DE BALZAC.

Au commencement de l'automne de l'année 1826, l'abbé Birotteau,

principal personnage de cette histoire, fut surpris par une averse en

revenant de la maison où il était allé passer la soirée. Il traversait

donc aussi promptement que son embonpoint pouvait le lui permettre, la

petite place déserte nommée _le Cloître_, qui se trouve derrière le

chevet de Saint-Gatien, à Tours.

L'abbé Birotteau, petit homme court, de constitution apoplectique, âgé

d'environ soixante ans, avait déjà subi plusieurs attaques de goutte.

Or, entre toutes les petites misères de la vie humaine, celle pour

laquelle le bon prêtre éprouvait le plus d'aversion, était le subit

arrosement de ses souliers à larges agrafes d'argent et l'immersion

de leurs semelles. En effet, malgré les chaussons de flanelle dans

lesquels il s'empaquetait en tout temps les pieds avec le soin que les

ecclésiastiques prennent d'eux-mêmes, il y gagnait toujours un peu

d'humidité; puis, le lendemain, la goutte lui donnait infailliblement

quelques preuves de sa constance. Néanmoins, comme le pavé du Cloître

est toujours sec, que l'abbé Birotteau avait gagné trois livres dix

sous au wisth chez madame de Listomère, il endura la pluie avec

résignation depuis le milieu de la place de l'Archevêché, où elle avait

commencé à tomber en abondance. En ce moment, il caressait d'ailleurs

sa chimère, un désir déjà vieux de douze ans, un désir de prêtre! un

désir qui, formé tous les soirs, paraissait alors près de s'accomplir;

enfin, il s'enveloppait trop bien dans l'aumusse d'un canonicat vacant

pour sentir les intempéries de l'air: pendant la soirée, les personnes

habituellement réunies chez madame de Listomère lui avaient presque

garanti sa nomination à la place de chanoine, alors vacante au Chapitre

métropolitain de Saint-Gatien, en lui prouvant que personne ne la

méritait mieux que lui, dont les droits long-temps méconnus étaient

incontestables. S'il eût perdu au jeu, s'il eût appris que l'abbé

Poirel, son concurrent, passait chanoine, le bonhomme eût alors trouvé

la pluie bien froide. Peut-être eût-il médit de l'existence. Mais il se

trouvait dans une de ces rares circonstances de la vie où d'heureuses

sensations font tout oublier. En hâtant le pas, il obéissait à un

mouvement machinal, et la vérité, si essentielle dans une histoire de

mœurs, oblige à dire qu'il ne pensait ni à l'averse, ni à la goutte.

Jadis, il existait dans le Cloître, du côté de la Grand'rue, plusieurs

maisons réunies par une clôture, appartenant à la Cathédrale et où

logeaient quelques dignitaires du Chapitre. Depuis l'aliénation des

biens du clergé, la ville a fait du passage qui sépare ces maisons une

rue, nommée rue de la _Psalette_, et par laquelle on va du Cloître à

la Grand'rue. Ce nom indique suffisamment que là demeurait autrefois

le grand Chantre, ses écoles et ceux qui vivaient sous sa dépendance.

Le côté gauche de cette rue est rempli par une seule maison dont

les murs sont traversés par les arcs-boutants de Saint-Gatien qui

sont implantés dans son petit jardin étroit, de manière à laisser

en doute si la Cathédrale fut bâtie avant ou après cet antique

logis. Mais en examinant les arabesques et la forme des fenêtres,

le cintre de la porte, et l'extérieur de cette maison brunie par

le temps, un archéologue voit qu'elle a toujours fait partie du

monument magnifique avec lequel elle est mariée. Un antiquaire, s'il

y en avait à Tours, une des villes les moins littéraires de France,

pourrait même reconnaître, à l'entrée du passage dans le Cloître,

quelques vestiges de l'arcade qui formait jadis le portail de ces

habitations ecclésiastiques et qui devait s'harmonier au caractère

général de l'édifice. Située au nord de Saint-Gatien, cette maison

se trouve continuellement dans les ombres projetées par cette grande

cathédrale sur laquelle le temps a jeté son manteau noir, imprimé ses

rides, semé son froid humide, ses mousses et ses hautes herbes. Aussi

cette habitation est-elle toujours enveloppée dans un profond silence

interrompu seulement par le bruit des cloches, par le chant des offices

qui franchit les murs de l'église, ou par les cris des choucas nichés

dans le sommet des clochers. Cet endroit est un désert de pierres, une

solitude pleine de physionomie, et qui ne peut être habitée que par

des êtres arrivés à une nullité complète ou doués d'une force d'âme

prodigieuse. La maison dont il s'agit avait toujours été occupée par

des abbés, et appartenait à une vieille fille nommée mademoiselle

Gamard. Quoique ce bien eût été acquis de la nation, pendant la

Terreur, par le père de mademoiselle Gamard; comme depuis vingt ans

cette vieille fille y logeait des prêtres, personne ne s'avisait de

trouver mauvais, sous la Restauration, qu'une dévote conservât un bien

national: peut-être les gens religieux lui supposaient-ils l'intention

de le léguer au Chapitre, et les gens du monde n'en voyaient-ils pas la

destination changée.

L'abbé Birotteau se dirigeait donc vers cette maison, où il demeurait

depuis deux ans. Son appartement avait été, comme l'était alors le

canonicat, l'objet de son envie et son _hoc erat in votis_ pendant

une douzaine d'années. Être le pensionnaire de mademoiselle Gamard

et devenir chanoine, furent les deux grandes affaires de sa vie; et

peut-être résument-elles exactement l'ambition d'un prêtre, qui, se

considérant comme en voyage vers l'éternité, ne peut souhaiter en ce

monde qu'un bon gîte, une bonne table, des vêtements propres, des

souliers à agrafes d'argent, choses suffisantes pour les besoins de la

bête, et un canonicat pour satisfaire l'amour-propre, ce sentiment

indicible qui nous suivra, dit-on, jusqu'auprès de Dieu, puisqu'il y

a des grades parmi les saints. Mais la convoitise de l'appartement

alors habité par l'abbé Birotteau, ce sentiment minime aux yeux

des gens du monde, avait été pour lui toute une passion, passion

pleine d'obstacles, et, comme les plus criminelles passions, pleines

d'espérances, de plaisirs et de remords.

La distribution intérieure et la contenance de sa maison n'avaient pas

permis à mademoiselle Gamard d'avoir plus de deux pensionnaires logés.

Or, environ douze ans avant le jour où Birotteau devint le pensionnaire

de cette fille, elle s'était chargée d'entretenir en joie et en

santé monsieur l'abbé Troubert et monsieur l'abbé Chapeloud. L'abbé

Troubert vivait. L'abbé Chapeloud était mort, et Birotteau lui avait

immédiatement succédé.

Feu monsieur l'abbé Chapeloud, en son vivant chanoine de Saint-Gatien,

avait été l'ami intime de l'abbé Birotteau. Toutes les fois que le

vicaire était entré chez le chanoine, il en avait admiré constamment

l'appartement, les meubles et la bibliothèque. De cette admiration

naquit un jour l'envie de posséder ces belles choses. Il avait été

impossible à l'abbé Birotteau d'étouffer ce désir, qui souvent le fit

horriblement souffrir quand il venait à penser que la mort de son

meilleur ami pouvait seule satisfaire cette cupidité cachée, mais

qui allait toujours croissant. L'abbé Chapeloud et son ami Birotteau

n'étaient pas riches. Tous deux fils de paysans, ils n'avaient rien

autre chose que les faibles émoluments accordés aux prêtres; et leurs

minces économies furent employées à passer les temps malheureux de

la Révolution. Quand Napoléon rétablit le culte catholique, l'abbé

Chapeloud fut nommé chanoine de Saint-Gatien, et Birotteau devint

vicaire de la Cathédrale. Chapeloud se mit alors en pension chez

mademoiselle Gamard. Lorsque Birotteau vint visiter le chanoine dans sa

nouvelle demeure, il trouva l'appartement parfaitement bien distribué;

mais il n'y vit rien autre chose. Le début de cette concupiscence

mobilière fut semblable à celui d'une passion vraie, qui, chez un jeune

homme, commence quelquefois par une froide admiration pour la femme que

plus tard il aimera toujours.

Cet appartement, desservi par un escalier en pierre, se trouvait dans

un corps de logis à l'exposition du midi. L'abbé Troubert occupait le

rez-de-chaussée, et mademoiselle Gamard le premier étage du principal

bâtiment situé sur la rue. Lorsque Chapeloud entra dans son logement,

les pièces étaient nues et les plafonds noircis par la fumée. Les

chambranles des cheminées en pierre assez mal sculptée n'avaient

jamais été peints. Pour tout mobilier, le pauvre chanoine y mit

d'abord un lit, une table, quelques chaises, et le peu de livres qu'il

possédait. L'appartement ressemblait à une belle femme en haillons.

Mais, deux ou trois ans après, une vieille dame ayant laissé deux

mille francs à l'abbé Chapeloud, il employa cette somme à l'emplette

d'une bibliothèque en chêne, provenant de la démolition d'un château

dépecé par la Bande Noire, et remarquable par des sculptures dignes de

l'admiration des artistes. L'abbé fit cette acquisition, séduit moins

par le bon marché que par la parfaite concordance qui existait entre

les dimensions de ce meuble et celles de la galerie. Ses économies lui

permirent alors de restaurer entièrement la galerie jusque-là pauvre et

délaissée. Le parquet fut soigneusement frotté, le plafond blanchi; et

les boiseries furent peintes de manière à figurer les teintes et les

nœuds du chêne. Une cheminée de marbre remplaça l'ancienne. Le chanoine

eut assez de goût pour chercher et pour trouver de vieux fauteuils en

bois de noyer sculpté. Puis une longue table en ébène et deux meubles

de Boulle achevèrent de donner à cette galerie une physionomie pleine

de caractère. Dans l'espace de deux ans, les libéralités de plusieurs

personnes dévotes, et des legs de ses pieuses pénitentes, quoique

légers, remplirent de livres les rayons de la bibliothèque alors vide.

