«Ma chère Jenny, je crois que tu perdras la gageure. A
l'instar de Napoléon, Gaudissart a son étoile et n'aura
point de Waterloo. J'ai triomphé partout dans les conditions
données. L'Assurance sur les Capitaux va très-bien. J'ai, de
Paris à Blois, placé près de deux millions; mais à mesure que
j'avance vers le centre de la France, les têtes deviennent
singulièrement plus dures, et conséquemment les millions
infiniment plus rares. L'article-Paris va son petit bonhomme
de chemin. C'est une bague au doigt. Avec mon ancien _fil_,
je les embroche parfaitement ces bons boutiquiers. J'ai placé
cent soixante-deux châles de cachemire Ternaux à Orléans.
Je ne sais pas, ma parole d'honneur, ce qu'ils en feront, à
moins qu'ils ne les remettent sur le dos de leurs moutons.
Quant à l'Article-Journaux, diable! c'est une autre paire
de manches. Grand saint bon Dieu! comme il faut seriner
long-temps ces particuliers-là avant de leur apprendre un air
nouveau! Je n'ai encore fait que soixante-deux _Mouvements_!
C'est, dans toute ma route, cent de moins que les châles
Ternaux dans une seule ville. Ces farceurs de républicains,
ça ne s'abonne pas du tout: vous causez avec eux, ils
causent, ils partagent vos opinions, et l'on est bientôt
d'accord pour renverser tout ce qui existe. Tu crois que
l'homme s'abonne? ah! bien, oui, je t'en fiche! Pour peu
qu'il ait trois pouces de terre, de quoi faire venir une
douzaine de choux, ou des bois de quoi se faire un curedent,
mon homme parle alors de la consolidation des propriétés, des
impôts, des rentrées, des réparations, d'un tas de bêtises,
et je dépense mon temps et ma salive en patriotisme. Mauvaise
affaire! Généralement le Mouvement est mou. Je l'écris à ces
messieurs. Ça me fait de la peine, rapport à mes opinions.
Pour le Globe, autre engeance. Quand on parle de doctrines
nouvelles aux gens qu'on croit susceptibles de donner dans
ces _godans_-là, il semble qu'on leur parle de brûler leurs
maisons. J'ai beau leur dire que c'est l'avenir, l'intérêt
bien entendu, l'exploitation où rien ne se perd; qu'il y a
bien assez long-temps que l'homme exploite l'homme, et que
la femme est esclave, qu'il faut arriver à faire triompher
la grande pensée providentielle et obtenir une coordonnation
plus rationnelle de l'ordre social, enfin tout le tremblement
de mes phrases... Ah! bien, oui, quand j'ouvre ces idées-là,
les gens de province ferment leurs armoires, comme si je
voulais leur emporter quelque chose, et ils me prient de m'en
aller. Sont-ils bêtes ces canards-là! Le Globe est enfoncé.
Je leur ai dit.--Vous êtes trop avancés; vous allez en avant,
c'est bien; mais il faut des résultats, la province aime les
résultats. Cependant j'ai encore fait cent Globes, et vu
l'épaisseur de ces boules campagnardes, c'est un miracle.
Mais je leur promets tant de belles choses, que je ne sais
pas, ma parole d'honneur, comment les globules, globistes,
globards ou globiens, feront pour les réaliser; mais comme
ils m'ont dit qu'ils ordonneraient le monde infiniment mieux
qu'il ne l'est, je vais de l'avant et prophétise à raison de
dix francs par abonnement. Il y a un fermier qui a cru que
ça concernait les terres, à cause du nom, et je l'ai enfoncé
dans le Globe. Bah! il y mordra, c'est sûr, il a un front
bombé, tous les fronts bombés sont idéologues. Ah! parlez-moi
des Enfants! J'ai fait deux mille Enfants de Paris à Blois.
Bonne petite affaire! Il n'y a pas tant de paroles à dire.
Vous montrez la petite vignette à la mère en cachette de
l'enfant pour que l'enfant veuille la voir; naturellement
l'enfant la voit, il tire maman par sa robe jusqu'à ce qu'il
ait son journal, parce que papa _na_ son journal. La maman
a une robe de vingt francs, et ne veut pas que son marmot
la lui déchire; le journal ne coûte que six francs, il y
a économie, l'abonnement déboule. Excellente chose, c'est
un besoin réel, c'est placé entre la confiture et l'image,
deux éternels besoins de l'enfance. Ils lisent déjà, les
enragés d'enfants! Ici, j'ai eu, à la table d'hôte, une
querelle à propos des journaux et de mes opinions. J'étais à
manger tranquillement à côté d'un monsieur, en chapeau gris,
qui lisait les _Débats_. Je me dis en moi-même:--Faut que
j'essaie mon éloquence de tribune. En voilà un qui est pour
la dynastie, je vais essayer de le cuire. Ce triomphe serait
une fameuse assurance de mes talents ministériels. Et je me
mets à l'ouvrage, en commençant par lui vanter son journal.
Hein! c'était tiré de longueur. De fil en ruban, je me mets à
dominer mon homme, en lâchant les phrases à quatre chevaux,
les raisonnements en fa-dièze et toute la sacrée machine.
Chacun m'écoutait, et je vis un homme qui avait du juillet
dans les moustaches, près de mordre au _Mouvement_. Mais je
ne sais pas comment j'ai laissé mal à propos échapper le mot
ganache. Bah! voilà mon chapeau dynastique, mon chapeau gris,
mauvais chapeau du reste, un Lyon moitié soie, moitié coton,
qui prend le mors aux dents et se fâche. Moi je ressaisis mon
grand air, tu sais, et je lui dis:--Ah! çà, monsieur, vous
êtes un singulier pistolet. Si vous n'êtes pas content, je
vous rendrai raison. Je me suis battu en Juillet.--Quoique
père de famille, me dit-il, je suis prêt à...--Vous êtes père
de famille, mon cher monsieur, lui répondis-je. Auriez-vous
des enfants?--Oui, monsieur.--De onze ans?--A peu près.--Hé!
bien, monsieur, le journal des Enfants va paraître: six
francs par an, un numéro par mois, deux colonnes, rédigé
par les sommités littéraires, un journal bien conditionné,
papier solide, gravures dues aux crayons spirituels de nos
meilleurs artistes, de véritables dessins des Indes et dont
les couleurs ne passeront pas. Puis je lâche ma bordée. Voilà
un père confondu! La querelle a fini par un abonnement.--Il
n'y a que Gaudissart pour faire de ces tours-là! disait le
petit criquet de Lamard à ce grand imbécile de Bulot en lui
racontant la scène au café.
Je pars demain pour Amboise. Je ferai Amboise en deux jours,
et t'écrirai maintenant de Tours, où je vais tenter de me
mesurer avec les campagnes les plus incolores, sous le
rapport intelligent et spéculatif. Mais, foi de Gaudissart!
on les roulera! ils seront roulés! roulés! Adieu, ma petite,
aime-moi toujours, et sois fidèle. La fidélité _quand même_
est une des qualités de la femme libre. Qui est-ce qui
t'embrasse sur les œils?
»Ton FÉLIX, pour toujours.»
Cinq jours après, Gaudissart partit un matin de l'hôtel du Faisan où
il logeait à Tours, et se rendit à Vouvray, canton riche et populeux
dont l'esprit public lui parut susceptible d'être exploité. Monté
sur son cheval, il trottait le long de la Levée, ne pensant pas
plus à ses phrases qu'un acteur ne pense au rôle qu'il a joué cent
fois. L'illustre Gaudissart allait, admirant le paysage, et marchait
insoucieusement, sans se douter que dans les joyeuses vallées de
Vouvray périrait son infaillibilité commerciale.
