Le Commis-Voyageur, personnage inconnu dans l'antiquité, n'est-il
pas une des plus curieuses figures créées par les mœurs de l'époque
actuelle? n'est-il pas destiné, dans un certain ordre de choses,
à marquer la grande transition qui, pour les observateurs, soude
le temps des exploitations matérielles au temps des exploitations
intellectuelles. Notre siècle reliera le règne de la force isolée,
abondante en créations originales, au règne de la force uniforme,
mais niveleuse, égalisant les produits, les jetant par masses, et
obéissant à une pensée unitaire, dernière expression des sociétés.
Après les saturnales de l'esprit généralisé, après les derniers
efforts de civilisations qui accumulent les trésors de la terre sur un
point, les ténèbres de la barbarie ne viennent-ils pas toujours? Le
Commis-Voyageur n'est-il pas aux idées ce que nos diligences sont aux
choses et aux hommes? il les voiture, les met en mouvement, les fait
se choquer les unes aux autres; il prend, dans le centre lumineux, sa
charge de rayons et les sème à travers les populations endormies. Ce
pyrophore humain est un savant ignorant, un mystificateur mystifié,
un prêtre incrédule qui n'en parle que mieux de ses mystères et de
ses dogmes. Curieuse figure! Cet homme a tout vu, il sait tout, il
connaît tout le monde. Saturé des vices de Paris, il peut affecter la
bonhomie de la province. N'est-il pas l'anneau qui joint le village
à la capitale, quoique essentiellement il ne soit ni Parisien, ni
provincial? car il est voyageur. Il ne voit rien à fond; des hommes
et des lieux, il en apprend les noms; des choses, il en apprécie les
surfaces; il a son mètre particulier pour tout auner à sa mesure;
enfin son regard glisse sur les objets et ne les traverse pas. Il
s'intéresse à tout, et rien ne l'intéresse. Moqueur et chansonnier,
aimant en apparence tous les partis, il est généralement patriote au
fond de l'âme. Excellent mime, il sait prendre tour à tour le sourire
de l'affection, du contentement, de l'obligeance, et le quitter pour
revenir à son vrai caractère, à un état normal dans lequel il se
repose. Il est tenu d'être observateur sous peine de renoncer à son
métier. N'est-il pas incessamment contraint de sonder les hommes par
un seul regard, d'en deviner les actions, les mœurs, la solvabilité
surtout; et pour ne pas perdre son temps, d'estimer soudain les chances
de succès? aussi l'habitude de se décider promptement en toute affaire
le rend-elle essentiellement _jugeur_: il tranche, il parle en maître
des théâtres de Paris, de leurs acteurs et de ceux de la province.
Puis il connaît les bons et les mauvais endroits de la France, _de
actu et visu_. Il vous piloterait au besoin au Vice ou à la Vertu avec
la même assurance. Doué de l'éloquence d'un robinet d'eau chaude que
l'on tourne à volonté, ne peut-il pas également arrêter et reprendre
sans erreur sa collection de phrases préparées qui coulent sans arrêt
et produisent sur sa victime l'effet d'une douche morale? Conteur,
égrillard, il fume, il boit. Il a des breloques, il impose aux gens
de menu, passe pour un milord dans les villages, ne se laisse jamais
_embêter_, mot de son argot, et sait frapper à temps sur sa poche pour
faire retentir son argent, afin de n'être pas pris pour un voleur
par les servantes, éminemment défiantes, des maisons bourgeoises où
il pénètre. Quant à son activité, n'est-ce pas la moindre qualité de
cette machine humaine? Ni le milan fondant sur sa proie, ni le cerf
inventant de nouveaux détours pour passer sous les chiens et dépister
les chasseurs; ni les chiens subodorant le gibier, ne peuvent être
comparés à la rapidité de son vol quand il soupçonne _une commission_,
à l'habileté du croc en jambe qu'il donne à son rival pour le devancer,
à l'art avec lequel il sent, il flaire et découvre un placement de
marchandises. Combien ne faut-il pas à un tel homme de qualités
supérieures! Trouverez-vous, dans un pays, beaucoup de ces diplomates
de bas étage, de ces profonds négociateurs parlant au nom des calicots,
du bijou, de la draperie, des vins, et souvent plus habiles que les
ambassadeurs, qui, la plupart, n'ont que des formes? Personne en
France ne se doute de l'incroyable puissance incessamment déployée
par les Voyageurs, ces intrépides affronteurs de négations qui, dans
la dernière bourgade, représentent le génie de la civilisation et les
inventions parisiennes aux prises avec le bon sens, l'ignorance ou la
routine des provinces. Comment oublier ici ces admirables manœuvres qui
pétrissent l'intelligence des populations, en traitant par la parole
les masses les plus réfractaires, et qui ressemblent à ces infatigables
polisseurs dont la lime lèche les porphyres les plus durs! Voulez-vous
connaître le pouvoir de la langue et la haute pression qu'exerce la
phrase sur les écus les plus rebelles, ceux du propriétaire enfoncé
dans sa bauge campagnarde;... écoutez le discours d'un des grands
dignitaires de l'industrie parisienne au profit desquels trottent,
frappent et fonctionnent ces intelligents pistons de la machine à
vapeur nommé Spéculation.