Enfin, un oncle de Chapeloud, ancien Oratorien, lui légua en mourant

une collection complète in-folio des Pères de l'Église, et plusieurs

autres grands ouvrages précieux pour un ecclésiastique. Birotteau,

surpris de plus en plus par les transformations successives de cette

galerie jadis nue, arriva par degrés à une involontaire convoitise. Il

souhaita posséder ce cabinet, si bien en rapport avec la gravité des

mœurs ecclésiastiques. Cette passion s'accrut de jour en jour. Occupé

pendant des journées entières à travailler dans cet asile, le vicaire

put en apprécier le silence et la paix, après en avoir primitivement

admiré l'heureuse distribution. Pendant les années suivantes, l'abbé

Chapeloud fit de la cellule un oratoire que ses dévotes amies se

plurent à embellir. Plus tard encore, une dame offrit au chanoine

pour sa chambre un meuble en tapisserie qu'elle avait faite elle-même

pendant long-temps sous les yeux de cet homme aimable sans qu'il en

soupçonnât la destination. Il en fut alors de la chambre à coucher

comme de la galerie, elle éblouit le vicaire. Enfin, trois ans avant sa

mort, l'abbé Chapeloud avait complété le comfortable de son appartement

en en décorant le salon. Quoique simplement garni de velours d'Utrecht

rouge, le meuble avait séduit Birotteau. Depuis le jour où le camarade

du chanoine vit les rideaux de lampasse rouge, les meubles d'acajou,

le tapis d'Aubusson qui ornaient cette vaste pièce peinte à neuf,

l'appartement de Chapeloud devint pour lui l'objet d'une monomanie

secrète. Y demeurer, se coucher dans le lit à grands rideaux de soie

où couchait le chanoine, et trouver toutes ses aises autour de lui,

comme les trouvait Chapeloud, fut pour Birotteau le bonheur complet:

il ne voyait rien au delà. Tout ce que les choses du monde font naître

d'envie et d'ambition dans le cœur des autres hommes se concentra

chez l'abbé Birotteau dans le sentiment secret et profond avec lequel

il désirait un intérieur semblable à celui que s'était créé l'abbé

Chapeloud. Quand son ami tombait malade, il venait certes chez lui

conduit par une sincère affection; mais, en apprenant l'indisposition

du chanoine, ou en lui tenant compagnie, il s'élevait, malgré lui,

dans le fond de son âme mille pensées dont la formule la plus simple

était toujours:--Si Chapeloud mourait, je pourrais avoir son logement.

Cependant, comme Birotteau avait un cœur excellent, des idées étroites

et une intelligence bornée, il n'allait pas jusqu'à concevoir les

moyens de se faire léguer la bibliothèque et les meubles de son ami.

L'abbé Chapeloud, égoïste aimable et indulgent, devina la passion de

son ami, ce qui n'était pas difficile, et la lui pardonna, ce qui

peut sembler moins facile chez un prêtre. Mais aussi le vicaire, dont

l'amitié resta toujours la même, ne cessa-t-il pas de se promener

avec son ami tous les jours dans la même allée du mail de Tours, sans

lui faire tort un seul moment du temps consacré depuis vingt années

à cette promenade. Birotteau, qui considérait ses vœux involontaires

comme des fautes, eût été capable, par contrition, du plus grand

dévouement pour l'abbé Chapeloud. Celui-ci paya sa dette envers une

fraternité si naïvement sincère en disant, quelques jours avant sa mort

au vicaire, qui lui lisait la Quotidienne:--Pour cette fois, tu auras

l'appartement. Je sens que tout est fini pour moi. En effet, par son

testament, l'abbé Chapeloud légua sa bibliothèque et son mobilier à

Birotteau. La possession de ces choses, si vivement désirées, et la

perspective d'être pris en pension par mademoiselle Gamard, adoucirent

beaucoup la douleur que causait à Birotteau la perte de son ami le

chanoine: il ne l'aurait peut-être pas ressuscité, mais il le pleura.

Pendant quelques jours il fut comme Gargantua, dont la femme étant

morte en accouchant de Pantagruel, ne savait s'il devait se réjouir

de la naissance de son fils, ou se chagriner d'avoir enterré sa bonne

Badbec, et qui se trompait en se réjouissant de la mort de sa femme, et

déplorant la naissance de Pantagruel.

L'abbé Birotteau passa les premiers jours de son deuil à vérifier

les ouvrages de _sa_ bibliothèque, à se servir de _ses_ meubles, à

les examiner, en disant d'un ton qui, malheureusement, n'a pu être

noté:--Pauvre Chapeloud! Enfin sa joie et sa douleur l'occupaient tant

qu'il ne ressentit aucune peine de voir donner à un autre la place de

chanoine, dans laquelle feu Chapeloud espérait avoir Birotteau pour

successeur. Mademoiselle Gamard ayant pris avec plaisir le vicaire

en pension, celui-ci participa dès-lors à toutes les félicités de

la vie matérielle que lui vantait le défunt chanoine. Incalculables

avantages! A entendre feu l'abbé Chapeloud, aucun de tous les prêtres

qui habitaient la ville de Tours ne pouvait être, sans en excepter

l'Archevêque, l'objet de soins aussi délicats, aussi minutieux que

ceux prodigués par mademoiselle Gamard à ses deux pensionnaires. Les

premiers mots que disait le chanoine à son ami, en se promenant sur le

Mail, avaient presque toujours trait au succulent dîner qu'il venait

de faire, et il était bien rare que, pendant les sept promenades de la

semaine, il ne lui arrivât pas de dire au moins quatorze fois:--Cette

excellente fille a certes pour vocation le service ecclésiastique.

--Pensez donc, disait l'abbé Chapeloud à Birotteau, que, pendant

douze années consécutives, linge blanc, aubes, surplis, rabats, rien

ne m'a jamais manqué. Je trouve toujours chaque chose en place, en

nombre suffisant, et sentant l'iris. Mes meubles sont frottés, et

toujours si bien essuyés que, depuis long-temps, je ne connais plus la

poussière. En avez-vous vu un seul grain chez moi? Jamais! Puis le bois

de chauffage est bien choisi, les moindres choses sont excellentes;

bref, il semble que mademoiselle Gamard ait sans cesse un œil dans ma

chambre. Je ne me souviens pas d'avoir sonné deux fois, en dix ans,

pour demander quoi que ce fût. Voilà vivre! N'avoir rien à chercher,

pas même ses pantoufles. Trouver toujours bon feu, bonne table. Enfin,

mon soufflet m'impatientait, il avait le larynx embarrassé, je ne m'en

suis pas plaint deux fois. Bast, le lendemain mademoiselle m'a donné un

très-joli soufflet, et cette paire de badines avec lesquelles vous me

voyez tisonnant.

Birotteau, pour toute réponse, disait:--Sentant l'iris! Ce _sentant

l'iris_ le frappait toujours. Les paroles du chanoine accusaient

un bonheur fantastique pour le pauvre vicaire, à qui ses rabats et

ses aubes faisaient tourner la tête; car il n'avait aucun ordre, et

oubliait assez fréquemment de commander son dîner. Aussi, soit en

quêtant, soit en disant la messe, quand il apercevait mademoiselle

Gamard à Saint-Gatien, ne manquait-il jamais de lui jeter un regard

doux et bienveillant, comme sainte Thérèse pouvait en jeter au ciel. Le

bien-être que désire toute créature, et qu'il avait si souvent rêvé,

lui était donc échu. Cependant, comme il est difficile à tout le monde,

même à un prêtre, de vivre sans un dada; depuis dix-huit mois, l'abbé

Birotteau avait remplacé ses deux passions satisfaites par le souhait

d'un canonicat. Le titre de chanoine était devenu pour lui ce que doit

être la pairie pour un ministre plébéien. Aussi la probabilité de sa

nomination, les espérances qu'on venait de lui donner chez madame de

Listomère, lui tournaient-elles si bien la tête qu'il ne se rappela y

avoir oublié son parapluie qu'en arrivant à son domicile. Peut-être

même, sans la pluie qui tombait alors à torrents, ne s'en serait-il pas

souvenu, tant il était absorbé par le plaisir avec lequel il rabâchait

en lui-même tout ce que lui avaient dit, au sujet de sa promotion,

les personnes de la société de madame de Listomère, vieille dame chez

laquelle il passait la soirée du mercredi. Le vicaire sonna vivement

comme pour dire à la servante de ne pas le faire attendre. Puis il se

serra dans le coin de la porte, afin de se laisser arroser le moins

possible; mais l'eau qui tombait du toit coula précisément sur le

bout de ses souliers, et le vent poussa par moments sur lui certaines

bouffées de pluie assez semblables à des douches. Après avoir calculé

le temps nécessaire pour sortir de la cuisine et venir tirer le cordon

placé sous la porte, il resonna encore de manière à produire un

carillon très-significatif.--Ils ne peuvent pas être sortis, se dit-il

en n'entendant aucun mouvement dans l'intérieur. Et pour la troisième

fois il recommença sa sonnerie, qui retentit si aigrement dans la

maison, et fut si bien répétée par tous les échos de la Cathédrale,

qu'à ce factieux tapage il était impossible de ne pas se réveiller.

Aussi, quelques instants après, n'entendit-il pas, sans un certain

plaisir mêlé d'humeur, les sabots de la servante qui claquaient sur

le petit pavé caillouteux. Néanmoins le malaise du podagre ne finit

pas aussitôt qu'il le croyait. Au lieu de tirer le cordon, Marianne

fut obligée d'ouvrir la serrure de la porte avec la grosse clef et de

défaire les verrous.

--Comment me laissez-vous sonner trois fois par un temps pareil? dit-il

à Marianne.

--Mais, monsieur, vous voyez bien que la porte était fermée. Tout le

monde est couché depuis long-temps, les trois quarts de dix heures sont

sonnés. Mademoiselle aura cru que vous n'étiez pas sorti.

--Mais vous m'avez bien vu partir, vous! D'ailleurs mademoiselle sait

bien que je vais chez madame de Listomère tous les mercredis.

--Ma foi! monsieur, j'ai fait ce que mademoiselle m'a commandé de

faire, répondit Marianne en fermant la porte.

Ces paroles portèrent à l'abbé Birotteau un coup qui lui fut d'autant

plus sensible que sa rêverie l'avait rendu plus complétement heureux.