Ici, quelques renseignements sur l'esprit public de la Touraine
deviennent nécessaires. L'esprit conteur, rusé, goguenard,
épigrammatique dont, à chaque page, est empreinte l'œuvre de Rabelais,
exprime fidèlement l'esprit tourangeau, esprit fin, poli comme il doit
l'être dans un pays où les Rois de France ont, pendant long-temps, tenu
leur cour; esprit ardent, artiste, poétique, voluptueux, mais dont les
dispositions premières s'abolissent promptement. La mollesse de l'air,
la beauté du climat, une certaine facilité d'existence et la bonhomie
des mœurs y étouffent bientôt le sentiment des arts, y rétrécissent le
plus vaste cœur, y corrodent la plus tenace des volontés. Transplantez
le Tourangeau, ses qualités se développent et produisent de grandes
choses, ainsi que l'ont prouvé, dans les sphères d'activité les plus
diverses, Rabelais et Semblançay; Plantin l'imprimeur, et Descartes;
Boucicault, le Napoléon de son temps, et Pinaigrier qui peignit la
majeure partie des vitraux dans les cathédrales, puis Verville et
Courier. Ainsi le Tourangeau, si remarquable au dehors, chez lui
demeure comme l'Indien sur sa natte, comme le Turc sur son divan. Il
emploie son esprit à se moquer du voisin, à se réjouir, et arrive
au bout de la vie, heureux. La Touraine est la véritable abbaye de
Thélême, si vantée dans le livre de Gargantua; il s'y trouve, comme
dans l'œuvre du poète, de complaisantes religieuses, et la bonne chère
tant célébrée par Rabelais y trône. Quant à la fainéantise, elle est
sublime et admirablement exprimée par ce dicton populaire:--Tourangeau,
veux-tu de la soupe?--Oui.--Apporte ton écuelle?--Je n'ai plus faim.
Est-ce à la joie du vignoble, est-ce à la douceur harmonieuse des plus
beaux paysages de la France, est-ce à la tranquillité d'un pays où
jamais ne pénètrent les armes de l'étranger, qu'est dû le mol abandon
de ces faciles et douces mœurs. A ces questions, nulle réponse. Allez
dans cette Turquie de la France, vous y resterez paresseux, oisif,
heureux. Fussiez-vous ambitieux comme l'était Napoléon, ou poète comme
l'était Byron, une force inouïe, invincible vous obligerait à garder
vos poésies pour vous, et à convertir en rêves vos projets ambitieux.
L'Illustre Gaudissart devait rencontrer là, dans Vouvray, l'un de ces
railleurs indigènes dont les moqueries ne sont offensives que par la
perfection même de la moquerie, et avec lequel il eut à soutenir une
cruelle lutte. A tort ou à raison, les Tourangeaux aiment beaucoup
à hériter de leurs parents. Or, la doctrine de Saint-Simon y était
alors particulièrement prise en haine et vilipendée; mais comme on
prend en haine, comme on vilipende en Touraine, avec un dédain et une
supériorité de plaisanterie digne du pays des bons contes et des tours
joués aux voisins, esprit qui s'en va de jour en jour devant ce que
lord Byron a nommé le _cant_ anglais.
Pour son malheur, après avoir débarqué au Soleil-d'Or, auberge tenue
par Mitouflet, un ancien grenadier de la Garde impériale, qui avait
épousé une riche vigneronne, et auquel il confia solennellement son
cheval, Gaudissart alla chez le malin de Vouvray, le boute-en-train du
bourg, le loustic obligé par son rôle et par sa nature à maintenir son
endroit en liesse. Ce Figaro campagnard, ancien teinturier, jouissait
de sept à huit mille livres de rente, d'une jolie maison assise sur
le coteau, d'une petite femme grassouillette, d'une santé robuste.
Depuis dix ans, il n'avait plus que son jardin et sa femme à soigner,
sa fille à marier, sa partie à faire le soir, à connaître de toutes les
médisances qui relevaient de sa juridiction, à entraver les élections,
guerroyer avec les gros propriétaires et organiser de bons dîners; à
trotter sur la levée, aller voir ce qui se passait à Tours et tracasser
le curé; enfin, pour tout drame, attendre la vente d'un morceau de
terre enclavé dans ses vignes. Bref, il menait la vie tourangelle, la
vie de petite ville à la campagne. Il était d'ailleurs la notabilité
la plus imposante de la bourgeoisie, le chef de la petite propriété
jalouse, envieuse, ruminant et colportant contre l'aristocratie les
médisances, les calomnies avec bonheur, rabaissant tout à son niveau,
ennemie de toutes les supériorités, les méprisant même avec le calme
admirable de l'ignorance. Monsieur Vernier, ainsi se nommait ce petit
grand personnage du bourg, achevait de déjeuner, entre sa femme et sa
fille, lorsque Gaudissart se présenta dans la salle par les fenêtres de
laquelle se voyaient la Loire et le Cher, une des plus gaies salles à
manger du pays.
--Est-ce à monsieur Vernier lui-même... dit le Voyageur en pliant avec
tant de grâce sa colonne vertébrale qu'elle semblait élastique.
--Oui, monsieur, répondit le malin teinturier en l'interrompant et lui
jetant un regard scrutateur par lequel il reconnut aussitôt le genre
d'homme auquel il avait affaire.
--Je viens, monsieur, reprit Gaudissart, réclamer le concours de vos
lumières pour me diriger dans ce canton où Mitouflet m'a dit que vous
exerciez la plus grande influence. Monsieur, je suis envoyé dans les
départements pour une entreprise de la plus haute importance, formée
par des banquiers qui veulent...
--Qui veulent nous tirer des carottes, dit en riant Vernier habitué
jadis à traiter avec le Commis-Voyageur et à le voir venir.
--Positivement, répondit avec insolence l'Illustre Gaudissart. Mais
vous devez savoir, monsieur, puisque vous avez un tact si fin, qu'on
ne peut tirer de carottes aux gens qu'autant qu'ils trouvent quelque
intérêt à se les laisser tirer. Je vous prie donc de ne pas me
confondre avec les vulgaires Voyageurs qui fondent leur succès sur
la ruse ou sur l'importunité. Je ne suis plus Voyageur, je le fus,
monsieur, je m'en fais gloire. Mais aujourd'hui j'ai une mission de la
plus haute importance et qui doit me faire considérer par les esprits
supérieurs, comme un homme qui se dévoue à éclairer son pays. Daignez
m'écouter, monsieur, et vous verrez que vous aurez gagné beaucoup
dans la demi-heure de conversation que j'ai l'honneur de vous prier
de m'accorder. Les plus célèbres banquiers de Paris ne se sont pas
mis fictivement dans cette affaire comme dans quelques-unes de ces
honteuses spéculations que je nomme, moi, des _ratières_; non, non,
ce n'est plus cela; je ne me chargerais pas, moi, de colporter de
semblables _attrape-nigauds_. Non, monsieur, les meilleures et les
plus respectables maisons de Paris sont dans l'entreprise, et comme
intéressées et comme garantie...
Là Gaudissart déploya la rubannerie de ses phrases, et monsieur
Vernier le laissa continuer en l'écoutant avec un apparent intérêt
qui trompa Gaudissart. Mais, au seul mot de _garantie_, Vernier avait
cessé de faire attention à la rhétorique du Voyageur, il pensait à lui
jouer quelque bon tour, afin de délivrer de ces espèces de chenilles
parisiennes, un pays à juste titre nommé barbare par les spéculateurs
qui ne peuvent y mordre.
