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Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
ANTIQUITÉS D'HERCULANUM
GRAVÉES
PAR TH. PIROLI
AVEC
UNE EXPLICATION PAR S.-Ph. CHAUDÉ;
ET PUBLIÉES
PAR F. ET P. PIRANESI, FRÈRES.
TOME VI.
LAMPES ET CANDÉLABRES.
À PARIS
{PIRANESI, Frères, place du Tribunat, n°. 1354;
CHEZ {LEBLANC, Imprimeur-Libraire, rue de la Paix, maison
{Abbatiale Saint-Germain-des-Prés, n°. 1.
AN XIV. = 1806.
AVERTISSEMENT
Ce 6e volume, contenant les Lampes et les Candélabres, fait, dans notre
division, la troisième partie des Antiquités d'Herculanum, et, dans
des monumens plus simples, offre un degré d'intérêt qui le rend encore
précieux après l'exposition des Peintures et des Bronzes. Les Lampes
(_lucernæ_ ou _lychni_), consacrées par les besoins usuels et par la
piété, se sont tellement multipliées, qu'il en est parvenu un grand
nombre jusqu'à nous; les Antiquaires les ont divisées en plusieurs
classes, sous les dénominations de _lampes sacrées, lampes domestiques_
et _lampes sépulcrales_. Montfaucon observe judicieusement que, malgré
ces distinctions, il serait très-difficile d'assigner à chacun de ces
monumens sa classe particulière. En effet, celles que nous publions ont
presque toutes été trouvées dans les maisons, et ne diffèrent pas des
lampes sépulcrales publiées par Bellori ou par d'autres; il ne paraît
même pas que celles qu'on allumait dans les temples, et qui devraient
être proprement dites _sacrées_, soient absolument distinctes des
autres; et il est vraisemblable qu'on se servait indifféremment de
toutes dans les cérémonies religieuses et dans l'usage privé. La variété
des formes et des emblêmes dépendait du caprice des artistes ou de la
fantaisie de celui qui faisait fabriquer ces objets. On trouve dans
les inscriptions, à _la Fortune domestique_, à _Jupiter domestique_,
_Minerve domestique, etc._; c'est alors le signe d'une dévotion
particulière, et on peut en dire autant de toutes les lampes qui portent
la figure de quelque divinité; ce sont ces sortes de lampes que nous
nommerons _sacrées_. Beaucoup d'autres sont relatives à la profession
ou aux goûts de leurs possesseurs. Celles qui portent des figures de
gladiateurs peuvent être considérées comme lampes sépulcrales; elles
peuvent aussi se classer parmi celles destinées à éclairer les salles
d'exercices des gladiateurs, et même les échoppes ou les boutiques des
amphithéâtres, des théâtres et des cirques. Nous aurons soin, au
reste, de ne point omettre, dans le cours de nos explications, les
particularités plus ou moins curieuses qui peuvent jeter quelque jour
sur les usages des anciens: si cette matière a été épuisée par une foule
de savans auteurs, dont nous nous plaisons à répéter les opinions plutôt
qu'à donner les nôtres, nous prions nos lecteurs de considérer que nous
n'avons pour but que d'aider leur mémoire, en examinant avec eux les
monumens dont nous leur offrons une copie fidelle.
Les lampes étaient ordinairement de bronze ou de terre cuite, et l'on
aura souvent occasion d'admirer, dans les lampes de cette dernière
espèce, combien était répandu le sentiment du beau, et de se confirmer
dans cette observation: que si des hommes ingénieux font la gloire de
leur siècle, la gloire de ce même siècle conserve long-temps, parmi
leurs successeurs, l'esprit dont les premiers furent animés, et fait
revivre cet esprit après les nuits de la barbarie. On ne saurait donc
trop applaudir aux efforts des artistes qui tendent, en profitant des
exemples de l'antiquité, à répandre ce goût conservateur dans tout ce
qui appartient aux besoins les plus familiers. Pour nous, nous croirons
avoir peu fait pour les arts, si l'imitation par la gravure des objets
précieux que la découverte d'Herculanum a rendus à la lumière, ne
faisait naître, dans les productions du goût, des imitations plus
solides et plus heureuses.
DES ANCIENNES VILLES
DÉTRUITES PAR LES ÉRUPTIONS DU VÉSUVE.
L'origine d'_Herculanum_, ville d'Hercule, ou consacrée à Hercule,
_Herculaneum sive Herculanium_ (_oppidum_), se perd dans la nuit des
temps fabuleux. Si parmi les héros qui ont porté le nom d'Hercule, on
suit les aventures de l'Hercule Thébain, on voit celui-ci s'arrêter,
après avoir consommé de grands travaux en Italie, et se reposer dans _la
Campagne heureuse_. Là il célèbre ses victoires en consacrant aux Dieux
la dixième partie des dépouilles (_Dionys. Halic, l. I_), et fonde la
petite ville qui porte son nom, à l'endroit où son navire avait fait sa
station. Cette même ville est appelée par Pétrone, _Herculis Porticus_;
d'où lui est venu, sans doute, son nom moderne de _Portici_. Avant la
découverte d'Herculanum, personne n'avait su déterminer, avec précision,
la situation de cette ancienne ville; il n'en restait pas même de trace
sensible dans ce nom de _Portici_. Cette habitation royale à quatre
milles environ de Naples, séparée de _Résina_ par une seule rue, cachait
la ville antique sous ses fondemens. Ces deux villes sont presque
de niveau avec la mer; en sorte que le sol d'Herculanum se trouve
très-abaissé, ou qu'il faut que la mer se soit beaucoup élevée.
Winckelmann, qui fait cette observation (_lettre au comte de Brühl_),
croit à ce dernier phénomène. Il observe que sur les côtes de Hollande,
la mer est manifestement plus haute que la terre; ce qui ne devait pas
être avant que l'industrie humaine eût prescrit des limites à la mer.
Les bâtimens d'Herculanum sont encore dans leur ancienne assiette;
état tout-à-fait contraire à l'opinion qu'ils se soient affaissés. On a
cherché à rendre raison du nom de _Résina_, en le faisant dériver de la
_villa Retina_, dont parle Pline le jeune dans la lettre où il décrit
l'éruption du Vésuve (_lib. VI, epist. 16_). Mais il paraît par le
texte, malgré la diversité des leçons, que cette _villa_ était située
près de _Misenum_, c'est-à-dire à environ douze milles du Vésuve, et
qu'il n'y a aucun rapport de _Retina_ à _Resina_.