Il se tut, suivit Marianne à la cuisine pour prendre son bougeoir,

qu'il supposait y avoir été mis. Mais, au lieu d'entrer dans la

cuisine, Marianne mena l'abbé chez lui, où le vicaire aperçut son

bougeoir sur une table qui se trouvait à la porte du salon rouge, dans

une espèce d'antichambre formée par le palier de l'escalier auquel

le défunt chanoine avait adapté une grande clôture vitrée. Muet de

surprise, il entra promptement dans sa chambre, n'y vit pas de feu dans

la cheminée, et appela Marianne, qui n'avait pas encore eu le temps de

descendre.

--Vous n'avez donc pas allumé de feu? dit-il.

--Pardon, monsieur l'abbé, répondit-elle. Il se sera éteint.

Birotteau regarda de nouveau le foyer, et s'assura que le feu était

resté couvert depuis le matin.

--J'ai besoin de me sécher les pieds, reprit-il, faites-moi du feu.

Marianne obéit avec la promptitude d'une personne qui avait envie de

dormir. Tout en cherchant lui-même ses pantoufles qu'il ne trouvait pas

au milieu de son tapis de lit, comme elles y étaient jadis, l'abbé fit,

sur la manière dont Marianne était habillée, certaines observations

par lesquelles il lui fut démontré qu'elle ne sortait pas de son lit,

comme elle le lui avait dit. Il se souvint alors que, depuis environ

quinze jours, il était sevré de tous ces petits soins qui, pendant

dix-huit mois, lui avaient rendu la vie si douce à porter. Or, comme

la nature des esprits étroits les porte à deviner les minuties, il se

livra soudain à de très-grandes réflexions sur ces quatre événements,

imperceptibles pour tout autre, mais qui, pour lui, constituaient

quatre catastrophes. Il s'agissait évidemment de la perte entière de

son bonheur, dans l'oubli des pantoufles, dans le mensonge de Marianne

relativement au feu, dans le transport insolite de son bougeoir sur

la table de l'antichambre, et dans la station forcée qu'on lui avait

ménagée, par la pluie, sur le seuil de la porte.

Quand la flamme eut brillé dans le foyer, quand la lampe de nuit fut

allumée, et que Marianne l'eut quitté sans lui demander, comme elle le

faisait jadis:--Monsieur a-t-il encore besoin de quelque chose? l'abbé

Birotteau se laissa doucement aller dans la belle et ample bergère de

son défunt ami; mais le mouvement par lequel il y tomba eut quelque

chose de triste. Le bonhomme était accablé sous le pressentiment d'un

affreux malheur. Ses yeux se tournèrent successivement sur le beau

cartel, sur la commode, sur les siéges, les rideaux, les tapis, le

lit en tombeau, le bénitier, le crucifix, sur une Vierge du Valentin,

sur un Christ de Lebrun, enfin sur tous les accessoires de cette

chambre; et l'expression de sa physionomie révéla les douleurs du plus

tendre adieu qu'un amant ait jamais fait à sa première maîtresse,

ou un vieillard à ses derniers arbres plantés. Le vicaire venait de

reconnaître, un peu tard à la vérité, les signes d'une persécution

sourde exercée sur lui depuis environ trois mois par mademoiselle

Gamard, dont les mauvaises intentions eussent sans doute été beaucoup

plus tôt devinées par un homme d'esprit. Les vieilles filles

n'ont-elles pas toutes un certain talent pour accentuer les actions

et les mots que la haine leur suggère? Elles égratignent à la manière

des chats. Puis, non-seulement elles blessent, mais elles éprouvent

du plaisir à blesser, et à faire voir à leur victime qu'elles l'ont

blessée. Là où un homme du monde ne se serait pas laissé griffer deux

fois, le bon Birotteau avait besoin de plusieurs coups de patte dans la

figure avant de croire à une intention méchante.

Aussitôt, avec cette sagacité questionneuse que contractent les

prêtres habitués à diriger les consciences et à creuser des riens au

fond du confessionnal, l'abbé Birotteau se mit à établir, comme s'il

s'agissait d'une controverse religieuse, la proposition suivante:--En

admettant que mademoiselle Gamard n'ait plus songé à la soirée de

madame de Listomère, que Marianne ait oublié de faire mon feu, que l'on

m'ait cru rentré; attendu que j'ai descendu ce matin, et moi-même!

_mon bougeoir!!!_ il est impossible que mademoiselle Gamard, en le

voyant dans son salon, ait pu me supposer couché. _Ergo_, mademoiselle

Gamard a voulu me laisser à la porte par la pluie; et, en faisant

remonter mon bougeoir chez moi, elle a eu l'intention de me faire

connaître...--Quoi? dit-il tout haut, emporté par la gravité des

circonstances, en se levant pour quitter ses habits mouillés, prendre

sa robe de chambre et se coiffer de nuit. Puis il alla de son lit à la

cheminée, en gesticulant et lançant sur des tons différents les phrases

suivantes, qui toutes furent terminées d'une voix de fausset, comme

pour remplacer des points d'interjection.

--Que diantre lui ai-je fait? Pourquoi m'en veut-elle? Marianne n'a

pas dû oublier mon feu! C'est mademoiselle qui lui aura dit de ne pas

l'allumer! Il faudrait être un enfant pour ne pas s'apercevoir, au ton

et aux manières qu'elle prend avec moi, que j'ai eu le malheur de lui

déplaire. Jamais il n'est arrivé rien de pareil à Chapeloud! Il me sera

impossible de vivre au milieu des tourments que... A mon âge...

Il se coucha dans l'espoir d'éclaircir le lendemain matin la cause de

la haine qui détruisait à jamais ce bonheur dont il avait joui pendant

deux ans, après l'avoir si long-temps désiré. Hélas! les secrets motifs

du sentiment que mademoiselle Gamard lui portait devaient lui être

éternellement inconnus, non qu'ils fussent difficiles à deviner, mais

parce que le pauvre homme manquait de cette bonne foi avec laquelle les

grandes âmes et les fripons savent réagir sur eux-mêmes et se juger.

Un homme de génie ou un intrigant seuls, se disent:--J'ai eu tort.

L'intérêt et le talent sont les seuls conseillers consciencieux et

lucides. Or, l'abbé Birotteau, dont la bonté allait jusqu'à la bêtise,

dont l'instruction n'était en quelque sorte que plaquée à force de

travail, qui n'avait aucune expérience du monde ni de ses mœurs, et qui

vivait entre la messe et le confessionnal, grandement occupé de décider

les cas de conscience les plus légers, en sa qualité de confesseur des

pensionnats de la ville et de quelques belles âmes qui l'appréciaient,

l'abbé Birotteau pouvait être considéré comme un grand enfant, à qui

la majeure partie des pratiques sociales était complétement étrangère.

Seulement, l'égoïsme naturel à toutes les créatures humaines, renforcé

par l'égoïsme particulier au prêtre, et par celui de la vie étroite

que l'on mène en province, s'était insensiblement développé chez lui,

sans qu'il s'en doutât. Si quelqu'un eût pu trouver assez d'intérêt à

fouiller l'âme du vicaire, pour lui démontrer que, dans les infiniment

petits détails de son existence et dans les devoirs minimes de sa vie

privée, il manquait essentiellement de ce dévouement dont il croyait

faire profession, il se serait puni lui-même, et se serait mortifié

de bonne foi. Mais ceux que nous offensons, même à notre insu, nous

tiennent peu compte de notre innocence, ils veulent et savent se

venger. Donc Birotteau, quelque faible qu'il fût, dut être soumis aux

effets de cette grande Justice distributive, qui va toujours chargeant

le monde d'exécuter ses arrêts, nommés par certains niais _les malheurs

de la vie_.

Il y eut cette différence entre feu l'abbé Chapeloud et le vicaire,

que l'un était un égoïste adroit et spirituel, et l'autre un franc et

maladroit égoïste. Lorsque l'abbé Chapeloud vint se mettre en pension

chez mademoiselle Gamard, il sut parfaitement juger le caractère de

son hôtesse. Le confessionnal lui avait appris à connaître tout ce que

le malheur de se trouver en dehors de la société, met d'amertume au

cœur d'une vieille fille, il calcula donc sagement sa conduite chez

mademoiselle Gamard. L'hôtesse, n'ayant guère alors que trente-huit

ans, gardait encore quelques prétentions, qui, chez ces discrètes

personnes, se changent plus tard en une haute estime d'elles-mêmes.

Le chanoine comprit que, pour bien vivre avec mademoiselle Gamard,

il devait lui toujours accorder les mêmes attentions et les mêmes

soins, être plus infaillible que ne l'est le pape. Pour obtenir ce

résultat, il ne laissa s'établir entre elle et lui que les points de

contact strictement ordonnés par la politesse, et ceux qui existent

nécessairement entre des personnes vivant sous le même toit. Ainsi,

quoique l'abbé Troubert et lui fissent régulièrement trois repas par

jour, il s'était abstenu de partager le déjeuner commun, en habituant

mademoiselle Gamard à lui envoyer dans son lit une tasse de café à

la crème. Puis, il avait évité les ennuis du souper en prenant tous

les soirs du thé dans les maisons où il allait passer ses soirées.

Il voyait ainsi rarement son hôtesse à un autre moment de la journée

que celui du dîner; mais il venait toujours quelques instants avant

l'heure fixée. Durant cette espèce de visite polie, il lui avait

adressé, pendant les douze années qu'il passa sous son toit, les mêmes

questions, en obtenant d'elle les mêmes réponses. La manière dont avait

dormi mademoiselle Gamard durant la nuit, son déjeuner, les petits

événements domestiques, l'air de son visage, l'hygiène de sa personne,

le temps qu'il faisait, la durée des offices, les incidents de la

messe, enfin la santé de tel ou tel prêtre faisaient tous les frais de

cette conversation périodique. Pendant le dîner, il procédait toujours

par des flatteries indirectes, allant sans cesse de la qualité d'un

poisson, du bon goût des assaisonnements ou des qualités d'une sauce,

aux qualités de mademoiselle Gamard et à ses vertus de maîtresse de

maison. Il était sûr de caresser toutes les vanités de la vieille fille

en vantant l'art avec lequel étaient faits ou préparés ses confitures,

ses cornichons, ses conserves, ses pâtés, et autres inventions

gastronomiques. Enfin, jamais le rusé chanoine n'était sorti du salon

jaune de son hôtesse, sans dire que, dans aucune maison de Tours, on

ne prenait du café aussi bon que celui qu'il venait d'y déguster.

