CHAPITRE V.

La nuit se passa sans alarme. Pierre était resté à son poste,

et n’avait rien entendu qui l’eût empêché de s’endormir. La

Motte, long-temps avant de l’apercevoir, l’entendit qui ronflait

très-musicalement. Il fut bientôt réveillé par la voix aigre et

chagrine de La Motte. «Dieu vous bénisse, notre maître, s’écria-t-il en

s’éveillant! seraient-ils venus?»

«--S’ils ne sont pas ici, ce n’est pas votre faute. Vous ai-je placé là

pour dormir, maraud?»

«--Mon Dieu! notre maître, répliqua Pierre, le sommeil est le seul bon

temps qu’on puisse se donner ici; pour moi, je n’aurais pas le cœur de

le refuser à un chien dans un pareil endroit.»

La Motte le questionna sérieusement sur certain bruit qu’il

croyait avoir entendu pendant la nuit, et Pierre lui protesta

très-solennellement qu’il n’avait rien entendu: l’assertion était

vraie à la rigueur, car il s’était donné le bon temps de dormir sans

interruption.

La Motte monte à la porte de la trappe, et écoute avec attention. Il

n’entend aucun bruit, et se hasarde à la soulever. La vive lumière

du soleil frappa ses yeux; la matinée était déjà bien avancée. Il

marcha doucement le long des chambres, et regarda par une fenêtre:

il ne vit personne. Encouragé par cette apparente sécurité, il osa

descendre l’escalier de la tour, et entra dans le premier appartement.

Il s’avançait vers le second; mais s’arrêtant soudain par réflexion,

il approcha son œil d’une fente de la porte. Il regarde, et voit

distinctement une personne assise et le bras appuyé sur une fenêtre.

Cette découverte le consterna si fort, que, pour l’instant, il perdit

toute sa présence d’esprit, et qu’il lui fut absolument impossible

de faire un pas. La personne, qui avait le dos de son côté, se leva,

et tourna la tête. La Motte reprit alors ses sens, et sortant de

l’appartement aussi vite et aussi doucement qu’il lui fut possible,

il monta dans le cabinet. Il leva la trappe; mais avant de l’avoir

fermée, il entendit les pas de quelqu’un qui entrait dans la chambre

précédente. Il n’y avait à la trappe ni verrous ni autre fermeture, et

sa sûreté dépendait uniquement de l’exacte correspondance des panneaux.

La première porte de la chambre en pierres n’avait aucuns moyens de

défense; et les fermetures de la porte intérieure étant placées pour

lui du mauvais côté, elles ne pouvaient le garantir d’être découvert,

ni lui donner le temps de se sauver.

Parvenu dans cette chambre, il s’arrête, et entend distinctement des

personnes marcher dans le cabinet au-dessus. En prêtant l’oreille, il

entend aussi une voix qui l’appelle par son nom. Soudain il s’enfuit

aux cellules d’en bas, croyant à chaque moment qu’on allait ouvrir

la porte, et qu’il entendait les pas de ceux qui le poursuivaient.

S’étant jeté sur la terre, à l’extrémité des voûtes, il resta quelque

temps sans haleine, tant il était ému. Madame La Motte et Adeline,

glacées d’effroi, lui demandèrent ce qui lui était arrivé. Il lui fut

impossible de parler sur-le-champ: dès qu’il en eut le pouvoir, cela

fut presque inutile, car le bruit éloigné qui partait d’en haut, apprit

à la famille une partie de la vérité.

Ce bruit ne paraissait pas approcher; mais, incapable de maîtriser son

épouvante, madame La Motte jeta un cri: cela redoubla les angoisses de

La Motte. Il s’écria: «Vous me perdez! ce cri vient de les avertir de

l’endroit où je suis.» Il traversa les cellules les mains jointes et

à grands pas. Pâle et muette comme la mort, Adeline soutenait madame

La Motte, et eut beaucoup de peine à l’empêcher de se trouver mal.

«O Dupras! Dupras! vous voilà vengé!» dit La Motte avec une voix qui

semblait s’échapper au fond de son cœur; et après un moment de silence,

il reprit: «Mais pourquoi cherché-je à me tromper par l’espérance de

m’évader? pourquoi attendre ici leur arrivée? terminons plutôt ces

angoisses déchirantes, en me jetant moi-même dans leurs mains.»

En parlant ainsi, il marchait vers la porte; mais la vue de madame La

Motte retint ses pas. «Arrêtez, dit-elle, pour l’amour de moi, arrêtez,

ne me quittez pas ainsi, et ne vous précipitez pas volontairement dans

l’abîme!»

«--Assurément, monsieur, dit Adeline, vous êtes trop prompt; ce

désespoir est aussi inutile qu’il est mal fondé. Nous n’entendons venir

personne; si les archers avaient découvert la trappe, ils seraient

certainement ici depuis long-temps.» Ce discours d’Adeline calma le

désordre de La Motte: l’agitation de la terreur s’apaisa, et la raison

fit luire à ses yeux un faible jour d’espérance. Il prêta une oreille

attentive; et, s’apercevant que tout était tranquille, il s’avance

prudemment à la chambre en pierres, et de là au pied de l’escalier

qui conduisait à la trappe: elle était fermée; on n’entendait pas le

moindre bruit au-dessus.

