«Dieu de Dieu! comme c'est remarquable! Je vais en dehors aussi. Nous
allons positivement voyager ensemble!» En prononçant ces mots, d'un air
mystérieux et important, l'homme aux cheveux rouges se prit à sourire,
avec la même complaisance que s'il avait fait l'une des découvertes les
plus étranges qui aient jamais récompensé la sagacité humaine.
«Monsieur, lui dit M. Pickwick, je suis heureux d'avoir votre compagnie.
--Ah! reprit le nouveau venu, qui avait un nez effilé et l'habitude de
secouer la tête, comme un oiseau, à chaque parole; ah! c'est une bonne
chose pour tous les deux, n'est-ce pas? La compagnie, voyez-vous, la
compagnie est... est une chose fort différente de la solitude, n'est-ce
pas?
--C'est ça une vérité qu'on ne peut pas nier, dit Sam en se mêlant à la
conversation avec un sourire affable. C'est ce que j'appelle une
proposition naturellement évidente; comme le marchand de mou de veau le
disait à la cuisinière, quand elle lui soutenait qu'il n'était pas un
gentleman.
--Ah! fit l'homme aux cheveux rouges, en regardant Sam du haut en bas;
un de vos amis, monsieur?
--Pas exactement, monsieur, repartit M. Pickwick à voix basse. Le fait
est que c'est mon domestique; mais je lui permets beaucoup de libertés,
car, entre nous, je me flatte que c'est un original, et j'en suis assez
orgueilleux.
--Ha! reprit l'homme aux cheveux roux, cela, c'est une affaire de goût.
Moi, je n'aime rien de ce qui est original. Ça ne me convient pas: je
n'en vois pas la nécessité. Quel est votre nom, monsieur?
--Voici ma carte, monsieur, répondit M. Pickwick, fort amusé par la
brusquerie de la question et par les singulières manières de l'étranger.
--Ha! dit l'homme aux cheveux rouges en plaçant la carte dans son
portefeuille, Pickwick? Très-bien. J'aime à savoir le nom des gens, cela
est fort utile. Voici ma carte: Magnus, comme vous voyez, monsieur.
Magnus est mon nom. C'est un assez beau nom, je pense, monsieur?
--Un très-beau nom, en vérité, répliqua M. Pickwick sans pouvoir
réprimer un sourire.
--Oui, je le crois. Il y a un beau nom aussi devant, comme vous
verrez.... Permettez, monsieur.... En tenant la carte un peu inclinée,
comme ceci, le nom devient visible; voilà: Peter Magnus. Cela sonne
bien, je pense, monsieur.
--Très-bien.
--Curieuse circonstance sur ces initiales, monsieur, comme vous voyez.
P.M., _post meridiem_. Dans les petits billets avec mes intimes, je
signe quelquefois _Après-midi_. Cela amuse beaucoup mes amis, monsieur
Pickwick.
--En effet, je m'imagine que cela doit leur procurer la plus vive
satisfaction, répliqua M. Pickwick, qui enviait en lui-même la facilité
avec laquelle s'amusaient les amis de M. Magnus.»
Un valet d'écurie vint interrompre leur conversation. «Gentlemen, leur
dit-il, la voiture est prête, s'il vous plaît.
--Tout mon bagage est-il dedans? demanda M. Magnus.
--Tout est bien, monsieur.
--Le sac rouge est-il dedans?
--Tout est bien, monsieur.
--Et le sac rayé?
--Dans le coffre de devant, monsieur.
--Et le paquet de papier gris?
--Sous le siége, monsieur.
--Et le carton à chapeau de cuir?
--Tout est dedans, monsieur.
--Maintenant, voulez-vous monter? demanda M. Pickwick.
--Excusez-moi, répondit M. Magnus en restant immobile sur la roue.
Excusez, M. Pickwick. Je ne puis pas consentir à monter dans cet état
d'incertitude. D'après les manières de cet homme, je suis convaincu que
le carton à chapeau n'est pas dans la voiture.»