En haut d'une délicieuse vallée, nommée la _Vallée Coquette_, à cause
de ses sinuosités, de ses courbes qui renaissent à chaque pas, et
paraissent plus belles à mesure que l'on s'y avance, soit qu'on en
monte ou qu'on en descende le joyeux cours, demeurait dans une petite
maison entourée d'un clos de vignes, un homme à peu près fou, nommé
Margaritis. D'origine italienne, Margaritis était marié, n'avait
point d'enfant, et sa femme le soignait avec un courage généralement
apprécié. Madame Margaritis courait certainement des dangers près d'un
homme qui, entre autres manies, voulait porter sur lui deux couteaux à
longue lame, avec lesquels il la menaçait parfois. Mais qui ne connaît
l'admirable dévouement avec lequel les gens de province se consacrent
aux êtres souffrants, peut-être à cause du déshonneur qui attend une
bourgeoise si elle abandonne son enfant ou son mari aux soins publics
de l'hôpital? Puis, qui ne connaît aussi la répugnance qu'ont les gens
de province à payer la pension de cent louis ou de mille écus exigée à
Charenton, ou par les Maisons de Santé? Si quelqu'un parlait à madame
Margaritis des docteurs Dubuisson, Esquirol, Blanche ou autres, elle
préférait avec une noble indignation garder ses trois mille francs en
gardant le _bonhomme_. Les incompréhensibles volontés que dictait la
folie à ce bonhomme se trouvant liées au dénoûment de cette aventure,
il est nécessaire d'indiquer les plus saillantes. Margaritis sortait
aussitôt qu'il pleuvait à verse, et se promenait, la tête nue, dans
ses vignes. Au logis, il demandait à tout moment le journal; pour
le contenter, sa femme ou sa servante lui donnait un vieux journal
d'Indre-et-Loire; et depuis sept ans, il ne s'était point encore
aperçu qu'il lisait toujours le même numéro. Peut-être un médecin
n'eût-il pas observé, sans intérêt, le rapport qui existait entre la
recrudescence des demandes de journal et les variations atmosphériques.
La plus constante occupation de ce fou consistait à vérifier l'état
du ciel, relativement à ses effets sur la vigne. Ordinairement, quand
sa femme avait du monde, ce qui arrivait presque tous les soirs, les
voisins ayant pitié de sa situation, venaient jouer chez elle au
boston; Margaritis restait silencieux, se mettait dans un coin, et
n'en bougeait point; mais quand dix heures sonnaient à son horloge
enfermée dans une grande armoire oblongue, il se levait au dernier
coup avec la précision mécanique des figures mises en mouvement par
un ressort dans les châsses des joujoux allemands, il s'avançait
lentement jusqu'aux joueurs, leur jetait un regard assez semblable au
regard automatique des Grecs et des Turcs exposés sur le boulevard du
Temple à Paris, et leur disait:--Allez-vous-en! A certaines époques,
cet homme recouvrait son ancien esprit, et donnait alors à sa femme
d'excellents conseils pour la vente de ses vins; mais alors il devenait
extrêmement tourmentant, il volait dans les armoires des friandises
et les dévorait en cachette. Quelquefois, quand les habitués de la
maison entraient, il répondait à leurs demandes avec civilité, mais
le plus souvent il leur disait les choses les plus incohérentes.
Ainsi, à une dame qui lui demandait:--Comment vous sentez-vous
aujourd'hui, monsieur Margaritis?--Je me suis fait la barbe, et
vous?... lui répondait-il.--Êtes-vous mieux, monsieur? lui demandait
une autre.--Jérusalem! Jérusalem! répondait-il. Mais la plupart du
temps il regardait ses hôtes d'un air stupide, sans mot dire, et sa
femme leur disait alors:--Le bonhomme n'entend rien aujourd'hui. Deux
ou trois fois en cinq ans, il lui arriva, toujours vers l'équinoxe,
de se mettre en fureur à cette observation, de tirer son couteau et
de crier:--Cette garce me déshonore. D'ailleurs, il buvait, mangeait,
se promenait comme eût fait un homme en parfaite santé. Aussi chacun
avait-il fini par ne pas lui accorder plus de respect ni d'attention
que l'on n'en a pour un gros meuble. Parmi toutes ses bizarreries,
il y en avait une dont personne n'avait pu découvrir le sens; car, à
la longue, les esprits forts du pays avaient fini par commenter et
expliquer les actes les plus déraisonnables de ce fou. Il voulait
toujours avoir un sac de farine au logis, et garder deux pièces de vin
de sa récolte, sans permettre qu'on touchât à la farine ni au vin. Mais
quand venait le mois de juin, il s'inquiétait de la vente du sac et des
deux pièces de vin avec toute la sollicitude d'un fou. Presque toujours
madame Margaritis lui disait alors avoir vendu les deux poinçons à un
prix exorbitant, et lui en remettait l'argent qu'il cachait, sans que
ni sa femme, ni sa servante eussent pu, même en le guettant, découvrir
où était la cachette.
La veille du jour où Gaudissart vint à Vouvray, madame Margaritis
éprouva plus de peine que jamais à tromper son mari dont la raison
semblait revenue.
--Je ne sais en vérité comment se passera pour moi la journée de
demain, avait-elle dit à madame Vernier. Figurez-vous que le bonhomme
a voulu voir ses deux pièces de vin. Il m'a si bien fait _endêver_
(mot du pays) pendant toute la journée, qu'il a fallu lui montrer deux
poinçons pleins. Notre voisin Pierre Champlain avait heureusement deux
pièces qu'il n'a pas pu vendre; et à ma prière, il les a roulées dans
notre cellier. Ah! çà, ne voilà-t-il pas que le bonhomme, depuis qu'il
a vu les poinçons, prétend les brocanter lui-même?
Madame Vernier venait de confier à son mari l'embarras où se trouvait
madame Margaritis un moment avant l'arrivée de Gaudissart. Au premier
mot du Commis-Voyageur, Vernier se proposa de le mettre aux prises avec
le bonhomme Margaritis.
--Monsieur, répondit l'ancien teinturier quand l'Illustre Gaudissart
eut lâché sa première bordée, je ne vous dissimulerai pas les
difficultés que doit rencontrer ici votre entreprise. Notre pays est
un pays qui marche à la grosse _suo modo_, un pays où jamais une idée
nouvelle ne prendra. Nous vivons comme vivaient nos pères, en nous
amusant à faire quatre repas par jour, en nous occupant à cultiver
nos vignes et à bien placer nos vins. Pour tout négoce nous tâchons
_bonifacement_ de vendre les choses plus cher qu'elles ne coûtent. Nous
resterons dans cette ornière-là sans que ni Dieu ni diable puisse nous
en sortir. Mais je vais vous donner un bon conseil, et un bon conseil
vaut un œil dans la main. Nous avons dans le bourg un ancien banquier
dans les lumières duquel j'ai, moi particulièrement, la plus grande
confiance; et, si vous obtenez son suffrage, j'y joindrai le mien. Si
vos propositions constituent des avantages réels, si nous en sommes
convaincus, à la voix de monsieur Margaritis qui entraîne la mienne,
il se trouve à Vouvray vingt maisons riches dont toutes les bourses
s'ouvriront et prendront votre vulnéraire.
En entendant le nom du fou, madame Vernier leva la tête et regarda son
mari.
--Tenez, précisément, ma femme a, je crois, l'intention de faire une
visite à madame Margaritis, chez laquelle elle doit aller avec une de
nos voisines. Attendez un moment, ces dames vous y conduiront.--Tu iras
prendre madame Fontanieu, dit le vieux teinturier en guignant sa femme.
Indiquer la commère la plus rieuse, la plus éloquente, la plus grande
goguenarde du pays, n'était-ce pas dire à madame Vernier de prendre
des témoins pour bien observer la scène qui allait avoir lieu entre le
Commis-Voyageur et le fou, afin d'en amuser le bourg pendant un mois?