Il fit long-temps sentinelle; et le silence continuant, son espoir

se renforça. Enfin il commença à croire que les archers avaient

quitté l’abbaye. Il n’en passa pas moins la journée dans une inquiète

vigilance. Il n’osait pas ouvrir la trappe, et souvent il croyait

entendre des bruits lointains. Cependant il était clair que le secret

du cabinet avait échappé aux recherches; et il fondait avec raison sa

sécurité sur cette circonstance. La nuit suivante se passa comme la

journée, dans une craintive espérance, et dans une veille assidue.

Mais ils furent alors menacés de manquer de vivres. Les provisions,

qu’on avait distribuées avec la plus scrupuleuse économie, étaient

presque épuisées; et un plus long séjour dans ce refuge pouvait avoir

des suites déplorables. Dans cette position, La Motte délibéra sur la

conduite la plus prudente qu’il avait à tenir. Il ne voyait point de

meilleur parti que d’envoyer Pierre à Auboine, la seule ville d’où

il pût revenir dans l’espace de temps limité par leurs besoins. Il y

avait bien du gibier dans la forêt, et du poisson dans la rivière; mais

Pierre n’était pas en état de manier utilement un fusil ou une ligne.

Il fut donc convenu qu’il irait à Auboine chercher de nouvelles

provisions, et en même temps ce qu’il fallait pour raccommoder la roue

du carrosse, afin d’avoir un moyen tout prêt de se transporter hors de

la forêt. La Motte défendit à Pierre de faire aucunes questions sur

les gens qui s’étaient informés de lui, ni de prendre aucune mesure

pour découvrir s’ils étaient sortis du canton, de crainte qu’il ne se

trahît encore par ses bévues. Il lui recommanda de garder le plus grand

silence sur ces objets, de finir son affaire, et de sortir de la ville

le plus promptement possible.

Il y avait encore une difficulté à vaincre.--Qui oserait sortir le

premier, et visiter l’abbaye, pour savoir si les archers en étaient

partis? La Motte réfléchit que, s’il se remontrait, il serait

infailliblement perdu; ce qui ne serait pas aussi certain, si l’on

apercevait quelqu’un de ses compagnons, parce qu’ils étaient tous

inconnus aux suppôts de la justice. Il était nécessaire, au surplus,

que la personne qu’il enverrait, eût assez de courage pour poursuivre

la recherche, et assez d’esprit pour la conduire avec prudence. Pierre

avait peut-être la première qualité, mais il était certainement

dépourvu de la seconde. La Motte regarda sa femme, et lui demanda si,

pour l’amour de lui, elle oserait se risquer. A cette proposition, son

cœur frissonna: elle ne voulait cependant pas refuser, ni paraître

indifférente sur un point aussi essentiel au salut de son mari.

Adeline remarqua, dans sa contenance, l’agitation de son âme; et

surmontant les craintes qui jusqu’alors lui avaient ôté l’usage de la

parole, elle s’offrit à marcher elle-même.

«Il est vraisemblable, dit-elle, qu’ils auront plus d’égards pour moi

que pour un homme.» La honte ne permettait pas à La Motte d’accepter

son offre; et sa femme, touchée de la magnanimité d’une pareille

conduite, sentit revivre momentanément sa première affection pour

Adeline. Celle-ci insista si vivement sur sa proposition, et cela

d’un air si sérieux, que La Motte commençait à balancer. «Monsieur,

dit-elle, vous m’avez une fois sauvée du plus pressant danger, et

depuis vos bontés n’ont cessé de me protéger; ne me refusez pas le

plaisir de les mériter par un acte de reconnaissance. Laissez-moi aller

dans l’abbaye; et si, par cette démarche, je parviens à vous garantir

d’un malheur, je serai suffisamment récompensée du léger péril que je

puis courir; car ma satisfaction sera au moins égale à la vôtre.»

A ce discours, madame La Motte pouvait à peine retenir ses larmes,

et La Motte dit avec un profond soupir: «Eh bien! j’y consens; allez,

Adeline; et à partir de ce moment, regardez-moi comme votre débiteur.»

Adeline ne s’arrêta pas à répondre; mais, prenant une lumière, elle

sortit des cellules. La Motte la suivit pour lever la trappe, et

lui recommanda de bien regarder, s’il était possible, dans tous les

appartemens, avant d’y entrer. «Si vous étiez aperçue, dit-il, il faut

répondre de manière à ne pas me compromettre. Votre présence d’esprit

vous conseillera mieux que moi... Dieu vous conduise!»

Dès qu’elle fut partie, l’admiration de madame La Motte ne tarda pas

à céder à d’autres mouvemens. La méfiance mina par degrés les bonnes

dispositions, et la jalousie éveilla les soupçons. Elle se dit tout

bas: «Ce n’est que d’un sentiment plus fort que la reconnaissance,

qu’Adeline peut apprendre à surmonter ses craintes. L’amour seul

lui inspire une conduite aussi généreuse!» Rien de plus conforme à

la pratique des gens du monde que ces soupçons. Mais en croyant ne

pouvoir expliquer la conduite d’Adeline, sans lui supposer des motifs

personnels, madame La Motte oubliait, à coup sûr, combien elle avait

précédemment admiré le désintéressement de sa jeune amie.