Les solennelles protestations du valet d'écurie n'ayant pu tranquilliser
M. Magnus, il fallut, pour le satisfaire, tirer des plus profondes
cavités du coffre le carton à chapeau de cuir; mais lorsque M. Magnus
eut été rassuré sur son feutre, il ressentit d'infaillibles
pressentiments, d'abord que le sac rouge était égaré, ensuite que le sac
rayé avait été volé, puis que le paquet de papier gris s'était dénoué. A
la fin, après avoir reçu des démonstrations oculaires du peu de
fondement de chacun de ses soupçons, il consentit à monter sur
l'impériale de la voiture, déclarant que son esprit était soulagé de
toute inquiétude, et qu'il se trouvait maintenant confortable et
heureux.
«Vous avez vos nerfs susceptibles, mossieu? dit M. Weller, en regardant
l'étranger de travers, tout en montant sur son siége.
--Oui, je suis assez susceptible pour toutes ces petites choses; mais me
voilà rassuré, maintenant, tout à fait rassuré.
--Eh ben! c'est une bénédiction, cela.--Sammy, aide ton maître à monter.
L'autre jambe, mossieu. C'est cela. Donnez-moi votre main, mossieu.
Allons, haut! Vous étiez pus léger quand vous étiez en nourrice,
mossieu.
--C'est assez probable, monsieur Weller, répondit M. Pickwick avec bonne
humeur, quoique tout essoufflé.»
Lorsqu'il eut pris place auprès du corpulent cocher, celui-ci
poursuivit:
«Grimpe ici, Sammy.--Maintenant, Villam, faites-les sortir. Prenez garde
à l'arcade, gent'l'm'n. Gare les têtes! comme disait le marchand de
pâtés en jouant à pile ou face.
--C'est ben comme ça, Villam; laissez-les aller.»
William lâcha la tête des chevaux, et en route! Voilà la voiture lancée
à travers Whitechapel, à la grande admiration de toute la populace de ce
quartier, qui n'est pas désert.
«Un voisinage pas trop beau, dit Sam, avec le mouvement de chapeau qui
précédait toujours son entrée en conversation avec son maître.
--Cela est vrai, Sam, répliqua M. Pickwick en examinant les rues
malpropres et encombrées que traversait la voiture.
--Monsieur, poursuivit Sam, n'est-ce pas une chose bien extra que la
pauvreté et les huîtres marchent toujours ensemble?
--Je ne vous comprends pas, Sam.
--Voilà ce que je veux dire, monsieur: c'est que plus un endroit est
misérable, plus on y mange des huîtres. Regardez ici, monsieur, il y a
des coquilles d'huîtres à presque toutes les portes. Dieu me pardonne si
je ne crois pas que les gens très-pauvres sortent de leur appartement
pour manger des huîtres, par pur désespoir.
--C'est sûr ça, observa M. Weller, et c'est juste tout d'même pour le
saumon salé.
--Voilà deux faits très-remarquables qui ne m'avaient jamais frappé, dit
alors M. Pickwick; je les noterai certainement à la première place où
nous arrêterons.»
Tout en causant ainsi, ils avaient atteint la barrière de péage de
Mile-End. Un profond silence régnait sur l'impériale; mais deux ou trois
milles plus loin, M. Weller, se tournant tout à coup vers M. Pickwick,
lui dit:
«Drôle de vie, mossieu, que celle de ces gens-là.
--Quelles gens? s'écria le philosophe.
--Un gardien de pike!
--Qu'est-ce que vous entendez par un gardien de piques? demanda M. Peter
Magnus.
--L'ancien veut dire un gardien de _turnpike_, gentlemen, fit observer
Sam en manière d'explication.
--Oh! dit M. Pickwick, je comprends. Oui, une vie très-curieuse,
très-peu confortable....
--C'est tous des hommes qu'a eu des désagréments dans la vie, poursuivit
M. Weller.
--Ah! ah! fit M. Pickwick.
--Oui. En conséquence d'quoi, i'se retirent du monde et i' s'enferment
dans des pikes, partie pour être solitude, partie pour se revancher du
genre humain en faisant payer les droits.
--Vraiment! dit M. Pickwick, je ne savais pas cela non plus.