Monsieur et madame Vernier jouèrent si bien leur rôle que Gaudissart ne
conçut aucune défiance, et donna pleinement dans le piége; il offrit
galamment le bras à madame Vernier, et crut avoir fait, pendant le
chemin, la conquête des deux dames, avec lesquelles il fut étourdissant
d'esprit, de pointes et de calembours incompris.
La maison du prétendu banquier était située à l'endroit où commence
la Vallée Coquette. Ce logis, appelé La Fuye, n'avait rien de bien
remarquable. Au rez-de-chaussée se trouvait un grand salon boisé, de
chaque côté duquel était une chambre à coucher, celle du bonhomme
et celle de sa femme. On entrait dans le salon par un vestibule qui
servait de salle à manger, et auquel communiquait la cuisine. Ce
rez-de-chaussée, dénué de l'élégance extérieure qui distingue les
plus humbles maisons en Touraine, était couronné par des mansardes
auxquelles on montait par un escalier bâti en dehors de la maison,
appuyé sur un des pignons et couvert d'un appentis. Un petit jardin,
plein de soucis, de seringas, de sureaux, séparait l'habitation des
clos. Autour de la cour, s'élevaient les bâtiments nécessaires à
l'exploitation des vignes.
Assis dans son salon, près d'une fenêtre, sur un fauteuil en velours
d'Utrecht jaune, Margaritis ne se leva point en voyant entrer les
deux dames et Gaudissart, il pensait à vendre ses deux pièces de
vin. C'était un homme sec, dont le crâne chauve par devant, garni de
cheveux rares par derrière, avait une conformation piriforme. Ses yeux
enfoncés, surmontés de gros sourcils noirs et fortement cernés; son
nez en lame de couteau; ses os maxillaires saillants, et ses joues
creuses; ses lignes généralement oblongues, tout, jusqu'à son menton
démesurément long et plat, contribuait à donner à sa physionomie un air
étrange, celui d'un vieux professeur de rhétorique ou d'un chiffonnier.
--Monsieur Margaritis, lui dit madame Vernier, allons, remuez-vous
donc! Voilà un monsieur que mon mari vous envoie, il faut l'écouter
avec attention. Quittez vos calculs de mathématiques, et causez avec
lui.
En entendant ces paroles, le fou se leva, regarda Gaudissart, lui fit
signe de s'asseoir, et lui dit:--Causons, monsieur.
Les trois femmes allèrent dans la chambre de madame Margaritis,
en laissant la porte ouverte, afin de tout entendre et de pouvoir
intervenir au besoin. A peine furent-elles installées que monsieur
Vernier arriva doucement par le clos, se fit ouvrir la fenêtre, et
entra sans bruit.
--Monsieur, dit Gaudissart, a été dans les affaires....
--Publiques, répondit Margaritis en l'interrompant. J'ai pacifié la
Calabre sous le règne du roi Murat.
--Tiens, il est allé en Calabre maintenant! dit à voix basse monsieur
Vernier.
--Oh! alors, reprit Gaudissart, nous nous entendrons parfaitement.
--Je vous écoute, répondit Margaritis en prenant le maintien d'un homme
qui pose pour son portrait chez un peintre.
--Monsieur, dit Gaudissart en faisant tourner la clef de sa montre à
laquelle il ne cessa d'imprimer par distraction un mouvement rotatoire
et périodique dont s'occupa beaucoup le fou et qui contribua peut-être
à le faire tenir tranquille, monsieur, si vous n'étiez pas un homme
supérieur... (Ici le fou s'inclina.) Je me contenterais de vous
chiffrer matériellement les avantages de l'affaire, dont les motifs
psychologiques valent la peine de vous être exposés. Écoutez! De toutes
les richesses sociales, le temps n'est-il pas la plus précieuse; et,
l'économiser, n'est-ce pas s'enrichir? Or, y a-t-il rien qui consomme
plus de temps dans la vie que les inquiétudes sur ce que j'appelle _le
pot au feu_, locution vulgaire, mais qui pose nettement la question? Y
a-t-il aussi rien qui mange plus de temps que le défaut de garantie à
offrir à ceux auxquels vous demandez de l'argent, quand, momentanément
pauvre, vous êtes riche d'espérance?
--De l'argent, nous y sommes, dit Margaritis.
--Eh! bien, monsieur, je suis envoyé dans les Départements par une
compagnie de banquiers et de capitalistes, qui ont aperçu la perte
énorme que font ainsi, en temps et conséquemment en intelligence ou
en activité productive, les hommes d'avenir. Or, nous avons eu l'idée
de capitaliser à ces hommes ce même avenir, de leur escompter leurs
talents, en leur escomptant quoi?... le temps _dito_, et d'en assurer
la valeur à leurs héritiers. Il ne s'agit plus là d'économiser le
temps, mais de lui donner un prix, de le chiffrer, d'en représenter
pécuniairement les produits que vous présumez en obtenir dans cet
espace intellectuel, en représentant les qualités morales dont vous
êtes doué et qui sont, monsieur, des forces vives, comme une chute
d'eau, comme une machine à vapeur de trois, dix, vingt, cinquante
chevaux. Ah! ceci est un progrès, un mouvement vers un meilleur ordre
de choses, mouvement dû à l'activité de notre époque, essentiellement
progressive, ainsi que je vous le prouverai, quand nous en viendrons
aux idées d'une plus logique coordonnation des intérêts sociaux. Je
vais m'expliquer par des exemples sensibles. Je quitte le raisonnement
purement abstrait, ce que nous nommons, nous autres, la mathématique
des idées. Au lieu d'être un propriétaire vivant de vos rentes, vous
êtes un peintre, un musicien, un artiste, un poète...
--Je suis peintre, dit le fou en manière de parenthèse.
--Eh! bien, soit, puisque vous comprenez bien ma métaphore, vous êtes
peintre, vous avez un bel avenir, un riche avenir. Mais je vais plus
loin...
En entendant ces mots, le fou examina Gaudissart d'un air inquiet pour
voir s'il voulait sortir, et ne se rassura qu'en l'apercevant toujours
assis.
--Vous n'êtes même rien du tout, dit Gaudissart en continuant, mais
vous vous sentez...
--Je me sens, dit le fou.
--Vous vous dites: Moi, je serai ministre. Eh! bien, vous peintre,
vous artiste, homme de lettres, vous ministre futur, vous chiffrez vos
espérances, vous les taxez, vous vous tarifez je suppose à cent mille
écus...
--Vous m'apportez donc cent mille écus? dit le fou.
--Oui, monsieur, vous allez voir. Ou vos héritiers les palperont
nécessairement si vous venez à mourir, puisque l'entreprise s'engage
à les leur compter, ou vous les touchez par vos travaux d'art, par
vos heureuses spéculations si vous vivez. Si vous vous êtes trompé,
vous pouvez même recommencer. Mais, une fois que vous avez, comme
j'ai eu l'honneur de vous le dire, fixé le chiffre de votre capital
intellectuel, car c'est un capital intellectuel, saisissez bien ceci,
intellectuel.
--Je comprends, dit le fou.
--Vous signez un contrat d'Assurance avec l'administration qui vous
reconnaît une valeur de cent mille écus, à vous peintre...
--Je suis peintre, dit le fou.
--Non, reprit Gaudissart, à vous musicien, à vous ministre, et s'engage
à les payer à votre famille, à vos héritiers; si, par votre mort, les
espérances, le pot au feu fondé sur le capital intellectuel venait
à être renversé. Le payement de la prime suffit à consolider ainsi
votre...