Grâce à cette parfaite entente du caractère de mademoiselle Gamard,

et à cette science d'existence professée pendant douze années par le

chanoine, il n'y eut jamais entre eux matière à discuter le moindre

point de discipline intérieure. L'abbé Chapeloud avait tout d'abord

reconnu les angles, les aspérités, le rêche de cette vieille fille,

et réglé l'action des tangentes inévitables entre leurs personnes, de

manière à obtenir d'elle toutes les concessions nécessaires au bonheur

et à la tranquillité de sa vie. Aussi, mademoiselle Gamard disait-elle

que l'abbé Chapeloud était un homme très-aimable, extrêmement facile à

vivre, et de beaucoup d'esprit.

Quant à l'abbé Troubert, la dévote n'en disait absolument rien.

Complétement entré dans le mouvement de sa vie comme un satellite

dans l'orbite de sa planète, Troubert était pour elle une sorte de

créature intermédiaire entre les individus de l'espèce humaine et ceux

de l'espèce canine; il se trouvait classé dans son cœur immédiatement

avant la place destinée aux amis et celle occupée par un gros carlin

poussif qu'elle aimait tendrement; elle le gouvernait entièrement,

et la promiscuité de leurs intérêts devint si grande, que bien des

personnes, parmi celles de la société de mademoiselle Gamard, pensaient

que l'abbé Troubert avait des vues sur la fortune de la vieille fille,

se l'attachait insensiblement par une continuelle patience, et la

dirigeait d'autant mieux qu'il paraissait lui obéir, sans laisser

apercevoir en lui le moindre désir de la mener.

Lorsque l'abbé Chapeloud mourut, la vieille fille, qui voulait un

pensionnaire de mœurs douces, pensa naturellement au vicaire. Le

testament du chanoine n'était pas encore connu, que déjà mademoiselle

Gamard méditait de donner le logement du défunt à son bon abbé

Troubert, qu'elle trouvait fort mal au rez-de-chaussée. Mais quand

l'abbé Birotteau vint stipuler avec la vieille fille les conventions

chirographaires de sa pension, elle le vit si fort épris de cet

appartement pour lequel il avait nourri si long-temps des désirs dont

la violence pouvait alors être avouée, qu'elle n'osa lui parler d'un

échange, et fit céder l'affection aux exigences de l'intérêt. Pour

consoler le bien-aimé chanoine, mademoiselle remplaça les larges

briques blanches de Château-Regnauld qui formaient le carrelage de

l'appartement par un parquet en point de Hongrie, et reconstruisit une

cheminée qui fumait.

L'abbé Birotteau avait vu pendant douze ans son ami Chapeloud, sans

avoir jamais eu la pensée de chercher d'où procédait l'extrême

circonspection de ses rapports avec mademoiselle Gamard. En venant

demeurer chez cette sainte fille, il se trouvait dans la situation

d'un amant sur le point d'être heureux. Quand il n'aurait pas été déjà

naturellement aveugle d'intelligence, ses yeux étaient trop éblouis par

le bonheur pour qu'il lui fût possible de juger mademoiselle Gamard,

et de réfléchir sur la mesure à mettre dans ses relations journalières

avec elle.

Mademoiselle Gamard, vue de loin et à travers le prisme des félicités

matérielles que le vicaire rêvait de goûter près d'elle, lui semblait

une créature parfaite, une chrétienne accomplie, une personne

essentiellement charitable, la femme de l'Évangile, la vierge sage,

décorée de ces vertus humbles et modestes qui répandent sur la vie un

céleste parfum. Aussi, avec tout l'enthousiasme d'un homme qui parvient

à un but long-temps souhaité, avec la candeur d'un enfant et la niaise

étourderie d'un vieillard sans expérience mondaine, entra-t-il dans la

vie de mademoiselle Gamard, comme une mouche se prend dans la toile

d'une araignée. Ainsi, le premier jour où il vint dîner et coucher chez

la vieille fille, il fut retenu dans son salon par le désir de faire

connaissance avec elle, aussi bien que par cet inexplicable embarras

qui gêne souvent les gens timides, et leur fait craindre d'être impolis

en interrompant une conversation pour sortir. Il y resta donc pendant

toute la soirée.

Une autre vieille fille, amie de Birotteau, nommée mademoiselle Salomon

de Villenoix, vint le soir. Mademoiselle Gamard eut alors la joie

d'organiser chez elle une partie de boston. Le vicaire trouva, en se

couchant, qu'il avait passé une très-agréable soirée. Ne connaissant

encore que fort légèrement mademoiselle Gamard et l'abbé Troubert,

il n'aperçut que la superficie de leurs caractères. Peu de personnes

montrent tout d'abord leurs défauts à nu. Généralement, chacun tâche

de se donner une écorce attrayante. L'abbé Birotteau conçut donc le

charmant projet de consacrer ses soirées à mademoiselle Gamard, au

lieu d'aller les passer au dehors. L'hôtesse avait, depuis quelques

années, enfanté un désir qui se reproduisait plus fort de jour en

jour. Ce désir, que forment les vieillards et même les jolies femmes,

était devenu chez elle une passion semblable à celle de Birotteau pour

l'appartement de son ami Chapeloud, et tenait au cœur de la vieille

fille par les sentiments d'orgueil et d'égoïsme, d'envie et de vanité

qui préexistent chez les gens du monde. Cette histoire est de tous les

temps: il suffit d'étendre un peu le cercle étroit au fond duquel vont

agir ces personnages pour trouver la raison coefficiente des événements

qui arrivent dans les sphères les plus élevées de la société.

Mademoiselle Gamard passait alternativement ses soirées dans six ou

huit maisons différentes. Soit qu'elle regrettât d'être obligée d'aller

chercher le monde et se crût en droit, à son âge, d'en exiger quelque

retour; soit que son amour-propre eût été froissé de ne point avoir

de société à elle; soit enfin que sa vanité désirât les compliments

et les avantages dont elle voyait jouir ses amies, toute son ambition

était de rendre son salon le point d'une réunion vers laquelle chaque

soir un certain nombre de personnes se dirigeassent _avec plaisir_.

Quand Birotteau et son amie mademoiselle Salomon eurent passé quelques

soirées chez elle, en compagnie du fidèle et patient abbé Troubert; un

soir en sortant de Saint-Gatien, mademoiselle Gamard dit aux bonnes

amies, de qui elle se considérait comme l'esclave jusqu'alors, que

les personnes qui voulaient la voir pouvaient bien venir une fois par

semaine chez elle où elle réunissait un nombre d'amis suffisant pour

faire une partie de boston; elle ne devait pas laisser seul l'abbé

Birotteau, son nouveau pensionnaire; mademoiselle Salomon n'avait pas

encore manqué une seule soirée de la semaine; elle appartenait à ses

amis, et que.... et que.... etc., etc.... Ses paroles furent d'autant

plus humblement altières et abondamment doucereuses, que mademoiselle

Salomon de Villenoix tenait à la société la plus aristocratique de

Tours. Quoique mademoiselle Salomon vînt uniquement par amitié pour le

vicaire, mademoiselle Gamard triomphait de l'avoir dans son salon, et

se vit, grâce à l'abbé Birotteau, sur le point de faire réussir son

grand dessein de former un cercle qui pût devenir aussi nombreux, aussi

agréable que l'étaient ceux de madame de Listomère, de mademoiselle

Merlin de La Blottière, et autres dévotes en possession de recevoir la

société pieuse de Tours.

Mais, hélas! l'abbé Birotteau fit avorter l'espoir de mademoiselle

Gamard. Or, si tous ceux qui dans leur vie sont parvenus à jouir d'un

bonheur souhaité long-temps, ont compris la joie que put avoir le

vicaire en se couchant dans le lit de Chapeloud, ils devront aussi

prendre une légère idée du chagrin que mademoiselle Gamard ressentit au

renversement de son plan favori. Après avoir pendant six mois accepté

son bonheur assez patiemment, Birotteau déserta le logis, entraînant

avec lui mademoiselle Salomon. Malgré des efforts inouïs, l'ambitieuse

Gamard avait à peine recruté cinq à six personnes, dont l'assiduité fut

très-problématique, et il fallait au moins quatre gens fidèles pour

constituer un boston. Elle fut donc forcée de faire amende honorable

et de retourner chez ses anciennes amies, car les vieilles filles

se trouvent en trop mauvaise compagnie avec elles-mêmes pour ne pas

rechercher les agréments équivoques de la société.

La cause de cette désertion est facile à concevoir. Quoique le vicaire

fût un de ceux auxquels le paradis doit un jour appartenir en vertu

de l'arrêt: _Bienheureux les pauvres d'esprit!_ il ne pouvait, comme

beaucoup de sots, supporter l'ennui que lui causaient d'autres sots.

Les gens sans esprit ressemblent aux mauvaises herbes qui se plaisent

dans les bons terrains, et ils aiment d'autant plus être amusés qu'ils

s'ennuient eux-mêmes. L'incarnation de l'ennui dont ils sont victimes,

jointe au besoin qu'ils éprouvent de divorcer perpétuellement avec

eux-mêmes, produit cette passion pour le mouvement, cette nécessité

d'être toujours là où ils ne sont pas qui les distingue, ainsi que les

êtres dépourvus de sensibilité et ceux dont la destinée est manquée, ou

qui souffrent par leur faute.

Sans trop sonder le vide, la nullité de mademoiselle Gamard, ni sans

s'expliquer la petitesse de ses idées, le pauvre abbé Birotteau

s'aperçut un peu tard, pour son malheur, des défauts qu'elle

partageait avec toutes les vieilles filles et de ceux qui lui étaient

particuliers. Le mal, chez autrui, tranche si vigoureusement sur le

bien, qu'il nous frappe presque toujours la vue avant de nous blesser.

Ce phénomène moral justifierait, au besoin, la pente qui nous porte

plus ou moins vers la médisance. Il est, socialement parlant, si

naturel de se moquer des imperfections d'autrui, que nous devrions

pardonner le bavardage railleur que nos ridicules autorisent, et ne

nous étonner que de la calomnie. Mais les yeux du bon vicaire n'étaient

jamais à ce point d'optique qui permet aux gens du monde de voir et

d'éviter promptement les aspérités du voisin; il fut donc obligé, pour

reconnaître les défauts de son hôtesse, de subir l'avertissement que

donne la nature à toutes ses créations, la douleur!

