soyez expliqué à cet égard avec mademoiselle, puisqu'elle m'envoie à
la fin de savoir si vous restez long-temps à la campagne. Le cas d'une
longue absence, n'ayant pas été prévu dans vos conventions, peut donner
matière à contestation. Or, mademoiselle Gamard entendant que votre
pension...
--Monsieur, dit Birotteau surpris et interrompant encore l'avocat,
je ne croyais pas qu'il fût nécessaire d'employer des voies presque
judiciaires pour...
--Mademoiselle Gamard, qui veut prévenir toute difficulté, dit monsieur
Caron, m'a envoyé pour m'entendre avec vous.
--Eh! bien, si vous voulez avoir la complaisance de revenir demain,
reprit encore l'abbé Birotteau, j'aurai consulté de mon côté.
--Soit, dit Caron en saluant.
Et le ronge-papiers se retira. Le pauvre vicaire, épouvanté de
la persistance avec laquelle mademoiselle Gamard le poursuivait,
rentra dans la salle à manger de madame de Listomère, en offrant une
figure bouleversée. A son aspect, chacun de lui demander:--Que vous
arrive-t-il donc, monsieur Birotteau?...
L'abbé, désolé, s'assit sans répondre, tant il était frappé par les
vagues images de son malheur. Mais, après le déjeuner, quand plusieurs
de ses amis furent réunis dans le salon devant un bon feu, Birotteau
leur raconta naïvement les détails de son aventure. Ses auditeurs, qui
commençaient à s'ennuyer de leur séjour à la campagne, s'intéressèrent
vivement à cette intrigue si bien en harmonie avec la vie de province.
Chacun prit parti pour l'abbé contre la vieille fille.
--Comment! lui dit madame de Listomère, ne voyez-vous pas clairement
que l'abbé Troubert veut votre logement?
Ici, l'historien serait en droit de crayonner le portrait de
cette dame; mais il a pensé que ceux mêmes auxquels le système de
_cognomologie_ de Sterne est inconnu, ne pourraient pas prononcer
ces trois mots: MADAME DE LISTOMÈRE! sans se la peindre noble, digne,
tempérant les rigueurs de la piété par la vieille élégance des mœurs
monarchiques et classiques, par des manières polies; bonne, mais un peu
raide; légèrement nasillarde; se permettant la lecture de la Nouvelle
Héloïse, la comédie, et se coiffant encore en cheveux.
--Il ne faut pas que l'abbé Birotteau cède à cette vieille tracassière!
s'écria monsieur de Listomère, lieutenant de vaisseau venu en congé
chez sa tante. Si le vicaire a du cœur et veut suivre mes avis, il aura
bientôt conquis sa tranquillité.
Enfin, chacun se mit à analyser les actions de mademoiselle Gamard avec
la perspicacité particulière aux gens de province, auxquels on ne peut
refuser le talent de savoir mettre à nu les motifs les plus secrets des
actions humaines.
--Vous n'y êtes pas, dit un vieux propriétaire qui connaissait le pays.
Il y a là-dessous quelque chose de grave que je ne saisis pas encore.
L'abbé Troubert est trop profond pour être deviné si promptement.
Notre cher Birotteau n'est qu'au commencement de ses peines. D'abord,
sera-t-il heureux et tranquille, même en cédant son logement à
Troubert? J'en doute.--Si Caron est venu vous dire, ajouta-t-il en se
tournant vers le prêtre ébahi, que vous aviez l'intention de quitter
mademoiselle Gamard, sans doute mademoiselle Gamard a l'intention de
vous mettre hors de chez elle... Eh! bien, vous en sortirez bon gré mal
gré. Ces sortes de gens ne hasardent jamais rien, et ne jouent qu'à
coup sûr.
Ce vieux gentilhomme, nommé monsieur de Bourbonne, résumait toutes les
idées de la province aussi complétement que Voltaire a résumé l'esprit
de son époque. Ce vieillard sec et maigre, professait en matière
d'habillement toute l'indifférence d'un propriétaire dont la valeur
territoriale est cotée dans le département. Sa physionomie, tannée par
le soleil de la Touraine, était moins spirituelle que fine. Habitué
à peser ses paroles, à combiner ses actions, il cachait sa profonde
circonspection sous une simplicité trompeuse. Aussi l'observation la
plus légère suffisait-elle pour apercevoir que, semblable à un paysan
de Normandie, il avait toujours l'avantage dans toutes les affaires. Il
était très-supérieur en œnologie, la science favorite des Tourangeaux.
Il avait su arrondir les prairies d'un de ses domaines aux dépens des
lais de la Loire en évitant tout procès avec l'État. Ce bon tour le
faisait passer pour un homme de talent. Si, charmé par la conversation
de monsieur de Bourbonne, vous eussiez demandé sa biographie à quelque
Tourangeau:--Oh! _c'est un vieux malin!_ eût été la réponse proverbiale
de tous ses jaloux, et il en avait beaucoup. En Touraine, la jalousie
forme, comme dans la plupart des provinces, _le fond de la langue_.
L'observation de monsieur de Bourbonne occasionna momentanément un
silence pendant lequel les personnes qui composaient ce petit comité
parurent réfléchir. Sur ces entrefaites, mademoiselle Salomon de
Villenoix fut annoncée. Amenée par le désir d'être utile à Birotteau,
elle arrivait de Tours, et les nouvelles qu'elle en apportait
changèrent complétement la face des affaires. Au moment de son
arrivée, chacun, sauf le propriétaire, conseillait à Birotteau de
guerroyer contre Troubert et Gamard, sous les auspices de la société
aristocratique qui devait le protéger.
--Le vicaire-général auquel le travail du personnel est remis, dit
mademoiselle Salomon, vient de tomber malade, et l'archevêque a commis
à sa place monsieur l'abbé Troubert. Maintenant, la nomination au
canonicat dépend donc entièrement de lui. Or, hier, chez mademoiselle
de La Blottière, l'abbé Poirel a parlé des désagréments que l'abbé
Birotteau causait à mademoiselle Gamard, de manière à vouloir justifier
la disgrâce dont sera frappé notre bon abbé: «L'abbé Birotteau est un
homme auquel l'abbé Chapeloud était bien nécessaire, disait-il; et
depuis la mort de ce vertueux chanoine, il a été prouvé que...» Les
suppositions, les calomnies se sont succédé. Vous comprenez?
--Troubert sera vicaire-général, dit solennellement monsieur de
Bourbonne.
--Voyons! s'écria madame de Listomère en regardant Birotteau. Que
préférez-vous: être chanoine, ou rester chez mademoiselle Gamard?
--Être chanoine, fut un cri général.
--Eh! bien, reprit madame de Listomère, il faut donner gain de cause à
l'abbé Troubert et à mademoiselle Gamard. Ne vous font-ils pas savoir
indirectement, par la visite de Caron, que si vous consentez à les
quitter vous serez chanoine? Donnant, donnant!
Chacun se récria sur la finesse et la sagacité de madame de Listomère,
excepté le baron de Listomère son neveu, qui dit, d'un ton comique, à
monsieur de Bourbonne:--J'aurais voulu le combat entre _la Gamard_ et
_le Birotteau_.
Mais, pour le malheur du vicaire, les forces n'étaient pas égales entre
les gens du monde et la vieille fille soutenue par l'abbé Troubert. Le
moment arriva bientôt où la lutte devait se dessiner plus franchement,
s'agrandir, et prendre des proportions énormes. Sur l'avis de madame
de Listomère et de la plupart de ses adhérents qui commençaient à
se passionner pour cette intrigue jetée dans le vide de leur vie
provinciale, un valet fut expédié à monsieur Caron. L'homme d'affaires
revint avec une célérité remarquable, et qui n'effraya que monsieur de
Bourbonne.
--Ajournons toute décision jusqu'à un plus ample informé, fut l'avis de
ce Fabius en robe de chambre auquel de profondes réflexions révélaient
les hautes combinaisons de l'échiquier tourangeau.
Il voulut éclairer Birotteau sur les dangers de sa position. La sagesse
du _vieux malin_ ne servait pas les passions du moment, il n'obtint
qu'une légère attention. La conférence entre l'avocat et Birotteau dura
peu. Le vicaire rentra tout effaré, disant:--Il me demande un écrit qui
constate mon _retrait_.
--Quel est ce mot effroyable? dit le lieutenant de vaisseau.
--Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria madame de Listomère.
--Cela signifie simplement que l'abbé doit déclarer vouloir quitter
la maison de mademoiselle Gamard, répondit monsieur de Bourbonne en
prenant une prise de tabac.
--N'est-ce que cela? Signez! dit madame de Listomère en regardant
Birotteau. Si vous êtes décidé sérieusement à sortir de chez elle, il
n'y a aucun inconvénient à constater votre volonté.
La _volonté de Birotteau_!
--Cela est juste, dit monsieur de Bourbonne en fermant sa tabatière par
un geste sec dont la signification est impossible à rendre, car c'était
tout un langage.--Mais il est toujours dangereux d'écrire, ajouta-t-il
en posant sa tabatière sur la cheminée d'un air à épouvanter le vicaire.
Birotteau se trouvait tellement hébété par le renversement de toutes
ses idées, par la rapidité des événements qui le surprenaient sans
défense, par la facilité avec laquelle ses amis traitaient les affaires
les plus chères de sa vie solitaire, qu'il restait immobile, comme
perdu dans la lune, ne pensant à rien, mais écoutant et cherchant à
comprendre le sens des rapides paroles que tout le monde prodiguait.