--C'est un fait, mossieu. Si i's étaient des gen'l'men, vous les
appelleriez misencroupes; mais ces gens-là, ça se nomme simplement des
gabeloux.»
C'est par de semblables discours, réunissant à la fois l'agréable et
l'utile, que M. Weller charmait les ennuis du voyage. Les sujets de
conversation ne manquaient point; et lorsque, par hasard, la loquacité
de l'honorable cocher semblait diminuer un instant, M. Peter Magnus
remplissait abondamment l'intervalle par des enquêtes sur l'histoire
personnelle de ses compagnons de voyage, et par l'anxiété qu'il
exprimait hautement, à chaque relai, concernant la sûreté et le
bien-être des deux sacs, du carton à chapeau de cuir et du paquet de
papier gris.
A gauche, dans la grande rue d'Ipswich, à peu de distance après l'hôtel
de ville, se trouve l'auberge au loin connue sous le nom du _Grand
Cheval blanc_. Au-dessus de la principale porte, on remarque une énorme
statue de pierre, représentant un animal bondissant, avec une queue et
une crinière ondoyantes, et qui ressemble à peu près à un cheval de
brasseur qui aurait perdu l'esprit. L'auberge du _Grand Cheval blanc_
est fameuse dans le voisinage, au même titre qu'un boeuf gras, qu'un
verrat monstrueux, qu'un navet enregistré dans la feuille de l'endroit,
c'est à savoir pour sa taille gigantesque. Jamais, sous aucun toit, on
ne vit de tels labyrinthes de couloirs sans tapis, un tel amas de
chambres humides et mal éclairées, enfin un aussi grand nombre de
petites tanières pour manger ou pour dormir.
C'est à la porte de cette hydropique taverne que la voiture de Londres
s'arrête à la même heure tous les soirs, et c'est de ladite voiture de
Londres que descendirent M. Pickwick, Sam Weller et M. Peter Magnus,
dans la soirée à laquelle se rapporte ce chapitre de notre histoire.
«Restez-vous ici, monsieur?» demanda M. Peter Magnus lorsque le sac
rayé, le sac rouge, le carton à chapeau de cuir et le paquet de papier
gris, eurent été déposés l'un après l'autre dans le passage.
«Oui, monsieur, répliqua H. Pickwick.
--Dieu de Dieu! s'écria M. Magnus, je n'ai jamais rien vu d'aussi
remarquable que cette coïncidence. Eh bien! moi aussi, je reste ici!
J'espère que nous dînerons ensemble?
--Avec plaisir, répondit le philosophe. Cependant il serait possible
que je trouvasse ici quelques amis. Garçon, y a-t-il dans l'hôtel un
gentleman nommé Tupman?»
Un homme corpulent, qui avait sous son bras une serviette âgée d'une
quinzaine de jours, et sur ses jambes des bas contemporains de la
serviette, daigna cesser de regarder dans la rue lorsqu'il entendit
cette question de M. Pickwick; et, après avoir soigneusement examiné
l'apparence du savant homme, depuis son chapeau jusqu'à ses guêtres, lui
répondit avec emphase: «Non!
--Ni un gentleman nommé Snodgrass? poursuivit M. Pickwick.
--Non.
--Ni un gentleman nommé Winkle?
--Non.
--Mes amis ne sont pas arrivés aujourd'hui, et par conséquent, monsieur,
nous dînerons seuls. Garçon! conduisez-nous dans une salle à manger
particulière.»
En vertu de cette requête, l'homme corpulent voulut bien ordonner au
commissionnaire d'apporter les bagages des gentlemen; puis il leur fit
traverser un passage long et sombre, et les introduisit dans une grande
chambre, à peine meublée, où fumait, sur une grille malpropre, un petit
feu de charbon de terre qui s'efforçait en vain de paraître joyeux, et
qui noircissait misérablement sous l'influence attristante du local. Au
bout d'une heure, un plat de poisson et des côtelettes furent servis aux
voyageurs, et enfin, lorsque ce dîner eut été remporté, M. Pickwick et
M. Peter Magnus, tirant leurs chaises plus près du feu, demandèrent une
bouteille de vin de Porto, le plus mauvais possible, au prix le plus
élevé possible, pour le bénéfice de la maison, et burent, pour le leur,
de l'eau-de-vie et de l'eau chaude.