Les vieilles filles n'ayant pas fait plier leur caractère et leur vie

à une autre vie ni à d'autres caractères, comme l'exige la destinée de

la femme, ont, pour la plupart, la manie de vouloir tout faire plier

autour d'elles. Chez mademoiselle Gamard, ce sentiment dégénérait en

despotisme; mais ce despotisme ne pouvait se prendre qu'à de petites

choses. Ainsi, entre mille exemples, le panier de fiches et de jetons

posé sur la table de boston pour l'abbé Birotteau devait rester à la

place où elle l'avait mis; et l'abbé la contrariait vivement en le

dérangeant, ce qui arrivait presque tous les soirs. D'où procédait

cette susceptibilité stupidement portée sur des riens, et quel en était

le but? Personne n'eût pu le dire, mademoiselle Gamard ne le savait pas

elle-même. Quoique très-mouton de sa nature, le nouveau pensionnaire

n'aimait cependant pas plus que les brebis à sentir trop souvent la

houlette, surtout quand elle est armée de pointes. Sans s'expliquer

la haute patience de l'abbé Troubert, Birotteau voulut se soustraire

au bonheur que mademoiselle Gamard prétendait lui assaisonner à sa

manière, car elle croyait qu'il en était du bonheur comme de ses

confitures; mais le malheureux s'y prit assez maladroitement, par suite

de la naïveté de son caractère. Cette séparation n'eut donc pas lieu

sans bien des tiraillements et des picoteries auxquels l'abbé Birotteau

s'efforça de ne pas se montrer sensible.

A l'expiration de la première année qui s'écoula sous le toit de

mademoiselle Gamard, le vicaire avait repris ses anciennes habitudes

en allant passer deux soirées par semaine chez madame de Listomère,

trois chez mademoiselle Salomon, et les deux autres chez mademoiselle

Merlin de La Blottière. Ces personnes appartenaient à la partie

aristocratique de la société tourangelle, où mademoiselle Gamard

n'était point admise. Aussi, l'hôtesse fut-elle vivement outragée

par l'abandon de l'abbé Birotteau, qui lui faisait sentir son peu de

valeur: toute espèce de choix implique un mépris pour l'objet refusé.

--Monsieur Birotteau ne nous a pas trouvés assez aimables, dit l'abbé

Troubert aux amis de mademoiselle Gamard lorsqu'elle fut obligée

de renoncer à ses soirées. C'est un homme d'esprit, un gourmet! Il

lui faut du beau monde, du luxe, des conversations à saillies, les

médisances de la ville.

Ces paroles amenaient toujours mademoiselle Gamard à justifier

l'excellence de son caractère aux dépens de Birotteau.

--Il n'a pas déjà tant d'esprit, disait-elle. Sans l'abbé Chapeloud, il

n'aurait jamais été reçu chez madame de Listomère. Oh! j'ai bien perdu

en perdant l'abbé Chapeloud. Quel homme aimable et facile à vivre!

Enfin, pendant douze ans, je n'ai pas eu la moindre difficulté ni le

moindre désagrément avec lui.

Mademoiselle Gamard fit de l'abbé Birotteau un portrait si peu

flatteur, que l'innocent pensionnaire passa dans cette société

bourgeoise, secrètement ennemie de la société aristocratique, pour un

homme essentiellement difficultueux et très-difficile à vivre. Puis la

vieille fille eut, pendant quelques semaines, le plaisir de s'entendre

plaindre par ses amies, qui, sans penser un mot de ce qu'elles

disaient, ne cessèrent de lui répéter:--Comment vous, si douce et si

bonne, avez-vous inspiré de la répugnance.... Ou:--Consolez-vous, ma

chère mademoiselle Gamard, vous êtes si bien connue que... etc.

Mais, enchantées d'éviter une soirée par semaine dans le Cloître,

l'endroit le plus désert, le plus sombre et le plus éloigné du centre

qu'il y ait à Tours, toutes bénissaient le vicaire.

Entre personnes sans cesse en présence, la haine et l'amour vont

toujours croissant: on trouve à tout moment des raisons pour s'aimer

ou se haïr mieux. Aussi l'abbé Birotteau devint-il insupportable à

mademoiselle Gamard. Dix-huit mois après l'avoir pris en pension, au

moment où le bonhomme croyait voir la paix du contentement dans le

silence de la haine, et s'applaudissait d'avoir su _très-bien corder_

avec la vieille fille, pour se servir de son expression, il fut pour

elle l'objet d'une persécution sourde et d'une vengeance froidement

calculée. Les quatre circonstances capitales de la porte fermée,

des pantoufles oubliées, du manque de feu, du bougeoir porté chez

lui, pouvaient seules lui révéler cette inimitié terrible dont les

dernières conséquences ne devaient le frapper qu'au moment où elles

seraient irréparables. Tout en s'endormant, le bon vicaire se creusait

donc, mais inutilement, la cervelle, et certes il en sentait bien

vite le fond, pour s'expliquer la conduite singulièrement impolie de

mademoiselle Gamard. En effet, ayant agi jadis très-logiquement en

obéissant aux lois naturelles de son égoïsme, il lui était impossible

de deviner ses torts envers son hôtesse.

Si les choses grandes sont simples à comprendre, faciles à exprimer,

les petitesses de la vie veulent beaucoup de détails. Les événements

qui constituent en quelque sorte l'avant-scène de ce drame bourgeois,

mais où les passions se retrouvent tout aussi violentes que si elles

étaient excitées par de grands intérêts, exigeaient cette longue

introduction, et il eût été difficile à un historien exact d'en

resserrer les minutieux développements.

Le lendemain matin, en s'éveillant, Birotteau pensa si fortement à

son canonicat qu'il ne songeait plus aux quatre circonstances dans

lesquelles il avait aperçu, la veille, les sinistres pronostics d'un

avenir plein de malheurs. Le vicaire n'était pas homme à se lever

sans feu, il sonna pour avertir Marianne de son réveil et la faire

venir chez lui: puis il resta, selon son habitude, plongé dans les

rêvasseries somnolescentes pendant lesquelles la servante avait

coutume, en lui embrasant la cheminée, de l'arracher doucement à ce

dernier sommeil par les bourdonnements de ses interpellations et de

ses allures, espèce de musique qui lui plaisait. Une demi-heure se

passa sans que Marianne eût paru. Le vicaire, à moitié chanoine,

allait sonner de nouveau, quand il laissa le cordon de sa sonnette

en entendant le bruit d'un pas d'homme dans l'escalier. En effet,

l'abbé Troubert, après avoir discrètement frappé à la porte, entra sur

l'invitation de Birotteau.

Cette visite, que les deux abbés se faisaient assez régulièrement une

fois par mois l'un à l'autre, ne surprit point le vicaire. Le chanoine

s'étonna, dès l'abord, que Marianne n'eût pas encore allumé le feu

de son quasi-collègue. Il ouvrit une fenêtre, appela Marianne d'une

voix rude, lui dit de venir chez Birotteau; puis, se retournant vers

son frère:--Si mademoiselle apprenait que vous n'avez pas de feu, elle

gronderait Marianne.

Après cette phrase, il s'enquit de la santé de Birotteau, et lui

demanda d'une voix douce s'il avait quelques nouvelles récentes qui

lui fissent espérer d'être nommé chanoine. Le vicaire lui expliqua ses

démarches, et lui dit naïvement quelles étaient les personnes auprès

desquelles madame de Listomère agissait, ignorant que Troubert n'avait

jamais su pardonner à cette dame de ne pas l'avoir admis chez elle,

lui, l'abbé Troubert, déjà deux fois désigné pour être vicaire-général

du diocèse.

Il était impossible de rencontrer deux figures qui offrissent autant

de contrastes qu'en présentaient celles de ces deux abbés. Troubert,

grand et sec, avait un teint jaune et bilieux, tandis que le vicaire

était ce qu'on appelle familièrement grassouillet. Ronde et rougeaude,

la figure de Birotteau peignait une bonhomie sans idées; tandis

que celle de Troubert, longue et creusée par des rides profondes,

contractait en certains moments une expression pleine d'ironie ou de

dédain: mais il fallait cependant l'examiner avec attention pour y

découvrir ces deux sentiments. Le chanoine restait habituellement dans

un calme parfait, en tenant ses paupières presque toujours abaissées

sur deux yeux orangés dont le regard devenait à son gré clair et

perçant. Des cheveux roux complétaient cette sombre physionomie, sans

cesse obscurcie par le voile que de graves méditations jettent sur

les traits. Plusieurs personnes avaient pu d'abord le croire absorbé

par une haute et profonde ambition; mais celles qui prétendaient le

mieux connaître avaient fini par détruire cette opinion en le montrant

hébété par le despotisme de mademoiselle Gamard, ou fatigué par de

trop longs jeûnes. Il parlait rarement et ne riait jamais. Quand il

lui arrivait d'être agréablement ému, il lui échappait un sourire

faible qui se perdait dans les plis de son visage. Birotteau était, au

contraire, tout expansion, tout franchise, aimait les bons morceaux,

et s'amusait d'une bagatelle avec la simplicité d'un homme sans fiel

ni malice. L'abbé Troubert causait, à la première vue, un sentiment

de terreur involontaire, tandis que le vicaire arrachait un sourire

doux à ceux qui le voyaient. Quand, à travers les arcades et les

nefs de Saint-Gatien, le haut chanoine marchait d'un pas solennel,

le front incliné, l'œil sévère, il excitait le respect: sa figure

cambrée était en harmonie avec les voussures jaunes de la cathédrale,

les plis de sa soutane avaient quelque chose de monumental, digne de

la statuaire. Mais le bon vicaire y circulait sans gravité, trottait,

piétinait en paraissant rouler sur lui-même. Ces deux hommes avaient

néanmoins une ressemblance. De même que l'air ambitieux de Troubert,

en donnant lieu de le redouter, avait contribué peut-être à le faire

condamner au rôle insignifiant de simple chanoine, le caractère et la

tournure de Birotteau semblaient le vouer éternellement au vicariat de

la cathédrale. Cependant l'abbé Troubert, arrivé à l'âge de cinquante

ans, avait tout à fait dissipé, par la mesure de sa conduite, par

l'apparence d'un manque total d'ambition et par sa vie toute sainte,

les craintes que sa capacité soupçonnée et son terrible extérieur

avaient inspirées à ses supérieurs. Sa santé s'étant même gravement

altérée depuis un an, sa prochaine élévation au vicariat-général

de l'archevêché paraissait probable. Ses compétiteurs eux-mêmes

souhaitaient sa nomination, afin de pouvoir mieux préparer la leur

pendant le peu de jours qui lui seraient accordés par une maladie

devenue chronique. Loin d'offrir les mêmes espérances, le triple

menton de Birotteau présentait aux concurrents qui lui disputaient son

canonicat les symptômes d'une santé florissante, et sa goutte leur

semblait être, suivant le proverbe, une assurance de longévité. L'abbé

Chapeloud, homme d'un grand sens, et que son amabilité avait toujours

fait rechercher par les gens de bonne compagnie et par les différents

chefs de la métropole, s'était toujours opposé, mais secrètement et

avec beaucoup d'esprit, à l'élévation de l'abbé Troubert; il lui

avait même très-adroitement interdit l'accès de tous les salons où

se réunissait la meilleure société de Tours, quoique pendant sa

vie Troubert l'eût traité sans cesse avec un grand respect, en lui

témoignant en toute occasion la plus haute déférence. Cette constante

soumission n'avait pu changer l'opinion du défunt chanoine qui, pendant

sa dernière promenade, disait encore à Birotteau:--Défiez-vous de ce

grand sec de Troubert! C'est Sixte-Quint réduit aux proportions de

l'Évêché. Tel était l'ami, le commensal de mademoiselle Gamard, qui

venait, le lendemain même du jour où elle avait pour ainsi dire déclaré

la guerre au pauvre Birotteau, le visiter et lui donner des marques

d'amitié.