Il prit l'écrit de monsieur Caron, et le lut, comme si le _libellé_ de
l'avocat allait être l'objet de son attention; mais ce fut un mouvement
machinal. Et il signa cette pièce, par laquelle il reconnaissait
renoncer volontairement à demeurer chez mademoiselle Gamard, comme à y
être nourri suivant les conventions faites entre eux. Quand le vicaire
eut achevé d'apposer sa signature, le sieur Caron reprit l'acte et
lui demanda dans quel endroit sa cliente devait faire remettre les
choses à lui appartenant. Birotteau indiqua la maison de madame de
Listomère. Par un signe, cette dame consentit à recevoir l'abbé pour
quelques jours, ne doutant pas qu'il ne fût bientôt nommé chanoine. Le
vieux propriétaire voulut voir cette espèce d'acte de renonciation, et
monsieur Caron le lui apporta.
--Eh! bien, demanda-t-il au vicaire après l'avoir lu, il existe
donc entre vous et mademoiselle Gamard des conventions écrites? où
sont-elles? quelles en sont les stipulations?
--L'acte est chez moi, répondit Birotteau.
--En connaissez-vous la teneur? demanda le propriétaire à l'avocat.
--Non, monsieur, dit monsieur Caron en tendant la main pour reprendre
le papier fatal.
--Ah! se dit en lui-même le vieux propriétaire, toi, monsieur l'avocat,
tu sais sans doute tout ce que cet acte contient; mais tu n'es pas payé
pour nous le dire.
Et monsieur de Bourbonne rendit la renonciation à l'avocat.
--Où vais-je mettre tous mes meubles? s'écria Birotteau, et mes livres,
ma belle bibliothèque, mes beaux tableaux, mon salon rouge, enfin tout
mon mobilier!
Et le désespoir du pauvre homme, qui se trouvait déplanté pour ainsi
dire, avait quelque chose de si naïf; il peignait si bien la pureté de
ses mœurs, son ignorance des choses du monde, que madame de Listomère
et mademoiselle Salomon lui dirent pour le consoler, en prenant le
ton employé par les mères quand elles promettent un jouet à leurs
enfants:--N'allez-vous pas vous inquiéter de ces niaiseries-là? Mais
nous vous trouverons toujours bien une maison moins froide, moins noire
que celle de mademoiselle Gamard. S'il ne se rencontre pas de logement
qui vous plaise, eh! bien, l'une de nous vous prendra chez elle en
pension. Allons, faisons un trictrac. Demain vous irez voir monsieur
l'abbé Troubert pour lui demander son appui, et vous verrez comme vous
serez bien reçu par lui!
Les gens faibles se rassurent aussi facilement qu'ils se sont effrayés.
Donc le pauvre Birotteau, ébloui par la perspective de demeurer chez
madame de Listomère, oublia la ruine, consommée sans retour, du bonheur
qu'il avait si long-temps désiré, dont il avait si délicieusement
joui. Mais le soir, avant de s'endormir, et avec la douleur d'un homme
pour qui le tracas d'un déménagement et de nouvelles habitudes étaient
la fin du monde, il se tortura l'esprit à chercher où il pourrait
retrouver pour sa bibliothèque un emplacement aussi commode que l'était
sa galerie. En voyant ses livres errants, ses meubles disloqués et son
ménage en désordre, il se demandait mille fois pourquoi la première
année passée chez mademoiselle Gamard avait été si douce, et la seconde
si cruelle. Et toujours son aventure était un puits sans fond où
tombait sa raison. Le canonicat ne lui semblait plus une compensation
suffisante à tant de malheurs, et il comparait sa vie à un bas dont une
seule maille échappée faisait déchirer toute la trame. Mademoiselle
Salomon lui restait. Mais, en perdant ses vieilles illusions, le pauvre
prêtre n'osait plus croire à une jeune amitié.
Dans la _citta dolente_ des vieilles filles, il s'en rencontre
beaucoup, surtout en France, dont la vie est un sacrifice noblement
offert tous les jours à de nobles sentiments. Les unes demeurent
fièrement fidèles à un cœur que la mort leur a trop promptement ravi:
martyres de l'amour, elles trouvent le secret d'être femmes par l'âme.
Les autres obéissent à un orgueil de famille, qui, chaque jour, déchoit
à notre honte, et se dévouent à la fortune d'un frère, ou à des neveux
orphelins: celles-là se font mères en restant vierges. Ces vieilles
filles atteignent au plus haut héroïsme de leur sexe, en consacrant
tous les sentiments féminins au culte du malheur. Elles idéalisent la
figure de la femme, en renonçant aux récompenses de sa destinée et n'en
acceptant que les peines. Elles vivent alors entourées de la splendeur
de leur dévouement, et les hommes inclinent respectueusement la tête
devant leurs traits flétris. Mademoiselle de Sombreuil n'a été ni femme
ni fille; elle fut et sera toujours une vivante poésie. Mademoiselle
Salomon appartenait à ces créatures héroïques. Son dévouement était
religieusement sublime, en ce qu'il devait être sans gloire, après
avoir été une souffrance de tous les jours. Belle, jeune, elle fut
aimée, elle aima; son prétendu perdit la raison. Pendant cinq années,
elle s'était, avec le courage de l'amour, consacrée au bonheur
mécanique de ce malheureux, de qui elle avait si bien épousé la folie
qu'elle ne le croyait point fou. C'était, du reste, une personne
simple de manières, franche en son langage, et dont le visage pâle ne
manquait pas de physionomie, malgré la régularité de ses traits. Elle
ne parlait jamais des événements de sa vie. Seulement, parfois, les
tressaillements soudains qui lui échappaient en entendant le récit
d'une aventure affreuse, ou triste, révélaient en elle les belles
qualités que développent les grandes douleurs. Elle était venue habiter
Tours après avoir perdu le compagnon de sa vie. Elle ne pouvait y être
appréciée à sa juste valeur, et passait pour une _bonne personne_. Elle
faisait beaucoup de bien, et s'attachait, par goût, aux êtres faibles.
A ce titre, le pauvre vicaire lui avait inspiré naturellement un
profond intérêt.
Mademoiselle de Villenoix, qui allait à la ville dès le matin, y
emmena Birotteau, le mit sur le quai de la Cathédrale, et le laissa
s'acheminant vers le Cloître où il avait grand désir d'arriver pour
sauver au moins le canonicat du naufrage, et veiller à l'enlèvement de
son mobilier. Il ne sonna pas sans éprouver de violentes palpitations
de cœur, à la porte de cette maison où il avait l'habitude de venir
depuis quatorze ans, qu'il avait habitée, et d'où il devait s'exiler à
jamais, après avoir rêvé d'y mourir en paix, à l'imitation de son ami
Chapeloud. Marianne parut surprise de voir le vicaire. Il lui dit qu'il
venait parler à l'abbé Troubert, et se dirigea vers le rez-de-chaussée
où demeurait le chanoine; mais Marianne lui cria:
--L'abbé Troubert n'est plus là, monsieur le vicaire, il est dans votre
ancien logement.
Ces mots causèrent un affreux saisissement au vicaire qui comprit enfin
le caractère de Troubert, et la profondeur d'une vengeance si lentement
calculée, en le trouvant établi dans la bibliothèque de Chapeloud,
assis dans le beau fauteuil gothique de Chapeloud, couchant sans doute
dans le lit de Chapeloud, jouissant des meubles de Chapeloud, logé au
cœur de Chapeloud, annulant le testament de Chapeloud, et déshéritant
enfin l'ami de ce Chapeloud, qui, pendant si long-temps, l'avait parqué
chez mademoiselle Gamard, en lui interdisant tout avancement et lui
fermant les salons de Tours.
Par quel coup de baguette magique cette métamorphose avait-elle eu
lieu? Tout cela n'appartenait-il donc plus à Birotteau? Certes,
en voyant l'air sardonique avec lequel Troubert contemplait cette
bibliothèque, le pauvre Birotteau jugea que le futur vicaire-général
était sûr de posséder toujours la dépouille de ceux qu'il avait si
cruellement haïs, Chapeloud comme un ennemi, et Birotteau, parce qu'en
lui se retrouvait encore Chapeloud. Mille idées se levèrent, à cet
aspect, dans le cœur du bonhomme, et le plongèrent dans une sorte de
songe. Il resta immobile et comme fasciné par l'œil de Troubert, qui le
regardait fixement.
--Je ne pense pas, monsieur, dit enfin Birotteau, que vous vouliez me
priver des choses qui m'appartiennent. Si mademoiselle Gamard a pu être
impatiente de vous mieux loger, elle doit se montrer cependant assez
juste pour me laisser le temps de reconnaître mes livres et d'enlever
mes meubles.
--Monsieur, dit froidement l'abbé Troubert en ne laissant paraître sur
son visage aucune marque d'émotion, mademoiselle Gamard m'a instruit
hier de votre départ, dont la cause m'est encore inconnue. Si elle
m'a installé ici, ce fut par nécessité. Monsieur l'abbé Poirel a pris
mon appartement. J'ignore si les choses qui sont dans ce logement
appartiennent ou non à mademoiselle; mais, si elles sont à vous,
vous connaissez sa bonne foi: la sainteté de sa vie est une garantie
de sa probité. Quant à moi, vous n'ignorez pas la simplicité de mes
mœurs. J'ai couché pendant quinze années dans une chambre nue sans
faire attention à l'humidité qui m'a tué à la longue. Cependant, si
vous vouliez habiter de nouveau cet appartement, je vous le céderais
volontiers.
