MADAME GRUGET

... Des guenilles qui marchent! C'était, en effet, un tas de linge et

de vieilles robes les unes sur les autres; etc.]

A partir du quatrième étage, les jeunes gens montèrent un de ces

escaliers droits qui ressemblent à des échelles, et par lesquels on

grimpe à certaines mansardes dans les maisons de Paris. Quoique Joseph,

qui avait vu Flore si belle, s'attendît à quelque affreux contraste,

il ne pouvait pas imaginer le hideux spectacle qui s'offrit à ses yeux

d'artiste. Sous l'angle aigu d'une mansarde, sans papier de tenture,

et sur un lit de sangle dont le maigre matelas était rempli de bourre

peut-être, les trois jeunes gens aperçurent une femme, verte comme une

noyée de deux jours, et maigre comme l'est une étique deux heures avant

sa mort. Ce cadavre infect avait une méchante rouennerie à carreaux

sur sa tête dépouillée de cheveux. Le tour des yeux caves était rouge

et les paupières étaient comme des pellicules d'œuf. Quant à ce

corps, jadis si ravissant, il n'en restait qu'une ignoble ostéologie.

A l'aspect des visiteurs, Flore serra sur sa poitrine un lambeau de

mousseline qui avait dû être un petit rideau de croisée, car il était

bordé de rouille par le fer de la tringle. Les jeunes gens virent pour

tout mobilier deux chaises, une méchante commode sur laquelle une

chandelle était fichée dans une pomme de terre, des plats épars sur

le carreau, et un fourneau de terre dans le coin d'une cheminée sans

feu. Bixiou remarqua le reste du cahier de papier acheté chez l'épicier

pour écrire la lettre que les deux femmes avaient sans doute ruminée en

commun. Le mot dégoûtant ne serait que le positif dont le superlatif

n'existe pas et avec lequel il faudrait exprimer l'impression causée

par cette misère. Quand la moribonde aperçut Joseph, deux grosses

larmes roulèrent sur ses joues.

--Elle peut encore pleurer! dit Bixiou. Voilà un spectacle un peu

drôle: des larmes sortant d'un jeu de dominos! Ça nous explique le

miracle de Moïse.

--Est-elle assez desséchée?... dit Joseph.

--Au feu du repentir, dit Flore. Eh! je ne peux pas avoir de prêtre,

je n'ai rien, pas même un crucifix pour voir l'image de Dieu!... Ah!

monsieur, s'écria-t-elle en levant ses bras qui ressemblaient à deux

morceaux de bois sculpté, je suis bien coupable, mais Dieu n'a jamais

puni personne comme je le suis!... Philippe a tué Max qui m'avait

conseillé des choses horribles, et _il_ me tue aussi. Dieu se sert de

_lui_ comme d'un fléau!... Conduisez-vous bien, car nous avons tous

notre Philippe.

--Laissez-moi seul avec elle, dit Bianchon, que je sache si la maladie

est guérissable.

--Si on la guérissait, Philippe Bridau crèverait de rage, dit

Desroches; aussi vais-je faire constater l'état dans lequel se trouve

sa femme; il ne l'a pas fait condamner comme adultère, elle jouit de

tous ses droits d'épouse; il aura le scandale d'un procès. Nous allons

d'abord faire transporter madame la comtesse dans la maison de santé

du docteur Dubois, rue du Faubourg-Saint-Denis: elle y sera soignée

avec luxe. Puis, je vais assigner le comte en réintégration du domicile

conjugal.

--Bravo, Desroches! s'écria Bixiou. Quel plaisir d'inventer du bien qui

fera tant de mal!

Dix minutes après, Bianchon descendit et dit à ses deux amis:--Je cours

chez Desplein, il peut sauver cette femme par une opération. Ah! il va

bien la faire soigner, car l'abus des liqueurs a développé chez elle

une magnifique maladie qu'on croyait perdue.

--Farceur de médecin, va! Est-ce qu'il n'y a qu'une maladie? demanda

Bixiou.

Mais Bianchon était déjà dans la cour, tant il avait hâte d'annoncer

à Desplein cette grande nouvelle. Deux heures après, la malheureuse

belle-sœur de Joseph fut conduite dans l'hospice décent créé par le

docteur Dubois, et qui fut, plus tard, acheté par la Ville de Paris.