--Monsieur, disait à un savant économiste le
directeur-caissier-gérant-secrétaire-général et administrateur de l'une
des plus célèbres Compagnies d'Assurance contre l'Incendie, monsieur,
en province, sur cinq cent mille francs de primes à renouveler, il
ne s'en signe pas de plein gré pour plus de cinquante mille francs;
les quatre cent cinquante mille restants nous reviennent ramenés par
les instances de nos agents qui vont chez les Assurés retardataires
les _embêter_, jusqu'à ce qu'ils aient signé de nouveau leurs chartes
d'assurance, en les effrayant et les échauffant par d'épouvantables
narrés d'incendies, etc. Ainsi l'éloquence, le flux labial entre pour
les neuf dixièmes dans les voies et moyens de notre exploitation.
Parler! se faire écouter, n'est-ce pas séduire? Une nation qui a ses
deux Chambres, une femme qui prête ses deux oreilles, sont également
perdues. Ève et son serpent forment le mythe éternel d'un fait
quotidien qui a commencé, qui finira peut-être avec le monde.
--Après une conversation de deux heures, un homme doit être à vous,
disait un avoué retiré des affaires.
Tournez autour du Commis-Voyageur? Examinez cette figure? N'en oubliez
ni la redingote olive, ni le manteau, ni le col en maroquin, ni la
pipe, ni la chemise de calicot à raies bleues. Dans cette figure, si
originale qu'elle résiste au frottement, combien de natures diverses
ne découvrirez-vous pas? Voyez! quel athlète, quel cirque, quelles
armes: lui, le monde et sa langue. Intrépide marin, il s'embarque, muni
de quelques phrases, pour aller prêcher cinq à six cent mille francs
en des mers glacées, au pays des Iroquois, en France! Ne s'agit-il
pas d'extraire, par des opérations purement intellectuelles, l'or
enfoui dans les cachettes de province, de l'en extraire sans douleur!
Le poisson départemental ne souffre ni le harpon ni les flambeaux,
et ne se prend qu'à la nasse, à la seine, aux engins les plus doux.
Penserez-vous maintenant sans frémir au déluge des phrases qui
recommence ses cascades au point du jour, en France? Vous connaissez le
Genre, voici l'Individu.
[Illustration: GAUDISSART
...... Chacun de dire en le voyant:--_Ah! voilà l'illustre Gaudissart!_]
Il existe à Paris un incomparable Voyageur, le parangon de son
espèce, un homme qui possède au plus haut degré toutes les conditions
inhérentes à la nature de ses succès. Dans sa parole se rencontre à la
fois du vitriol et de la glu: de la glu, pour appréhender, entortiller
sa victime et se la rendre adhérente; du vitriol, pour en dissoudre
les calculs les plus durs. _Sa partie_ était _le chapeau_; mais son
talent et l'art avec lequel il savait engluer les gens lui avaient
acquis une si grande célébrité commerciale, que les négociants de
l'_Article-Paris_ lui faisaient tous la cour afin d'obtenir qu'il
daignât se charger de leurs commissions. Aussi, quand, au retour de ses
marches triomphales, il séjournait à Paris, était-il perpétuellement
en noces et festins; en province, les correspondants le choyaient;
à Paris, les grosses maisons le caressaient. Bienvenu, fêté, nourri
partout; pour lui, déjeuner ou dîner seul était une débauche, un
plaisir. Il menait une vie de souverain, ou mieux de journaliste.