En entendant ces mots terribles, Birotteau oublia l'affaire du
canonicat, il descendit avec la promptitude d'un jeune homme pour
chercher mademoiselle Gamard, et la rencontra au bas de l'escalier sur
le large palier dallé qui unissait les deux corps de logis.
--Mademoiselle, dit-il en la saluant et sans faire attention ni au
sourire aigrement moqueur qu'elle avait sur les lèvres ni à la flamme
extraordinaire qui donnait à ses yeux la clarté de ceux des tigres, je
ne m'explique pas comment vous n'avez pas attendu que j'aie enlevé mes
meubles, pour...
--Quoi! lui dit-elle en l'interrompant. Est-ce que tous vos effets
n'auraient pas été remis chez madame de Listomère?
--Mais, mon mobilier?
--Vous n'avez donc pas lu votre acte? dit la vieille fille d'un ton
qu'il faudrait pouvoir écrire musicalement pour faire comprendre
combien la haine sut mettre de nuances dans l'accentuation de chaque
mot.
Et mademoiselle Gamard parut grandir, et ses yeux brillèrent encore,
et son visage s'épanouit, et toute sa personne frissonna de plaisir.
L'abbé Troubert ouvrit une fenêtre pour lire plus distinctement dans un
volume in-folio. Birotteau resta comme foudroyé. Mademoiselle Gamard
lui cornait aux oreilles, d'une voix aussi claire que le son d'une
trompette, les phrases suivantes:--N'est-il pas convenu, au cas où
vous sortiriez de chez moi, que votre mobilier m'appartiendrait, pour
m'indemniser de la différence qui existait entre la quotité de votre
pension et celle du respectable abbé Chapeloud? Or, monsieur l'abbé
Poirel ayant été nommé chanoine...
En entendant ces derniers mots, Birotteau s'inclina faiblement, comme
pour prendre congé de la vieille fille; puis il sortit précipitamment.
Il avait peur, en restant plus long-temps, de tomber en défaillance,
et de donner ainsi un trop grand triomphe à de si implacables ennemis.
Marchant comme un homme ivre, il gagna la maison de madame de
Listomère où il trouva dans une salle basse son linge, ses vêtements
et ses papiers contenus dans une malle. A l'aspect des débris de son
mobilier, le malheureux prêtre s'assit, et se cacha le visage dans ses
mains pour dérober aux gens la vue de ses pleurs. L'abbé Poirel était
chanoine! Lui, Birotteau, se voyait sans asile, sans fortune et sans
mobilier! Heureusement, mademoiselle Salomon vint à passer en voiture.
Le concierge de la maison, qui comprit le désespoir du pauvre homme,
fit un signe au cocher. Puis, après quelques mots échangés entre la
vieille fille et le concierge, le vicaire se laissa conduire demi-mort
près de sa fidèle amie, à laquelle il ne put dire que des mots sans
suite. Mademoiselle Salomon, effrayée du dérangement momentané d'une
tête déjà si faible, l'emmena sur-le-champ à l'Alouette, en attribuant
ce commencement d'aliénation mentale à l'effet qu'avait dû produire
sur lui la nomination de l'abbé Poirel. Elle ignorait les conventions
du prêtre avec mademoiselle Gamard, par l'excellente raison qu'il en
ignorait lui-même l'étendue. Et comme il est dans la nature que le
comique se trouve mêlé parfois aux choses les plus pathétiques, les
étranges réponses de Birotteau firent presque sourire mademoiselle
Salomon.
--Chapeloud avait raison, disait-il. C'est un monstre!
--Qui? demandait-elle.
--Chapeloud. Il m'a tout pris.
--Poirel donc?
--Non, Troubert.
Enfin, ils arrivèrent à l'Alouette, où les amis du prêtre lui
prodiguèrent des soins si empressés, que, vers le soir, ils le
calmèrent, et purent obtenir de lui le récit de ce qui s'était passé
pendant la matinée.
Le flegmatique propriétaire demanda naturellement à voir l'acte
qui, depuis la veille, lui paraissait contenir le mot de l'énigme.
Birotteau tira le fatal papier timbré de sa poche, le tendit à
monsieur de Bourbonne, qui le lut rapidement, et arriva bientôt à
une clause ainsi conçue: «_Comme il se trouve une différence de huit
cents francs par an entre la pension que payait feu monsieur Chapeloud
et celle pour laquelle ladite Sophie Gamard consent à prendre chez
elle, aux conditions ci-dessus stipulées, ledit François Birotteau;
attendu que le soussigné François Birotteau reconnaît surabondamment
être hors d'état de donner pendant plusieurs années le prix payé par
les pensionnaires de la demoiselle Gamard, et notamment par l'abbé
Troubert; enfin, eu égard à diverses avances faites par ladite Sophie
Gamard soussignée, ledit Birotteau s'engage à lui laisser à titre
d'indemnité le mobilier dont il se trouvera possesseur à son décès, ou
lorsque, par quelque cause que ce puisse être, il viendrait à quitter
volontairement, et à quelque époque que ce soit, les lieux à lui
présentement loués, et à ne plus profiter des avantages stipulés dans
les engagements pris par mademoiselle Gamard envers lui, ci-dessus..._»
--Tudieu, quelle grosse! s'écria le propriétaire, et de quelles griffes
est armée ladite Sophie Gamard!
Le pauvre Birotteau, n'imaginant dans sa cervelle d'enfant aucune cause
qui pût le séparer un jour de mademoiselle Gamard, comptait mourir
chez elle. Il n'avait aucun souvenir de cette clause, dont les termes
ne furent pas même discutés jadis, tant elle lui avait semblé juste,
lorsque, dans son désir d'appartenir à la vieille fille, il aurait
signé tous les parchemins qu'on lui aurait présentés. Cette innocence
était si respectable, et la conduite de mademoiselle Gamard si atroce;
le sort de ce pauvre sexagénaire avait quelque chose de si déplorable,
et sa faiblesse le rendait si touchant, que, dans un premier moment
d'indignation, madame de Listomère s'écria:--Je suis cause de la
signature de l'acte qui vous a ruiné, je dois vous rendre le bonheur
dont je vous ai privé.
--Mais, dit le vieux gentilhomme, l'acte constitue un dol, et il y a
matière à procès...
--Eh bien! Birotteau plaidera. S'il perd à Tours, il gagnera à Orléans.
S'il perd à Orléans, il gagnera à Paris, s'écria le baron de Listomère.
--S'il veut plaider, reprit froidement monsieur de Bourbonne, je lui
conseille de se démettre d'abord de son vicariat.
--Nous consulterons des avocats, reprit madame de Listomère, et nous
plaiderons s'il faut plaider. Mais cette affaire est trop honteuse pour
mademoiselle Gamard, et peut devenir trop nuisible à l'abbé Troubert,
pour que nous n'obtenions pas quelque transaction.
Après mûre délibération, chacun promit son assistance à l'abbé
Birotteau dans la lutte qui allait s'engager entre lui et tous les
adhérents de ses antagonistes. Un sûr pressentiment, un instinct
provincial indéfinissable forçait chacun à unir les deux noms de Gamard
et Troubert. Mais aucun de ceux qui se trouvaient alors chez madame
de Listomère, excepté le vieux malin, n'avait une idée bien exacte de
l'importance d'un semblable combat. Monsieur de Bourbonne attira dans
un coin le pauvre abbé.
--Des quatorze personnes qui sont ici, lui dit-il à voix basse, il
n'y en aura pas une pour vous dans quinze jours. Si vous avez besoin
d'appeler quelqu'un à votre secours, vous ne trouverez peut-être alors
que moi d'assez hardi pour oser prendre votre défense, parce que je
connais la province, les hommes, les choses, et, mieux encore, les
intérêts! Mais tous vos amis, quoique pleins de bonnes intentions,
vous mettent dans un mauvais chemin d'où vous ne pourrez vous tirer.
Écoutez mon conseil. Si vous voulez vivre en paix, quittez le vicariat
de Saint-Gatien, quittez Tours. Ne dites pas où vous irez, mais
allez chercher quelque cure éloignée où Troubert ne puisse pas vous
rencontrer.
--Abandonner Tours? s'écria le vicaire avec un effroi indescriptible.
C'était pour lui une sorte de mort. N'était-ce pas briser toutes
les racines par lesquelles il s'était planté dans le monde. Les
célibataires remplacent les sentiments par des habitudes. Lorsqu'à ce
système moral, qui les fait moins vivre que traverser la vie, se joint
un caractère faible, les choses extérieures prennent sur eux un empire
étonnant. Aussi Birotteau était-il devenu semblable à quelque végétal:
le transplanter, c'était en risquer l'innocente fructification. De même
que, pour vivre, un arbre doit retrouver à toute heure les mêmes sucs,
et toujours avoir ses chevelus dans le même terrain, Birotteau devait
toujours trotter dans Saint-Gatien; toujours piétiner dans l'endroit du
Mail où il se promenait habituellement, sans cesse parcourir les rues
par lesquelles il passait, et continuer d'aller dans les trois salons,
où il jouait, pendant chaque soirée, au wisth ou au trictrac.