Cependant Adeline monte dans les chambres: les joyeux rayons du soleil

venaient donc encore frapper ses regards et ranimer ses esprits?

Elle traversa vite les appartemens, et ne s’arrêta qu’en arrivant à

l’escalier de la tour. Elle y demeura quelque temps; mais aucun bruit

ne parvint à son oreille, si ce n’est la plainte du vent à travers les

arbres; enfin elle descendit. Elle franchit les appartemens d’en bas

sans voir personne; et le peu de meubles qui restaient, paraissaient

exactement dans le même état où elle les avait laissés. Alors elle

hasarda de regarder hors de la tour: elle n’aperçut d’autres objets

animés que les bêtes fauves qui paissaient tranquillement sous

l’ombrage de la forêt. Un jeune faon qu’Adeline avait apprivoisé, la

reconnut, et vint à elle en bondissant et en exprimant une vive joie.

Un peu alarmée, elle trembla que l’animal ne fût remarqué, et ne la

découvrît; et elle s’enfuit rapidement à travers les cloîtres.

Elle ouvrit la porte qui menait à la grande salle de l’abbaye; mais le

passage était si ténébreux, qu’elle recula d’effroi. Il était pourtant

nécessaire qu’elle continuât sa visite, surtout de l’autre côté de

la ruine, qu’elle n’avait pas encore examinée; mais ses terreurs la

reprirent quand elle songea combien elle allait s’éloigner de son

unique refuge, et combien il lui serait difficile de s’y retirer. Elle

hésita; mais en se rappelant ses obligations envers La Motte, et en

considérant qu’elle n’aurait peut-être jamais d’autre occasion de lui

rendre service, elle se résolut d’avancer.

Pendant que ces idées passaient rapidement dans son âme, elle leva vers

le ciel ses innocentes mains, et soupira une silencieuse prière. Elle

s’avança d’un pas tremblant sur les fragmens de la ruine, jetant à

l’entour des regards inquiets, et tressaillant fréquemment au bruit du

vent qui murmurait parmi les arbres, et qu’elle prenait pour des voix

qui se répondaient tout bas. Elle venait à l’esplanade qui faisait

face au bâtiment; mais, ne voyant personne, elle se sentit revivre.

Alors elle s’efforça d’ouvrir la grande porte de la salle; mais se

rappelant aussitôt qu’elle avait été condamnée par ordre de La Motte,

elle s’avança vers l’extrémité septentrionale de l’abbaye; et après

avoir jeté les yeux sur la perspective d’alentour, aussi loin que

l’épaisseur du feuillage le lui permettait, elle reprit le chemin de la

tour par ou elle était sortie.

Le cœur d’Adeline respirait enfin: elle revint avec impatience

apprendre à La Motte qu’il n’avait rien à craindre. Elle rencontra

encore dans le cloître son faon chéri, et s’arrêta un moment pour le

caresser. Il parut sensible au son de sa voix et redoubla de joie; mais

comme elle lui parlait, il s’échappa tout-à-coup de sa main. Elle lève

les yeux: la porte du passage qui conduisait à la grande salle était

ouverte, et elle en voit sortir un homme en habit de militaire.

Elle s’enfuit le long des cloîtres avec la rapidité de la flèche,

sans oser jeter un coup d’œil en arrière; mais une voix lui crie de

s’arrêter, et elle entend les pas qui s’avancent à sa poursuite. Avant

de pouvoir arriver à la tour, la respiration lui manque, et pâle,

inanimée, elle s’appuie contre un des piliers de la ruine. L’homme

approche, et la regardant avec une vive expression de surprise et de

curiosité, il prend un air engageant, l’assure qu’elle ne court aucun

danger, et lui demande si elle appartenait à La Motte. A ce nom, elle

témoigna encore plus d’épouvante; mais il réitéra ses assurances et sa

question.

«Je sais qu’il est caché dans cette ruine, dit l’étranger; je sais

aussi pourquoi il se cache, mais il est de la dernière importance

que je le voie, et il sera convaincu qu’il n’a rien à redouter de ma

part. Adeline était si tremblante, qu’elle avait bien de la peine à

se soutenir. Elle hésitait, et ne savait que répondre. Sa contenance

semblait confirmer les soupçons de l’étranger: elle le sentait, et

son embarras s’en augmentait encore. Il s’en prévalut pour la presser

davantage. Adeline lui répondit enfin que La Motte avait habité

quelque temps à l’abbaye. «Il y habite encore, madame, dit l’étranger;

conduisez-moi où je pourrai le trouver... Il faut que je le voie,

et....»

«--Jamais, monsieur, réplique Adeline; et je vous proteste que vous le

cherchez vainement.»

«--J’y ferai du moins mes efforts, madame, puisque vous ne voulez pas

m’y aider. Je l’ai déjà suivi jusque dans les chambres d’en haut, où

je l’ai soudain perdu de vue: il doit être caché près de là, et il est

clair qu’elles ont une issue secrète.»