Mais n'était-il pas le vivant feuilleton du commerce parisien? Il se
nommait Gaudissart, et sa renommée, son crédit, les éloges dont il
était accablé, lui avaient valu le surnom d'_illustre_. Partout où ce
garçon entrait, dans un comptoir comme dans une auberge, dans un salon
comme dans une diligence, dans une mansarde comme chez un banquier,
chacun de dire en le voyant:--Ah! voilà l'illustre Gaudissart.
Jamais nom ne fut plus en harmonie avec la tournure, les manières,
la physionomie, la voix, le langage d'aucun homme. Tout souriait au
Voyageur et le Voyageur souriait à tout. _Similia similibus_, il était
pour l'homœopathie. Calembours, gros rire, figure monacale, teint de
cordelier, enveloppe rabelaisienne; vêtement, corps, esprit, figure
s'accordaient pour mettre de la gaudisserie, de la gaudriole en toute
sa personne. Rond en affaires, bon homme, rigoleur, vous eussiez
reconnu en lui l'homme aimable de la grisette, qui grimpe avec élégance
sur l'impériale d'une voiture, donne la main à la dame embarrassée pour
descendre du coupé, plaisante en voyant le foulard du postillon, et
lui vend un chapeau; sourit à la servante, la prend ou par la taille
ou par les sentiments; imite à table le glouglou d'une bouteille en
se donnant des chiquenaudes sur une joue tendue; sait faire partir de
la bière en insufflant l'air entre ses lèvres; tape de grands coups
de couteau sur les verres à vin de Champagne sans les casser, et dit
aux autres:--Faites-en autant! qui _gouaille_ les voyageurs timides,
dément les gens instruits, règne à table et y gobe les meilleurs
morceaux. Homme fort d'ailleurs, il pouvait quitter à temps toutes ses
plaisanteries, et semblait profond au moment où, jetant le bout de son
cigare, il disait en regardant une ville:--Je vais voir ce que ces
gens-là ont dans le ventre! Gaudissart devenait alors le plus fin, le
plus habile des ambassadeurs. Il savait entrer en administrateur chez
le sous-préfet, en capitaliste chez le banquier, en homme religieux et
monarchique chez le royaliste, en bourgeois chez le bourgeois; enfin il
était partout ce qu'il devait être, laissait Gaudissart à la porte et
le reprenait en sortant.
Jusqu'en 1830, l'illustre Gaudissart était resté fidèle à
l'_Article-Paris_. En s'adressant à la majeure partie des fantaisies
humaines, les diverses branches de ce commerce lui avaient permis
d'observer les replis du cœur, lui avaient enseigné les secrets de son
éloquence attractive, la manière de faire dénouer les cordons des sacs
les mieux ficelés, de réveiller les caprices des femmes, des maris,
des enfants, des servantes, et de les engager à les satisfaire. Nul
mieux que lui ne connaissait l'art d'amorcer les négociants par les
charmes d'une affaire, et de s'en aller au moment où le désir arrivait
à son paroxysme. Plein de reconnaissance envers la chapellerie, il
disait que c'était en travaillant l'extérieur de la tête qu'il en avait
compris l'intérieur, il avait l'habitude de coiffer les gens, de se
jeter à leur tête, etc. Ses plaisanteries sur les chapeaux étaient
intarissables. Néanmoins, après août et octobre 1830, il quitta la
chapellerie et l'article Paris, laissa les commissions du commerce
des choses mécaniques et visibles pour s'élancer dans les sphères les
plus élevées de la spéculation parisienne. Il abandonna, disait-il, la
matière pour la pensée, les produits manufacturés pour les élaborations
infiniment plus pures de l'intelligence. Ceci veut une explication.