La ville de _Pompéia_, qui subit le même sort qu'Herculanum, paraît
avoir eu une commune origine. Son nom vient des pompes et fêtes
d'Hercule (_Serv. in Æn. VIII, v. 662_). En écrivant _Pompéia_, dans le
cours de cet ouvrage, nous avons suivi un usage vulgaire qui pourrait
nous mériter un reproche. Les auteurs latins écrivent Pompeii, au
pluriel; les Français conservent ordinairement la terminaison latine.
Strabon dit _Pompeia_, et son traducteur, _Pompeiam, quam Sarnus
præterfluit_. Cet exemple peut faire autorité en notre faveur. Les
ruines de Pompéia se trouvent aujourd'hui sur le chemin de Salerne, près
d'un village maritime, appelé _Torre dell'Annunziata_, à dix milles de
Naples et six de Portici. L'emplacement qu'elles occupent est éloigné
d'un demi-mille environ du cours actuel du _Sarnus_ (aujourd'hui
_Sarno_), soit que cette différence ait pour cause les bouleversemens
produits par les éruptions et les tremblemens de terre, soit que le port
se trouvât situé à quelque distance de la ville; ce qui n'est point
sans exemple. Cette situation favorable faisait de Pompéia l'entrepôt du
commerce de _Nola_, de _Nuceria_ (_Nocerra_), et d'_Acerræ_ (_Acerra_).
«Stabie (_Stabiæ_), dit Winckelmann, était située dans le terrain
qu'occupe à présent _Gragnano_, et non comme le prétend Cluvier dans
l'endroit où est aujourd'hui _Castell'-a-mare_, sur le bord de la mer.
L'ancienne Stabie, suivant Gallien, en était éloignée de huit stades;
ce qui s'accorda avec la situation que nous lui donnons. Cette ville fut
détruite par Sylla dans la guerre des Marses; et du temps de Pline, on
n'y voyait plus que des maisons de plaisance»; c'est le rivage où Pline
l'ancien périt victime de son courage.
Indépendamment de ces villes principales, tout le rivage était couvert
d'habitations agréables qu'on bâtissait quelquefois jusque dans la
mer, pour y trouver la fraîcheur que produit le mouvement des flots.
La fertilité qui jaillissait des causes même de destruction, a, de tout
temps, répandu sur ces lieux dangereux, un charme dont les événemens les
plus désastreux n'ont pu détruire le prestige. Nous voyons encore de nos
jours des jardins délicieux creusés dans la lave; à peine ces fleuves de
marbre et de métaux fondus sont-ils refroidis, qu'on vient chercher sur
leurs bords l'habitation qu'ils ont épargnée; on creuse leurs flancs
pour découvrir le sol; on taille, on enlève leurs riches débris, pour
construire des édifices, pour consolider des routes qui doivent être
de nouveau abîmées par les torrens destructeurs, Le pavé des villes
antiques mêmes était formé de laves. La première éruption dont
l'histoire ait conservé le souvenir, est celle qui eut lieu la première
année du règne de Titus, l'an 79 de l'ère chrétienne, celle à laquelle
on a attribué la destruction totale des villes déterrées dans le siècle
dernier. Avant l'époque dont nous venons de parler, les témoins nombreux
qui annonçaient le voisinage d'un ennemi aussi redoutable que l'Ætna,
semblaient être muets pour les habitans de ces contrées. Si la tradition
des anciennes fureurs de quelques volcans avait été conservée par les
poètes, elle était comme reléguée dans le domaine des fictions. La
fable des Géans phlégréens, la description que Virgile fait des enfers,
description qui nous guide encore aujourd'hui pas à pas sur les mêmes
lieux, en renferment les traces les plus sensibles: mais il n'est
question que des campagnes de Cumes; et l'on est surpris de voir
l'auteur des Géorgiques parler de la fertilité du Vésuve, sans remonter
à la cause dangereuse qui la produit, et qu'il semble tout-à-fait
ignorer. Pline l'ancien, qui porta si loin ses recherches sur l'histoire
naturelle, à qui l'incendie du Vésuve fut si funeste, parle deux fois de
cette montagne célèbre par ses vins, sans paraître instruit de la nature
sulphureuse du sol. Cette remarque n'avait point échappé à l'exact
Strabon, qui parle d'ailleurs (_liv. V_) du sommet du Vésuve, comme
d'un volcan éteint. Diodore de Sicile (_l. IV_), parle aussi des traces
d'embrâsemens qu'offre la montagne, mais sans entrer dans aucun détail.
Il est constant que ces apparences de la nature volcanique du Vésuve
avaient peu frappé les anciens, et l'on voit que leurs plus habiles
observateurs y avaient à peine fait attention. S'il est prouvé par
l'ancien état du sol, mis à découvert dans les fouilles, qu'à une époque
très-reculée le Vésuve s'était signalé par de grandes éruptions, il
faut supposer qu'elles eurent lieu avant que ces contrées ne fussent
habitées. Comment, en effet, le souvenir d'événemens aussi terribles se
serait-il effacé de la mémoire des hommes? Ce souvenir ne se serait-il
point, au contraire, perpétué par la tradition? Et cette tradition, les
prêtres et les poètes, toujours amis du merveilleux, ne l'auraient-ils
point avidement recueillie? En vain la cherche-t-on dans quelques poètes
latins; un passage de Lucrèce (_liv. VI, v._ 747), où il est seulement
question des eaux chaudes du mont Vésuve, ne fait point autorité. D.
Marcello Venuti remarque même qu'on a fait subir à ce passage diverses
corrections, pour y faire entrer le nom du volcan.
On a cité, comme une autorité plus précise, ces vers de
Valerius-Flaccus:
_Sic ubi prærupti tonuit cum fortè Vesevi
Hesperiæ lethalis apex._
Et ceux-ci de Silius-Italicus:
_Sic ubi vi cæcâ tandem devictus ad astra
Evomuit pastos per sæcla Vesuvius ignes,
Et Pelago et terris fusa est vulcania pestis._
Certes, il n'est pas possible de peindre avec plus de vérité l'effet
des éruptions: mais sous le prétexte que Valerius-Flaccus écrivait
sous Vespasien, à qui il dédia son poëme, et que Silius-Italicus vivait
encore plus anciennement sous Néron, il ne faut point se persuader que
ces deux poètes nous transmettent dans leurs vers d'anciennes traditions
dont on ne trouve ailleurs aucunes traces. Si le premier a consacré les
prémises de sa muse à Vespasien, il paraît constant qu'il est mort en
88 sous Domitien, sans avoir terminé son poëme (Voyez _Dodwell, Annales
Quintilianei_). Le second se trouvait consul lors de la mort de Néron,
en l'an 68. On ignore quand il a cessé de vivre; mais on sait qu'il
écrivit dans un âge avancé, et l'on convient que ses ouvrages en
retiennent une sorte de faiblesse. Depuis l'époque de sa dignité
consulaire jusqu'au temps de l'éruption, on ne compte que onze ans: il
est donc très-probable que cet auteur était contemporain; et le passage
cité plus haut nous paraît même une preuve que Silius-Italicus existait
encore après l'événement désastreux arrivé sous Titus.