Sans attendre la réponse d’Adeline, il s’élance à la porte de la tour.

Elle pense que ce serait confirmer la vérité de sa conjecture, si elle

le suivait, et se décide à rester en bas. Mais après y avoir réfléchi,

il lui vint dans l’idée qu’il pouvait se glisser sans bruit dans le

cabinet, et peut-être surprendre La Motte à la porte de la trappe. Elle

courut donc sur ses pas, afin de faire entendre sa voix, et de prévenir

ainsi le danger qu’elle redoutait. Il était déjà dans la seconde

chambre lorsqu’elle l’atteignit; elle se mit aussitôt à parler bien

haut.

Il visita cette chambre avec la plus scrupuleuse attention; mais ne

trouvant ni fausse porte, ni autre sortie, il marcha au cabinet.

C’est alors qu’Adeline eut besoin de tout son courage pour cacher son

agitation. Il continua sa recherche. «Je sais, dit-il, qu’il est caché

dans ces chambres, quoique je n’aie pas encore réussi à le découvrir.

J’ai suivi un homme que je crois être lui-même, et il n’a pu s’échapper

sans qu’il y ait une issue; je ne sors pas d’ici que je ne le trouve.»

Il examina les murs et les boiseries, mais sans découvrir la division

du parquet, laquelle effectivement correspondait au reste avec tant

d’exactitude, que La Motte lui-même ne s’en était pas aperçu à la

vue, mais au tremblement du panneau sous ses pieds. «Il y a ici, dit

l’étranger, quelque mystère que je ne comprends pas, que peut-être je

ne pénétrerai jamais.» Il se tourna pour sortir du cabinet; aussitôt,

qui pourrait peindre la consternation d’Adeline en voyant la trappe

se soulever doucement, et La Motte se montrer lui-même? «Ah!» s’écria

l’étranger en s’avançant à lui avec vivacité. La Motte s’élança en

avant, et ils furent enchaînés dans les bras l’un de l’autre.

La surprise d’Adeline, durant un instant, surpassa même ses premières

transes; mais un souvenir frappa soudain sa pensée, et lui expliqua

cette scène. Avant que La Motte se fût écrié: «Mon fils!» elle avait

reconnu qui était l’étranger. Pierre, qui du pied de l’escalier

avait entendu ce qui se passait en haut, courut avertir sa maîtresse

de cette heureuse reconnaissance, et bientôt elle fut enlacée dans

les embrassemens de son fils. Ce lieu, tout à l’heure le séjour du

désespoir, semblait métamorphosé en palais du plaisir, et ses murs ne

répétaient que les accens de la félicité.

La joie de Pierre était au-dessus de toute expression: il exécutait

une véritable pantomime...... Il faisait des cabrioles, frappait ses

mains...., courait à son jeune maître...., lui secouait la main, malgré

les coups d’œil sévères de La Motte, allait de côté et d’autre sans

savoir pourquoi, et ne faisait aucune réponse raisonnable à tout ce

qu’on lui disait.

Après que leurs premières émotions furent apaisées, La Motte, comme par

un prompt retour sur lui-même, reprit sa tristesse ordinaire. «J’ai

tort, dit-il, de me livrer à la joie, quand peut-être je suis toujours

environné de périls. Assurons-nous une retraite lorsqu’il en est temps

encore, continua-t-il; dans quelques jours les gens de la justice

viendront peut-être me chercher de nouveau.»

Louis comprit le discours de son père, et dissipa ses craintes par le

discours suivant:

«Une lettre de M. Nemours, contenant la nouvelle de votre évasion de

Paris, m’est parvenue à Péronne, où j’étais alors en garnison avec mon

régiment. Il m’informait que vous aviez gagné le midi de la France,

mais que depuis, n’ayant plus entendu parler de vous, il ignorait le

lieu de votre retraite. C’est environ à cette époque que je fus envoyé

en Flandre; et ne pouvant me procurer d’autre information sur votre

sort, je passai plusieurs semaines dans une très-pénible inquiétude.

A la fin de la campagne, j’ai obtenu un congé, et suis aussitôt parti

pour Paris dans l’espoir que Nemours m’apprendrait où vous aviez trouvé

un asile.

»Il n’en savait pas plus que moi sur ce point. Il me dit que, deux

jours après votre départ, vous lui aviez écrit de D. sous un nom

supposé, comme vous en étiez convenu; qu’alors vous lui aviez marqué

que la crainte d’être découvert vous empêcherait de risquer une

seconde lettre: il ignorait donc toujours votre demeure; mais il me

dit qu’il ne doutait point que vous n’eussiez continué votre route du

côté du midi. Sur cette légère information, j’ai quitté Paris pour

vous chercher, et me suis rendu sur-le-champ à V. J’appris que vous y

aviez séjourné quelque temps à cause de la maladie d’une jeune dame,

particularité qui m’a fort intrigué, attendu que je n’imaginais pas

quelle jeune dame pouvait être avec vous. Je marchai cependant jusqu’à

L.; mais là je crus avoir totalement perdu vos traces. Comme j’étais

assis en rêvant auprès de la fenêtre de l’auberge, j’aperçois quelque

écriture sur la vitre, et la curiosité du désœuvrement m’engage à la

lire: je crois reconnaître les caractères; et les mots que je lis

confirment ma conjecture: je me souvenais de vous les avoir entendu

souvent répéter.