--Ah! je n'y pensais pas, répondit monsieur de Bourbonne en regardant
le prêtre avec une espèce de pitié.
Tout le monde sut bientôt, dans la ville de Tours, que madame la
baronne de Listomère, veuve d'un lieutenant-général, recueillait
l'abbé Birotteau, vicaire de Saint-Gatien. Ce fait, que beaucoup de
gens révoquaient en doute, trancha nettement toutes les questions,
et dessina les partis, surtout lorsque mademoiselle Salomon osa, la
première, parler de dol et de procès. Avec la vanité subtile qui
distingue les vieilles filles, et le fanatisme de personnalité qui
les caractérise, mademoiselle Gamard se trouva fortement blessée du
parti que prenait madame de Listomère. La baronne était une femme
de haut rang, élégante dans ses mœurs, et dont le bon goût, les
manières polies, la piété ne pouvaient être contestés. Elle donnait,
en recueillant Birotteau, le démenti le plus formel à toutes les
assertions de mademoiselle Gamard, en censurait indirectement la
conduite, et semblait sanctionner les plaintes du vicaire contre son
ancienne hôtesse.
Il est nécessaire, pour l'intelligence de cette histoire, d'expliquer
ici tout ce que le discernement et l'esprit d'analyse avec lequel
les vieilles femmes se rendent compte des actions d'autrui prêtaient
de force à mademoiselle Gamard, et quelles étaient les ressources
de son parti. Accompagnée du silencieux abbé Troubert, elle allait
passer ses soirées dans quatre ou cinq maisons où se réunissaient une
douzaine de personnes toutes liées entre elles par les mêmes goûts, et
par l'analogie de leur situation. C'était un ou deux vieillards qui
épousaient les passions et les caquetages de leurs servantes; cinq
ou six vieilles filles qui passaient toute leur journée à tamiser les
paroles, à scruter les démarches de leurs voisins et des gens placés
au-dessus ou au-dessous d'elles dans la société; puis, enfin, plusieurs
femmes âgées, exclusivement occupées à distiller les médisances, à
tenir un registre exact de toutes les fortunes, ou à contrôler les
actions des autres: elles pronostiquaient les mariages et blâmaient la
conduite de leurs amies aussi aigrement que celle de leurs ennemies.
Ces personnes, logées toutes dans la ville de manière à y figurer les
vaisseaux capillaires d'une plante, aspiraient, avec la soif d'une
feuille pour la rosée, les nouvelles, les secrets de chaque ménage,
les pompaient et les transmettaient machinalement à l'abbé Troubert,
comme les feuilles communiquent à la tige la fraîcheur qu'elles ont
absorbée. Donc, pendant chaque soirée de la semaine, excitées par ce
besoin d'émotion qui se retrouve chez tous les individus, ces bonnes
dévotes dressaient un bilan exact de la situation de la ville, avec
une sagacité digne du conseil des Dix, et faisaient la police armées
de cette espèce d'espionnage à coup sûr que créent les passions. Puis,
quand elles avaient deviné la raison secrète d'un événement, leur
amour-propre les portait à s'approprier la sagesse de leur sanhédrin,
pour donner le ton du bavardage dans leurs zones respectives. Cette
congrégation oisive et agissante, invisible et voyant tout, muette
et parlant sans cesse, possédait alors une influence que sa nullité
rendait en apparence peu nuisible, mais qui cependant devenait terrible
quand elle était animée par un intérêt majeur. Or, il y avait bien
long-temps qu'il ne s'était présenté dans la sphère de leurs existences
un événement aussi grave et aussi généralement important pour chacune
d'elles que l'était la lutte de Birotteau, soutenu par madame de
Listomère, contre l'abbé Troubert et mademoiselle Gamard.
En effet, les trois salons de mesdames de Listomère, Merlin de La
Blottière et de Villenoix étant considérés comme ennemis par ceux
où allait mademoiselle Gamard, il y avait au fond de cette querelle
l'esprit de corps et toutes ses vanités. C'était le combat du peuple
et du sénat romain dans une taupinière, ou une tempête dans un verre
d'eau, comme l'a dit Montesquieu en parlant de la république de
Saint-Marin dont les charges publiques ne duraient qu'un jour, tant
la tyrannie y était facile à saisir. Mais cette tempête développait
néanmoins dans les âmes autant de passions qu'il en aurait fallu pour
diriger les plus grands intérêts sociaux. N'est-ce pas une erreur de
croire que le temps ne soit rapide que pour les cœurs en proie aux
vastes projets qui troublent la vie et la font bouillonner. Les heures
de l'abbé Troubert coulaient aussi animées, s'enfuyaient chargées de
pensées tout aussi soucieuses, étaient ridées par des désespoirs et des
espérances aussi profondes que pouvaient l'être les heures cruelles
de l'ambitieux, du joueur et de l'amant. Dieu seul est dans le secret
de l'énergie que nous coûtent les triomphes occultement remportés sur
les hommes, sur les choses et sur nous-mêmes. Si nous ne savons pas
toujours où nous allons, nous connaissons bien les fatigues du voyage.
Seulement, s'il est permis à l'historien de quitter le drame qu'il
raconte pour prendre pendant un moment le rôle des critiques, s'il
vous convie à jeter un coup d'œil sur les existences de ces vieilles
filles et des deux abbés, afin d'y chercher la cause du malheur qui les
viciait dans leur essence; il vous sera peut-être démontré qu'il est
nécessaire à l'homme d'éprouver certaines passions pour développer en
lui des qualités qui donnent à sa vie de la noblesse, en étendent le
cercle, et assoupissent l'égoïsme naturel à toutes les créatures.
Madame de Listomère revint en ville sans savoir que, depuis cinq
ou six jours, plusieurs de ses amis étaient obligés de réfuter une
opinion, accréditée sur elle, dont elle aurait ri si elle l'eût connue,
et qui supposait à son affection pour son neveu des causes presque
criminelles. Elle mena l'abbé Birotteau chez son avocat, à qui le
procès ne parut pas chose facile. Les amis du vicaire, animés par le
sentiment que donne la justice d'une bonne cause, ou paresseux pour un
procès qui ne leur était pas personnel, avaient remis le commencement
de l'instance au jour où ils reviendraient à Tours. Les amis de
mademoiselle Gamard purent donc prendre les devants, et surent raconter
l'affaire peu favorablement pour l'abbé Birotteau.
Donc l'homme de loi, dont la clientèle se composait exclusivement des
gens pieux de la ville, étonna beaucoup madame de Listomère en lui
conseillant de ne pas s'embarquer dans un semblable procès, et il
termina la conférence en disant: que, d'ailleurs, il ne s'en chargerait
pas, parce que, aux termes de l'acte, mademoiselle Gamard avait raison
en Droit; qu'en Équité, c'est-à-dire en dehors de la justice, l'abbé
Birotteau paraîtrait, aux yeux du tribunal et à ceux des honnêtes gens,
manquer au caractère de paix, de conciliation et à la mansuétude qu'on
lui avait supposés jusqu'alors; que mademoiselle Gamard, connue pour
une personne douce et facile à vivre, avait obligé Birotteau en lui
prêtant l'argent nécessaire pour payer les droits successifs auxquels
avait donné lieu le testament de Chapeloud, sans lui en demander de
reçu; que Birotteau n'était pas d'âge et de caractère à signer un acte
sans savoir ce qu'il contenait, ni sans en connaître l'importance; et
que s'il avait quitté mademoiselle Gamard après deux ans d'habitation,
quand son ami Chapeloud était resté chez elle pendant douze ans, et
Troubert pendant quinze, ce ne pouvait être qu'en vue d'un projet à lui
connu; que le procès serait donc jugé comme un acte d'ingratitude, etc.
Après avoir laissé Birotteau marcher en avant vers l'escalier, l'avoué
prit madame de Listomère à part, en la reconduisant, et l'engagea, au
nom de son repos, à ne pas se mêler de cette affaire.
Cependant, le soir, le pauvre vicaire, qui se tourmentait autant
qu'un condamné à mort dans le cabanon de Bicêtre quand il y attend le
résultat de son pourvoi en cassation, ne put s'empêcher d'apprendre
à ses amis le résultat de sa visite, au moment où, avant l'heure de
faire les parties, le cercle se formait devant la cheminée de madame de
Listomère.
--Excepté l'avoué des Libéraux, je ne connais, à Tours, aucun homme de
chicane qui voulût se charger de ce procès sans avoir l'intention de le
faire perdre, s'écria monsieur de Bourbonne, et je ne vous conseille
pas de vous y embarquer.
--Hé! bien, c'est une infamie, dit le lieutenant de vaisseau. Moi, je
conduirai l'abbé chez cet avoué.
--Allez-y lorsqu'il fera nuit, dit monsieur de Bourbonne en
l'interrompant.
--Et pourquoi?
--Je viens d'apprendre que l'abbé Troubert est nommé vicaire-général, à
la place de celui qui est mort avant-hier.
--Je me moque bien de l'abbé Troubert.
Malheureusement, le baron de Listomère, homme de trente-six ans, ne vit
pas le signe que lui fit monsieur de Bourbonne, pour lui recommander de
peser ses paroles, en lui montrant un conseiller de préfecture, ami de
Troubert. Le lieutenant de vaisseau ajouta donc:--Si monsieur l'abbé
Troubert est un fripon...