--Il faut excuser Marianne, dit le chanoine en la voyant entrer. Je

pense qu'elle a commencé par venir chez moi. Mon appartement est

très-humide, et j'ai beaucoup toussé pendant toute la nuit.--Vous êtes

très-sainement ici, ajouta-t-il en regardant les corniches.

--Oh! je suis ici en chanoine, répondit Birotteau en souriant.

--Et moi en vicaire, répliqua l'humble prêtre.

--Oui, mais vous logerez bientôt à l'Archevêché, dit le bon prêtre qui

voulait que tout le monde fût heureux.

--Oh! ou dans le cimetière. Mais que la volonté de Dieu soit faite! Et

Troubert leva les yeux au ciel par un mouvement de résignation.--Je

venais, ajouta-t-il, vous prier de me prêter le _pouillé_ des évêques.

Il n'y a que vous à Tours qui ayez cet ouvrage.

--Prenez-le dans ma bibliothèque, répondit Birotteau que la dernière

phrase du chanoine fit ressouvenir de toutes les jouissances de sa vie.

Le grand chanoine passa dans la bibliothèque, et y resta pendant le

temps que le vicaire mit à s'habiller. Bientôt la cloche du déjeuner se

fit entendre, et le goutteux pensant que, sans la visite de Troubert,

il n'aurait pas eu de feu pour se lever, se dit:--C'est un bon homme!

Les deux prêtres descendirent ensemble, armé chacun d'un énorme

_in-folio_, qu'ils posèrent sur une des consoles de la salle à manger.

--Qu'est-ce que c'est que ça? demanda d'une voix aigre mademoiselle

Gamard en s'adressant à Birotteau. J'espère que vous n'allez pas

encombrer ma salle à manger de vos bouquins.

--C'est des livres dont j'ai besoin, répondit l'abbé Troubert, monsieur

le vicaire a la complaisance de me les prêter.

--J'aurais dû deviner cela, dit-elle en laissant échapper un sourire de

dédain. Monsieur Birotteau ne lit pas souvent dans ces gros livres-là.

--Comment vous portez-vous, mademoiselle? reprit le pensionnaire d'une

voix flûtée.

--Mais pas très-bien, répondit-elle sèchement. Vous êtes cause que j'ai

été réveillée hier pendant mon premier sommeil, et toute ma nuit s'en

est ressentie. En s'asseyant, mademoiselle Gamard ajouta:--Messieurs,

le lait va se refroidir.

Stupéfait d'être si aigrement accueilli par son hôtesse quand il en

attendait des excuses, mais effrayé, comme le sont les gens timides,

par la perspective d'une discussion, surtout quand ils en sont l'objet,

le pauvre vicaire s'assit en silence. Puis, en reconnaissant dans

le visage de mademoiselle Gamard les symptômes d'une mauvaise humeur

apparente, il resta constamment en guerre avec sa raison qui lui

ordonnait de ne pas souffrir le manque d'égards de son hôtesse, tandis

que son caractère le portait à éviter une querelle. En proie à cette

angoisse intérieure, Birotteau commença par examiner sérieusement les

grandes hachures vertes peintes sur le gros taffetas ciré que, par un

usage immémorial, mademoiselle Gamard laissait pendant le déjeuner

sur la table, sans avoir égard ni aux bords usés ni aux nombreuses

cicatrices de cette couverture. Les deux pensionnaires se trouvaient

établis, chacun dans un fauteuil de canne, en face l'un de l'autre,

à chaque bout de cette table royalement carrée, dont le centre était

occupé par l'hôtesse, et qu'elle dominait du haut de sa chaise à

patins, garnie de coussins et adossée au poêle de la salle à manger.

Cette pièce et le salon commun étaient situés au rez-de-chaussée, sous

la chambre et le salon de l'abbé Birotteau. Lorsque le vicaire eut reçu

de mademoiselle Gamard sa tasse de café sucré, il fut glacé du profond

silence dans lequel il allait accomplir l'acte si habituellement gai de

son déjeuner. Il n'osait regarder ni la figure aride de Troubert, ni le

visage menaçant de la vieille fille, et se tourna par contenance vers

un gros carlin chargé d'embonpoint, qui, couché sur un coussin près du

poêle, n'en bougeait jamais, trouvant toujours à sa gauche un petit

plat rempli de friandises, et à sa droite un bol plein d'eau claire.

--Eh! bien, mon mignon, lui dit-il, tu attends ton café.

Ce personnage, l'un des plus importants au logis, mais peu gênant

en ce qu'il n'aboyait plus et laissait la parole à sa maîtresse,

leva sur Birotteau ses petits yeux perdus sous les plis formés dans

son masque par la graisse, puis il les referma sournoisement. Pour

comprendre la souffrance du pauvre vicaire, il est nécessaire de dire

que, doué d'une loquacité vide et sonore comme le retentissement

d'un ballon, il prétendait, sans avoir jamais pu donner aux médecins

une seule raison de son opinion, que les paroles favorisaient la

digestion. Mademoiselle, qui partageait cette doctrine hygiénique,

n'avait pas encore manqué, malgré leur mésintelligence, à causer

pendant les repas; mais, depuis plusieurs matinées, le vicaire avait

usé vainement son intelligence à lui faire des questions insidieuses

pour parvenir à lui délier la langue. Si les bornes étroites dans

lesquelles se renferme cette histoire avaient permis de rapporter une

seule de ces conversations qui excitaient presque toujours le sourire

amer et sardonique de l'abbé Troubert, elle eût offert une peinture

achevée de la vie béotienne des provinciaux. Quelques gens d'esprit

n'apprendraient peut-être pas sans plaisir les étranges développements

que l'abbé Birotteau et mademoiselle Gamard donnaient à leurs opinions

personnelles sur la politique, la religion et la littérature. Il y

aurait certes quelque chose de comique à exposer: soit les raisons

qu'ils avaient tous deux de douter sérieusement, en 1826, de la mort de

Napoléon; soit les conjectures qui les faisaient croire à l'existence

de Louis XVII, sauvé dans le creux d'une grosse bûche. Qui n'eût

pas ri de les entendre établissant, par des raisons bien évidemment

à eux, que le roi de France disposait seul de tous les impôts, que

les Chambres étaient assemblées pour détruire le clergé, qu'il était

mort plus de treize cent mille personnes sur l'échafaud pendant la

révolution? Puis ils parlaient de la Presse sans connaître le nombre

des journaux, sans avoir la moindre idée de ce qu'était cet instrument

moderne. Enfin, monsieur Birotteau écoutait avec attention mademoiselle

Gamard, quand elle disait qu'un homme nourri d'un œuf chaque matin

devait infailliblement mourir à la fin de l'année, et que cela s'était

vu; qu'un petit pain mollet, mangé sans boire pendant quelques jours,

guérissait de la sciatique; que tous les ouvriers qui avaient travaillé

à la démolition de l'abbaye Saint-Martin étaient morts dans l'espace

de six mois; que certain préfet avait fait tout son possible, sous

Bonaparte, pour ruiner les tours de Saint-Gatien, et milles autres

contes absurdes.

Mais en ce moment Birotteau se sentit la langue morte, il se résigna

donc à manger sans entamer la conversation. Bientôt il trouva ce

silence dangereux pour son estomac et dit hardiment:--Voilà du café

excellent! Cet acte de courage fut complétement inutile. Après avoir

regardé le ciel par le petit espace qui séparait, au-dessus du jardin,

les deux arcs-boutants noirs de Saint-Gatien, le vicaire eut encore le

courage de dire:--Il fera plus beau aujourd'hui qu'hier...

A ce propos, mademoiselle Gamard se contenta de jeter la plus gracieuse

de ses œillades à l'abbé Troubert, et reporta ses yeux empreints d'une

sévérité terrible sur Birotteau, qui heureusement avait baissé les

siens.