Trois semaines après, la _Gazette des Hôpitaux_ contenait le récit

d'une des plus audacieuses tentatives de la chirurgie moderne sur une

malade désignée par les initiales F. B. Le sujet succomba, bien plus

à cause de l'état de faiblesse où l'avait mis la misère que par les

suites de l'opération. Aussitôt, le colonel comte de Brambourg alla

voir le comte de Soulanges, en grand deuil, et l'instruisit de la

_perte douloureuse_ qu'il venait de faire. On se dit à l'oreille dans

le grand monde que le comte de Soulanges mariait sa fille à un parvenu

de grand mérite qui devait être nommé maréchal-de-camp et colonel d'un

régiment de la Garde Royale. De Marsay donna cette nouvelle à Rastignac

qui en causa dans un souper au Rocher de Cancale où se trouvait Bixiou.

--Cela ne se fera pas! se dit en lui-même le spirituel artiste.

Si, parmi les amis que Philippe méconnut, quelques-uns, comme

Giroudeau, ne pouvaient se venger, il avait eu la maladresse de

blesser Bixiou qui, grâce à son esprit, était reçu partout, et qui ne

pardonnait guère. En plein rocher de Cancale, devant des gens sérieux

qui soupaient, Philippe avait dit à Bixiou qui lui demandait à venir à

l'hôtel de Brambourg:--Tu viendras chez moi quand tu seras ministre!...

--Faut-il me faire protestant pour aller chez toi? répondit Bixiou en

badinant; mais il se dit en lui-même:--Si tu es un Goliath, j'ai ma

fronde et je ne manque pas de cailloux.

Le lendemain, le mystificateur s'habilla chez un acteur de ses amis et

fut métamorphosé, par la toute-puissance du costume, en un prêtre à

lunettes vertes qui se serait sécularisé; puis, il prit un remise et

se fit conduire à l'hôtel de Soulanges. Bixiou, traité de farceur par

Philippe, voulait lui jouer une farce. Admis par monsieur de Soulanges,

sur son insistance à vouloir parler d'une affaire grave, Bixiou joua

le personnage d'un homme vénérable chargé de secrets importants.

Il raconta, d'un son de voix factice, l'histoire de la maladie de

la comtesse morte dont l'horrible secret lui avait été confié par

Bianchon, l'histoire de la mort d'Agathe, l'histoire de la mort du

bonhomme Rouget dont s'était vanté le comte de Brambourg, l'histoire de

la mort de la Descoings, l'histoire de l'emprunt fait à la caisse du

journal et l'histoire des mœurs de Philippe dans ses mauvais jours.

--Monsieur le comte, ne lui donnez votre fille qu'après avoir pris

tous vos renseignements; interrogez ses anciens camarades, Bixiou, le

capitaine Giroudeau, etc.

Trois mois après, le colonel comte de Brambourg donnait à souper chez

lui à du Tillet, à Nucingen, à Rastignac, à Maxime de Trailles et à de

Marsay. L'amphitryon acceptait très-insouciamment les propos à demi

consolateurs que ses hôtes lui adressaient sur sa rupture avec la

maison de Soulanges.

--Tu peux trouver mieux, lui disait Maxime.

--Quelle fortune faudrait-il pour épouser une demoiselle de Grandlieu?

demanda Philippe à de Marsay.

--A vous?... on ne donnerait pas la plus laide des six à moins de dix

millions, répondit insolemment de Marsay.

--Bah! dit Rastignac, avec deux cent mille livres de rente, vous auriez

mademoiselle de Langeais, la fille du marquis; elle est laide, elle a

trente ans, et pas un sou de dot: ça doit vous aller.

--J'aurai dix millions dans deux ans d'ici, répondit Philippe Bridau.

--Nous sommes au 16 janvier 1829! s'écria du Tillet en souriant. Je

travaille depuis dix ans, et je ne les ai pas, moi!...

--Nous nous conseillerons l'un l'autre, et vous verrez comment

j'entends les finances, répondit Bridau.

--Que possédez-vous en tout? demanda Nucingen.

--En vendant mes rentes, en exceptant ma terre et mon hôtel que je ne

puis et ne veux pas risquer, car ils sont compris dans mon majorat, je

ferai bien une masse de trois millions...

Nucingen et du Tillet se regardèrent; puis, après ce fin regard, du

Tillet dit à Philippe:--Mon cher comte, nous travaillerons ensemble si

vous voulez.

De Marsay surprit le regard que du Tillet avait lancé à Nucingen et qui

signifiait:--A nous les millions.