Le déménagement de 1830 enfanta, comme chacun le sait, beaucoup de
vieilles idées, que d'habiles spéculateurs essayèrent de rajeunir.
Depuis 1830, plus spécialement, les idées devinrent des valeurs; et,
comme l'a dit un écrivain assez spirituel pour ne rien publier, on
vole aujourd'hui plus d'idées que de mouchoirs. Peut-être, un jour,
verrons-nous une Bourse pour les idées; mais déjà, bonnes ou mauvaises,
les idées se cotent, se récoltent, s'importent, se portent, se vendent,
se réalisent et rapportent. S'il ne se trouve pas d'idées à vendre,
la Spéculation tâche de mettre des mots en faveur, leur donne la
consistance d'une idée, et vit de ses mots comme l'oiseau de ses grains
de mil. Ne riez pas! Un mot vaut une idée dans un pays où l'on est plus
séduit par l'étiquette du sac que par le contenu. N'avons-nous pas vu
la Librairie exploitant le mot _pittoresque_, quand la littérature
eut tué le mot _fantastique_. Aussi le Fisc a-t-il deviné l'impôt
intellectuel, il a su parfaitement mesurer le champ des Annonces,
cadastrer les Prospectus, et peser la pensée, rue de la Paix, hôtel du
Timbre. En devenant une exploitation, l'intelligence et ses produits
devaient naturellement obéir au mode employé par les exploitations
manufacturières. Donc, les idées conçues, après boire, dans le cerveau
de quelques-uns de ces Parisiens en apparence oisifs, mais qui livrent
des batailles morales en vidant bouteille ou levant la cuisse d'un
faisan, furent livrées, le lendemain de leur naissance cérébrale, à des
Commis-Voyageurs chargés de présenter avec adresse, _urbi et orbi_, à
Paris et en province, le lard grillé des Annonces et des Prospectus,
au moyen desquels se prend, dans la souricière de l'entreprise,
ce rat départemental, vulgairement appelé tantôt l'abonné, tantôt
l'actionnaire, tantôt membre correspondant, quelquefois souscripteur ou
protecteur, mais partout un niais.
--Je suis un niais! a dit plus d'un pauvre propriétaire attiré par la
perspective d'être _fondateur_ de quelque chose, et qui, en définitive,
se trouve avoir fondu mille ou douze cents francs.
--Les abonnés sont des niais qui ne veulent pas comprendre que, pour
aller en avant dans le royaume intellectuel, il faut plus d'argent que
pour voyager en Europe, etc., dit le spéculateur.
Il existe donc un perpétuel combat entre le public retardataire qui
se refuse à payer les contributions parisiennes, et les percepteurs
qui, vivant de leurs recettes, lardent le public d'idées nouvelles,
le bardent d'entreprises, le rôtissent de prospectus, l'embrochent
de flatteries, et finissent par le manger à quelque nouvelle sauce
dans laquelle il s'empêtre, et dont il se grise, comme une mouche de
sa plombagine. Aussi, depuis 1830, que n'a-t-on pas prodigué pour
stimuler en France le zèle, l'amour-propre _des masses intelligentes
et progressives_! Les titres, les médailles, les diplômes, espèce
de Légion-d'Honneur inventée pour le commun des martyrs, se
sont rapidement succédé. Enfin toutes les fabriques de produits
intellectuels ont découvert un piment, un gingembre spécial, leurs
réjouissances. De là les primes, de là les dividendes anticipés; de
là cette conscription de noms célèbres levée à l'insu des infortunés
artistes qui les portent, et se trouvent ainsi coopérer activement à
plus d'entreprises que l'année n'a de jours, car la loi n'a pas prévu
le vol des noms. De là ce rapt des idées, que, semblables aux marchands
d'esclaves en Asie, les entrepreneurs d'esprit public arrachent au
cerveau paternel à peine écloses, et déshabillent et traînent aux yeux
de leur sultan hébété, leur _Shahabaham_, ce terrible public qui, s'il
ne s'amuse pas, leur tranche la tête en leur retranchant leur picotin
d'or.