Nulle créature du genre féminin n'était plus capable que mademoiselle

Sophie Gamard de formuler la nature élégiaque de la vieille fille;

mais, pour bien peindre un être dont le caractère prête un intérêt

immense aux petits événements de ce drame, et à la vie antérieure des

personnages qui en sont les acteurs, peut-être faut-il résumer ici

les idées dont l'expression se trouve chez la vieille fille: la vie

habituelle fait l'âme, et l'âme fait la physionomie. Si tout, dans la

société comme dans le monde, doit avoir une fin, il y a certes ici-bas

quelques existences dont le but et l'utilité sont inexplicables. La

morale et l'économie politique repoussent également l'individu qui

consomme sans produire, qui tient une place sur terre sans répandre

autour de lui ni bien ni mal; car le mal est sans doute un bien dont

les résultats ne se manifestent pas immédiatement. Il est rare que

les vieilles filles ne se rangent pas d'elles-mêmes dans la classe de

ces êtres improductifs. Or, si la conscience de son travail donne à

l'être agissant un sentiment de satisfaction qui l'aide à supporter

la vie, la certitude d'être à charge ou même inutile doit produire un

effet contraire, et inspirer pour lui-même à l'être inerte le mépris

qu'il excite chez les autres. Cette dure réprobation sociale est une

des causes qui, à l'insu des vieilles filles, contribuent à mettre

dans leurs âmes le chagrin qu'expriment leurs figures. Un préjugé dans

lequel il y a du vrai peut-être jette constamment partout, et en France

encore plus qu'ailleurs, une grande défaveur sur la femme avec laquelle

personne n'a voulu ni partager les biens ni supporter les maux de la

vie. Or, il arrive pour les filles un âge où le monde, à tort ou à

raison, les condamne sur le dédain dont elles sont victimes. Laides,

la bonté de leur caractère devait racheter les imperfections de la

nature; jolies, leur malheur a dû être fondé sur des causes graves. On

ne sait lesquelles, des unes ou des autres, sont les plus dignes de

rebut. Si leur célibat a été raisonné, s'il est un vœu d'indépendance,

ni les hommes, ni les mères ne leur pardonnent d'avoir menti au

dévouement de la femme, en s'étant refusées aux passions qui rendent

leur sexe si touchant: renoncer à ses douleurs, c'est en abdiquer la

poésie, et ne plus mériter les douces consolations auxquelles une mère

a toujours d'incontestables droits. Puis les sentiments généreux,

les qualités exquises de la femme ne se développent que par leur

constant exercice; en restant fille, une créature du sexe féminin

n'est plus qu'un non-sens: égoïste et froide, elle fait horreur. Cet

arrêt implacable est malheureusement trop juste pour que les vieilles

filles en ignorent les motifs. Ces idées germent dans leur cœur aussi

naturellement que les effets de leur triste vie se reproduisent

dans leurs traits. Donc elles se flétrissent, parce que l'expansion

constante ou le bonheur qui épanouit la figure des femmes et jette tant

de mollesse dans leurs mouvements n'a jamais existé chez elles. Puis

elles deviennent âpres et chagrines, parce qu'un être qui a manqué

sa vocation est malheureux; il souffre, et la souffrance engendre

la méchanceté. En effet, avant de s'en prendre à elle-même de son

isolement, une fille en accuse long-temps le monde. De l'accusation à

un désir de vengeance, il n'y a qu'un pas. Enfin, la mauvaise grâce

répandue sur leurs personnes est encore un résultat nécessaire de leur

vie. N'ayant jamais senti le besoin de plaire, l'élégance, le bon

goût leur restent étrangers. Elles ne voient qu'elles en elles-mêmes.

Ce sentiment les porte insensiblement à choisir les choses qui leur

sont commodes, au détriment de celles qui peuvent être agréables à

autrui. Sans se bien rendre compte de leur dissemblance avec les

autres femmes, elles finissent par l'apercevoir et par en souffrir.

La jalousie est un sentiment indélébile dans les cœurs féminins. Les

vieilles filles sont donc jalouses à vide, et ne connaissent que les

malheurs de la seule passion que les hommes pardonnent au beau sexe,

parce qu'elle les flatte. Ainsi, torturées dans tous leurs vœux,

obligées de se refuser aux développements de leur nature, les vieilles

filles éprouvent toujours une gêne intérieure à laquelle elles ne

s'habituent jamais. N'est-il pas dur à tout âge, surtout pour une

femme, de lire sur les visages un sentiment de répulsion, quand il

est dans sa destinée de n'éveiller autour d'elle, dans les cœurs, que

des sensations gracieuses? Aussi le regard d'une vieille fille est-il

toujours oblique, moins par modestie que par peur et honte. Ces êtres

ne pardonnent pas à la société leur position fausse, parce qu'ils ne

se la pardonnent pas à eux-mêmes. Or, il est impossible à une personne

perpétuellement en guerre avec elle, ou en contradiction avec la vie,

de laisser les autres en paix, et de ne pas envier leur bonheur. Ce

monde d'idées tristes était tout entier dans les yeux gris et ternes

de mademoiselle Gamard; et le large cercle noir par lequel ils étaient

bordés, accusait les longs combats de sa vie solitaire. Toutes les

rides de son visage étaient droites. La charpente de son front, de

sa tête et de ses joues avait les caractères de la rigidité, de la

sécheresse. Elle laissait pousser, sans aucun souci, les poils jadis

bruns de quelques signes parsemés sur son menton. Ses lèvres minces

couvraient à peine des dents trop longues qui ne manquaient pas de

blancheur. Brune, ses cheveux jadis noirs avaient été blanchis par

d'affreuses migraines. Cet accident la contraignait à porter un tour;

mais ne sachant pas le mettre de manière à en dissimuler la naissance,

il existait souvent de légers interstices entre le bord de son bonnet

et le cordon noir qui soutenait cette demi-perruque assez mal bouclée.

Sa robe, de taffetas en été, de mérinos en hiver, mais toujours de

couleur carmélite, serrait un peu trop sa taille disgracieuse et ses

bras maigres. Sans cesse rabattue, sa collerette laissait voir un cou

dont la peau rougeâtre était aussi artistement rayée que peut l'être

une feuille de chêne vue dans la lumière. Son origine expliquait assez

bien les malheurs de sa conformation. Elle était fille d'un marchand

de bois, espèce de paysan parvenu. A dix-huit ans, elle avait pu

être fraîche et grasse, mais il ne lui restait aucune trace ni de la

blancheur de teint ni des jolies couleurs qu'elle se vantait d'avoir

eues. Les tons de sa chair avaient contracté la teinte blafarde assez

commune chez les dévotes. Son nez aquilin était celui de tous les

traits de sa figure qui contribuait le plus à exprimer le despotisme

de ses idées, de même que la forme plate de son front trahissait

l'étroitesse de son esprit. Ses mouvements avaient une soudaineté

bizarre qui excluait toute grâce; et rien qu'à la voir tirant son

mouchoir de son sac pour se moucher à grand bruit, vous eussiez

deviné son caractère et ses mœurs. D'une taille assez élevée, elle

se tenait très-droit, et justifiait l'observation d'un naturaliste

qui a physiquement expliqué la démarche de toutes les vieilles filles

en prétendant que leurs jointures se soudent. Elle marchait sans que

le mouvement se distribuât également dans sa personne, de manière

à produire ces ondulations si gracieuses, si attrayantes chez les

femmes; elle allait, pour ainsi dire, d'une seule pièce, en paraissant

surgir, à chaque pas, comme la statue du Commandeur. Dans ses moments

de bonne humeur, elle donnait à entendre, comme le font toutes les

vieilles filles, qu'elle aurait bien pu se marier, mais elle s'était

heureusement aperçue à temps de la mauvaise foi de son amant, et

faisait ainsi, sans le savoir, le procès à son cœur en faveur de son

esprit de calcul.

Cette figure typique du genre _vieille fille_ était très-bien encadrée

par les grotesques inventions d'un papier verni représentant des

paysages turcs qui ornaient les murs de la salle à manger. Mademoiselle

Gamard se tenait habituellement dans cette pièce décorée de deux

consoles et d'un baromètre. A la place adoptée par chaque abbé se

trouvait un petit coussin en tapisserie dont les couleurs étaient

passées. Le salon commun où elle recevait était digne d'elle. Il sera

bientôt connu en faisant observer qu'il se nommait _le salon jaune_:

les draperies en étaient jaunes, le meuble et la tenture jaunes; sur la

cheminée garnie d'une glace à cadre doré, des flambeaux et une pendule

en cristal jetaient un éclat dur à l'œil. Quant au logement particulier

de mademoiselle Gamard, il n'avait été permis à personne d'y pénétrer.

L'on pouvait seulement conjecturer qu'il était rempli de ces chiffons,

de ces meubles usés, de ces espèces de haillons dont s'entourent toutes

les vieilles filles, et auxquels elles tiennent tant.

Telle était la personne destinée à exercer la plus grande influence sur

les derniers jours de l'abbé Birotteau.

Faute d'exercer, selon les vœux de la nature, l'activité donnée à la

femme, et par la nécessité où elle était de la dépenser, cette vieille

fille l'avait transportée dans les intrigues mesquines, les caquetages

de province et les combinaisons égoïstes dont finissent par s'occuper

exclusivement toutes les vieilles filles. Birotteau, pour son malheur,

avait développé chez Sophie Gamard les seuls sentiments qu'il fût

possible à cette pauvre créature d'éprouver, ceux de la haine qui,

latents jusqu'alors, par suite du calme et de la monotonie d'une vie

provinciale dont pour elle l'horizon s'était encore rétréci, devaient

acquérir d'autant plus d'intensité qu'ils allaient s'exercer sur de

petites choses et au milieu d'une sphère étroite. Birotteau était de

ces gens qui sont prédestinés à tout souffrir, parce que, ne sachant

rien voir, ils ne peuvent rien éviter: tout leur arrive.

--Oui, il fera beau, répondit après un moment le chanoine qui parut

sortir de sa rêverie et vouloir pratiquer les lois de la politesse.

Birotteau, effrayé du temps qui s'écoula entre la demande et la

réponse, car il avait, pour la première fois de sa vie, pris son café

sans parler, quitta la salle à manger où son cœur était serré comme

dans un étau. Sentant sa tasse de café pesante sur son estomac, il alla

se promener tristement dans les petites allées étroites et bordées de

buis qui dessinaient une étoile dans le jardin. Mais en se retournant,

après le premier tour qu'il y fit, il vit sur le seuil de la porte du

salon mademoiselle Gamard et l'abbé Troubert plantés silencieusement:

lui, les bras croisés et immobile comme la statue d'un tombeau; elle,

appuyée sur la porte-persienne. Tous deux semblaient, en le regardant,

compter le nombre de ses pas. Rien n'est déjà plus gênant pour une

créature naturellement timide que d'être l'objet d'un examen curieux;

mais s'il est fait par les yeux de la haine, l'espèce de souffrance

qu'il cause se change en un martyre intolérable. Bientôt l'abbé

Birotteau s'imagina qu'il empêchait mademoiselle Gamard et le chanoine

de se promener. Cette idée, inspirée tout à la fois par la crainte et

par la bonté, prit un tel accroissement qu'elle lui fit abandonner la

place. Il s'en alla, ne pensant déjà plus à son canonicat, tant il

était absorbé par la désespérante tyrannie de la vieille fille. Il

trouva par hasard, et heureusement pour lui, beaucoup d'occupation à

Saint-Gatien, où il y eut plusieurs enterrements, un mariage et deux

baptêmes. Il put alors oublier ses chagrins. Quand son estomac lui

annonça l'heure du dîner, il ne tira pas sa montre sans effroi, en

voyant quatre heures et quelques minutes. Il connaissait la ponctualité

de mademoiselle Gamard, il se hâta donc de se rendre au logis.