»Je renouvelai mes recherches sur la route que vous aviez tenue: je

parvins à vous rappeler à la mémoire des gens de l’auberge, et je vous

poursuivis jusqu’à Auboine. Là, je vous ai perdu de nouveau; mais en

revenant d’une infructueuse perquisition dans le voisinage, l’hôte de

la petite auberge où j’étais logé me dit qu’il croyait avoir entendu

parler de vous, et me raconta sur-le-champ ce qui venait de se passer

quelques heures auparavant à la boutique d’un maréchal.

»Le portrait qu’il me fit de Pierre était si ressemblant, que je ne

doutai nullement que vous ne fissiez votre séjour dans l’abbaye;

et comme je savais l’obligation où vous étiez de vous cacher, la

dénégation de Pierre n’ébranlait pas ma confiance. Le lendemain matin,

avec le secours de mon hôte, j’ai dirigé mes pas ici, et après avoir

examiné toutes les parties visibles du bâtiment, je commençais à en

croire l’assertion de Pierre. Votre première apparition m’a prouvé

que l’endroit était encore habité; mais vous vous êtes éclipsé si

subitement, que je n’étais pas certain si c’était vous que je venais de

voir. J’ai continué de vous chercher presque jusqu’à la fin du jour,

et dans l’intervalle, je n’ai guère quitté les chambres d’où vous aviez

disparu à mes regards. Je vous ai appelé à plusieurs reprises, croyant

que ma voix pourrait vous convaincre de votre erreur. A la fin, je me

suis retiré pour passer la nuit dans une cabane proche la lisière de la

forêt.

»Le matin, je suis venu de bonne heure pour recommencer mes

perquisitions, et j’espérais que vous croyant en sûreté, vous sortiriez

de votre retraite. Mais combien je fus trompé en trouvant l’abbaye

aussi solitaire, aussi muette que je l’avais laissée le soir précédent!

Je revenais une seconde fois de la grande salle, lorsque la voix de

cette jeune dame a frappé mon oreille et effectué la découverte que je

poursuivais avec tant de sollicitude.»

Ce court exposé dissipa tout-à-fait les dernières appréhensions de La

Motte; mais il craignit alors que les recherches de son fils et le

désir qu’il avait manifesté lui-même de se cacher, n’excitassent la

curiosité des gens d’Auboine, et ne conduisissent à la découverte de

sa véritable situation. Toutefois il résolut de bannir pour le moment

toute pensée affligeante, et de tâcher de jouir de la satisfaction que

lui apportait la présence de son fils. On transporta les meubles dans

un endroit de l’abbaye plus habitable, et l’on abandonna les cellules à

leurs ténèbres.

Madame La Motte semblait avoir repris une nouvelle vie à l’arrivée de

son fils, et pour l’instant, toutes ses affections étaient absorbées

dans la joie. Souvent elle le regardait en silence avec la tendresse

d’une mère, et sa partialité relevait encore à ses yeux les grâces que

le temps et l’expérience avaient ajoutées à ses qualités naturelles.

Il était alors dans sa vingt-troisième année; sa personne était

mâle, son air guerrier, ses manières franches et gracieuses plutôt

que distinguées; et, quoique irréguliers, ses traits présentaient un

ensemble qu’on ne pouvait voir une fois sans désirer de le revoir

encore.

Elle s’informa avec empressement des amis qu’elle avait laissés dans

la capitale, et apprit que, dans l’espace de quelques mois après

son départ, plusieurs étaient morts, et que d’autres en avaient

quitté le séjour. La Motte apprit aussi qu’on avait fait à Paris

des recherches très-actives sur son compte; et, quoiqu’il s’attendît

depuis long-temps à cette nouvelle, il en fut tellement frappé, qu’il

déclara sur-le-champ qu’il était à propos de se retirer dans un pays

plus éloigné. Louis n’hésita point à dire qu’il le trouvait plus en

sûreté dans l’abbaye que partout ailleurs, et répéta ce qu’il tenait

de Nemours, que les archers n’avaient pu découvrir aucun vestige de

sa route. «D’ailleurs, continua Louis, cette abbaye est protégée par

une puissance surnaturelle; aucun des gens de la campagne n’ose en

approcher.»

«--Avec votre permission, notre jeune maître, dit Pierre, qui attendait

dans la chambre, nous eûmes une belle peur le premier soir que nous

arrivâmes ici; et moi-même, Dieu me pardonne! je crus la maison habitée

par des diables; mais au bout du compte, ce n’étaient que des hiboux et

des corneilles.»

«--On ne vous demande pas votre avis, dit La Motte; apprenez à vous

taire.»

