AU NARCISSE.

Douce et brillante fleur, qui, sur les gazons frais,

Embellis le matin de tes humbles attraits,

Sur les ailes des vents ton odeur exhalée,

Parfume la colline et l’humide vallée.

Quand le jour qui finit ferme son œil mourant,

Quand le zéphyr plaintif s’éteint en soupirant,

Quand les ombres du soir au couchant s’épaississent,

Que les vallons, les bois, les coteaux s’obscurcissent,

Sous la froide rosée inclinée tristement,

Tu courbes de langueur ton calice charmant;

Dans leurs réduits secrets tes parfums se retirent,

Et sous l’obscurité tes nuances expirent.

Mais bientôt de retour, l’aurore, aimable fleur,

Va relever ton front défaillant et rêveur,

Va dévoiler encor ta blancheur éclatante,

Et le satin moëlleux de ta feuille opulente.

Tendre fils du printemps, comme toi dans les pleurs

Sous la nuit du chagrin, je languis, je me meurs.

Ah! que puisse l’aurore en dissipant tes ombres,

De mes soucis affreux chasser les voiles sombres!

Un écho lointain prolongea ses accens; elle prêta l’oreille à sa douce

réplique. Mais après avoir répété les derniers vers, elle s’entendit

répondre par une voix presque aussi tendre et moins éloignée.

Très-surprise, elle regarde autour d’elle, et voit un jeune homme en

habit de chasseur, appuyé contre un arbre, et la considérant avec cette

profonde attention qui annonce une âme en extase.

Mille craintes se croisèrent dans ses confuses pensées: alors seulement

elle se rappela combien elle était éloignée de l’abbaye; elle se levait

pour fuir, lorsque l’étranger s’approcha respectueusement; mais,

voyant qu’elle s’écartait en baissant de timides regards, il s’arrêta.

Elle continua son chemin vers l’abbaye; et, malgré toutes les raisons

qui la faisaient trembler d’être poursuivie, sa retenue l’empêcha de

regarder en arrière. Rentrée dans l’abbaye, et voyant que la famille

n’était pas assemblée pour déjeuner, elle se retira dans sa chambre;

et là, toutes ses pensées s’employèrent en conjectures sur l’étranger.

Ne se croyant intéressée dans cette rencontre que sous le rapport de

la sûreté de La Motte, elle se livra sans scrupule au souvenir de

l’air et des manières nobles qui distinguaient si particulièrement le

jeune homme qu’elle avait vu. Après avoir mieux approfondi toutes les

circonstances, elle regarda comme impossible qu’une personne d’un

pareil extérieur pût former le projet de tendre quelque piége à un être

son semblable; et, quoiqu’elle n’eût recueilli aucune circonstance qui

pût seconder ses conjectures sur ce qu’il venait faire dans une forêt

déserte, elle repoussa sans y songer, tous les soupçons injurieux à

son honnêteté. Après y avoir mûrement réfléchi, elle résolut de ne

point parler à La Motte de cette petite aventure, sachant très-bien

qu’un danger imaginaire lui causerait des appréhensions réelles, et

produirait toutes les perplexités, tous les tourmens dont il venait

d’être délivré. Elle se promit, au surplus, de suspendre pour quelque

temps ses promenades dans la forêt.

Lorsqu’elle descendit pour déjeuner, elle s’aperçut que madame La

Motte était plus réservée qu’à l’ordinaire. La Motte entra un moment

après elle, fit sur le temps quelques observations frivoles; et, après

s’être efforcé de prendre un air de gaîté, retomba dans sa tristesse

accoutumée. Adeline examinait avec inquiétude le visage de madame La

Motte, et quand elle y découvrait une lueur de bonté, c’était un

rayon de soleil pour son âme; mais elle permit bien rarement à Adeline

de se flatter ainsi. Sa conversation était contrainte, et souvent

elle se livrait à des allusions qu’on ne pouvait comprendre. Adeline

tremblait de hasarder une phrase, de peur que ses accens mal assurés

ne trahissent sa peine; et Louis arriva fort à propos pour la tirer

d’embarras.

«Cette charmante matinée vous a fait sortir de bonne heure de votre

chambre, dit Louis en s’adressant à Adeline?--Vous aviez sans doute un

aimable compagnon, dit madame La Motte? une promenade solitaire n’est

pas ordinairement fort agréable.

«--J’étais seule, madame, reprit Adeline.»

«--Vraiment! vos pensées doivent donc avoir pour vous un charme bien

puissant?»

«--Hélas! répliqua Adeline, en laissant échapper une larme, il leur

reste bien peu de sujets de contentement.»