--Votre caisse, dit le fou en l'interrompant.
--Mais, naturellement, monsieur. Je vois que monsieur a été dans les
affaires.
--Oui, dit le fou, j'ai fondé la Banque Territoriale de la rue des
Fossés-Montmartre, à Paris, en 1798.
--Car, reprit Gaudissart, pour payer les capitaux intellectuels, que
chacun se reconnaît et s'attribue, ne faut-il pas que la généralité des
Assurés donne une certaine prime, trois pour cent, une annuité de trois
pour cent? Ainsi, par le payement d'une faible somme, d'une misère,
vous garantissez votre famille des suites fâcheuses de votre mort.
--Mais je vis, dit le fou.
--Ah! si vous vivez long-temps! voilà l'objection la plus communément
faite, objection vulgaire, et vous comprenez que si nous ne l'avions
pas prévue, foudroyée, nous ne serions pas dignes d'être... quoi?...
que sommes-nous, après tout? les teneurs de livres du grand bureau
des intelligences. Monsieur, je ne dis pas cela pour vous, mais je
rencontre partout des gens qui ont la prétention d'apprendre quelque
chose de nouveau, de révéler un raisonnement quelconque à des gens qui
ont pâli sur une affaire!... ma parole d'honneur, cela fait pitié. Mais
le monde est comme ça, je n'ai pas la prétention de le réformer. Votre
objection, monsieur, est un non-sens...
--_Quèsaco?_ dit Margaritis.
--Voici pourquoi. Si vous vivez et que vous ayez les moyens évalués
dans votre charte d'assurance contre les chances de la mort, suivez
bien...
--Je suis.
--Eh! bien, vous avez réussi dans vos entreprises! vous avez dû réussir
précisément à cause de ladite charte d'assurance; car vous avez doublé
vos chances de succès en vous débarrassant de toutes les inquiétudes
que l'on a quand on traîne avec soi une femme, des enfants que notre
mort peut réduire à la plus affreuse misère. Si vous êtes arrivé, vous
avez alors touché le capital intellectuel, pour lequel l'Assurance a
été une bagatelle, une vraie bagatelle, une pure bagatelle.
--Excellente idée!
--N'est-ce pas, monsieur? reprit Gaudissart. Je nomme cette Caisse de
bienfaisance, moi, l'Assurance mutuelle contre la misère!... ou, si
vous voulez, l'escompte du talent. Car le talent, monsieur, le talent
est une lettre de change que la Nature donne à l'homme de génie, et qui
se trouve souvent à bien longue échéance... hé! hé!
--Oh! la belle usure! s'écria Margaritis.
--Eh! diable! il est fin, le bonhomme. Je me suis trompé, pensa
Gaudissart. Il faut que je domine mon homme par de plus hautes
considérations, par ma blague numéro 1.--Du tout, monsieur, s'écria
Gaudissart à haute voix, pour vous qui...
--Accepteriez-vous un verre de vin? demanda Margaritis.
--Volontiers, répondit Gaudissart.
--Ma femme, donne-nous donc une bouteille du vin dont il nous reste
deux pièces.--Vous êtes ici dans la tête de Vouvray, dit le bonhomme en
montrant ses vignes à Gaudissart. Le clos Margaritis?
La servante apporta des verres et une bouteille de vin de l'année 1819.
Le bonhomme Margaritis en versa précieusement dans un verre, et le
présenta solennellement à Gaudissart qui le but.
--Mais vous m'attrapez, monsieur, dit le Commis-Voyageur, ceci est du
vin de Madère, vrai vin de Madère.
--Je le crois bien dit le fou. L'inconvénient du vin de Vouvray,
monsieur, est de ne pouvoir se servir ni comme vin ordinaire, ni comme
vin d'entremets; il est trop généreux, trop fort; aussi vous le vend-on
à Paris pour du vin de Madère en le teignant d'eau-de-vie. Notre vin
est si liquoreux que beaucoup de marchands de Paris, quand notre
récolte n'est pas assez bonne pour la Hollande et la Belgique, nous
achètent nos vins; ils les coupent avec les vins des environs de Paris,
et en font alors des vins de Bordeaux. Mais ce que vous buvez en ce
moment, mon cher et très-aimable monsieur, est un vin de roi, la tête
de Vouvray. J'en ai deux pièces, rien que deux pièces. Les gens qui
aiment les grands vins, les hauts vins, et qui veulent servir sur leurs
tables des qualités en dehors du commerce, comme plusieurs maisons
de Paris qui ont de l'amour-propre pour leurs vins, se font fournir
directement par nous. Connaissez-vous quelques personnes qui...
--Revenons à notre affaire, dit Gaudissart.
--Nous y sommes, monsieur, reprit le fou. Mon vin est capiteux,
capiteux s'accorde avec capital en étymologie; or, vous parlez
capitaux... hein? _caput_, tête! tête de Vouvray, tout cela se tient...
--Ainsi donc, dit Gaudissart, ou vous avez réalisé vos capitaux
intellectuels...
--J'ai réalisé, monsieur. Voudriez-vous donc de mes deux pièces? je
vous en arrangerais bien pour les termes.
--Non, je parle dit l'illustre Gaudissart, de l'Assurance des
capitaux intellectuels et des opérations sur la vie. Je reprends mon
raisonnement.
Le fou se calma, reprit sa pose et regarda Gaudissart.
--Je dis, monsieur, que si vous mourez, le capital se paye à votre
famille sans difficulté.
--Sans difficulté.
--Oui, pourvu qu'il n'y ait pas suicide...
--Matière à chicane.
--Non, monsieur. Vous le savez, le suicide est un de ces actes toujours
faciles à constater.
--En France, dit le fou. Mais...
--Mais à l'étranger, dit Gaudissart. Eh! bien, monsieur pour terminer
sur ce point, je vous dirai que la simple mort à l'étranger et la mort
sur le champ de bataille sont en dehors de...
--Qu'assurez-vous donc alors?... rien du tout! s'écria Margaritis. Moi,
ma Banque Territoriale reposait sur...
--Rien du tout, monsieur?... s'écria Gaudissart en interrompant le
bonhomme. Rien du tout?... et la maladie, et les chagrins, et la misère
et les passions? Mais ne nous jetons pas dans les cas exceptionnels.
--Non, n'allons pas dans ces cas-là, dit le fou.
--Que résulte-t-il de cette affaire? s'écria Gaudissart. A vous
banquier, je vais chiffrer nettement le produit. Un homme existe, a
un avenir, il est bien mis, il vit de son art, il a besoin d'argent,
il en demande... néant. Toute la civilisation refuse de la monnaie à
cet homme qui domine en pensée la civilisation, et doit la dominer un
jour par le pinceau, par le ciseau, par la parole, par une idée, par
un système. Atroce civilisation! elle n'a pas de pain pour ses grands
hommes qui lui donnent son luxe; elle ne les nourrit que d'injures
et de moqueries, cette gueuse dorée!... L'expression est forte, mais
je ne la rétracte point. Ce grand homme incompris vient alors chez
nous, nous le réputons grand homme, nous le saluons avec respect, nous
l'écoutons et il nous dit: «Messieurs de l'Assurance sur les capitaux,
ma vie vaut tant; sur mes produits je vous donnerai tant pour cent!...»
Eh! bien, que faisons-nous?... Immédiatement, sans jalousie, nous
l'admettons au superbe festin de la civilisation comme un puissant
convive...
--Il faut du vin alors... dit le fou.
