvre femme de province.

--Ce petit sot de Gatien, répondit Lousteau, vous a répété sans

doute une phrase dite par moi pour lui faire avouer qu'il vous

adorait. Votre silence avant-hier pendant le dîner et pendant toute

la soirée m'a suffisamment révélé l'une de ces indiscrétions qui ne

se commettent jamais à Paris. Que voulez-vous! je ne me flatte pas

d'être intelligible. Ainsi, j'ai comploté de faire raconter toutes ces

histoires hier uniquement pour savoir si nous vous causerions à vous et

à monsieur de Clagny quelque remords... Oh! rassurez-vous, nous avons

la certitude de votre innocence. Si vous aviez eu la moindre faiblesse

pour ce vertueux magistrat, vous eussiez perdu tout votre prix à mes

yeux... J'aime ce qui est complet. Vous n'aimez pas, vous ne pouvez

pas aimer ce froid, ce petit, ce sec, ce muet usurier en poinçons et

en terres qui vous plante là pour vingt-cinq centimes à gagner sur des

regains! Oh! j'ai bien reconnu l'identité de monsieur de La Baudraye

avec nos escompteurs de Paris: c'est la même nature. Vingt-huit ans,

belle, sage, sans enfants... tenez, madame, je n'ai jamais rencontré le

problème de la vertu mieux posé... L'auteur de _Paquita la Sévillane_

doit avoir rêvé bien des rêves!... Je puis vous parler de toutes ces

choses sans l'hypocrisie de paroles que les jeunes gens y mettent, je

suis vieux avant le temps. Je n'ai plus d'illusions, en conserve-t-on

au métier que j'ai fait?...

En débutant ainsi, Lousteau supprimait toute la carte du Pays

de Tendre, dans laquelle les passions vraies font de si longues

patrouilles, il allait droit au but et se mettait en position de se

faire offrir ce que les femmes se font demander pendant des années,

témoin le pauvre Procureur du Roi pour qui la dernière faveur

consistait à serrer un peu plus coitement qu'à l'ordinaire le bras

de Dinah sur son cœur en marchant, l'heureux homme! Aussi, pour ne

pas mentir à son renom de femme supérieure, madame de La Baudraye

essaya-t-elle de consoler le Manfred du Feuilleton en lui prophétisant

tout un avenir d'amour auquel il n'avait pas songé.

--Vous avez cherché le plaisir, mais vous n'avez pas encore aimé,

dit-elle. Croyez-moi, l'amour véritable arrive souvent à contre-sens de

la vie. Voyez monsieur de Gentz tombant, dans sa vieillesse, amoureux

de Fanny Ellsler, et abandonnant les révolutions de juillet pour les

répétitions de cette danseuse?

--Cela me semble difficile, répondit Lousteau. Je crois à l'amour, mais

je ne crois plus à la femme... Il y a sans doute en moi des défauts

qui m'empêchent d'être aimé, car j'ai souvent été quitté. Peut-être

ai-je trop le sentiment de l'idéal... comme tous ceux qui ont creusé la

réalité...

Madame de La Baudraye entendit enfin parler un homme qui, jeté dans

le milieu parisien le plus spirituel, en rapportait les axiomes

hardis, les dépravations presque naïves, les convictions avancées,

et qui, s'il n'était pas supérieur, jouait au moins très-bien la

supériorité. Étienne eut auprès de Dinah tout le succès d'une première

représentation. Paquita la Sancerroise aspira les tempêtes de Paris,

l'air de Paris. Elle passa l'une des journées les plus agréables de

sa vie entre Étienne et Bianchon qui lui racontèrent les anecdotes

curieuses sur les grands hommes du jour, les traits d'esprit qui

seront quelque jour l'_ana_ de notre siècle; mots et faits vulgaires

à Paris, mais tout nouveaux pour elle. Naturellement Lousteau dit

beaucoup de mal de la grande célébrité féminine du Berry, mais dans

l'évidente intention de flatter madame de La Baudraye et de l'amener

sur le terrain des confidences littéraires en lui faisant considérer

cet écrivain comme sa rivale. Cette louange enivra madame de La

Baudraye qui parut à monsieur de Clagny, au Receveur des contributions

et à Gatien plus affectueuse que la veille avec Étienne. Ces amants de

Dinah regrettèrent bien d'être allés tous à Sancerre, où ils avaient

tambouriné la soirée d'Anzy. Jamais, à les entendre, rien de si

spirituel ne s'était dit. Les Heures s'étaient envolées sans qu'on pût

en voir les pieds légers. Les deux Parisiens furent célébrés par eux

comme deux prodiges.