--Oh! dit monsieur de Bourbonne en l'interrompant, pourquoi mettre
l'abbé Troubert dans une affaire à laquelle il est complétement
étranger?...
--Mais, reprit le baron, ne jouit-il pas des meubles de l'abbé
Birotteau? Je me souviens d'être allé chez Chapeloud, et d'y avoir vu
deux tableaux de prix. Supposez qu'ils valent dix mille francs?...
Croyez-vous que monsieur Birotteau ait eu l'intention de donner, pour
deux ans d'habitation chez cette Gamard, dix mille francs, quand déjà
la bibliothèque et les meubles valent à peu près cette somme?
L'abbé Birotteau ouvrit de grands yeux en apprenant qu'il avait possédé
un capital si énorme.
Et le baron, poursuivant avec chaleur, ajouta:--Par Dieu! monsieur
Salmon, l'ancien expert du Musée de Paris, est venu voir ici sa
belle-mère. Je vais y aller ce soir même, avec l'abbé Birotteau, pour
le prier d'estimer les tableaux. De là je le mènerai chez l'avoué.
Deux jours après cette conversation, le procès avait pris de la
consistance. L'avoué des Libéraux, devenu celui de Birotteau, jetait
beaucoup de défaveur sur la cause du vicaire. Les gens opposés au
gouvernement, et ceux qui étaient connus pour ne pas aimer les
prêtres ou la religion, deux choses que beaucoup de gens confondent,
s'emparèrent de cette affaire, et toute la ville en parla. L'ancien
expert du Musée avait estimé onze mille francs la Vierge du Valentin
et le Christ de Lebrun, morceaux d'une beauté capitale. Quant à la
bibliothèque et aux meubles gothiques, le goût dominant qui croissait
de jour en jour à Paris pour ces sortes de choses leur donnait
momentanément une valeur de douze mille francs. Enfin, l'expert,
vérification faite, évalua le mobilier entier à dix mille écus. Or, il
était évident que, Birotteau n'ayant pas entendu donner à mademoiselle
Gamard cette somme énorme pour le peu d'argent qu'il pouvait lui devoir
en vertu de la soulte stipulée, il y avait, judiciairement parlant,
lieu à réformer leurs conventions; autrement la vieille fille eût
été coupable d'un dol volontaire. L'avoué des Libéraux entama donc
l'affaire en lançant un exploit introductif d'instance à mademoiselle
Gamard. Quoique très-acerbe, cette pièce, fortifiée par des citations
d'arrêts souverains et corroborée par quelques articles du Code, n'en
était pas moins un chef-d'œuvre de logique judiciaire, et condamnait
si évidemment la vieille fille que trente ou quarante copies en furent
méchamment distribuées dans la ville par l'Opposition.
Quelques jours après le commencement des hostilités entre la vieille
fille et Birotteau, le baron de Listomère, qui espérait être compris,
en qualité de capitaine de corvette, dans la première promotion,
annoncée depuis quelque temps au Ministère de la Marine, reçut une
lettre par laquelle l'un de ses amis lui annonçait qu'il était question
dans les bureaux de le mettre hors du cadre d'activité. Étrangement
surpris de cette nouvelle, il partit immédiatement pour Paris, et vint
à la première soirée du ministre, qui en parut fort étonné lui-même,
et se prit à rire en apprenant les craintes dont lui fit part le baron
de Listomère. Le lendemain, nonobstant la parole du ministre, le
baron consulta les Bureaux. Par une indiscrétion que certains chefs
commettent assez ordinairement pour leurs amis, un secrétaire lui
montra un travail tout préparé, mais que la maladie d'un directeur
avait empêché jusqu'alors d'être soumis au ministre, et qui confirmait
la fatale nouvelle. Aussitôt, le baron de Listomère alla chez un de ses
oncles, lequel, en sa qualité de député, pouvait voir immédiatement le
ministre à la Chambre, et il le pria de sonder les dispositions de Son
Excellence, car il s'agissait pour lui de la perte de son avenir. Aussi
attendit-il avec la plus vive anxiété, dans la voiture de son oncle, la
fin de la séance. Le député sortit bien avant la clôture, et dit à son
neveu pendant le chemin qu'il fit en se rendant à son hôtel:--Comment,
diable! vas-tu te mêler de faire la guerre aux prêtres? Le ministre
a commencé par m'apprendre que tu t'étais mis à la tête des Libéraux
à Tours! Tu as des opinions détestables, tu ne suis pas la ligne
du gouvernement, etc. Ses phrases étaient aussi entortillées que
s'il parlait encore à la Chambre. Alors je lui ai dit:--Ah! çà,
entendons-nous? Son Excellence a fini par m'avouer que tu étais mal
avec la Grande-Aumônerie. Bref, en demandant quelques renseignements à
mes collègues, j'ai su que tu parlais fort légèrement d'un certain abbé
Troubert, simple vicaire-général, mais le personnage le plus important
de la province où il représente la Congrégation. J'ai répondu de toi
corps pour corps au ministre. Monsieur mon neveu, si tu veux faire
ton chemin, ne te crée aucune inimitié sacerdotale. Va vite à Tours,
fais-y ta paix avec ce diable de vicaire-général. Apprends que les
vicaires-généraux sont des hommes avec lesquels il faut toujours vivre
en paix. Morbleu! lorsque nous travaillons tous à rétablir la religion,
il est stupide à un lieutenant de vaisseau, qui veut être capitaine,
de déconsidérer les prêtres. Si tu ne te raccommodes pas avec l'abbé
Troubert, ne compte plus sur moi: je te renierai. Le ministre des
Affaires Ecclésiastiques m'a parlé tout à l'heure de cet homme comme
d'un futur évêque. Si Troubert prenait notre famille en haine, il
pourrait m'empêcher d'être compris dans la prochaine fournée de pairs.
Comprends-tu?
Ces paroles expliquèrent au lieutenant de vaisseau les secrètes
occupations de Troubert, de qui Birotteau disait niaisement:--Je ne
sais pas à quoi lui sert de passer les nuits.
La position du chanoine au milieu du sénat femelle qui faisait si
subtilement la police de la province et sa capacité personnelle
l'avaient fait choisir par la Congrégation, entre tous les
ecclésiastiques de la ville, pour être le proconsul inconnu de la
Touraine. Archevêque, général, préfet, grands et petits étaient sous
son occulte domination. Le baron de Listomère eut bientôt pris son
parti.
--Je ne veux pas, dit-il à son oncle, recevoir une seconde bordée
ecclésiastique dans mes _œuvres-vives_.
Trois jours après cette conférence diplomatique entre l'oncle et le
neveu, le marin, subitement revenu par la malle-poste à Tours, révélait
à sa tante, le soir même de son arrivée, les dangers que couraient les
plus chères espérances de la famille de Listomère, s'ils s'obstinaient
l'un et l'autre à soutenir _cet imbécile de Birotteau_. Le baron avait
retenu monsieur de Bourbonne au moment où le vieux gentilhomme prenait
sa canne et son chapeau pour s'en aller après la partie de wisth.
Les lumières du vieux malin étaient indispensables pour éclairer les
écueils dans lesquels se trouvaient engagés les Listomère, et le vieux
malin n'avait prématurément cherché sa canne et son chapeau que pour se
faire dire à l'oreille:--Restez, nous avons à causer.
Le prompt retour du baron, son air de contentement, en désaccord
avec la gravité peinte en certains moments sur sa figure, avaient
accusé vaguement à monsieur de Bourbonne quelques échecs reçus par le
lieutenant dans sa croisière contre Gamard et Troubert. Il ne marqua
point de surprise en entendant le baron proclamer le secret pouvoir du
vicaire-général congréganiste.
--Je le savais, dit-il.
--Hé! bien, s'écria la baronne, pourquoi ne pas nous avoir avertis?
--Madame, répondit-il vivement, oubliez que j'ai deviné l'invisible
influence de ce prêtre, et j'oublierai que vous la connaissez
également. Si nous ne nous gardions pas le secret, nous passerions
pour ses complices: nous serions redoutés et haïs. Imitez-moi: feignez
d'être une dupe; mais sachez bien où vous mettez les pieds. Je vous en
avais assez dit, vous ne me compreniez point, et je ne voulais pas me
compromettre.
--Comment devons-nous maintenant nous y prendre? dit le baron.
Abandonner Birotteau n'était pas une question, et ce fut une première
condition sous-entendue par les trois conseillers.
--Battre en retraite avec les honneurs de la guerre a toujours été le
chef-d'œuvre des plus habiles généraux, répondit monsieur de Bourbonne.
Pliez devant Troubert: si sa haine est moins forte que sa vanité, vous
vous en ferez un allié; mais si vous pliez trop, il vous marchera sur
le ventre; car
Abîme tout plutôt, c'est l'esprit de l'Église,
a dit Boileau. Faites croire que vous quittez le service, vous lui
échappez, monsieur le baron. Renvoyez le vicaire, madame, vous donnerez
gain de cause à la Gamard. Demandez chez l'archevêque à l'abbé Troubert
s'il sait le wisth, il vous dira _oui_. Priez-le de venir faire une
partie dans ce salon, où il veut être reçu; certes, il y viendra. Vous
êtes femme, sachez mettre ce prêtre dans vos intérêts. Quand le baron
sera capitaine de vaisseau, son oncle pair de France, Troubert évêque,
vous pourrez faire Birotteau chanoine tout à votre aise. Jusque-là
pliez; mais pliez avec grâce et en menaçant. Votre famille peut prêter
à Troubert autant d'appui qu'il vous en donnera; vous vous entendrez à
merveille. D'ailleurs marchez la sonde en main, marin!