Un fait singulier rapporté par Florus (_lib. III, cap. XX_), peut servir
à prouver qu'il ne devait y avoir chez les anciens aucune idée de danger
attachée au mont Vésuve. Spartacus, ce chef redoutable de la révolte des
esclaves, s'était fait du sommet du Vésuve, une sorte de retraite et de
citadelle. Assiégé et réduit à l'extrémité par les troupes de Clodius
Glabrus, il descendit, suivi de ses compagnons, dans les entrailles
du Vésuve, à l'aide de cordes d'osier; puis, suivant des routes
souterraines, il sortit par une issue ignorée et tomba à l'improviste
sur le camp de son ennemi, qui s'attendait peu à une pareille attaque.
Si l'on doit ajouter foi à ce récit, voilà une époque où le volcan
était entièrement éteint; c'est environ deux siècles avant la fameuse
éruption: mais depuis cette éruption, plus de dix-sept siècles se sont
écoulés sans que les flancs de ce gouffre se soient épuisés; et bien
qu'un observateur moderne ait dit que le Vésuve tombe en vétusté, et
qu'il tend à s'éteindre, qui sait combien de siècles doivent s'écouler
encore, avant qu'un nouveau Spartacus puisse aller scruter ses
entrailles! On est presque réduit aux conjectures, quand on veut
rechercher quels sont les premiers peuples qui s'établirent autour du
Vésuve. D'après les témoignages de Strabon (_liv. V_) et de Servius
(_in Æn. VII_), les habitans du rivage et des pays arrosés par le
Sarno, étaient connus sous le nom d'Osques, _Osci_; on attribuait-ce
nom d'_Osci_, ou plutôt d'_Opici_, aux serpens dont abondait le pays,
en grec, Of??. De-l par contraction, on avait dit _Opsci_ ou _Osci_.
Capoue, qui fut de tout temps la capitale de cette région, se nommait
_Vulturnia_, et, aussi _Osca_ ou _Opicia_. Cette étymologie, tirée
du nom grec des serpens, est peut-être un peu forcée; mais l'origine
grecque de ces peuples n'en doit pas moins être regardée comme
constante. Servius, citant Conon, dit que cet ancien écrivain, «dans
le livre qu'il a écrit sur l'Italie, raconte que des Pélasges et autres
émigrans du Péloponnèse, abordèrent dans cet endroit de l'Italie, qui
n'avait point encore de nom; qu'ils donnèrent celui de _Sarnus_ au
fleuve dont ils habitèrent les rives, du nom d'un fleuve de leur patrie;
qu'ils s'appelèrent eux-mêmes _Sarastes_, et que, parmi plusieurs
autres villes, ils fondèrent _Nuceria_». De-là on peut conclure que
les Pélasges commencèrent à combattre ou à se mêler avec les anciens
Étrusques, maîtres du pays Osque. Le nom d'Étrusque est celui que les
écrivains latins conservèrent aux habitans de ces contrées. Les Samnites
s'étendirent dans leurs conquêtes jusqu'au cratère; mais ils ne purent
s'y maintenir, et furent chassés par ceux du rivage. Ces nouveaux
peuples, malgré leurs alliances avec leurs voisins, conservèrent des
murs qui décelaient une origine moins barbare. Ils avaient apporté les
usages et les arts de la Grèce, encore dans leur enfance; retranchés de
la souche maternelle, ils conservèrent ce qu'ils avaient de sauvage, et,
comme Grecs, demeurèrent bien loin de la politesse et du goût qui fit de
leur première patrie, l'ornement et le modèle du monde entier. Chez eux
donc se forma ce premier style de l'art qu'on nomma Étrusque chez les
Romains, et dont l'imitation servit de leçon à ce peuple tout barbare.
Une preuve de l'origine des mêmes peuples se trouve encore dans
la dénomination de leurs magistrats, ainsi que le remarque Strabon
lui-même. Les villes de proche en proche devinrent colonies romaines;
mais par un privilège remarquable (celui des Municipes), les habitans
conservèrent, en jouissant du droit de cité, la faculté de vivre sous
leurs anciennes lois. Ainsi, les Herculaniens avaient des magistrats
suprêmes, des _Démarques_, lesquels étaient peut-être les mêmes que les
décemvirs Quinquennaux.
Herculanum et Pompéia étaient deux villes florissantes et très-peuplées,
si l'on en juge par les théâtres et les monumens publics découverts
dans les fouilles. Winckelmann cite, à l'appui de la même opinion, une
inscription curieuse trouvée sur le mur d'une maison à Herculanum. C'est
une affiche pour la location des bains et des lieux où l'on donnait à
boire et à manger, et que, pour le prix de _neuf cents sesterces_, on
louait pour cinq ans. Une certaine Julia, fille de Spurius-Félix, en
était la propriétaire LOCANTUR BALNEUM VENERIUM ET NONGENTUM TABERNÆ
PERGULÆ, etc.
Tout le monde connaît le récit que Pline le jeune fait, dans sa lettre à
Tacite, de la terrible éruption qui coûta la vie à son oncle (_liv.
VI. ép. 16_). L'auteur latin n'a rien exagéré; et quoique profondément
affecté, il s'exprime avec cette énergique simplicité et cette austérité
qui convient l'histoire. Dion-Cassius, dans une description plus
pompeuse, s'exprime avec la chaleur d'un orateur, et nous peint tout le
peuple d'Herculanum et de Pompéia, assis et abîmé dans le théâtre.
Ce fut le 1er novembre, suivant Pline, et à une heure après midi, que
l'explosion fit tout son effet: c'était l'heure où le peuple avait
coutume de se rendre au théâtre; mais tout prouve aujourd'hui que Dion,
qui vivait déjà loin de l'époque de l'événement, s'est laissé entraîner
à une grande exagération. Si son récit était exact, n'aurait-on pas
découvert un grand nombre de cadavres dans les fouilles? Or, on n'a
pas trouvé un seul corps dans les théâtres; on n'en a même trouvé qu'un
très-petit nombre dans les villes. Des ustensiles pesans, déterrés ç
et là dans les campagnes, sont des traces sensibles de la fuite des
habitans, et certainement ils ont eu le temps de se dérober au danger.