Ces exagérations trompetées sur le Mail eurent pour effet de faire

arriver seize personnes le soir au château d'Anzy, les unes en

cabriolet de famille, les autres en char-à-bancs, et quelques

célibataires sur des chevaux de louage. Vers sept heures, ces

provinciaux firent plus ou moins bien leurs entrées dans l'immense

salon d'Anzy que Dinah, prévenue de cette invasion, avait éclairé

largement, auquel elle avait donné tout son lustre en dépouillant ses

beaux meubles de leurs housses grises, car elle regarda cette soirée

comme un de ses grands jours. Lousteau, Bianchon et Dinah échangèrent

des regards pleins de finesse en examinant les poses, en écoutant

les phrases de ces visiteurs alléchés par la curiosité. Combien de

rubans invalides, de dentelles héréditaires, de vieilles fleurs plus

artificieuses qu'artificielles se présentèrent audacieusement sur

des bonnets bisannuels! La Présidente Boirouge, cousine de Bianchon,

échangea quelques phrases avec le docteur, de qui elle obtint une

consultation gratuite en lui expliquant de prétendues douleurs

nerveuses à l'estomac dans lesquelles il reconnut des indigestions

périodiques.

--Prenez tout bonnement du thé tous les jours une heure après votre

dîner, comme les Anglais, et vous serez guérie, car ce que vous

éprouvez est une maladie anglaise, répondit gravement Bianchon.

--C'est décidément un bien grand médecin, dit la Présidente en revenant

auprès de madame de Clagny, de madame Popinot-Chandier et de madame

Gorju la femme du maire.

--On dit, répliqua sous son éventail madame de Clagny, que Dinah l'a

fait venir bien moins pour les Élections que pour savoir d'où provient

sa stérilité...

Dans le premier moment de leur succès, Lousteau présenta le savant

médecin comme le seul candidat possible aux prochaines Élections. Mais

Bianchon, au grand contentement du nouveau Sous-Préfet, fit observer

qu'il lui paraissait presque impossible d'abandonner la science pour la

politique.

--Il n'y a, dit-il, que des médecins sans clientèle qui puissent se

faire nommer députés. Nommez donc des hommes d'État, des penseurs, des

gens dont les connaissances soient universelles, et qui sachent se

mettre à la hauteur où doit être un législateur: voilà ce qui manque

dans nos Chambres, et ce qu'il faut à notre pays!

Deux ou trois jeunes personnes, quelques jeunes gens et les femmes

examinaient Lousteau comme si c'eût été un faiseur de tours.

--Monsieur Gatien Boirouge prétend que monsieur Lousteau gagne vingt

mille francs par an à écrire, dit la femme du maire à madame de Clagny,

le croyez-vous?

--Est-ce possible? puisqu'on ne paye que mille écus un Procureur du

Roi...

--Monsieur Gatien, dit madame Chandier, faites donc parler tout haut

monsieur Lousteau, je ne l'ai pas encore entendu...

--Quelles jolies bottes il a, dit mademoiselle Chandier à son frère, et

comme elles reluisent!

--Bah! c'est du vernis?

--Pourquoi n'en as-tu pas?

Lousteau finit par trouver qu'il _posait_ un peu trop, et reconnut

dans l'attitude des Sancerrois les indices du désir qui les avait

amenés.--Quelle charge pourrait-on leur faire? pensa-t-il.

En ce moment, le prétendu valet de chambre de monsieur de La Baudraye,

un valet de ferme vêtu d'une livrée, apporta les lettres, les journaux,

et remit un paquet d'épreuves que le journaliste laissa prendre à

Bianchon, car madame de La Baudraye lui dit en voyant le paquet dont

la forme et les ficelles étaient assez typographiques:--Comment! la

littérature vous poursuit jusqu'ici?

--Non pas la littérature, répondit-il, mais la Revue où j'achève une

nouvelle et qui paraît dans dix jours. Je suis venu sous le coup de:

_La fin à la prochaine livraison_, et j'ai dû donner mon adresse à

l'imprimeur. Ah! nous mangeons un pain bien chèrement vendu par les

spéculateurs en papier noirci! Je vous peindrai l'espèce curieuse des

Directeurs de Revue.

--Quand la conversation commencera-t-elle? dit alors à Dinah madame de

Clagny comme on demande: A quelle heure le feu d'artifice?

--Je croyais, dit madame Popinot-Chandier à sa cousine la Présidente

Boirouge, que nous aurions des histoires.

En ce moment où, comme un parterre impatient, les Sancerrois faisaient

entendre des murmures, Lousteau vit Bianchon perdu dans une rêverie

inspirée par l'enveloppe des épreuves.

--Qu'as-tu? lui dit Étienne.

--Mais voici le plus joli roman du monde contenu dans une maculature

qui enveloppait tes épreuves. Tiens, lis: _Olympia ou les Vengeances

romaines_.

--Voyons, dit Lousteau en prenant le fragment de maculature que lui

tendit le docteur, et il lut à haute voix ceci:

La Comédie humaine - Volume 06. Scènes de la vie de Province - Tome 02 · 第 31 / 59 题