Pierre demeura tout honteux. Quand il fut sorti de la chambre, La Motte

demanda à son fils avec un air d’indifférence quels étaient les bruits

répandus parmi les gens du canton. «Oh! répondit Louis, je n’en ai

pas retenu la moitié. Voici cependant ce qui m’a frappé. Ils racontent

qu’il y a bien des années, quelqu’un (mais personne ne l’a vu, ainsi

jugez quelle foi on peut ajouter à ce récit!) quelqu’un, dis-je, fut

conduit secrètement dans cette abbaye; qu’il y fut enfermé quelque

part, et qu’on avait de fortes raisons de croire qu’il y avait fini ses

jours malheureusement.

La Motte soupira. «Ils disent de plus, continua Louis, que toutes les

nuits le spectre du défunt rôde dans les décombres; et pour rendre la

chose plus étonnante, car le merveilleux fait les délices du peuple,

ils ajoutent qu’il y a une certaine partie de la ruine, d’où ne sont

jamais revenus aucuns de ceux qui ont osé la visiter. Ainsi les gens

qui n’ont pas assez d’objets intéressans pour occuper leurs idées, se

plaisent à s’en forger d’imaginaires.»

La Motte demeura tout pensif. A la fin, sortant de sa rêverie: «--Et

quelles sont les raisons, dit-il, sur lesquelles ils se fondent pour

croire que ce prisonnier a été assassiné?»

«--Ils ne se sont pas servis d’une expression aussi positive,» répliqua

Louis.

«--Il est vrai, dit La Motte en se reprenant; ils ont seulement dit

qu’il avait eu une fin malheureuse.»

«--Voilà une distinction bien subtile,» dit Adeline.

«--Mais je ne saurais trop comprendre leurs motifs, reprit Louis: ils

disent, à la vérité, qu’on n’a point su que la personne conduite dans

ce lieu en fût jamais sortie; mais rien ne prouve non plus qu’elle y

soit jamais entrée. Ils ajoutent qu’on observait ici un secret et un

mystère singuliers depuis qu’elle y était, et que de ce moment, le

propriétaire de l’abbaye ne revint plus l’habiter.»

La Motte relevait sa tête comme pour répondre, lorsque l’arrivée de son

épouse détourna la conversation de cet objet. Il n’en fut plus reparlé

de la journée.

On envoya Pierre à la provision. La Motte et Louis se retirèrent pour

examiner jusqu’à quel point ils seraient en sûreté, s’ils continuaient

leur séjour dans l’abbaye. Malgré tous les motifs de sûreté donnés à

La Motte en dernier lieu, il ne pouvait s’empêcher de craindre que

les étourderies de Pierre et les recherches de son fils, ne servissent

à découvrir sa demeure. Il y rêva quelque temps; mais à la fin il

fut frappé d’une idée, c’est que la dernière de ces circonstances

pouvait singulièrement contribuer à sa sûreté. «Si vous retourniez,

dit-il à Louis, à l’auberge d’Auboine, où l’on vous a indiqué le

chemin de l’abbaye, et si, sans aucune affectation, vous rapportiez

à l’aubergiste que vous avez trouvé l’abbaye déserte, en ajoutant

que vous avez découvert, dans quelque ville éloignée, la résidence

de la personne que vous cherchiez, cela pourrait faire tomber tous

les rapports qui circulent à présent, et empêcher qu’on ne croie à

ceux qu’on ferait par la suite. Si, après cela, vous pouviez assez

compter sur votre présence d’esprit, et vous rendre assez maître de

votre extérieur pour décrire quelque terrible apparition, je crois,

d’après ces circonstances, jointes à l’éloignement de l’abbaye et à

la difficulté de se reconnaître dans la forêt, pouvoir regarder cet

endroit comme ma citadelle.»

Louis consentit à tout ce que son père lui proposait, et le lendemain

il exécuta sa mission avec tant de succès, qu’on put dire dès-lors que

l’abbaye allait de nouveau jouir de la plus parfaite tranquillité.

Ainsi se termina cette aventure, la seule qui eût troublé la famille

durant son séjour dans la forêt. Adeline, délivrée de la crainte des

dangers dont la dernière situation de La Motte l’avait menacée, et

de l’abattement occasioné par l’intérêt qu’elle y avait pris, sentit

au fond de l’âme une satisfaction plus qu’ordinaire: elle crut aussi

remarquer de madame La Motte un regard de son affection première.

Cette circonstance éveillait toute sa gratitude, et lui donnait un

plaisir aussi vif qu’il était innocent. Adeline prit pour elle la même

tendresse que la présence de Louis inspirait à madame La Motte, et elle

mit toute son application à tâcher de s’en rendre digne.

Mais la joie que cette arrivée inattendue avait procurée à La Motte, ne

tarda pas à s’évanouir, et l’air sombre du découragement se répandit de

nouveau sur son visage. Il retourna fréquemment au lieu de ses visites

dans la forêt... La même tristesse mystérieuse dans ses manières et

dans sa conduite, ressuscita les inquiétudes de madame La Motte. Elle

résolut d’en faire part à son fils, pour qu’il l’aidât à pénétrer la

cause de ce changement.

Elle n’osa cependant pas déclarer sa jalousie envers Adeline, quoique

ce tourment eût repris sur elle tout son empire, et lui fît interpréter

avec un art merveilleux tous les regards et toutes les paroles de

La Motte, et prendre fort souvent les expressions ingénues de la

reconnaissance d’Adeline, pour celles d’un sentiment plus passionné.