--Ce pauvre Birotteau! dit la baronne.
--Oh! entamez-le promptement, répliqua le propriétaire en s'en allant.
Si quelque libéral adroit s'emparait de cette tête vide, il vous
causerait des chagrins. Après tout, les tribunaux prononceraient en sa
faveur, et Troubert doit avoir peur du jugement. Il peut encore vous
pardonner d'avoir entamé le combat; mais, après une défaite, il serait
implacable. J'ai dit.
Il fit claquer sa tabatière, alla mettre ses doubles souliers, et
partit.
Le lendemain matin, après le déjeuner, la baronne resta seule avec
le vicaire, et lui dit, non sans un visible embarras:--Mon cher
monsieur Birotteau, vous allez trouver mes demandes bien injustes et
bien inconséquentes; mais il faut, pour vous et pour nous, d'abord
éteindre votre procès contre mademoiselle Gamard en vous désistant
de vos prétentions, puis quitter ma maison. En entendant ces mots le
pauvre prêtre pâlit.--Je suis, reprit-elle, la cause innocente de vos
malheurs, et sais que sans mon neveu vous n'eussiez pas intenté le
procès qui maintenant fait votre chagrin et le nôtre. Mais écoutez?
Elle lui déroula succinctement l'immense étendue de cette affaire et
lui expliqua la gravité de ses suites. Ses méditations lui avaient
fait deviner pendant la nuit les antécédents probables de la vie de
Troubert: elle put alors, sans se tromper, démontrer à Birotteau la
trame dans laquelle l'avait enveloppé cette vengeance si habilement
ourdie, lui révéler la haute capacité, le pouvoir de son ennemi
en lui en dévoilant la haine, en lui en apprenant les causes, en
le lui montrant couché durant douze années devant Chapeloud, et
dévorant Chapeloud, et persécutant encore Chapeloud dans son ami.
L'innocent Birotteau joignit ses mains comme pour prier et pleura
de chagrin à l'aspect d'horreurs humaines que son âme pure n'avait
jamais soupçonnées. Aussi effrayé que s'il se fût trouvé sur le
bord d'un abîme, il écoutait, les yeux fixes et humides, mais sans
exprimer aucune idée, le discours de sa bienfaitrice, qui lui dit
en terminant:--Je sais tout ce qu'il y a de mal à vous abandonner;
mais, mon cher abbé, les devoirs de famille passent avant ceux de
l'amitié. Cédez, comme je le fais, à cet orage, je vous en prouverai
toute ma reconnaissance. Je ne vous parle pas de vos intérêts, je m'en
charge. Vous serez hors de toute inquiétude pour votre existence. Par
l'entremise de Bourbonne, qui saura sauver les apparences, je ferai en
sorte que rien ne vous manque. Mon ami, donnez-moi le droit de vous
trahir. Je resterai votre amie, tout en me conformant aux maximes du
monde. Décidez.
Le pauvre abbé stupéfait s'écria:--Chapeloud avait donc raison en
disant que, si Troubert pouvait venir le tirer par les pieds dans la
tombe, il le ferait! Il couche dans le lit de Chapeloud.
--Il ne s'agit pas de se lamenter, dit madame de Listomère, nous avons
peu de temps à nous. Voyons!
Birotteau avait trop de bonté pour ne pas obéir, dans les grandes
crises, au dévouement irréfléchi du premier moment. Mais d'ailleurs
sa vie n'était déjà plus qu'une agonie. Il dit, en jetant à sa
protectrice un regard désespérant qui la navra:--Je me confie à vous.
Je ne suis plus qu'un _bourrier_ de la rue!
Ce mot tourangeau n'a pas d'autre équivalent possible que le mot brin
de paille. Mais il y a de jolis petits brins de paille, jaunes, polis,
rayonnants, qui font le bonheur des enfants; tandis que le bourrier est
le brin de paille décoloré, boueux, roulé dans les ruisseaux, chassé
par la tempête, tordu par les pieds du passant.
--Mais, madame, je ne voudrais pas laisser à l'abbé Troubert le
portrait de Chapeloud; il a été fait pour moi, il m'appartient, obtenez
qu'il me soit rendu, j'abandonnerai tout le reste.
--Hé! bien, dit madame de Listomère, j'irai chez mademoiselle Gamard.
Ces mots furent dits d'un ton qui révéla l'effort extraordinaire que
faisait la baronne de Listomère en s'abaissant à flatter l'orgueil de
la vieille fille.--Et, ajouta-t-elle, je tâcherai de tout arranger.
A peine osé-je l'espérer. Allez voir monsieur de Bourbonne, qu'il
minute votre désistement en bonne forme, apportez-m'en l'acte bien en
règle; puis, avec le secours de monseigneur l'archevêque, peut-être
pourrons-nous en finir.
Birotteau sortit épouvanté. Troubert avait pris à ses yeux les
dimensions d'une pyramide d'Égypte. Les mains de cet homme étaient à
Paris et ses coudes dans le cloître Saint-Gatien.
--Lui, se dit-il, empêcher monsieur le marquis de Listomère de devenir
pair de France?... _Et peut-être, avec le secours de monseigneur
l'archevêque, pourra-t-on en finir!_
En présence de si grands intérêts, Birotteau se trouvait comme un
ciron: il se faisait justice.
La nouvelle du déménagement de Birotteau fut d'autant plus étonnante
que la cause en était impénétrable. Madame de Listomère disait que,
son neveu voulant se marier et quitter le service, elle avait besoin,
pour agrandir son appartement, de celui du vicaire. Personne ne
connaissait encore le désistement de Birotteau. Ainsi les instructions
de monsieur de Bourbonne étaient sagement exécutées. Ces deux
nouvelles, en parvenant aux oreilles du grand-vicaire, devaient flatter
son amour-propre en lui apprenant que, si elle ne capitulait pas,
la famille de Listomère restait au moins neutre, et reconnaissait
tacitement le pouvoir occulte de la Congrégation: le reconnaître,
n'était-ce pas s'y soumettre? Mais le procès demeurait tout entier _sub
judice_. N'était-ce pas à la fois plier et menacer?
Les Listomère avaient donc pris dans cette lutte une attitude
exactement semblable à celle du grand-vicaire: ils se tenaient en
dehors et pouvaient tout diriger. Mais un événement grave survint et
rendit encore plus difficile la réussite des desseins médités par
monsieur de Bourbonne et par les Listomère pour apaiser le parti Gamard
et Troubert. La veille, mademoiselle Gamard avait pris du froid en
sortant de la cathédrale, s'était mise au lit et passait pour être
dangereusement malade. Toute la ville retentissait de plaintes excitées
par une fausse commisération. «La sensibilité de mademoiselle Gamard
n'avait pu résister au scandale de ce procès. Malgré son bon droit,
elle allait mourir de chagrin. Birotteau tuait sa bienfaitrice...»
Telle était la substance des phrases jetées en avant par les tuyaux
capillaires du grand conciliabule femelle, et complaisamment répétées
par la ville de Tours.
Madame de Listomère eut la honte d'être venue chez la vieille fille
sans recueillir le fruit de sa visite. Elle demanda fort poliment à
parler à monsieur le vicaire-général. Flatté peut-être de recevoir dans
la bibliothèque de Chapeloud, et au coin de cette cheminée ornée des
deux fameux tableaux contestés, une femme par laquelle il avait été
méconnu, Troubert fit attendre la baronne un moment; puis il consentit
à lui donner audience. Jamais courtisan ni diplomate ne mirent dans la
discussion de leurs intérêts particuliers, ou dans la conduite d'une
négociation nationale, plus d'habileté, de dissimulation, de profondeur
que n'en déployèrent la baronne et l'abbé dans le moment où ils se
trouvèrent tous les deux en scène.
Semblable au parrain qui, dans le moyen âge, armait le champion et en
fortifiait la valeur par d'utiles conseils, au moment où il entrait
en lice, le vieux malin avait dit à la baronne:--N'oubliez pas votre
rôle, vous êtes conciliatrice et non partie intéressée. Troubert est
également un médiateur. Pesez vos mots! étudiez les inflexions de la
voix du vicaire-général. S'il se caresse le menton, vous l'aurez séduit.
Quelques dessinateurs se sont amusés à représenter en caricature le
contraste fréquent qui existe entre _ce que l'on dit_ et _ce que l'on
pense_. Ici, pour bien saisir l'intérêt du duel de paroles qui eut lieu
entre le prêtre et la grande dame, il est nécessaire de dévoiler les
pensées qu'ils cachèrent mutuellement sous des phrases en apparence
insignifiantes. Madame de Listomère commença par témoigner le chagrin
que lui causait le procès de Birotteau, puis elle parla du désir
qu'elle avait de voir terminer cette affaire à la satisfaction des deux
parties.