En effet, ces deux personnages de la haute banque étaient placés au

cœur des affaires politiques de manière à pouvoir jouer à la Bourse,

dans un temps donné, comme à coup sûr, contre Philippe quand toutes

les probabilités lui sembleraient être en sa faveur, tandis qu'elles

seraient pour eux. Et le cas arriva. En juillet 1830, du Tillet et

Nucingen avaient déjà fait gagner quinze cent mille francs au comte de

Brambourg, qui ne se défia plus d'eux en les trouvant loyaux et de bon

conseil. Philippe, parvenu par la faveur de la Restauration, trompé

surtout par son profond mépris pour les _Péquins_, crut à la réussite

des Ordonnances et voulut jouer à la Hausse; tandis que Nucingen et

du Tillet, qui crurent à une révolution, jouèrent à la baisse contre

lui. Ces deux fins compères abondèrent dans le sens du colonel comte

de Brambourg et eurent l'air de partager ses convictions, ils lui

donnèrent l'espoir de doubler ses millions et se mirent en mesure de

les lui gagner. Philippe se battit comme un homme pour qui la victoire

valait quatre millions. Son dévouement fut si remarqué, qu'il reçut

l'ordre de revenir à Saint-Cloud avec le duc de Maufrigneuse pour y

tenir conseil. Cette marque de faveur sauva Philippe; car il voulait,

le 28 juillet, faire une charge pour balayer les boulevards, et il

eût sans doute reçu quelque balle envoyée par son ami Giroudeau, qui

commandait une division d'assaillants.

Un mois après, le colonel Bridau ne possédait plus de son immense

fortune que son hôtel, sa terre, ses tableaux et son mobilier. Il

commit de plus, dit-il, la sottise de croire au rétablissement de

la branche aînée, à laquelle il fut fidèle jusqu'en 1834. En voyant

Giroudeau colonel, une jalousie assez compréhensible fit reprendre du

service à Philippe qui, malheureusement, obtint en 1835 un régiment

dans l'Algérie où il resta trois ans au poste le plus périlleux,

espérant obtenir les épaulettes de général; mais une influence

malicieuse, celle du général Giroudeau, le laissait là. Devenu dur,

Philippe outra la sévérité du service, et fut détesté, malgré sa

bravoure à la Murat. Au commencement de la fatale année 1839, en

faisant un retour offensif sur les Arabes pendant une retraite devant

des forces supérieures, il s'élança contre l'ennemi, suivi seulement

d'une compagnie qui tomba dans un gros d'Arabes. Le combat fut

sanglant, affreux, d'homme à homme, et les cavaliers français ne se

débarrassèrent qu'en petit nombre. En s'apercevant que leur colonel

était cerné, ceux qui se trouvèrent à distance ne jugèrent pas à

propos de périr inutilement en essayant de le dégager. Ils entendirent

ces mots:--_Votre colonel! à moi! un colonel de l'Empire!_ suivis de

hurlements affreux, mais ils rejoignirent le régiment. Philippe eut une

mort horrible, car on lui coupa la tête quand il tomba presque haché

par les yatagans.

Joseph, marié vers ce temps par la protection du comte de Sérizy à la

fille d'un ancien fermier millionnaire, hérita de l'hôtel et de la

terre de Brambourg, dont n'avait pu disposer son frère, qui tenait

cependant à le priver de sa succession. Ce qui fit le plus de plaisir

au peintre, fut la belle collection de tableaux. Joseph, à qui son

beau-père, espèce de Hochon rustique, amasse tous les jours des écus,

possède déjà soixante mille francs de rente. Quoiqu'il peigne de

magnifiques toiles et rende de grands services aux artistes, il n'est

pas encore membre de l'Institut. Par suite d'une clause de l'érection

du majorat, il se trouve comte de Brambourg, ce qui le fait souvent

pouffer de rire au milieu de ses amis, dans son atelier.

--_Les bons comtes ont les bons habits_, lui dit alors son ami Léon de

Lora qui, malgré sa célébrité comme peintre de paysage, n'a pas renoncé

à sa vieille habitude de retourner les proverbes, et qui répondit à

Joseph à propos de la modestie avec laquelle il avait reçu les faveurs

de la destinée: Bah! _la pépie vient en mangeant!_

Paris, novembre 1842.

La Comédie humaine - Volume 06. Scènes de la vie de Province - Tome 02 · 第 22 / 59 题