On sait que des signes redoutables annoncent les éruptions: si les
habitans ne pouvaient prévoir ce déluge de feux, le bruit et les
secousses qui l'ont précédé, au rapport même de Dion-Cassius, et surtout
le souvenir récent du tremblement de terre qui, selon Sénèque, avait
renversé une partie de leurs villes sous Néron (en l'an 63), devaient
les avertir de chercher leur salut en rase campagne ou sur la mer; il
échappa sans doute au désastre un grand nombre de personnes. Chassés par
ces malheurs, ou par d'autres qui suivirent, les habitans d'Herculanum
se réfugièrent à Naples; ils y eurent un quartier séparé, et y vécurent,
sous leurs lois: de-là, la dénomination de _Regio Herculaniensium_, ou
_Herculanensis_, qui se trouve sur des inscriptions antiques. Ceux de
Pompéia se réfugièrent à Nola. Voilà des faits qu'on ne peut révoquer
en doute: mais quand eurent lieu ces émigrations et l'abandon total
des deux villes? L'opinion vulgaire a voulu que ce fut après le
premier désastre. Mais depuis peu on a mis en question si les villes
d'Herculanum et de Pompéia n'ont pas subsisté encore longtemps après.
D. Marcello Venuti avait cité une inscription consacrée, par la
reconnaissance de la colonie d'Herculanum, à _L. Munatius Concessianus_
pour l'avoir alimentée à ses frais dans un temps de disette[1].
[Footnote 1: Voici cette inscription, qui mérite d'être rapportée tout
au long:
L. MVNATIO. CONCESSIANO. V.P. PATRONO
COLONIAE. PRO MERITIS. EIVS. ERGA. CIVES
MVNIFICA. LARGITATE. OLIM HONOREM
DEVITVM. PRESTANTISSIMO. VIRO. PRAE
SENS. TEMPVS. EXEGIT. QVO. ETIAM. MVNA
TI. CONCESSIANI. FILII. SVI. DEMARCHIA.
CVMVLATIORE. SVMPTV. LIBERALITATIS
ABVNDANTIAM. VNIVERSIS. EXIBVIT. CIVIBVS
OB. QVAE. TESTIMONIA. AMORIS. SINCERISSI
MI. REG. PRIMARIA. SPLENDIDISSIMA
HERCVLANIENSIVM; PATRONO. MIRABILI
STATVAM. PONENDAM. DECREVIT.
(Descriz. delle prime scoperte dell' antica città d'Ercolano. _Roma_,
1478, _pag._ 28).]
Le style de l'inscription se rapporte, suivant cet auteur même, aux bas
siècles de l'empire; mais, embrassant l'opinion reçue, loin d'y voir une
preuve de l'existence prolongée de la ville d'Herculanum, il applique le
sens de cette inscription à l'établissement des Herculaniens réfugiés à
Naples, dans un quartier qui prit leur nom. D. Venuti ne manquera pas
de partisans qui partageront son opinion. En étudiant l'inscription, il
paraît clair qu'elle a été faite à Naples: il y est question de _Regio_,
et non pas de _Civitas Herculaniensium_; et cette expression de _Regio_
est accompagnée des titres de _primaria_, _splendidissima_, lesquels
établissent une sorte de comparaison entre plusieurs quartiers d'une
même ville. Cette inscription, au rapport du Capaccio, historien
napolitain, fut trouvée dans les environs de Naples (vers 1600), et
transportée à Naples, dans l'église de St.-Antoine, abbé D. Venuti l'a
vue et copiée. On ne sait pas précisément l'endroit où l'on fit cette
découverte; cependant le Capaccio a cru très-positivement que c'était
dans la situation même de l'ancienne Herculanum. «Nous avions, dit-il
ignoré long-temps où cette ville fut située. Des paysans, fouillant un
champ, trouvèrent quelques édifices voûtés, des pavés, des murs revêtus
de marbres, et un grand nombre d'inscriptions qui donnèrent beaucoup
de jour». Il parle ici de l'inscription que nous avons rapportée, et
il ajoute: «Cette inscription devait être en grand honneur chez les
Herculaniens; ils y reconnaissent la démarchie, la république et la
protection d'un patron, espèce de gouvernement auquel leur république
était assujétie».
En donnant une grande attention au récit du Capaccio, on ne peut
demeurer persuadé que le lieu de ces découvertes soit celui de la
situation de l'antique Herculanum. Sans doute il l'avoisinait beaucoup,
et on peut le considérer comme le quartier dans lequel les réfugiés,
tout en appartenant à la ville de Naples, trouvèrent un asyle et
reçurent de leurs nouveaux hôtes la protection et les honneurs qu'un
peuple hospitalier se plaît accorder au malheur. Les Herculaniens
durent, surtout, conserver leur régime et leurs lois, que les Romains
avaient respectés, en les attachant à l'empire par le titre de colonie.
M. Carletti et M. Ignarra, deux autres écrivains, font également
rapporter l'inscription au quartier des Herculaniens dans la ville de
Naples.
Mais le dernier, dans une dissertation écrite en latin, établit une
suite d'observations, qu'il fait concourir à prouver «qu'Herculanum n'a
point dû cesser totalement d'exister à l'époque où, suivant l'opinion
commune, il n'en resta plus de vestiges».
M. Dutheil, membre de l'Institut national, fait l'examen de cette
dissertation dans une lettre imprimée, adressée à M. Millin (_Paris,
Didot jeune, 1804_). Il suit pas à pas le savant Napolitain, adopte son
opinion, et la fortifie par ses propres réflexions. Il nous montre les
Empereurs accordant une protection signalée aux malheureuses villes
de la Campanie, et s'efforçant de les faire ressortir de leurs ruines.
Elles avaient déjà éprouvé des dommages affreux par le tremblement de
terre arrivé sous Néron. Vespasien prit un soin particulier de les
faire réparer. Une inscription, trouvée à Pompéia, fixe la date du
rétablissement du temple de Cybèle; elle répond à l'année 76. Ici,
nous devons rapporter une réflexion que d'autres auteurs ont faite
avec justesse: Ne serait-ce pas lors des écroulemens causés par le
tremblement de terre, que le peuple fut surpris dans les théâtres
d'Herculanum et de Pompéia? Il s'ensuivrait que Dion-Cassius, qui vivait
dans IIIe siècle, aurait confondu ces deux époques en recueillant les
traditions. Trois années s'écoulèrent depuis la restauration du temple
de Cybèle, ce qui doit faire présumer celle du reste de la ville
au moment de l'éruption, et Pompéia devait alors se trouver
très-florissante.