--Comme un puissant convive. Il signe sa Police d'Assurance, il prend
nos chiffons de papier, nos misérables chiffons, qui, vils chiffons,
ont néanmoins plus de force que n'en avait son génie. En effet, s'il a
besoin d'argent, tout le monde, sur le vu de sa charte, lui prête de
l'argent. A la Bourse, chez les banquiers, partout, et même chez les
usuriers, il trouve de l'argent parce qu'il offre des garanties. Eh!
bien, monsieur, n'était-ce pas une lacune à combler dans le système
social? Mais, monsieur, ceci n'est qu'une partie des opérations
entreprises par la Société sur la vie. Nous assurons les débiteurs,
moyennant un autre système de primes. Nous offrons des intérêts viagers
à un taux gradué d'après l'âge, sur une échelle infiniment plus
avantageuse que ne l'ont été jusqu'à présent les tontines, basées sur
des tables de mortalité reconnues fausses. Notre Société opérant sur
des masses, les rentiers viagers n'ont pas à redouter les pensées qui
attristent leurs vieux jours, déjà si tristes par eux-mêmes; pensées
qui les attendent nécessairement quand un particulier leur a pris de
l'argent à rente viagère. Vous le voyez, monsieur, chez nous la vie a
été chiffrée dans tous les sens...
--Sucée par tous les bouts, dit le bonhomme; mais buvez un verre
de vin, vous le méritez bien. Il faut vous mettre du velours sur
l'estomac, si vous voulez entretenir convenablement votre margoulette.
Monsieur, le vin de Vouvray, bien conservé, c'est un vrai velours.
--Que pensez-vous de cela? dit Gaudissart en vidant son verre.
--Cela est très-beau, très-neuf, très-utile; mais j'aime mieux les
escomptes de valeurs territoriales qui se faisaient à ma banque de la
rue des Fossés-Montmartre.
--Vous avez parfaitement raison, monsieur, répondit Gaudissart;
mais cela est pris, c'est repris, c'est fait et refait. Nous avons
maintenant la caisse Hypothécaire qui prête sur les propriétés et fait
en grand _le réméré_. Mais n'est-ce pas une petite idée en comparaison
de celle de solidifier les espérances! solidifier les espérances,
coaguler, financièrement parlant, les désirs de fortune de chacun, lui
en assurer la réalisation! Il a fallu notre époque, monsieur, époque de
transition, de transition et de progrès tout à la fois!
--Oui, de progrès, dit le fou. J'aime le progrès, surtout celui qui
fait faire à la vigne un bon temps...
--Le temps, reprit Gaudissart sans entendre la phrase de Margaritis,
_le Temps_, monsieur, mauvais journal. Si vous le lisez, je vous
plains...
--Le journal! dit Margaritis, je crois bien, je suis passionné pour
les journaux.--Ma femme! ma femme! où est le journal? cria-t-il en se
tournant vers la chambre.
--Hé! bien, monsieur, si vous vous intéressez aux journaux, nous sommes
faits pour nous entendre.
--Oui; mais avant d'entendre le journal, avouez-moi que vous trouvez ce
vin...
--Délicieux, dit Gaudissart.
--Allons, achevons à nous deux la bouteille. Le fou se versa deux
doigts de vin dans son verre et remplit celui de Gaudissart.--Hé! bien,
monsieur, j'ai deux pièces de ce vin-là. Si vous le trouvez bon et que
vous vouliez vous en arranger...
--Précisément, dit Gaudissart, les Pères de la Foi Saint-Simonienne
m'ont prié de leur expédier les denrées que je... Mais parlons de leur
grand et beau journal? Vous qui comprenez bien l'affaire des capitaux,
et qui me donnerez votre aide pour la faire réussir dans ce canton...
--Volontiers, dit Margaritis, si...
--J'entends, si je prends votre vin. Mais il est très-bon, votre vin,
monsieur, il est incisif.
--On en fait du vin de Champagne, il y a un monsieur, un Parisien qui
vient en faire ici, à Tours.
--Je le crois, monsieur. Le Globe dont vous avez entendu parler...
--Je l'ai souvent parcouru, dit Margaritis.
--J'en étais sûr, dit Gaudissart. Monsieur, vous avez une tête
puissante, une caboche que ces messieurs nomment la tête chevaline:
y a du cheval dans la tête de tous les grands hommes. Or, on peut
être un beau génie et vivre ignoré. C'est une farce qui arrive assez
généralement à ceux qui, malgré leurs moyens, restent obscurs, et qui
a failli être le cas du grand Saint-Simon, et celui de M. Vico, homme
fort qui commence à se pousser. Il va bien, Vico! J'en suis content.
Ici nous entrons dans la théorie et la formule nouvelle de l'Humanité.
Attention, monsieur...
--Attention, dit le fou.
--L'exploitation de l'homme par l'homme aurait dû cesser, monsieur,
du jour où Christ, je ne dis pas Jésus-Christ, je dis Christ, est
venu proclamer l'égalité des hommes devant Dieu. Mais cette égalité
n'a-t-elle pas été jusqu'à présent la plus déplorable chimère. Or,
Saint-Simon est le complément de Christ. Christ a fait son temps.
--Il est donc libéré? dit Margaritis.
--Il a fait son temps comme le libéralisme. Maintenant, il y a quelque
chose de plus fort en avant de nous, c'est la nouvelle foi, c'est la
production libre, individuelle, une coordination sociale qui fasse que
chacun reçoive équitablement son salaire social suivant son œuvre,
et ne soit plus exploité par des individus qui, sans capacité, font
travailler _tous_ au profit d'_un_ seul; de là la doctrine...
--Que faites-vous des domestiques? demanda Margaritis.
--Ils restent domestiques, monsieur, s'ils n'ont que la capacité d'être
domestiques.
--Hé! bien, à quoi bon la doctrine?
--Oh! pour en juger, monsieur, il faut vous mettre au point de vue
très-élevé d'où vous pouvez embrasser clairement un aspect général
de l'Humanité. Ici, nous entrons en plein Ballanche! Connaissez-vous
monsieur Ballanche?
--Nous ne faisons que de ça! dit le fou qui entendit _de la planche_.
--Bon, reprit Gaudissart. Eh! bien, si le spectacle palingénésique des
transformations successives du Globe spiritualisé vous touche, vous
transporte, vous émeut; eh! bien, mon cher monsieur, le journal _le
Globe_, bon nom qui en exprime nettement la mission, le Globe est le
_cicerone_ qui vous expliquera tous les matins les conditions nouvelles
dans lesquelles s'accomplira, dans peu de temps, le changement
politique et moral du monde.
--_Quèsaco!_ dit le bonhomme.
--Je vais vous faire comprendre le raisonnement par une image, reprit
Gaudissart. Si, enfants, nos bonnes nous ont menés chez Séraphin,
ne faut-il pas, à nous vieillards, les tableaux de l'avenir? Ces
messieurs...
--Boivent-ils du vin?
--Oui, monsieur. Leur maison est montée, je puis le dire, sur un
excellent pied, un pied prophétique: beaux salons, toutes les sommités,
grandes réceptions.
--Eh! bien, dit le fou, les ouvriers qui démolissent ont bien autant
besoin de vin que ceux qui bâtissent.
--A plus forte raison, monsieur, quand on démolit d'une main et qu'on
reconstruit de l'autre, comme le font les apôtres du Globe.
--Alors il leur faut du vin, du vin de Vouvray, les deux pièces qui me
restent, trois cents bouteilles, pour cent francs, bagatelle.
--A combien cela met-il la bouteille? dit Gaudissart en calculant.
Voyons? il y a le port, l'entrée, nous n'arrivons pas à sept sous; mais
ce serait une bonne affaire. Ils payent tous les autres vins plus cher.
(Bon, je tiens mon homme, se dit Gaudissart; tu veux me vendre du vin
dont j'ai besoin, je vais te dominer.)--Eh! bien, monsieur, reprit-il,
des hommes qui disputent sont bien près de s'entendre. Parlons
franchement, vous avez une grande influence sur ce canton?