Adeline avait pris depuis long-temps l’habitude des longues promenades

dans la forêt; le dessein formé par madame La Motte de veiller sur ses

pas, avait été déjoué par ce qui venait d’arriver, et lui paraissait

alors absolument impraticable, à raison de sa difficulté et de ses

dangers. Employer Pierre en cette occasion, c’était le mettre dans

la confidence de ses craintes; et suivre elle-même Adeline, c’était,

suivant toute apparence, trahir son projet en lui faisant apercevoir

sa jalousie. Ainsi, retenue par l’orgueil et par la honte, elle fut

condamnée aux tortures de la plus cruelle incertitude.

Elle parla cependant à Louis du changement mystérieux survenu dans

le caractère de son mari. Il écouta son discours avec la plus

sérieuse attention. L’intérêt et la surprise imprimés sur sa figure,

témoignèrent toute la part que son cœur y prenait: il tomba dans une

égale perplexité, et entreprit aussitôt d’observer les démarches de La

Motte, croyant son intervention très-propre à servir à la fois et son

père et sa mère. Il s’aperçut, jusqu’à certain point, des soupçons de

celle-ci; mais comme il crut qu’elle désirait dissimuler ses sentimens,

il lui donna à penser qu’elle y avait réussi.

Alors il fit des questions sur Adeline, et en écouta l’histoire de

la bouche de sa mère, avec de grandes démonstrations d’intérêt. Il

exprima tant de pitié sur son infortune, et tant d’indignation contre

la conduite dénaturée de son père, que les craintes que madame La Motte

avait d’abord conçues, de lui avoir découvert sa jalousie, firent place

à des craintes d’un autre genre. Elle reconnut que la beauté d’Adeline

avait déjà séduit l’imagination de son fils, et elle tremblait que son

amabilité ne fît bientôt sur lui la plus profonde impression. Quand

même elle eût conservé pour Adeline sa première amitié, elle aurait

toujours vu leur inclination de mauvais œil, et comme un obstacle

à l’avancement et à la fortune où elle se flattait que son fils

parviendrait un jour. Elle fondait là-dessus toutes ses espérances

d’une prospérité future, et regardait le mariage qu’il pourrait faire

comme le seul moyen de tirer sa famille de ses embarras actuels. C’est

pour cela qu’elle passa légèrement sur le mérite d’Adeline, partagea

froidement la compassion de Louis pour ses malheurs; et en blâmant la

conduite du père, elle mêla à cette censure des soupçons sur celle de

la fille. Le moyen qu’elle employa pour réprimer la passion de son fils

produisit un effet tout contraire. L’indifférence qu’elle témoignait

sur le compte d’Adeline, augmenta sa pitié pour cette infortunée,

et l’indulgence qu’elle affectait en jugeant son père, enflamma son

indignation contre sa barbarie.

En quittant madame La Motte, il vit son père traverser l’esplanade,

et entrer sur la gauche dans le plus touffu de la forêt. Il crut avoir

trouvé une bonne occasion d’exécuter son plan. Il sort de l’abbaye,

et se met à suivre de loin. La Motte continua de marcher fort vite

devant lui. Il avait l’air tellement enfoncé dans sa rêverie, qu’il

ne regardait ni à droite ni à gauche, et levait rarement les yeux de

dessus la terre. Louis l’avait suivi environ l’espace d’un mille,

lorsqu’il le vit entrer tout-à-coup dans une allée du bois qui avait

une direction différente du chemin qu’il avait suivi jusque là. Il

précipita ses pas de crainte de le perdre de vue; mais parvenu dans

l’allée, il trouva des arbres si épais et si entrelacés, que La Motte

était déjà caché à ses regards.

Il poursuivit toutefois la route qu’il avait devant lui: elle le

conduisit à la partie de la forêt la plus obscure qu’il eût encore

rencontrée, et aboutit enfin à un sombre réduit, cintré par une haute

futaie, dont les rameaux entremêlés offraient une barrière impénétrable

aux rayons du soleil, et n’admettaient qu’une espèce de crépuscule

mystérieux. Louis regarde autour de soi en cherchant La Motte, mais

il ne l’aperçoit nulle part. Tandis qu’il examinait ce lieu, et

réfléchissait à ce qu’il avait à faire, il aperçut, dans l’obscurité,

un objet à quelque distance; mais l’ombre épaisse dont il était

environné l’empêcha de distinguer ce que c’était.

En avançant il voit les ruines d’un petit bâtiment, qui, d’après ce qui

en restait, paraissait avoir été un tombeau. Il dit, en le regardant:

«Ici sont probablement déposées les cendres de quelques religieux, de

quelque ancien hôte de l’abbaye, peut-être de son fondateur, qui, après

avoir mené une vie d’abstinence et de prière, a trouvé dans le ciel le

prix de ses mortifications sur la terre. Paix à son âme! mais a-t-il

pensé qu’une vie de vertus purement négatives méritât une récompense

éternelle? Homme aveugle, si vous eussiez écouté la voix de la raison,

elle vous aurait appris que les vertus actives, que l’observation de ce

principe sacré (faites pour autrui comme vous voudriez qu’on fît pour

vous), peuvent seules mériter la faveur d’un Dieu dont la gloire est

dans la bienveillance.»