Titus, qui était dans la première année de son règne, signala dans cette
occasion toute sa bienfaisance. Sans doute il ne resta point au-dessous
de la munificence de Vespasien son père, prince entaché d'avarice. Aussi
voyons-nous qu'il envoya des personnages consulaires dans la Campanie,
pour réparer le désastre de cette province; qu'il fit répandre des
secours puissans, et qu'il abandonna, au profit des malheureux, les
biens dévolus au fisc par déshérence en cette même occasion. Quelque
fût alors l'effet de ces secours, il fallut renoncer, comme il est bien
prouvé, au plus grand nombre des habitations obstruées ou encombrées par
la lave, par les cendres et par toutes les matières volcaniques. Ainsi,
en faisant les fouilles modernes, on a pénétré dans des lieux qui ont
été fermés à la lumière depuis cette fatale époque. Il est à remarquer
que c'est dans ces mêmes lieux que furent trouvés des objets dont on a
assigné, sans grand fondement, l'existence un âge moins reculé.
Telle est, par exemple, la belle statue de _Nonius Balbus_; elle est
accompagnée d'une inscription dont on a rapporté les caractères au
siècle d'Adrien; mais le temps de cette inscription et de plusieurs
autres semblables, n'est point prouvé postérieur à Titus, et la forme
des caractères n'a rien d'assez décisif pour faire époque dans le court
espace de temps qui s'écoule entre le règne de cet empereur et celui
d'Adrien.
Stace, qui vivait à Naples du temps de l'éruption, peint dans une épître
adressée à Victorius-Marcellus (_Sylv. lib. IV_, 4), l'état même où
plusieurs générations ont vu le site des villes détruites par le Vésuve:
«Quand ces déserts se couvriront de verdure ou de moissons nouvelles,
les races à venir croiront-elles fouler, sous leurs pieds, des peuples
et des villes?»
_Credetne virum ventura propago,
Cum segetes iterùm, cum jam hæc deserta virebunt,
Infra urbes populosque premi?_
Ces expressions semblent bien annoncer l'abandon total de ces lieux
dévastés; mais on oppose le poète à lui-même. Dans une autre épître
(_liv. III_, 5), il invite son épouse à venir jouir d'un aspect plus
riant dans la même contrée. «La cîme du Vésuve, lui dit-il, la tempête
de feu de la montagne furieuse n'a point tari la population des villes
tremblantes; elles sont debout, habitées et florissantes».
_Non adeò Vesuvinus apex et flammea diri
Montis Hyems trepidas exhausit civibus urbes:
Stant populisque vigent._
Si pourtant, d'après ces paroles consolantes, on se figure les villes
détruites, se relevant du milieu de leurs débris; si on les voit pleines
de citoyens qui jouissent tranquillement de la beauté du climat, ne
donne-t-on pas un sens forcé aux expressions du poète? Parle-t-il
d'ailleurs des villes mêmes d'Herculanum et de Pompéia? Il s'adresse à
une épouse qui, dans sa frayeur, pouvait se représenter le Vésuve, comme
inondant d'un fleuve de feu toutes les villes voisines; il la rassure,
et lui promet un séjour agréable et tranquille près de cette montagne
redoutée à Naples même, «asyle des doux loisirs et d'une paix
inaltérable». Il ne manquait point non plus d'habitations délicieuses,
situées autour du Vésuve, et qui n'étaient point exposées à ses ravages.
Le poète en nomme plusieurs; ce sont là les villes qu'il faut entendre
quand il dit qu'elles sont florissantes, malgré _la tempête de feu_;
toutes en étaient assez éloignées pour n'avoir pas à craindre le sort
d'Herculanum et de Pompéia.
Il nous est donc impossible de nous représenter ces villes recouvrant
leur ancienne splendeur, ou même reprenant une existence un peu
remarquable. La circonstance la plus décisive contre l'opinion
contraire, observe M. Visconti, est qu'aucun des nombreux monumens,
déterrés dans ces ruines, ne porte des marques probables du temps
postérieur à Titus. Un grand nombre porte des preuves d'un temps
antérieur; on pourrait même ajouter qu'il n'existe pas de monument qui
ne soit probablement antérieur à Néron, ou tout au plus de son temps.
Cependant ces mêmes lieux ont pu être habités par de pauvres gens. La
lampe chrétienne, que nous avons expliquée (_PL. XXIII de ce Volume_), en
est le témoin presque unique. M. Dutheil cite, avec M. Ignarra, la
table ou carte, dite de Peutinger, monument géographique qu'on
croit postérieur au règne de Constantin. On y voit figurer les noms
d'Herculanum et de Pompéia; mais, sous ces noms célèbres qui n'ont pu
s'éteindre avec les anciennes villes, il ne peut être question que
de petites bourgades, qui en ont pris la place. En suivant les mêmes
auteurs dans leurs calculs, on voit disparaître toute population connue
par les anciens noms, en l'an 471. «Sous cette année, le comte Marcellin
fait mention d'une épouvantable éruption _qui couvrit de cendres toute
la face de l'Europe_: ce sont ses termes; il ajoute qu'à Constantinople,
on faisait annuellement commémoration de cet événement (_hujus metuendi
Cineris_), le VIIIe des Ides de novembre. Cette éruption du volcan,
arrivée en 471 (continue M. Dutheil en citant M. Ignarra), dût être
la plus funeste de toutes; elle changea totalement la conformation du
Vésuve. Anciennement, ce mont s'élevait, pour ainsi dire, à pic,
n'ayant qu'un seul sommet, où on ne pouvait gravir que d'un côté et
fort difficilement. Sa cîme offrait une espèce de plate-forme, presque
par-tout unie, comme Strabon nous le dit (_page_ 257). Dion-Cassius
nous apprend que les flammes sortaient du milieu de la cîme, et que les
flancs au-dehors de la montagne, représentaient, en quelque sorte, un
vaste amphithéâtre. Aujourd'hui il ne reste de ce cône qu'une petite
portion regardant le nord, et séparée du cratère actuel».