Cette folie de notre époque vint donc réagir sur l'illustre Gaudissart,
et voici comment. Une Compagnie d'Assurances sur la Vie et les
Capitaux entendit parler de son irrésistible éloquence, et lui
proposa des avantages inouïs, qu'il accepta. Marché conclu, traité
signé, le Voyageur fut mis en sevrage chez le secrétaire-général de
l'administration qui débarrassa l'esprit de Gaudissart de ses langes,
lui commenta les ténèbres de l'affaire, lui en apprit le patois, lui
en démonta le mécanisme pièce à pièce, lui anatomisa le public spécial
qu'il allait avoir à exploiter, le bourra de phrases, le nourrit de
réponses à improviser, l'approvisionna d'arguments péremptoires; et,
pour tout dire, aiguisa le fil de la langue qui devait opérer sur la
Vie en France. Or, le poupon répondit admirablement aux soins qu'en
prit monsieur le secrétaire-général. Les chefs des Assurances sur la
Vie et les Capitaux vantèrent si chaudement l'illustre Gaudissart,
eurent pour lui tant d'attentions, mirent si bien en lumière, dans la
sphère de la haute banque et de la haute diplomatie intellectuelle,
les talents de ce prospectus vivant, que les directeurs financiers
de deux journaux, célèbres à cette époque, et morts depuis, eurent
l'idée de l'employer à la récolte des abonnements. Le Globe, organe de
la doctrine saint-simonienne, et le Mouvement, journal républicain,
attirèrent l'illustre Gaudissart dans leurs comptoirs, et lui
proposèrent chacun dix francs par tête d'abonné s'il en rapportait un
millier; mais cinq francs seulement s'il n'en attrapait que cinq cents.
La PARTIE _Journal politique_ ne nuisant pas à la PARTIE _Assurances
de capitaux_, le marché fut conclu. Néanmoins Gaudissart réclama une
indemnité de cinq cents francs pour les huit jours pendant lesquels il
devait se mettre au fait de la doctrine de Saint-Simon, en objectant
les prodigieux efforts de mémoire et d'intelligence nécessaires pour
étudier à fond cet _article_, et pouvoir en raisonner convenablement,
«de manière, dit il, à ne pas se mettre dedans.» Il ne demanda rien
aux Républicains. D'abord, il inclinait vers les idées républicaines,
les seules qui, selon la philosophie Gaudissarde, pussent établir
une égalité rationnelle; puis Gaudissart avait jadis trempé dans les
conspirations des Carbonari français, il fut arrêté; mais relâché
faute de preuves; enfin, il fit observer aux banquiers du journal que
depuis Juillet il avait laissé croître ses moustaches, et qu'il ne
lui fallait plus qu'une certaine casquette et de longs éperons pour
représenter la République. Pendant une semaine, il alla donc se faire
saint-simoniser le matin au Globe, et courut apprendre, le soir, dans
les bureaux de l'Assurance, les finesses de la langue financière. Son
aptitude, sa mémoire étaient si prodigieuses, qu'il put entreprendre
son voyage vers le 15 avril, époque à laquelle il faisait chaque année
sa première campagne. Deux grosses maisons de commerce, effrayées de la
baisse des affaires, séduisirent, dit-on, l'ambitieux Gaudissart, et le
déterminèrent à prendre encore leurs commissions. Le roi des Voyageurs
se montra clément en considération de ses vieux amis et aussi de la
prime énorme qui lui fut allouée.
--Écoute, ma petite Jenny, disait-il en fiacre à une jolie fleuriste.
Tous les vrais grands hommes aiment à se laisser tyranniser par un être
faible, et Gaudissart avait dans Jenny son tyran, il la ramenait à onze
heures du Gymnase où il l'avait conduite, en grande parure, dans une
loge louée à l'avant-scène des premières.
--A mon retour, Jenny, je te meublerai ta chambre, et d'une manière
soignée. La grande Mathilde, qui te scie le dos avec ses comparaisons,
ses châles véritables de l'Inde apportés par des courriers d'ambassade
russe, son vermeil et son Prince Russe qui m'a l'air d'être un fier
_blagueur_, n'y trouvera rien à redire. Je consacre à l'ornement de ta
chambre tous les Enfants que je ferai en province.