Il restait les yeux fixés sur ces débris, lorsqu’il vit une figure

sortir de dessous la voûte du sépulcre. Elle s’élança comme venant de

l’apercevoir, et disparut sur-le-champ. Quoique étranger à la crainte,

Louis éprouva dans ce moment une sensation pénible, et presque en

même temps il se frappa de l’idée que c’était La Motte lui-même. Il

s’approcha de la ruine; il appela encore; tout demeura muet comme le

tombeau. Alors il prit le chemin de la voûte, et tâcha d’examiner

l’endroit par où l’autre s’était enfui; mais l’épaisseur de l’obscurité

rendit ses tentatives infructueuses. Il remarqua pourtant, un peu sur

la droite, une entrée dans la ruine, et descendit quelques pas en

s’avançant dans une espèce de passage; mais, en se rappelant que ce

lieu pouvait être un repaire de brigands, il fut effrayé du danger, et

se retira avec précipitation.

Il marcha vers l’abbaye par la même route qu’il avait prise, et ne

se voyant suivi de personne, se croyant hors de péril, ses premiers

soupçons lui revinrent, et il se persuada que c’était La Motte qu’il

avait vu. Il rêva long-temps à cette étrange possibilité, et s’efforça

de trouver un motif à une conduite aussi mystérieuse, mais ce fut en

vain. Néanmoins sa présomption se fortifia, et il regagna l’abbaye,

convaincu, autant que le permettaient les circonstances, que c’était

son père qu’il avait aperçu au tombeau. En entrant dans ce qui servait

alors de salon, il fut très-surpris de l’y trouver assis tranquillement

avec Adeline et madame La Motte, et s’entretenant comme s’il était

revenu depuis un certain temps.

Il saisit la première occasion d’informer sa mère de cette dernière

aventure, et de lui demander de combien le retour de La Motte avait

précédé le sien. En apprenant qu’il était rentré depuis une demi-heure,

son étonnement fut au comble, et il ne savait quelle conséquence en

tirer.

Cependant la passion de Louis, toujours croissante, se joignit au ver

rongeur du soupçon, pour détruire dans le cœur de madame La Motte

l’amitié qu’Adeline avait d’abord inspirée par ses vertus et par ses

malheurs: sa dureté se manifestait trop pour n’être pas remarquée de

celle qui en était l’objet, et Adeline en conçut un chagrin qu’il

lui fut bien difficile d’endurer. Avec l’empressement et la candeur

de la jeunesse, elle sollicita une explication sur ce changement de

conduite, et chercha l’occasion de prouver qu’elle n’avait rien fait

avec intention pour le mériter. Madame La Motte éluda en femme adroite,

et en même temps elle mit en avant quelques propos qui jetèrent Adeline

dans une plus grande perplexité, et servirent à rendre son affliction

présente encore plus insupportable.

Elle se disait: «J’ai perdu cette amitié qui était tout pour moi.

C’était mon unique consolation... Je l’ai perdue...; et cela, sans

connaître mon crime. Mais, grâce au ciel, je n’ai pas mérité cette

rigueur. Elle a beau m’abandonner, je l’aimerai toujours.»

Dans sa douleur, elle quittait souvent le salon, et, retirée dans

sa chambre, elle tombait dans un abattement qu’elle avait ignoré

jusqu’alors.

Un matin, qu’il lui était impossible de dormir, elle se leva de

très-bonne heure. Le faible point du jour perçait alors les nuages

d’une lueur tremblante, et se déployant par degrés sur l’horizon,

annonçait le lever du soleil. Chaque trait du paysage se dévoilait

lentement, humide de la rosée de la nuit, et brillant de la clarté

naissante. Enfin le soleil parut et répandit ses torrens de lumière.

La beauté de cet instant l’invite à se promener, et elle va dans la

forêt pour y goûter les délices du matin. Le chœur des oiseaux qui

s’éveillent la salue en passant, le frais zéphyr la caresse, parfumé

de l’émanation des fleurs dont les teintes éclataient plus vivement à

travers les gouttes de rosée suspendues à leurs feuilles. Elle marcha

au hasard sans songer à l’éloignement; et suivant les détours du

ruisseau, elle vint à une clairière humectée de rosée, où les branches,

s’abaissant jusqu’au bord de l’eau, formaient une scène si romantique,

si délicieuse, qu’elle s’assit au pied d’un arbre pour en contempler

les charmes. Ces images adoucirent insensiblement sa tristesse, et lui

communiquèrent cette douce et voluptueuse mélancolie, si chère aux

âmes sensibles. Elle resta quelque temps plongée dans la rêverie; les

fleurs qui tapissaient la verdure autour d’elle semblaient sourire

en reprenant une nouvelle vie, et fournir un sujet de comparaison

entre elles et sa situation. Elle rêva, soupira, et d’une voix dont la

mélodie charmante était accentuée par la sensibilité de son âme, elle

chanta les vers suivans:

La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 1/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition · 第 10 / 18 题