«--Cela est très-surprenant, poursuivit madame La Motte.»

«--Est-il donc surprenant, madame, qu’on soit malheureuse lorsqu’on

n’a plus d’amis?»

Madame La Motte sentit le reproche au fond de sa conscience, et rougit.

«--Mais, reprit-elle après un court silence, et en fixant La Motte,

vous n’êtes pas dans ce cas, Adeline.»

L’innocence d’Adeline était bien loin de rien soupçonner. Elle ne

fit aucune attention à cette circonstance; mais souvent à travers

ses larmes, elle dit qu’elle se réjouissait de l’entendre parler

ainsi. Pendant cette conversation, La Motte était resté absorbé dans

ses réflexions; et Louis, ne pouvant se douter quel en était le but,

regardait attentivement sa mère et Adeline pour s’en éclaircir; mais

il regardait cette dernière avec une expression si remplie de tendre

pitié, qu’il découvrit en même temps à madame La Motte les sentimens de

son cœur. Elle répliqua sur-le-champ aux dernières paroles d’Adeline,

de l’air le plus sérieux: «L’amitié n’a de prix qu’autant que notre

conduite s’en rend digne; l’amitié qui survit au mérite de la personne

aimée, est une disgrâce pour les deux parties.»

Le ton et la manière dont elle proféra ces mots, chagrinèrent encore

Adeline, qui lui dit doucement qu’elle se flattait de ne jamais mériter

un pareil reproche. Madame La Motte se tut; mais Adeline fut si

pénétrée de ce qui s’était passé, que les pleurs coulèrent de ses yeux,

et qu’elle se cacha le visage avec son mouchoir.

Louis se leva, non sans être ému; et La Motte, sortant de sa rêverie,

demanda ce dont il s’agissait; mais, avant de recevoir une réponse, il

parut avoir oublié qu’il avait fait la question. «Adeline peut vous

en rendre compte, dit madame La Motte.--Je n’ai pas mérité cela, dit

Adeline en se levant; mais puisque ma présence déplaît, je me retire.»

Elle faisait un mouvement pour sortir, lorsque Louis, qui marchait dans

la chambre avec l’air de l’agitation, lui prit doucement la main, en

disant: «Il y a là-dessous quelque malheureuse méprise.» Il voulait la

reconduire à son siége; mais son âme était trop abattue pour soutenir

une plus longue contrainte, et retirant sa main: «Laissez-moi m’en

aller, dit-elle; s’il y a quelque méprise, il m’est impossible de

l’expliquer.» A ces mots, elle quitta la chambre. Louis la suivit de

l’œil jusqu’à la porte, et se tournant ensuite vers sa mère: «A coup

sûr, madame, lui dit-il, vous avez tort; je gage ma tête, qu’elle

mérite votre plus tendre affection.»

«--Vous plaidez sa cause avec éloquence, monsieur: peut-on vous

demander ce qui vous intéresse si fort en sa faveur?»

«--Ses manières aimables, qu’on ne peut observer sans concevoir de

l’estime pour elle.»

«--Mais vous vous fiez trop peut-être à vos observations: il est

possible que ses manières aimables vous trompent.»

«--Pardonnez-moi, madame, je puis affirmer hardiment qu’elles ne me

trompent point.»

«--Vous avez, sans doute de bonnes raisons de parler ainsi, et je

m’aperçois, à votre admiration pour cette jeune _innocente_, qu’elle a

réussi dans le projet de séduire votre cœur.»

«--C’est sans dessein qu’elle s’est attiré mon admiration; elle n’y

serait jamais parvenue, si elle eût été capable de la conduite que

vous lui supposez.»

Madame La Motte allait répliquer, mais elle en fut empêchée par

son mari, qui, sortant de sa rêverie, s’informa du sujet de la

contestation. «Trêve à ces propos ridicules, dit-il d’un ton fâché.

Adeline aura, je suppose, oublié quelque article du ménage: une offense

aussi grave mérite sans doute punition; mais ne me rompez plus la tête

de vos misérables querelles: si vous voulez régenter, madame, que ce ne

soit pas en ma présence.»

A ces mots, il quitte brusquement la chambre, son fils le suit, et

madame La Motte reste livrée à ses réflexions chagrines. Sa mauvaise

humeur provenait toujours de la même cause. Elle avait su la promenade

d’Adeline; et La Motte étant allé de bonne heure dans la forêt, son

imagination, échauffée par la jalousie qui couvait dans son sein, la

persuada qu’ils s’étaient donné un rendez-vous.