--Hé! bien, voilà qui est gentil, cria la fleuriste. Comment, monstre
d'homme, tu me parles tranquillement de faire des enfants, et tu crois
que je te souffrirai ce genre-là?
--Ah! ça, deviens-tu bête, ma Jenny?... C'est une manière de parler
dans notre commerce.
--Il est joli, votre commerce!
--Mais écoute donc; si tu parles toujours, tu auras raison.
--Je veux avoir toujours raison! Tiens, tu n'es pas gêné à c't-heure!
--Tu ne veux donc pas me laisser achever? J'ai pris sous ma protection
une excellente idée, un journal que l'on va faire pour les Enfants.
Dans notre partie, les Voyageurs, quand ils ont fait dans une ville,
une supposition, dix abonnements au Journal des Enfants, disent: J'ai
fait _dix enfants_; comme si j'y fais dix abonnements au journal le
Mouvement, je dirai: J'ai fait ce soir _dix mouvements_... Comprends-tu
maintenant?
--C'est du propre! Tu te mets donc dans la politique? Je te vois à
Sainte-Pélagie, où il faudra que je trotte tous les jours. Ah! quand
on aime un homme, si l'on savait à quoi l'on s'engage, ma parole
d'honneur, on vous laisserait vous arranger tout seuls, vous autres
hommes! Allons, tu pars demain, ne nous fourrons pas dans les papillons
noirs; c'est des bêtises.
Le fiacre s'arrêta devant une jolie maison nouvellement bâtie, rue
d'Artois, où Gaudissart et Jenny montèrent au quatrième étage. Là
demeurait mademoiselle Jenny Courand qui passait généralement pour être
secrètement mariée à Gaudissart, bruit que le Voyageur ne démentait
pas. Pour maintenir son despotisme, Jenny Courand obligeait l'Illustre
Gaudissart à mille petits soins, en le menaçant toujours de le planter
là s'il manquait au plus minutieux. Gaudissart devait lui écrire dans
chaque ville où il s'arrêtait et lui rendre compte de ses moindres
actions.
--Et combien faudra-t il d'enfants pour meubler ma chambre? dit-elle en
jetant son châle et s'asseyant auprès d'un bon feu.
--J'ai cinq sous par abonnement.
--Joli! Et c'est avec cinq sous que tu prétends me faire riche! à moins
que tu ne _soyes_ comme le juif errant et que tu n'aies tes poches bien
cousues.
--Mais, Jenny, je ferai des milliers d'enfants. Songe donc que les
enfants n'ont jamais eu de journal. D'ailleurs je suis bien bête de
vouloir t'expliquer la politique des affaires; tu ne comprends rien à
ces choses-là.
--Eh! bien, dis donc, dis donc, Gaudissart, si je suis si bête,
pourquoi m'aimes-tu?
--Parce que tu es une bête... sublime! Écoute, Jenny. Vois-tu, si je
fais prendre le Globe, le Mouvement, les Assurances et mes articles
Paris, au lieu de gagner huit à dix misérables mille francs par an en
roulant ma bosse, comme un vrai Mayeux, je suis capable de rapporter
vingt à trente mille francs maintenant par voyage.
--Délace-moi, Gaudissart, et va droit, ne me tire pas.
--Alors, dit le Voyageur en regardant le dos poli de la fleuriste, je
deviens actionnaire dans les journaux, comme Finot, un de mes amis, le
fils d'un chapelier, qui a maintenant trente mille livres de rente,
et qui va se faire nommer pair de France! Quand on pense que le petit
Popinot... Ah! mon Dieu, mais j'oublie de dire que monsieur Popinot
est nommé d'hier ministre du Commerce.... Pourquoi n'aurais-pas de
l'ambition, moi? Hé! hé! j'attraperais parfaitement le _bagoult_ de la
tribune et pourrais devenir ministre, et un crâne! Tiens, écoute-moi:
«Messieurs, dit-il en se posant derrière un fauteuil, la Presse n'est
ni un instrument ni un commerce. Vue sous le rapport politique, la
Presse est une institution. Or nous sommes furieusement tenus ici de
voir politiquement les choses, donc... (Il reprit haleine.)--Donc nous
avons à examiner si elle est utile ou nuisible, à encourager ou à
réprimer, si elle doit être imposée ou libre: questions graves! Je ne
crois pas abuser des moments, toujours si précieux de la Chambre, en
examinant cet article et en vous en faisant apercevoir les conditions.