Cette dissertation est terminée par les conjectures de M. Ignarra
sur les portiques d'Hercule, dont il est fait mention dans le roman
satyrique, attribué _Petronius Arbiter_. Il ne faut point chercher
le lieu ainsi désigné, ailleurs que dans l'emplacement de l'antique
Herculanum. Les portiques du théâtre, élevés de plusieurs étages,
suivant les règles de l'architecture, ont pu rester debout long-temps
après la ruine de l'édifice. Fréquentés et demeurant seuls connus, on ne
parla plus que des portiques; quand les portiques disparurent, leur nom
survécut même à leur souvenir: de nos jours, il sert à désigner le même
lieu, _Portici_.
«M. Ignarra va plus loin, il soupçonne que dans le quinzième siècle,
il pouvait rester quelques vestiges de ces portiques; il le conjecture
d'après un passage de Sannazar. Ce poète, dans une de ses églogues,
introduit le pêcheur Thelgon, assis sur le penchant de la colline,
appelée _Mergellina_, en face du cratère de la montagne, et s'exprimant
ainsi:
_Rupe sub hâc mecum sedit Galatea: videbam
Et Capreas, et qu sirenum nomina servant
Rura procul_: veteres _aliâ de parte_ ruinas
Herculis _ambustâ signabat ab arce Vesevus_.
Par ces mots _veteres ruinas Herculis_, le poète ne saurait guère avoir
voulu désigner que les ruines des portiques d'Herculanum, déjà renversés
de son temps, mais encore visibles.»
En admettant cette conjecture assez plausible, nous voyons des signes
extérieurs indiquer le tombeau d'Herculanum, presque jusqu'au siècle où
cette ville antique fut découverte.
On avait très-anciennement fait des recherches dans son sein; mais
il paraît que le souvenir s'en était entièrement perdu. Les traces
manifestes de ces fouilles se rencontrèrent avec les travaux de
la découverte. Ce sont, dit Winckelmann, des conduits souterrains
travaillés et creusés avec peine, et qui indiquent si clairement leur
objet, qu'ils ne peuvent laisser de doutes sur leur destination. Le
célèbre antiquaire rapporte une inscription qui semble désigner ces
anciennes recherches; nous l'a copions d'après lui:
SIGNA TRANSLATA EX ABDITIS
LOCIS AD CELEBRITATEM
THERMARUM SEVERIANARUM
AUDENTIUS ÆMILIANUS V. C. CON.
CAMP. CONSTITUIT. DEDICARIQUE PRECEPIT. (_sic_)
CURANTE T. ANNONIO CRYSANTIO V. P.
Cette expression _signa translata ex abditis locis_, ne peut convenir
qu'à des statues tirées de villes ensevelies, et particulièrement
d'Herculanum; ainsi l'inscription et les anciens conduits s'expliquent
mutuellement. Il est question des bains de Sévère; ces bains ne sont
connus que par l'inscription; il est très-probable qu'ils appartenaient
à la ville de Naples, et que leur dénomination se rapporte à
Septime-Sévère. Ainsi, à supposer que les anciennes fouilles aient eu
lieu sous le règne de cet Empereur, l'époque peut en être fixée plus
d'un siècle après la fameuse éruption.
Les couches de l'attérissement montrent différentes époques auxquelles
il a eu lieu. Herculanum ne fut point inondé tout-à-coup par des torrens
de feu et de lave liquéfiée. Cette ville fut encombrée par une pluie de
cendres brûlantes, dont la chaleur fut si grande, qu'elle réduisit
en charbon les poutres des maisons et les objets combustibles; cette
émission de cendres fut suivie, et peut-être immédiatement, de lavasses
qui en firent une croute solide. On a même imaginé que l'eau de la mer,
à la faveur des secousses de la terre, avait pénétré dans le gouffre qui
l'avait ensuite vomie par torrens. On cite deux éruptions modernes où ce
phénomène est raconté comme certain. En 1631 et 1698, l'absorption fut
telle que le bassin du port se montra à sec un moment, et que les eaux
et la lave, lancées par le Vésuve, se trouvèrent mêlées d'une quantité
de coquillages de toute espèce. La lave a coulé depuis sur les cendres,
et les a recouvertes de différentes couches. Par ce nom de lave (qui
paraît venir de _lavare_, laver), que les anciens n'ont point employé,
et pour lequel ils n'ont point eu d'équivalent, on entend le mélange des
matières fondues, de soufre, de bitume, de minéraux et de pierres. Cette
matière épaisse et visqueuse ne court point, comme ferait un torrent;
elle coule lentement, comme ferait une pâte ou du verre fondu, et roule
sur elle-même, enveloppée d'une colonne d'air brûlant, qui dessèche tout
à une grande distance. Elle conserve sa chaleur assez long-temps pour
arriver jusqu'à la mer où elle forme quelquefois de petits promontoires.
La lave se fixe à mesure qu'elle perd sa chaleur, et devient dure
comme le marbre, dont elle prend le poli et quelquefois les plus riches
couleurs. C'est toujours vers Herculanum et dans le voisinage jusqu'à
_Torre-del-Greco_, que la lave a dirigé son cours; elle n'a point coulé
jusqu' Pompéia ni Stabie. Ces deux endroits sont couverts d'une cendre
légère qu'on nomme dans le pays _Papamonte_; aussi les fouilles s'y
font-elles avec plus de facilité, et les objets ensevelis s'y sont-ils
mieux conservés.
C'est au prince d'Elbeuf qu'on doit les premières fouilles qui
conduisirent à la découverte d'Herculanum. Ce prince faisait bâtir une
maison de plaisance sur le bord de la mer, à Portici. Instruit que des
habitans de Resine, en voulant creuser un puits leurs frais, avaient
trouvé quelques fragmens de beaux marbres; le prince, qui en cherchait
pour faire faire du stuc, ordonna qu'on creusât ce même puits jusqu'à
fleur d'eau. A peine avait-on fouillé le terrain latéralement, qu'on
trouva quelques belles statues, et plus loin un grand nombre de
colonnes, quelques-unes d'albâtre fleuri, mais la plupart de jaune
antique, appartenant à un temple. Naples était alors sous la domination
autrichienne; le vice-roi forma des prétentions sur les statues; elles
furent envoyées à Vienne, et données au prince Eugène de Savoie: ceci
se passait en 1711. La cour, se réservant un droit dont elle n'usa pas,
défendit de faire des fouilles, et l'on demeura plus de trente ans sans
y penser.
Enfin, Charles, second fils du roi d'Espagne Philippe V, devenu
possesseur du royaume de Naples, fit choix de la _villa_ de _Portici_
pour maison de plaisance; il s'y trouvait au mois de décembre en 1738.