Elle n’en douta plus au retour d’Adeline, suivie de près par La Motte.

Sa passion lui peignant ainsi les apparences sous les plus noires

couleurs, ni sa longue habitude des bons procédés, ni la présence de

son fils, n’avaient été capables de contraindre ses émotions. Elle

regardait la conduite d’Adeline, dans leur dernière scène, comme un

chef-d’œuvre d’hypocrisie, et l’indifférence de La Motte comme un jeu;

tant elle était ingénieuse à se créer des fantômes!

Adeline s’était retirée dans sa chambre. Quand sa première agitation

se fut apaisée, elle fit l’examen général de sa conduite, et n’y

trouvant rien dont elle pût s’accuser, elle n’en fut que plus contente

d’elle-même. Sa satisfaction la plus grande, elle la tirait de la

pureté de ses intentions. Au moment qu’on l’accuse, l’innocence peut

être quelquefois accablée par l’effroi du châtiment qui n’est dû qu’au

crime; mais la réflexion dissipe les prestiges de la terreur, et porte

au fond d’une âme déchirée les consolations de la vertu.

En sortant, La Motte était allé dans la forêt. Louis s’en était

aperçu, et l’avait rejoint avec le dessein de pénétrer la cause de

sa mélancolie. «Voilà une belle matinée, dit Louis; si vous me le

permettez, je vous accompagnerai à la promenade.» La Motte, quoique

mécontent, ne s’y opposa point; et, après qu’ils eurent marché

quelques minutes, il changea de direction, et prit un sentier opposé à

celui que son fils lui avait vu suivre le jour précédent.

Louis observa: «que l’allée qu’ils venaient de quitter était plus

ombragée, et par conséquent plus agréable.» La Motte ne paraissait

faire aucune attention à cette remarque. «Elle mène, poursuivit-il, à

un singulier endroit que je découvris hier.» La Motte leva la tête.

Louis continua de décrire le tombeau, et la rencontre qu’il y avait

faite. Pendant ce récit, La Motte le regardait avec la plus grande

attention, et changeait souvent de visage. Quand il eut fini: «Vous

avez eu bien de la témérité, dit-il, d’examiner ce lieu, surtout

lorsque vous vous êtes hasardé dans le passage. Je vous conseille de

ne plus vous aventurer aussi légèrement dans les profondeurs de cette

forêt. Moi-même, je n’ai pas osé dépasser certaines limites; et, par

cette raison, j’ignore quels habitans elle peut renfermer. Votre récit

m’effraie; car, s’il y a des brigands dans le voisinage, je ne suis

pas à l’abri de leurs rapines. Il est vrai que je n’ai plus guère autre

chose à perdre que ma vie.»

«--Et la vie de vos compagnons, reprit Louis.--Sans doute, dit La

Motte.»

«--Il serait à propos d’avoir plus de certitude sur ce point. Je songe

aux moyens d’y parvenir.»

«--Il est inutile de s’en occuper. Cette recherche aurait elle-même

son danger. La mort serait peut-être le prix de votre curiosité; notre

seule chance de salut, c’est de rester cachés. Retournons à l’abbaye.»

Louis ne savait que penser; mais il n’en dit pas davantage. La Motte

retomba bientôt dans un accès de rêverie, et son fils en prit occasion

de déplorer l’état d’abattement où il venait de le voir plongé.

«Déplorez-en plutôt la cause, dit La Motte avec un soupir.»

«--Quelle qu’elle soit, j’en gémis bien sincèrement. Oserai-je vous

prier de me la dire?»

«--Mes malheurs vous sont-ils donc assez peu connus, reprit La Motte,

pour que vous me fassiez pareille question? Ne suis-je pas arraché à ma

maison, à mes amis, et presqu’à ma patrie? et peut-on demander ce qui

m’afflige?»

Louis sentit la justice de ce reproche, et garda un moment de silence.

«Que vous soyez affligé, reprit-il, ce n’est pas ce qui me surprend: il

serait en effet bien étonnant que vous ne le fussiez pas.»

«--Qu’est-ce donc qui cause votre surprise?»

«--L’air de gaîté que vous aviez à mon arrivée ici.»

«--Vous gémissiez tout à l’heure de me voir affligé, et maintenant vous

ne paraissez pas trop satisfait de m’avoir vu précédemment de bonne

humeur. Qu’est-ce que cela veut dire?»

«--Vous ne m’entendez point du tout. Rien ne pourrait me causer une

plus grande satisfaction que le retour de cette gaîté. Vous aviez dans

ce temps-là les mêmes sujets de chagrin, et pourtant vous étiez de

bonne humeur.»