--Je le crois, dit le fou. Nous sommes _la tête_ de Vouvray.
--Hé! bien, vous avez parfaitement compris l'entreprise des capitaux
intellectuels?
--Parfaitement.
--Vous avez mesuré toute la portée du Globe?
--Deux fois... à pied.
Gaudissart n'entendit pas, parce qu'il restait dans le milieu de ses
pensées et s'écoutait lui-même en homme sûr de triompher.
--Or, eu égard à la situation où vous êtes, je comprends que vous
n'ayez rien à assurer à l'âge où vous êtes arrivé. Mais, monsieur, vous
pouvez faire assurer les personnes qui, dans le canton, soit par leur
valeur personnelle, soit par la position précaire de leurs familles,
voudraient se faire un sort. Donc, en prenant un abonnement au Globe,
et en m'appuyant de votre autorité dans le Canton pour le placement des
capitaux en rente viagère, car on affectionne le viager en province;
eh! bien, nous pourrons nous entendre relativement aux deux pièces de
vin. Prenez-vous le Globe?
--Je vais sur le Globe.
--M'appuyez-vous près des personnes influentes du canton?
--J'appuie...
--Et...
--Et...
--Et je... Mais vous prenez un abonnement au Globe.
--Le Globe, bon journal, dit le fou, journal viager.
--Viager, monsieur?... Eh! oui, vous avez raison, il est plein de
vie, de force, de science, bourré de science, bien conditionné, bien
imprimé, bon teint, feutré. Ah! ce n'est pas de la _camelote_, du
_colifichet_, du _papillotage_, de la soie qui se déchire quand on la
regarde; c'est foncé, c'est des raisonnements que l'on peut méditer à
son aise et qui font passer le temps très-agréablement au fond d'une
campagne.
--Cela me va, répondit le fou.
--Le Globe coûte une bagatelle, quatre-vingts francs.
--Cela ne me va plus, dit le bonhomme.
--Monsieur, dit Gaudissart, vous avez nécessairement des petits-enfants?
--Beaucoup, répondit Margaritis qui entendit, vous _aimez_ au lieu de
vous _avez_.
--Hé! bien, le journal des Enfants, sept francs par an.
--Prenez mes deux pièces de vin, je vous prends un abonnement
d'Enfants, ça me va, belle idée. Exploitation intellectuelle,
l'enfant?... n'est-ce pas l'homme par l'homme, hein?
--Vous y êtes, monsieur, dit Gaudissart.
--J'y suis.
--Vous consentez donc à me piloter dans le canton?
--Dans le canton.
--J'ai votre approbation?
--Vous l'avez.
--Hé! bien, monsieur, je prends vos deux pièces de vin, à cent francs...
--Non, non, cent dix.
--Monsieur, cent dix francs, soit, mais cent dix pour les capacités de
la Doctrine, et cent francs pour moi. Je vous fais opérer une vente,
vous me devez une commission.
--Portez-leur cent vingt. (_Sans vin._)
--Joli calembour. Il est non-seulement très-fort, mais encore
très-spirituel.
--Non, spiritueux, monsieur.
--De plus fort en plus fort, comme chez Nicolet.
--Je suis comme cela, dit le fou. Venez voir mon clos?
--Volontiers, dit Gaudissart, ce vin porte singulièrement à la tête.
Et l'illustre Gaudissart sortit avec monsieur Margaritis qui le promena
de provin en provin, de cep en cep, dans ses vignes. Les trois dames et
monsieur Vernier purent alors rire à leur aise, en voyant de loin le
Voyageur et le fou discutant, gesticulant, s'arrêtant, reprenant leur
marche, parlant avec feu.
--Pourquoi le bonhomme nous l'a-t-il donc emmené? dit Vernier.
Enfin Margaritis revint avec le Commis-Voyageur, en marchant tous deux
d'un pas accéléré comme des gens empressés de terminer une affaire.
--Le bonhomme a, fistre, bien enfoncé le Parisien!... dit monsieur
Vernier.
Et, de fait, l'illustre Gaudissart écrivit sur le bout d'une table à
jouer, à la grande joie du bonhomme, une demande de livraison des deux
pièces de vin. Puis, après avoir lu l'engagement du Voyageur, monsieur
Margaritis lui donna sept francs pour un abonnement au journal des
Enfants.
--A demain donc, monsieur, dit l'illustre Gaudissart en faisant tourner
sa clef de montre, j'aurai l'honneur de venir vous prendre demain. Vous
pourrez expédier directement le vin à Paris, à l'adresse indiquée, et
vous ferez suivre en remboursement.
Gaudissart était Normand, et il n'y avait jamais pour lui d'engagement
qui ne dût être bilatéral: il voulut un engagement de monsieur
Margaritis, qui, content comme l'est un fou de satisfaire son idée
favorite, signa, non sans lire, un bon à livrer deux pièces de vin
du clos Margaritis. Et l'Illustre Gaudissart s'en alla sautillant,
chanteronnant _le Roi des mers, prends plus bas!_ à l'auberge du
Soleil-d'Or, où il causa naturellement avec l'hôte en attendant le
dîner. Mitouflet était un vieux soldat naïvement rusé comme le sont les
paysans, mais ne riant jamais d'une plaisanterie, en homme accoutumé à
entendre le canon et à plaisanter sous les armes.
--Vous avez des gens très-forts ici, lui dit Gaudissart en s'appuyant
sur le chambranle de la porte et allumant son cigare à la pipe de
Mitouflet.
--Comment l'entendez-vous? demanda Mitouflet.
--Mais des gens ferrés à glace sur les idées politiques et financières.
--De chez qui venez-vous donc, sans indiscrétion? demanda naïvement
l'aubergiste en faisant savamment jaillir d'entre ses lèvres la
sputation périodiquement expectorée par les fumeurs.
--De chez un lapin nommé Margaritis.
Mitouflet jeta successivement à sa pratique deux regards pleins d'une
froide ironie.
--C'est juste, le bonhomme en sait long! Il en sait trop pour les
autres, ils ne peuvent pas toujours le comprendre...
--Je le crois, il entend foncièrement bien les hautes questions de
finance.
--Oui, dit l'aubergiste. Aussi, pour mon compte, ai-je toujours
regretté qu'il soit fou.
--Comment, fou?
--Fou, comme on est fou, quand on est fou, répéta Mitouflet, mais
il n'est pas dangereux, et sa femme le garde. Vous vous êtes donc
entendus? dit du plus grand sang-froid l'impitoyable Mitouflet. C'est
drôle.
--Drôle! s'écria Gaudissart; drôle, mais votre monsieur Vernier s'est
donc moqué de moi?
--Il vous y a envoyé? demanda Mitouflet.
--Oui.
--Ma femme, cria l'aubergiste, écoute donc. Monsieur Vernier n'a-t-il
pas eu l'idée d'envoyer monsieur chez le bonhomme Margaritis?...
--Et quoi donc, avez-vous pu vous dire tous deux, mon cher mignon
monsieur, demanda la femme, puisqu'il est fou?
--Il m'a vendu deux pièces de vin.
--Et vous les avez achetées?
--Oui.
--Mais c'est sa folie de vouloir vendre du vin, il n'en a pas.
--Bon, dit le Voyageur. Je vais d'abord aller remercier monsieur
Vernier.
Et Gaudissart se rendit bouillant de colère chez l'ancien teinturier,
qu'il trouva dans sa salle, riant avec des voisins auxquels il
racontait déjà l'histoire.