Le puits subsistait encore; il avait été percé auprès du jardin des
Grands-Augustins, et le hasard voulut qu'il se trouvât dirigé vers le
milieu du théâtre qui aujourd'hui ne se trouve éclairé que par cette
ouverture. Le roi ordonna qu'on continuât les fouilles; quelques
fragmens d'une inscription en lettres onciales qu'expliqua D. Marcello
Venuti, apprirent l'existence du théâtre. Venuti raconte qu'il
dirigea ces premiers travaux, et il eut la gloire de faire cette belle
découverte qui fut suivie de toutes les autres. Cet heureux succès
engagea, en effet, à faire des recherches en d'autres endroits, et l'on
découvrit bientôt la véritable situation de Stabie et celle de Pompéia,
déjà indiquée par un vaste amphithéâtre dont les vestiges demeuraient
visibles à la surface du sol.
Nous avons exposé, dans le cours de cette collection, la plus grande
partie des richesses tirées de ces villes ensevelies. Il n'entre point
dans notre plan de parler de leurs édifices; nous renvoyons les curieux
aux ouvrages que les éditeurs mêmes de ce recueil, MM. Piranesi, ont
donnés sur ces matières. On trouve, dans la Collection de leurs uvres,
tous les détails du théâtre d'Herculanum; et ils publient au moment même
où nous écrivons (1806), les édifices de Pompéia, gravés par eux sur les
dessins de leur père.
FIN DU 6e ET DERNIER VOLUME.
[Illustration: VI page 34]
PLANCHE I.
(_P._ I, 2, _tome VIII de l'Edition royale_.)
FIG. I On remarquera dans cette lampe, comme dans un grand nombre
d'autres, l'anse dont la forme varie souvent, la languette où est le
trou d'où sortait le lumignon; et enfin, dans le cercle, le trou qui
servait à introduire l'huile, et qui s'écartait plus ou moins du centre,
pour épargner les figures. Le sujet du médaillon est l'union des trois
grandes Divinités. On voit Jupiter assis sur son trône, ayant la tête
radiée, et tenant le sceptre et la foudre; à sa droite est Minerve,
qu'on reconnaît au casque et à la lance; à sa gauche est Junon, tenant
une corne d'abondance. Ces trois Divinités se trouvent souvent réunies
dans les monumens, comme elles l'étaient dans le culte qu'on leur
rendait à Rome, au Capitole; c'était en leur honneur qu'on célébrait
les fameux jeux du cirque, institués par Tarquin-l'Ancien, dits les
jeux romains ou les grands jeux. Ce triple culte paraît être passé des
Toscans chez les Romains. Les villes Etrusques n'étaient point réputées
_justes_, si elles n'avaient trois portes consacrées à Jupiter, à
Junon et à Minerve. Les Grecs observaient aussi cette union; et dans
le temple, où se rendaient les députés de la Phocide, on voyait Jupiter
assis sur son trône, ayant Junon à sa droite, et Minerve à sa gauche.
Pindare place Minerve à la droite, comme on le voit sur notre lampe, et
dans dix autres du musée de Portici, situation également observée dans
l'union des trois Divinités au Capitole.
FIG. II. Cette lampe est percée pour deux mèches; l'ornement est une
figure de Jupiter; près de lui est le sceptre, attribut de sa puissance
souveraine, et qui désigne le roi des rois, comme l'ont appelé les
poètes. Devant lui est l'aigle, ministre de la foudre, à qui le roi des
Dieux accorda l'empire sur tous les oiseaux (_Hor. IV, Od._ 4). L'aigle
est aussi, suivant Callimaque, le messager des augures du grand Jupiter
(_Hym. in Jov._ 69). Ce fut l'aigle qui, dans le combat des Géans, lui
présagea la victoire, et qui lui fournissait ses traits foudroyans;
de-là l'image de l'aigle fut consacrée comme une enseigne militaire,
prêtant un heureux auspice. Cette image a toujours plu aux ames
guerrières, et nous la voyons servir encore de gage assuré pour la
victoire, aux soldats du Héros du siècle où nous vivons.
FIG. III. Cette autre lampe offre l'union des trois grandes Divinités
égyptiennes, Isis y Harpocrates et Anubis. Isis et Harpocrates ont sur
la tête la fleur du _lotus_; on reconnaît le fils d'Isis et d'Osiris
au geste, qui exprime le silence. Isis tient le sistre, instrument qui,
dans les cérémonies sacrées, exprimait le deuil et les lamentations de
la Déesse cherchant son mari ou son fils. Anubis était fils d'Osiris et
de Nephthys, sur d'Isis; il l'accompagna dans la recherche de son fils
Horus: c'est pour cela, ou pour être le compagnon, le gardien d'Isis
et d'Osiris, qu'on l'a représenté avec une tête de chien. Il tient une
palme et un caducée, selon la description d'Apulée (_Mét. XI, 961_). On
confondait le Mercure Égyptien, _Taaut_, avec Anubis; de-là vient cette
communauté du même symbole, du caducée. On sait, au reste, que dans les
processions des fêtes Isiaques, un prêtre représentait Anubis en portant
un masque de chien. Volusius, au rapport d'Appien, échappa sous ce
déguisement, à la proscription triumvirale.
FIG. IV. À la corne d'abondance, au timon que porte la figure exprimée
sur cette lampe, on reconnaît la Fortune. Le timon, en donnant l'idée
du gouvernement des affaires humaines, semble encore être l'emblème
de l'instabilité: c'est dans ce sens qu'Artémidore a dit que celui
qui rêvait de la Fortune avec le timon, devait demeurer en crainte:
la Fortune a été quelquefois confondue avec la déesse Némésis,
c'est-à-dire, la vengeance Dieux ou la justice. À ce titre, on peut la
considérer comme présidant à ce mélange des biens et des maux, mystère
incompréhensible de la sagesse divine. Nous ajouterons encore que toutes
Divinités, influant sur la condition humaine, reproduisaient quelquefois
sous le nom, l'image ou les emblêmes de la Fortune. Nous avons vu les
attributs de la Fortune donnes à Isis, dans un beau bronze de ce recueil
(_tom. V, pl. XIII_).
[Illustration: VI page 39]
PLANCHE II.
(_P. 3, 4, t. VI de l'Édition royale._)
Les lampes représentées dans cette planche sont de terre cuite. Pour ne
point nous répéter à chaque explication, nous prévenons nos lecteurs que
nous ne ferons à l'avenir mention de la matière que lorsqu'elle changera
de nature.
FIG. I et II. La même lampe, plus remarquable par sa forme que par ses
ornemens, est représentée de face et de profil.