--Le mal est fait, madame, dit l'abbé d'une voix grave, la vertueuse
mademoiselle Gamard se meurt (_Je ne m'intéresse pas plus à cette sotte
de fille qu'au Prêtre-Jean_, pensait-il; _mais je voudrais bien vous
mettre sa mort sur le dos, et vous en inquiéter la conscience, si vous
êtes assez niais pour en prendre du souci_.)
--En apprenant sa maladie, monsieur, lui répondit la baronne, j'ai
exigé de monsieur le vicaire un désistement que j'apportais à cette
sainte fille (_Je te devine, rusé coquin!_ pensait-elle; _mais nous
voilà mis à l'abri de tes calomnies. Quant à toi, si tu prends le
désistement, tu t'enferreras, tu avoueras ainsi ta complicité._)
Il se fit un moment de silence.
--Les affaires temporelles de mademoiselle Gamard ne me concernent pas,
dit enfin le prêtre en abaissant ses larges paupières sur ses yeux
d'aigle pour voiler ses émotions. (_Oh! oh! vous ne me compromettrez
pas! Mais Dieu soit loué! les damnés avocats ne plaideront pas une
affaire qui pouvait me salir. Que veulent donc les Listomère, pour se
faire ainsi mes serviteurs?_)
--Monsieur, répondit la baronne, les affaires de monsieur Birotteau me
sont aussi étrangères que vous le sont les intérêts de mademoiselle
Gamard; mais malheureusement la religion peut souffrir de leurs débats,
et je ne vois en vous qu'un médiateur, là où moi-même j'agis en
conciliatrice.... (_Nous ne nous abuserons ni l'un ni l'autre, monsieur
Troubert_, pensait-elle. _Sentez-vous le tour épigrammatique de cette
réponse?_)
--La religion souffrir, madame! dit le grand-vicaire. La religion est
trop haut située pour que les hommes puissent y porter atteinte. (_La
religion, c'est moi_, pensait-il.)--Dieu nous jugera sans erreur,
madame, ajouta-t-il, je ne reconnais que son tribunal.
--Hé! bien, monsieur, répondit-elle, tâchons d'accorder les jugements
des hommes avec les jugements de Dieu. (_Oui, la religion, c'est toi._)
L'abbé Troubert changea de ton:--Monsieur votre neveu n'est-il pas allé
à Paris? (_Vous avez eu là de mes nouvelles_, pensait-il. _Je puis
vous écraser, vous qui m'avez méprisé. Vous venez capituler._)
--Oui, monsieur, je vous remercie de l'intérêt que vous prenez à lui.
Il retourne ce soir à Paris, il est mandé par le ministre, qui est
parfait pour nous, et voudrait ne pas lui voir quitter le service.
(_Jésuite, tu ne nous écraseras pas_, pensait-elle, _et ta plaisanterie
est comprise_.) Un moment de silence.--Je ne trouve pas sa conduite
convenable dans cette affaire, reprit-elle, mais il faut pardonner
à un marin de ne pas se connaître en Droit.--(_Faisons alliance_,
pensait-elle. _Nous ne gagnerons rien à guerroyer._)
Un léger sourire de l'abbé se perdit dans les plis de son visage:--Il
nous aura rendu le service de nous apprendre la valeur de ces deux
peintures, dit-il en regardant les tableaux, elles seront un bel
ornement pour la chapelle de la Vierge. (_Vous m'avez lancé une
épigramme_, pensait-il, _en voici deux, nous sommes quittes, madame_.)
--Si vous les donniez à Saint-Gatien, je vous demanderais de me
laisser offrir à l'église des cadres dignes du lieu et de l'œuvre.
(_Je voudrais bien te faire avouer que tu convoitais les meubles de
Birotteau_, pensait-elle.)
--Elles ne m'appartiennent pas, dit le prêtre en se tenant toujours sur
ses gardes.
--Mais voici, dit madame de Listomère, un acte qui éteint toute
discussion, et les rend à mademoiselle Gamard. Elle posa le désistement
sur la table. (_Voyez, monsieur_, pensait-elle, _combien j'ai de
confiance en vous_.)--Il est digne de vous, monsieur, ajouta-t-elle,
digne de votre beau caractère, de réconcilier deux chrétiens; quoique
je prenne maintenant peu d'intérêt à monsieur Birotteau...
--Mais il est votre pensionnaire, dit-il en l'interrompant.
--Non, monsieur, il n'est plus chez moi. (_La pairie de mon
beau-frère et le grade de mon neveu me font faire bien des lâchetés_,
pensait-elle.)
L'abbé demeura impassible, mais son attitude calme était l'indice des
émotions les plus violentes. Monsieur de Bourbonne avait seul deviné le
secret de cette paix apparente. Le prêtre triomphait!
--Pourquoi vous êtes-vous donc chargée de son désistement?
demanda-t-il excité par un sentiment analogue à celui qui pousse une
femme à se faire répéter des compliments.
--Je n'ai pu me défendre d'un mouvement de compassion. Birotteau,
dont le caractère faible doit vous être connu, m'a suppliée de voir
mademoiselle Gamard, afin d'obtenir pour prix de sa renonciation à...
L'abbé fronça ses sourcils.
--... A des _droits_ reconnus par des avocats distingués, le portrait...
Le prêtre regarda madame de Listomère.
--... Le portrait de Chapeloud, dit-elle en continuant. Je vous laisse
le juge de sa prétention... (_Tu serais condamné, si tu voulais
plaider_, pensait-elle.)
L'accent que prit la baronne pour prononcer les mots _avocats
distingués_ fit voir au prêtre qu'elle connaissait le fort et le faible
de l'ennemi. Madame de Listomère montra tant de talent à ce connaisseur
émérite dans le cours de cette conversation qui se maintint long-temps
sur ce ton, que l'abbé descendit chez mademoiselle Gamard pour aller
chercher sa réponse à la transaction proposée.
Il revint bientôt.
--Madame, voici les paroles de la pauvre mourante: «_Monsieur l'abbé
Chapeloud m'a témoigné trop d'amitié_, m'a-t-elle dit, _pour que je me
sépare de son portrait_.» Quant à moi, reprit-il, s'il m'appartenait,
je ne le céderais à personne. J'ai porté des sentiments trop constants
au cher défunt pour ne pas me croire le droit de disputer son image à
tout le monde.
--Monsieur, ne _nous brouillons_ pas pour une mauvaise peinture.
(_Je m'en moque autant que vous vous en moquez vous-même_,
pensait-elle.)--Gardez-la, nous en ferons faire une copie. Je
m'applaudis d'avoir assoupi ce triste et déplorable procès, et j'y
aurai personnellement gagné le plaisir de vous connaître. J'ai entendu
parler de votre talent au wisth. Vous pardonnerez à une femme d'être
curieuse, dit-elle en souriant. Si vous vouliez venir jouer quelquefois
chez moi, vous ne pouvez pas douter de l'accueil que vous y recevrez.
Troubert se caressa le menton.
(_Il est pris! Bourbonne avait raison_, pensait-elle, _il a sa dose de
vanité_.)
En effet, le grand-vicaire éprouvait en ce moment la sensation
délicieuse contre laquelle Mirabeau ne savait pas se défendre, quand,
aux jours de sa puissance, il voyait ouvrir devant sa voiture la porte
cochère d'un hôtel autrefois fermé pour lui.
--Madame, répondit-il, j'ai de trop grandes occupations pour aller dans
le monde; mais pour vous, que ne ferait-on pas? (_La vieille fille va
crever, j'entamerai les Listomère, et les servirai s'il me servent!_
pensait-il. _Il vaut mieux les avoir pour amis que pour ennemis._)
Madame de Listomère retourna chez elle, espérant que l'archevêque
consommerait une œuvre de paix si heureusement commencée. Mais
Birotteau ne devait pas même profiter de son désistement. Madame de
Listomère apprit le lendemain la mort de mademoiselle Gamard. Le
testament de la vieille fille ouvert, personne ne fut surpris en
apprenant qu'elle avait fait l'abbé Troubert son légataire universel.
Sa fortune fut estimée à cent mille écus. Le vicaire-général envoya
deux billets d'invitation pour le service et le convoi de son amie chez
madame de Listomère: l'un pour elle, l'autre pour son neveu.
--Il faut y aller, dit-elle.
--Ça ne veut pas dire autre chose, s'écria monsieur de Bourbonne. C'est
une épreuve par laquelle monseigneur Troubert veut vous juger. Baron,
allez jusqu'au cimetière, ajouta-t-il en se tournant vers le lieutenant
de vaisseau qui, pour son malheur, n'avait pas quitté Tours.
Le service eut lieu, et fut d'une grande magnificence ecclésiastique.
Une seule personne y pleura. Ce fut Birotteau, qui, seul dans une
chapelle écartée, et sans être vu, se crut coupable de cette mort, et
pria sincèrement pour l'âme de la défunte, en déplorant avec amertume
de n'avoir pas obtenu d'elle le pardon de ses torts.