--Monsieur, dit le prince des Voyageurs en lui jetant des regards
enflammés, vous êtes un drôle et un polisson, qui, sous peine d'être le
dernier des argousins, gens que je place au-dessous des forçats, devez
me rendre raison de l'insulte que vous venez de me faire en me mettant
en rapport avec un homme que vous saviez fou. M'entendez-vous, monsieur
Vernier le teinturier?
Telle était la harangue que Gaudissart avait préparée comme un
tragédien prépare son entrée en scène.
--Comment! répondit Vernier que la présence de ses voisins anima,
croyez-vous que nous n'avons pas le droit de nous moquer d'un monsieur
qui débarque en quatre bateaux dans Vouvray pour nous demander nos
capitaux, sous prétexte que nous sommes des grands hommes, des
peintres, des poétriaux; et qui, par ainsi, nous assimile gratuitement
à des gens sans le sou, sans aveu, sans feu ni lieu! Qu'avons-nous fait
pour cela, nous pères de famille? Un drôle qui vient nous proposer des
abonnements au Globe, journal qui prêche une religion dont le premier
commandement de Dieu ordonne, s'il vous plaît, de ne pas succéder à ses
père et mère! Ma parole d'honneur la plus sacrée, le père Margaritis
dit des choses plus sensées. D'ailleurs, de quoi vous plaignez-vous?
Vous vous êtes parfaitement entendus tous les deux, monsieur. Ces
messieurs peuvent vous attester que, quand vous auriez parlé à tous les
gens du canton, vous n'auriez pas été si bien compris.
--Tout cela peut vous sembler excellent à dire, mais je me tiens pour
insulté, monsieur, et vous me rendrez raison.
--Hé! bien, monsieur, je vous tiens pour insulté, si cela peut vous
être agréable, et je ne vous rendrai pas raison, car il n'y a pas assez
de raison dans cette affaire-là pour que je vous en rende. Est-il
farceur, donc!
A ce mot, Gaudissart fondit sur le teinturier pour lui appliquer un
soufflet; mais les Vouvrillons attentifs se jetèrent entre eux, et
l'Illustre Gaudissart ne souffleta que la perruque du teinturier,
laquelle alla tomber sur la tête de mademoiselle Claire Vernier.
--Si vous n'êtes pas content, dit-il, monsieur, je reste jusqu'à
demain matin à l'hôtel du Soleil-d'Or, vous m'y trouverez, prêt à vous
expliquer ce que veut dire rendre raison d'une offense! Je me suis
battu en Juillet, monsieur.
--Hé! bien, vous vous battrez à Vouvray, répondit le teinturier, et
vous y resterez plus long-temps que vous ne croyez.
Gaudissart s'en alla, commentant cette réponse, qu'il trouvait pleine
de mauvais présages. Pour la première fois de sa vie, le Voyageur
ne dîna pas joyeusement. Le bourg de Vouvray fut mis en émoi par
l'aventure de Gaudissart et de monsieur Vernier. Il n'avait jamais été
question de duel dans ce bénin pays.
--Monsieur Mitouflet, je dois me battre demain avec monsieur Vernier,
je ne connais personne ici, voulez-vous me servir de témoin? dit
Gaudissart à son hôte.
--Volontiers, répondit l'aubergiste.
A peine Gaudissart eut-il achevé de dîner que madame Fontanieu et
l'adjoint de Vouvray vinrent au Soleil-d'Or, prirent à part Mitouflet,
et lui représentèrent combien il serait affligeant pour le canton qu'il
y eût une mort violente; ils lui peignirent l'affreuse situation de
la bonne madame Vernier, en le conjurant d'arranger cette affaire, de
manière à sauver l'honneur du pays.
--Je m'en charge, dit le malin aubergiste.
Le soir Mitouflet monta chez le voyageur des plumes, de l'encre et du
papier.
--Que m'apportez-vous là? demanda Gaudissart.
--Mais vous vous battez demain, dit Mitouflet; j'ai pensé que vous
seriez bien aise de faire quelques petites dispositions; enfin que vous
pourriez avoir à écrire, car on a des êtres qui nous sont chers. Oh!
cela ne tue pas. Êtes-vous fort aux armes? voulez-vous vous rafraîchir
la main? j'ai des fleurets.
--Mais volontiers.
Mitouflet revint avec des fleurets et deux masques.
--Voyons!
L'hôte et le Voyageur se mirent tous deux en garde; Mitouflet, en sa
qualité d'ancien prévôt des grenadiers, poussa soixante-huit bottes à
Gaudissart, en le bousculant et l'adossant à la muraille.
--Diable! vous êtes fort, dit Gaudissart essoufflé.
--Monsieur Vernier est plus fort que je ne le suis.
--Diable! diable! je me battrai donc au pistolet.
--Je vous le conseille, parce que, voyez-vous, en prenant de gros
pistolets d'arçon et les chargeant jusqu'à la gueule, on ne risque
jamais rien, les pistolets _écartent_, et chacun se retire en homme
d'honneur. Laissez-moi arranger cela? Hein! sapristi, deux braves gens
seraient bien bêtes de se tuer pour un geste.
--Êtes-vous sûr que les pistolets _écarteront_ suffisamment? Je serais
fâché de tuer cet homme, après tout, dit Gaudissart.
--Dormez en paix.
Le lendemain matin, les deux adversaires se rencontrèrent un peu blêmes
au bas du pont de la Cise. Le brave Vernier faillit tuer une vache qui
paissait à dix pas de lui, sur le bord d'un chemin.
--Ah! vous avez tiré en l'air, s'écria Gaudissart.
A ces mots, les deux ennemis s'embrassèrent.
--Monsieur, dit le Voyageur, votre plaisanterie était un peu forte,
mais elle était drôle. Je suis fâché de vous avoir apostrophé, j'étais
hors de moi, je vous tiens pour homme d'honneur.
--Monsieur, nous vous ferons vingt abonnements au Journal des Enfants,
répliqua le teinturier encore pâle.
--Cela étant, dit Gaudissart, pourquoi ne déjeunerions-nous pas
ensemble? les hommes qui se battent ne sont-ils pas bien près de
s'entendre?
--Monsieur Mitouflet, dit Gaudissart en revenant à l'auberge, vous
devez avoir un huissier ici...
--Pourquoi?
--Eh! je vais envoyer une assignation à mon cher petit monsieur
Margaritis, pour qu'il ait à me fournir deux pièces de son clos.
--Mais il ne les a pas, dit Vernier.
--Hé! bien, monsieur, l'affaire pourra s'arranger, moyennant vingt
francs d'indemnité. Je ne veux pas qu'il soit dit que votre bourg ait
_fait le poil_ à l'Illustre Gaudissart.
Madame Margaritis, effrayée par un procès dans lequel le demandeur
devait avoir raison, apporta les vingt francs au clément Voyageur,
auquel on évita d'ailleurs la peine de s'engager dans un des plus
joyeux cantons de la France, mais un des plus récalcitrants aux idées
nouvelles.
Au retour de son voyage dans les contrées méridionales, l'Illustre
Gaudissart occupait la première place du coupé dans la diligence de
Laffitte-Caillard, où il avait pour voisin un jeune homme auquel il
daignait, depuis Angoulême, expliquer les mystères de la vie, en le
prenant sans doute pour un enfant.
En arrivant à Vouvray, le jeune homme s'écria:--Voilà un beau site!
--Oui, monsieur, dit Gaudissart, mais le pays n'est pas tenable, à
cause des habitants. Vous y auriez un duel tous les jours. Tenez,
il y a trois mois, je me suis battu là, dit-il en montrant le pont
de la Cise, au pistolet, avec un maudit teinturier; mais... je l'ai
_roulé_!...
Paris, novembre 1832.