FIG. III. Deux Victoires aîlées soutiennent un bouclier entouré d'une
couronne de chêne; on lit au milieu: OB CIVIS (_cives_) SERVATOS.
Au-dessous est un autel orné de festons et d'une tête de buf, emblême
des grands sacrifices. Aux côtés de l'autel s'élèvent les deux lauriers
qui décoraient l'entrée de la maison d'Auguste sur le mont Palatin.
Les écrivains du beau siècle de Rome font souvent mention de ces deux
lauriers. D'après les observations de MM. _Visconti_ et _Marini_ sur cet
emblême (_Museo Pio-Clem., tome IV, pl. dernière_), on peut croire que
cette lampe a servi pour les fêtes des _Lares Viales_, les Dieux des
quartiers de Rome, Dieux dont les fêtes se célébraient toujours avec
celle du Génie d'Auguste. L'orthographe du mot _civis_ par I répond à ce
même âge: et la couronne civique est fréquente avec la même inscription
_ob civis servatos_, sur les revers des médailles de ce prince, qui
était flatté de cette devise.
FIG. IV. Lampes à deux mèches. Sur le manche sont deux poulets, dont
l'un est à demi-effacé. Leur action, qui est de becqueter à terre,
semble les désigner pour les poulets sacrés dont les Romains tiraient
des augures. Le médaillon représente une Diane assise, tenant une
branche à la main et ayant devant elle une biche qui la regarde.
FIG. V. Lampe à une seule mèche; Hercule avec un autel. L'objet qui est
posé sur cet autel a été expliqué par M. Visconti. C'est la grande coupe
d'Hercule (_scyphus Herculaneus_) que ce héros avait reçue en présent
du Soleil, et qui, selon la fable, avait, en certaine occasion, servi de
bateau au fils d'Alcmène.
[Illustration: T. VI page 42]
PLANCHE III.
(_P. 5,6, t. VIII de l'Édition royale._)
FIG. I. Lampe à deux mèches fracturée. Un aigle déchire un lièvre sur
lequel il vient de fondre. On trouve cet emblême sur plusieurs médailles
des villes grecques de l'Italie et de la Sicile.
FIG. II. On voit dans cette lampe Hercule, vainqueur du dragon qui
gardait les pommes d'or du jardin des Hespérides: d'un pied il écrase
le nud dont le monstre l'a enlacé, et il l'étouffe d'une seule main.
La force prodigieuse du héros est habilement développée dans cette belle
attitude. On retrouve la même action exprimée sur plusieurs médailles.
FIG. III et IV. Cette lampe curieuse est un monument de l'antique usage
des étrennes, qui remonte jusqu'au roi _Titus-Tatius_, ou du-moins
jusqu' Numa. On se faisait des souhaits réciproques; on s'envoyait
des présens (_stren_) différens de ceux dits _Xenia_, dons mutuels de
l'hospitalité. Ces marques de bienveillance avaient lieu, comme encore
de nos jours, le premier janvier; le second jour était _nefaste_; le
troisième était en quelque sorte le plus solennel; c'était celui où
l'on offrait des sacrifices, où l'on faisait des vux publics pour la
prospérité des empereurs. Ces fêtes étaient prolongées pendant presque
tout le mois, et étaient désignées par _kalendes de janvier_. Dans des
temps plus rapprochés, les chrétiens, qui avaient conservé l'usage des
étrennes, y ajoutaient des divertissemens consistant en festins et
en déguisemens sous l'habit de femme, et sous le masque de différens
animaux, ce qu'on appelait _vetulam_ et _cervudum facere_. C'est de-là
qu'on fait dériver l'origine du carnaval, dont les folies, commençant au
mois de janvier, se rattachent à d'autres extravagances empruntées aux
anciens. La figure principale de la lampe est une Victoire aîlée, tenant
une palme et un bouclier, sur lequel on lit l'inscription _ANNUM NOVUM
FAUSTUM FELICEM MIHI, que le nouvel an soit heureux pour moi!_ formule
usitée, et celle dont on se saluait réciproquement dans ce jour de fête.
Ce salut était au nombre des présages, heureux qu'on recueillait par
l'ouie, _omina_; ceux qui frappaient la vue étaient appelés _monstra_.
Par le mot MIHI, on voit que notre lampe était une étrenne que la
personne se donnait à elle-même. Il est bon encore d'observer que, dans
les souhaits et dans les prières pour la félicité, chacun avait coutume
de se nommer le premier. Sur le fond du médaillon sont semés différens
objets qu'on s'offrait en dons réciproques aux étrennes. La large
feuille paraît représenter un éventail (_flabellum_); plus bas est
une datte (_caryota_) renfermée dans sa gousse; une médaille où est
représenté le signe de la bonne-foi ou de la concorde, deux mains unies
et deux serpens formant caducée; une autre médaille, Victoire aîlée; de
l'autre côté de la figure, une troisième médaille avec la double face
de Janus, divinité qui présidait à la nouvelle année et au premier
mois appelé _Januarius_ (Janvier) de son nom; un objet qu'on ne peut
discerner; enfin, une espèce de paquet qui paraît représenter une masse
de figues sèches (_caric_). Ces figues se transportaient dans des
vases de terre, dont l'objet en question paraît avoir la forme,
suivant l'expression de Martial, _torta meta_ (_XIII_, 28). On apprend
effectivement par des passages recueillis dans les poètes, que les
étrennes d'usage étaient des figues sèches, des dattes, des noix (et
sous le nom de noix, il faut entendre plusieurs sortes de fruits), enfin
des monnaies. Les dons d'argent n'avaient pas seulement lieu entre
les particuliers; on en faisait aux empereurs et aux princes, dont on
recevait de semblables dons de la main à la main. Dans la suite, le
sénat fit offrir les monnaies l'empereur dans une patère d'or, par
le préfet de la cité. Honorius fixa ces présens à une livre d'or,
et l'empereur faisait distribuer aux magistrats et aux personnes de
distinction, d'autres monnaies ou médailles, le plus souvent frappées à
son image. On trouvera des lampes semblables à la nôtre, rapportées par
Bellori (_Luc. sep. P. III, Tab. V_) et Passeri (_Luc. fic. P. I, Tab.
VI_).
FIG. V. Lampe à une seule mèche. Victoire aîlée, tenant une palme et
une couronne, et posant sur un globe; c'est ainsi que la Victoire est
ordinairement représentée sur les médailles.
[Illustration: page 47]
PLANCHE IV.
(_P. 7, 8, t. VIII de l'Edition royale_.)