Nous marchons à un abîme. Certes, les lois ne sont pas feutrées comme
il le faut...»
--Hein? dit-il en regardant Jenny. Tous les orateurs font marcher la
France vers un abîme; ils disent cela ou parlent du char de l'État, de
tempêtes et d'horizons politiques. Est-ce que je ne connais pas toutes
les couleurs! J'ai le _truc_ de chaque commerce. Sais-tu pourquoi? Je
suis né coiffé. Ma mère a gardé ma coiffe, je te la donnerai! Donc je
serai bientôt au pouvoir, moi!
--Toi!
--Pourquoi ne serais-je pas le baron Gaudissart, pair de France?
N'a-t-on pas nommé déjà deux fois monsieur Popinot député dans le
quatrième arrondissement, il dîne avec Louis-Philippe! Finot va,
dit-on, devenir conseiller d'État! Ah! si on m'envoyait à Londres,
ambassadeur, c'est moi qui te dis que je mettrais les Anglais à
_quia_. Jamais personne n'a fait le poil à Gaudissart, à l'Illustre
Gaudissart. Oui, jamais personne ne m'a enfoncé, et l'on ne m'enfoncera
jamais, dans quelque partie que ce soit, politique ou impolitique, ici
comme autre part. Mais, pour le moment, il faut que je sois tout aux
Capitaux, au Globe, au Mouvement, aux Enfants et à l'article de Paris.
--Tu te feras attraper avec tes journaux. Je parie que tu ne seras pas
seulement allé jusqu'à Poitiers que tu te seras laissé pincer?
--Gageons, mignonne.
--Un châle!
--Va! si je perds le châle, je reviens à mon article Paris et à la
chapellerie. Mais, enfoncer Gaudissart, jamais, jamais!
Et l'illustre Voyageur se posa devant Jenny, la regarda fièrement, la
main passée dans son gilet, la tête de trois quarts, dans une attitude
napoléonienne.
--Oh! es-tu drôle? Qu'as-tu donc mangé ce soir?
Gaudissart était un homme de trente-huit ans, de taille moyenne, gros
et gras, comme un homme habitué à rouler en diligence; à figure ronde
comme une citrouille, colorée, régulière et semblable à ces classiques
visages adoptés par les sculpteurs de tous les pays pour les statues
de l'Abondance, de la Loi, de la Force, du Commerce, etc. Son ventre
protubérant affectait la forme de la poire; il avait de petites jambes,
mais il était agile et nerveux. Il prit Jenny à moitié déshabillée et
la porta dans son lit.
--Taisez-vous, _femme libre_! dit-il. Tu ne sais pas ce que c'est que
la femme libre, le Saint-Simonisme, l'Antagonisme, le Fouriérisme, le
Criticisme, et l'exploitation passionnée, hé! bien, c'est... enfin,
c'est dix francs par abonnement, madame Gaudissart.
--Ma parole d'honneur, tu deviens fou, Gaudissart.
--Toujours plus fou de toi, dit-il en jetant son chapeau sur le divan
de la fleuriste.
Le lendemain matin, Gaudissart, après avoir notablement déjeuné avec
Jenny Courand, partit à cheval, afin d'aller dans les chefs-lieux
de canton dont l'exploration lui était particulièrement recommandée
par les diverses entreprises à la réussite desquelles il vouait
ses talents. Après avoir employé quarante-cinq jours à battre les
pays situés entre Paris et Blois, il resta deux semaines dans cette
dernière ville, occupé à faire sa correspondance et à visiter les
bourgs du département. La veille de son départ pour Tours, il écrivit
à mademoiselle Jenny Courand la lettre suivante, dont la précision et
le charme ne pourraient être égalés par aucun récit, et qui prouve
d'ailleurs la légitimité particulière des liens par lesquels ces deux
personnes étaient unies.