«--Vous auriez pu sans vanité vous en attribuer la gloire: votre

présence me ranima, et je me sentis en même temps soulagé du fardeau de

mille appréhensions.»

«--Puisque la même cause existe, pourquoi n’êtes-vous pas toujours

aussi gai?»

«--Et pourquoi oubliez-vous que c’est à votre père que vous parlez

ainsi?»

«--Je ne l’oublie point, monsieur, et rien au monde, que mes

sollicitudes pour un père, ne pouvait m’enhardir à ce point. C’est avec

la plus vive douleur que je m’aperçois que vous avez quelque sujet

caché de peines: faites-en l’aveu, monsieur, à ceux qui ont droit

d’entrer dans vos afflictions, et souffrez qu’en les partageant, ils en

adoucissent la rigueur.»

Louis leva les yeux, et vit son père pâle comme la mort; ses lèvres

tremblaient en parlant: «--Quelque confiance que vous ayez en votre

pénétration, elle vous a pourtant trompé dans cette conjoncture. Je

n’ai d’autres sujets de chagrin que ceux que vous connaissez déjà, et

je désire que vous ne rameniez jamais la conversation là-dessus.»

«--Puisque telle est votre volonté, je dois vous obéir; mais

pardonnez-moi, monsieur, si....»

«--Je ne vous pardonne point, monsieur, interrompit La Motte: cessons

ces discours.» En disant ces mots, il précipita ses pas; et Louis,

n’osant continuer, revint en silence à l’abbaye.

Adeline passa la plus grande partie de la journée dans sa chambre.

Après y avoir examiné sa conduite, elle essaya de fortifier son âme

contre les injustes désagrémens que lui donnait madame La Motte.

La tâche était plus difficile que de s’absoudre elle-même. Elle

l’aimait; elle avait compté sur une amitié qui lui semblait encore

précieuse malgré d’injustes procédés. Assurément elle n’avait pas

mérité de la perdre; mais madame La Motte était si peu disposée à un

éclaircissement, qu’elle n’avait guère de probabilité de regagner son

affection. Enfin elle se résigna, au point d’être passablement calmée;

car renoncer sans regrets à un bien réel, c’est moins un effort de la

raison que du caractère.

Elle s’occupa quelques heures d’un ouvrage qu’elle avait entrepris pour

madame La Motte; et cela, sans la moindre intention de se concilier

ses bonnes grâces, mais parce qu’elle éprouvait que cette manière de

répondre à de mauvais procédés avait quelque chose d’assorti à son

caractère, à ses sentimens et à sa fierté. L’amour-propre est peut-être

le seul pivot autour duquel se meuvent les affections humaines, car

tout motif qui a pour but notre satisfaction personnelle peut se

rapporter à ce sentiment. Il est pourtant des affections d’une nature

si épurée, qu’elles nous paraissent mériter le nom de vertus, bien que

nous puissions démentir leur origine. Celle d’Adeline était de ce genre.

Elle mit à ce travail et à la lecture le plus de temps de la journée

qu’il lui fut possible. Les livres avaient été constamment la source de

son instruction et de son amusement. Ceux de La Motte étaient en petit

nombre, mais bien choisis; et Adeline devait trouver à les lire plus de

charmes que jamais. Lorsque son âme était affectée par la conduite de

madame La Motte, ou par quelque souvenir de ses premières infortunes,

un livre était le calmant qui lui rendait la tranquillité. La Motte

avait plusieurs des meilleurs poètes anglais. Adeline avait appris

cette langue au couvent: elle était par conséquent en état de sentir

leurs beautés; et le plaisir qu’elle y prenait, se changeait souvent en

inspiration.

Au déclin du jour, elle quitta sa chambre pour jouir des beaux instans

de la soirée, mais elle ne s’éloigna pas de l’abbaye au-delà d’une

avenue qui regardait le couchant. Elle lut un peu; mais, ne pouvant

distraire plus long-temps son attention de la scène qui l’environnait,

elle ferma son livre, et s’abandonna aux charmes de la douce mélancolie

que le moment lui inspirait. L’air était calme; le soleil, en

s’abaissant sous les coteaux lointains, jetait une lueur pourprée sur

le paysage, et un jour plus doux dans les clairières de la forêt. La

rosée avait répandu sa fraîcheur dans les airs. A mesure que le soleil

déclinait, l’obscurité s’avançait en silence, et la scène prenait un

aspect de grandeur solennelle. Dans sa rêverie, elle se rappela et

répéta le morceau suivant:

La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 1/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition · 第 11 / 18 题