L'abbé Troubert accompagna le corps de son amie jusqu'à la fosse
où elle devait être enterrée. Arrivé sur le bord, il prononça un
discours où, grâce à son talent, le tableau de la vie étroite menée
par la testatrice prit des proportions monumentales. Les assistants
remarquèrent ces paroles dans la péroraison:
«Cette vie pleine de jours acquis à Dieu et à sa religion, cette vie
que décorent tant de belles actions faites dans le silence, tant de
vertus modestes et ignorées, fut brisée par une douleur que nous
appellerions imméritée, si, au bord de l'éternité, nous pouvions
oublier que toutes nos afflictions nous sont envoyées par Dieu. Les
nombreux amis de cette sainte fille, connaissant la noblesse et la
candeur de son âme, prévoyaient qu'elle pouvait tout supporter, hormis
des soupçons qui flétrissaient sa vie entière. Aussi, peut-être la
Providence l'a-t-elle amenée au sein de Dieu, pour l'enlever à nos
misères. Heureux ceux qui peuvent reposer, ici-bas, en paix avec
eux-mêmes, comme Sophie repose maintenant au séjour des bienheureux
dans sa robe d'innocence!»
--Quand il eut achevé ce pompeux discours, reprit monsieur de Bourbonne
qui raconta les circonstances de l'enterrement à madame de Listomère
au moment où, les parties finies et les portes fermées, ils furent
seuls avec le baron, figurez-vous, si cela est possible, ce Louis XI en
soutane, donnant ainsi le dernier coup de goupillon chargé d'eau bénite.
Monsieur de Bourbonne prit la pincette, et imita si bien le geste de
l'abbé Troubert, que le baron et sa tante ne purent s'empêcher de
sourire.
--Là seulement, reprit le vieux propriétaire, il s'est démenti.
Jusqu'alors, sa contenance avait été parfaite; mais il lui a sans doute
été impossible, en calfeutrant pour toujours cette vieille fille qu'il
méprisait souverainement et haïssait peut-être autant qu'il a détesté
Chapeloud, de ne pas laisser percer sa joie dans un geste.
Le lendemain matin, mademoiselle Salomon vint déjeuner chez madame
de Listomère, et, en arrivant, lui dit tout émue:--Notre pauvre
abbé Birotteau a reçu tout à l'heure un coup affreux, qui annonce
les calculs les plus étudiés de la haine. Il est nommé curé de
Saint-Symphorien.
Saint-Symphorien est un faubourg de Tours, situé au delà du pont.
Ce pont, un des plus beaux monuments de l'architecture française, a
dix-neuf cents pieds de long, et les deux places qui le terminent à
chaque bout sont absolument pareilles.
--Comprenez-vous? reprit-elle après une pause et tout étonnée de la
froideur que marquait madame de Listomère en apprenant cette nouvelle.
L'abbé Birotteau sera là comme à cent lieues de Tours, de ses amis, de
tout. N'est-ce pas un exil d'autant plus affreux qu'il est arraché à
une ville que ses yeux verront tous les jours et où il ne pourra plus
guère venir? Lui qui, depuis ses malheurs, peut à peine marcher, serait
obligé de faire une lieue pour nous voir. En ce moment, le malheureux
est au lit, il a la fièvre. Le presbytère de Saint-Symphorien est
froid, humide, et la paroisse n'est pas assez riche pour le réparer. Le
pauvre vieillard va donc se trouver enterré dans un véritable sépulcre.
Quelle atroce combinaison!
Maintenant il nous suffira peut-être, pour achever cette histoire, de
rapporter simplement quelques événements, et d'esquisser un dernier
tableau.
Cinq mois après, le vicaire-général fut nommé évêque. Madame de
Listomère était morte, et laissait quinze cents francs de rente par
testament à l'abbé Birotteau. Le jour où le testament de la baronne
fut connu, monseigneur Hyacinthe, évêque de Troyes, était sur le point
de quitter la ville de Tours pour aller résider dans son diocèse:
mais il retarda son départ. Furieux d'avoir été joué par une femme à
laquelle il avait donné la main tandis qu'elle tendait secrètement la
sienne à un homme qu'il regardait comme son ennemi, Troubert menaça
de nouveau l'avenir du baron et la pairie du marquis de Listomère. Il
dit en pleine assemblée, dans le salon de l'archevêque, un de ces mots
ecclésiastiques, gros de vengeance et pleins de mielleuse mansuétude.
L'ambitieux marin vint voir ce prêtre implacable qui lui dicta sans
doute de dures conditions; car la conduite du baron attesta le plus
entier dévouement aux volontés du terrible congréganiste. Le nouvel
évêque rendit, par un acte authentique, la maison de mademoiselle
Gamard au Chapitre de la cathédrale, il donna la bibliothèque et les
livres de Chapeloud au petit séminaire, il dédia les deux tableaux
contestés à la chapelle de la Vierge; mais il garda le portrait de
Chapeloud. Personne ne s'expliqua cet abandon presque total de la
succession de mademoiselle Gamard. Monsieur de Bourbonne supposa que
l'évêque en conservait secrètement la partie liquide, afin d'être
à même de tenir avec honneur son rang à Paris, s'il était porté au
banc des Évêques dans la chambre haute. Enfin, la veille du départ de
monseigneur Troubert, le _vieux malin_ finit par deviner le dernier
calcul que cachât cette action, coup de grâce donné par la plus
persistante de toutes les vengeances à la plus faible de toutes les
victimes. Le legs de madame de Listomère à Birotteau fut attaqué par
le baron de Listomère sous prétexte de captation! Quelques jours après
l'exploit introductif d'instance, le baron fut nommé capitaine de
vaisseau. Par une mesure disciplinaire, le curé de Saint-Symphorien
était interdit. Les supérieurs ecclésiastiques jugeaient le procès
par avance. L'assassin de feu Sophie Gamard était donc un fripon! Si
monseigneur Troubert avait conservé la succession de la vieille fille,
il eût été difficile de faire censurer Birotteau.
Au moment où monseigneur Hyacinthe, évêque de Troyes, venait en chaise
de poste, le long du quai Saint-Symphorien, pour se rendre à Paris,
le pauvre abbé Birotteau avait été mis dans un fauteuil au soleil,
au-dessus d'une terrasse. Ce curé frappé par l'archevêque était pâle
et maigre. Le chagrin, empreint dans tous ses traits, décomposait
entièrement ce visage qui jadis était si doucement gai. La maladie
jetait sur ses yeux, naïvement animés autrefois par les plaisirs de
la bonne chère et dénués d'idées pesantes, un voile qui simulait une
pensée. Ce n'était plus que le squelette du Birotteau qui roulait, un
an auparavant, si vide mais si content, à travers le Cloître. L'évêque
lui lança un regard de mépris et de pitié; puis, il consentit à
l'oublier, et passa.
Nul doute que Troubert n'eût été en d'autres temps Hildebrandt ou
Alexandre VI. Aujourd'hui l'Église n'est plus une puissance politique
et n'absorbe plus les forces des gens solitaires. Le célibat offre
donc alors ce vice capital que, faisant converger les qualités de
l'homme sur une seule passion, l'égoïsme, il rend les célibataires
ou nuisibles ou inutiles. Nous vivons à une époque où le défaut des
gouvernements est d'avoir moins fait la Société pour l'Homme, que
l'Homme pour la Société. Il existe un combat perpétuel entre l'individu
contre le système qui veut l'exploiter et qu'il tâche d'exploiter à
son profit; tandis que jadis l'homme réellement plus libre se montrait
plus généreux pour la chose publique. Le cercle au milieu duquel
s'agitent les hommes s'est insensiblement élargi: l'âme qui peut en
embrasser la synthèse ne sera jamais qu'une magnifique exception; car,
habituellement, en morale comme en physique, le mouvement perd en
intensité ce qu'il gagne en étendue. La Société ne doit pas se baser
sur des exceptions. D'abord, l'homme fut purement et simplement père
et son cœur battit chaudement, concentré dans le rayon de sa famille.
Plus tard, il vécut pour un clan ou pour une petite république; de
là, les grands dévouements historiques de la Grèce ou de Rome. Puis,
il fut l'homme d'une caste ou d'une religion pour les grandeurs de
laquelle il se montra souvent sublime; mais là, le champ de ses
intérêts s'augmenta de toutes les régions intellectuelles. Aujourd'hui,
sa vie est attachée à celle d'une immense patrie; bientôt, sa famille
sera, dit-on, le monde entier. Ce cosmopolitisme moral, espoir de
la Rome chrétienne, ne serait-il pas une sublime erreur? Il est si
naturel de croire à la réalisation d'une noble chimère, à la fraternité
des hommes. Mais, hélas! la machine humaine n'a pas de si divines
proportions. Les âmes assez vastes pour épouser une sentimentalité
réservée aux grands hommes ne seront jamais celles ni des simples
citoyens, ni des pères de famille. Certains physiologistes pensent que
lorsque le cerveau s'agrandit ainsi, le cœur doit se resserrer. Erreur!
L'égoïsme apparent des hommes qui portent une science, une nation, ou
des lois dans leur sein, n'est-il pas la plus noble des passions, et
en quelque sorte, la maternité des masses: pour enfanter des peuples
neufs ou pour produire des idées nouvelles, ne doivent-ils pas unir
dans leurs puissantes têtes les mamelles de la femme à la force de
Dieu? L'histoire des Innocents III, des Pierre-le-Grand, et de tous
les meneurs de siècle ou de nation prouverait au besoin, dans un ordre
très-élevé, cette immense pensée que Troubert représentait au fond du
cloître Saint-Gatien.
Saint-Firmin, avril 1832.
[Illustration: PHILIPPE BRIDAU.
Philippe fut un des bonapartistes les plus assidus du café Lemblin. Il
y prit les habitudes, les manières, le style et la vie des officiers à
demi-solde, etc., etc.]