Il aperçut dans la cuisine le premier service desservi. Puis, quand

il arriva dans la salle à manger, la vieille fille lui dit d'un son

de voix où se peignaient également l'aigreur d'un reproche et la joie

de trouver son pensionnaire en faute:--Il est quatre heures et demie,

monsieur Birotteau. Vous savez que nous ne devons pas nous attendre.

Le vicaire regarda le cartel de la salle à manger, et la manière dont

était posée l'enveloppe de gaze destinée à le garantir de la poussière,

lui prouva que son hôtesse l'avait remonté pendant la matinée, en se

donnant le plaisir de le faire avancer sur l'horloge de Saint-Gatien.

Il n'y avait pas d'observation possible. L'expression verbale du

soupçon conçu par le vicaire eût causé la plus terrible et la mieux

justifiée des explosions éloquentes que mademoiselle Gamard sût, comme

toutes les femmes de sa classe, faire jaillir en pareil cas. Les mille

et une contrariétés qu'une servante peut faire subir à son maître,

ou une femme à son mari dans les habitudes privées de la vie, furent

devinées par mademoiselle Gamard, qui en accabla son pensionnaire. La

manière dont elle se plaisait à ourdir ses conspirations contre le

bonheur domestique du pauvre prêtre portèrent l'empreinte du génie le

plus profondément malicieux. Elle s'arrangea pour ne jamais paraître

avoir tort.

Huit jours après le moment où ce récit commence, l'habitation de cette

maison, et les relations que l'abbé Birotteau avait avec mademoiselle

Gamard, lui révélèrent une trame ourdie depuis six mois. Tant que la

vieille fille avait sourdement exercé sa vengeance, et que le vicaire

avait pu s'entretenir volontairement dans l'erreur, en refusant de

croire à des intentions malveillantes, le mal moral avait fait peu

de progrès chez lui. Mais depuis l'affaire du bougeoir remonté, de

la pendule avancée, Birotteau ne pouvait plus douter qu'il ne vécût

sous l'empire d'une haine dont l'œil était toujours ouvert sur lui.

Il arriva dès lors rapidement au désespoir, en apercevant, à toute

heure, les doigts crochus et effilés de mademoiselle Gamard prêts à

s'enfoncer dans son cœur. Heureuse de vivre par un sentiment aussi

fertile en émotions que l'est celui de la vengeance, la vieille fille

se plaisait à planer, à peser sur le vicaire, comme un oiseau de proie

plane et pèse sur un mulot avant de le dévorer. Elle avait conçu

depuis long-temps un plan que le prêtre abasourdi ne pouvait deviner,

et qu'elle ne tarda pas à dérouler, en montrant le génie que savent

déployer, dans les petites choses, les personnes solitaires dont l'âme,

inhabile à sentir les grandeurs de la piété vraie, s'est jetée dans les

minuties de la dévotion. Dernière, mais affreuse aggravation de peine!

La nature de ses chagrins interdisait à Birotteau, homme d'expansion,

aimant à être plaint et consolé, la petite douceur de les raconter

à ses amis. Le peu de tact qu'il devait à sa timidité lui faisait

redouter de paraître ridicule en s'occupant de pareilles niaiseries.

Et cependant ces niaiseries composaient toute son existence, sa chère

existence pleine d'occupations dans le vide et de vide dans les

occupations; vie terne et grise où les sentiments trop forts étaient

des malheurs, où l'absence de toute émotion était une félicité. Le

paradis du pauvre prêtre se changea donc subitement en enfer. Enfin,

ses souffrances devinrent intolérables. La terreur que lui causait

la perspective d'une explication avec mademoiselle Gamard s'accrut

de jour en jour; et le malheur secret qui flétrissait les heures de

sa vieillesse, altéra sa santé. Un matin, en mettant ses bas bleus

chinés, il reconnut une perte de huit lignes dans la circonférence de

son mollet. Stupéfait de ce diagnostic si cruellement irrécusable, il

résolut de faire une tentative auprès de l'abbé Troubert, pour le prier

d'intervenir officieusement entre mademoiselle Gamard et lui.

En se trouvant en présence de l'imposant chanoine, qui, pour le

recevoir dans une chambre nue, quitta promptement un cabinet plein de

papiers où il travaillait sans cesse, et où ne pénétrait personne, le

vicaire eut presque honte de parler des taquineries de mademoiselle

Gamard à un homme qui lui paraissait si sérieusement occupé. Mais après

avoir subi toutes les angoisses de ces délibérations intérieures que

les gens humbles, indécis ou faibles éprouvent même pour des choses

sans importance, il se décida, non sans avoir le cœur grossi par des

pulsations extraordinaires, à expliquer sa position à l'abbé Troubert.

Le chanoine écouta d'un air grave et froid, essayant, mais en vain,

de réprimer certains sourires qui, peut-être, eussent révélé les

émotions d'un contentement intime à des yeux intelligents. Une flamme

parut s'échapper de ses paupières lorsque Birotteau lui peignit, avec

l'éloquence que donnent les sentiments vrais, la constante amertume

dont il était abreuvé; mais Troubert mit la main au-dessus de ses

yeux par un geste assez familier aux penseurs, et garda l'attitude de

dignité qui lui était habituelle. Quand le vicaire eut cessé de parler,

il aurait été bien embarrassé s'il avait voulu chercher sur la figure

de Troubert, alors marbrée par des taches plus jaunes encore que ne

l'était ordinairement son teint bilieux, quelques traces des sentiments

qu'il avait dû exciter chez ce prêtre mystérieux. Après être resté

pendant un moment silencieux, le chanoine fit une de ces réponses dont

toutes les paroles devaient être long-temps étudiées pour que leur

portée fût entièrement mesurée, mais qui, plus tard, prouvaient aux

gens réfléchis l'étonnante profondeur de son âme et la puissance de

son esprit. Enfin, il accabla Birotteau en lui disant: que «ces choses

l'étonnaient d'autant plus, qu'il ne s'en serait jamais aperçu sans la

confession de son frère; il attribuait ce défaut d'intelligence à ses

occupations sérieuses, à ses travaux, et à la tyrannie de certaines

pensées élevées qui ne lui permettaient pas de regarder aux détails

de la vie.» Il lui fit observer, mais sans avoir l'air de vouloir

censurer la conduite d'un homme dont l'âge et les connaissances

méritaient son respect, que «jadis les solitaires songeaient rarement

à leur nourriture, à leur abri, au fond des thébaïdes où ils se

livraient à de saintes contemplations,» et que, «de nos jours, le

prêtre pouvait par la pensée se faire partout une thébaïde.» Puis,

revenant à Birotteau, il ajouta: que «ces discussions étaient toutes

nouvelles pour lui. Pendant douze années, rien de semblable n'avait eu

lieu entre mademoiselle Gamard et le vénérable abbé Chapeloud. Quant

à lui, sans doute, il pouvait bien, ajouta-t-il, devenir l'arbitre

entre le vicaire et leur hôtesse, parce que son amitié pour elle ne

dépassait pas les bornes imposées par les lois de l'Église à ses

fidèles serviteurs; mais alors la justice exigeait qu'il entendît aussi

mademoiselle Gamard.»--Que, d'ailleurs, il ne trouvait rien de changé

en elle; qu'il l'avait toujours vue ainsi; qu'il s'était volontiers

soumis à quelques-uns de ses caprices, sachant que cette respectable

demoiselle était la bonté, la douceur même; qu'il fallait attribuer

les légers changements de son humeur aux souffrances causées par une

pulmonie dont elle ne parlait pas, et à laquelle elle se résignait en

vraie chrétienne... Il finit en disant au vicaire, que: «pour peu qu'il

restât encore quelques années auprès de mademoiselle, il saurait mieux

l'apprécier, et reconnaître les trésors de cet excellent caractère.»

L'abbé Birotteau sortit confondu. Dans la nécessité fatale où il se

trouvait de ne prendre conseil que de lui-même, il jugea mademoiselle

Gamard d'après lui. Le bonhomme crut, en s'absentant pendant quelques

jours, éteindre, faute d'aliment, la haine que lui portait cette

fille. Donc il résolut d'aller, comme jadis, passer plusieurs jours à

une campagne où madame de Listomère se rendait à la fin de l'automne,

époque à laquelle le ciel est ordinairement pur et doux en Touraine.

Pauvre homme! il accomplissait précisément les vœux secrets de sa

terrible ennemie, dont les projets ne pouvaient être déjoués que par

une patience de moine; mais, ne devinant rien, ne sachant point ses

propres affaires, il devait succomber comme un agneau, sous le premier

coup du boucher.

Située sur la levée qui se trouve entre la ville de Tours et les

hauteurs de Saint-Georges, exposée au midi, entourée de rochers, la

propriété de madame de Listomère offrait les agréments de la campagne

et tous les plaisirs de la ville. En effet, il ne fallait pas plus de

dix minutes pour venir du pont de Tours à la porte de cette maison,

nommée _l'Alouette_; avantage précieux dans un pays où personne ne veut

se déranger pour quoi que ce soit, même pour aller chercher un plaisir.

L'abbé Birotteau était à l'Alouette depuis environ dix jours, lorsqu'un

matin, au moment du déjeuner, le concierge vint lui dire que monsieur

Caron désirait lui parler. Monsieur Caron était un avocat chargé des

affaires de mademoiselle Gamard. Birotteau ne s'en souvenant pas et ne

se connaissant aucun point litigieux à démêler avec qui que ce fût au

monde, quitta la table en proie à une sorte d'anxiété pour chercher

l'avocat: il le trouva modestement assis sur la balustrade d'une

terrasse.

--L'intention où vous êtes de ne plus loger chez mademoiselle Gamard

étant devenue évidente... dit l'homme d'affaires.

--Eh! monsieur, s'écria l'abbé Birotteau en interrompant, je n'ai

jamais pensé à la quitter.

La Comédie humaine - Volume 06. Scènes de la vie de Province - Tome 02 · 第 9 / 59 题