M. Peter Magnus était naturellement d'une disposition
très-communicative, et le grog opéra d'une manière surprenante pour
faire écouler les secrets les plus cachés de son coeur. Après avoir donné
de nombreux renseignements sur lui-même, sur sa famille, sur ses
alliances, sur ses amis, sur ses plaisanteries, sur ses affaires et sur
ses frères (la plupart des bavards ont beaucoup de choses à dire sur
leurs frères), M. Peter Magnus contempla M. Pickwick pendant plusieurs
minutes, à travers ses lunettes bleues, et dit ensuite avec un air de
modestie:
--Et maintenant, monsieur Pickwick, que pensez-vous que je sois venu
faire ici?
--Sur ma parole, répondit la philosophe, il m'est tout à fait impossible
de le deviner. Pour affaire, peut-être?
--Vous avez moitié raison, moitié tort en même temps. Essayez encore,
monsieur Pickwick.
--Réellement j'implore votre merci, et vous me l'apprendrez ou non, à
votre choix; car je ne pourrai jamais deviner, quand j'essayerais toute
la nuit.
--Eh bien! alors, hi! hi! hi! reprit M. Peter Magnus avec un ricanement
timide: que penseriez-vous, monsieur Pickwick, si je vous disais que je
suis venu ici pour faire une déclaration et une demande de mariage? Eh!
monsieur? hi! hi! hi!
--Je penserais qu'il est fort probable que vous réussirez, répondit
notre aimable ami avec un de ses sourires les plus radieux.
--Ah! monsieur Pickwick, le pensez-vous vraiment? Le pensez-vous?
--Certainement.
--Non! vous plaisantez; j'en suis sûr.
--Je ne plaisante pas, en vérité!
--Eh bien! alors, pour vous dire un petit secret, je le pense aussi,
moi. Je vous dirai même, monsieur Pickwick, quoique je sois jaloux comme
un tigre, de mon naturel, je vous dirai que la dame est dans cette
maison-ci. En prononçant ces dernières paroles, M. Magnus ôta ses
lunettes bleues pour cligner de l'oeil, et les remit ensuite d'un air
décidé.
--C'est donc pour cela, demanda M. Pickwick avec malice, c'est donc pour
cela que vous sortiez de la chambre à chaque instant, avant le dîner.
--Chut! vous avez raison; c'était pour cela. Cependant je n'étais pas
assez fou pour l'aller voir.
--Pourquoi donc?
--Cela ne vaudrait rien, voyez-vous, juste après un voyage. Il vaut
mieux attendre jusqu'à demain matin; j'aurai bien plus de chances alors.
Monsieur Pickwick, il y a dans ce sac un habit, et dans cette botte un
chapeau, qui sont inestimables pour moi, d'après l'effet que j'en
attends.
--En vérité!
--Oui, monsieur. Vous devez avoir observé mon anxiété à leur sujet
aujourd'hui. Je ne crois pas, monsieur Pickwick, qu'on puisse avoir,
pour de l'argent, un autre habit et un autre chapeau comme ceux-là.»
Notre philosophe félicita, sur son bonheur, le possesseur du vêtement
irrésistible, et M. Peter Magnus demeura pendant quelque temps absorbé
dans la contemplation intellectuelle de ses trésors.
«C'est une belle créature! s'écria-t-il enfin.
--Vraiment?
--Charmante! charmante! Elle habite à dix-huit milles d'ici, monsieur
Pickwick. J'ai appris qu'elle serait ici ce soir et toute la matinée de
demain, et je suis accouru pour saisir l'occasion. Je pense qu'une
auberge doit être un endroit très favorable pour faire des propositions
à une femme seule; car, lorsqu'elle voyage, elle doit sentir sa solitude
bien plus que dans sa maison. Qu'en pensez-vous, monsieur Pickwick?
--Cela me paraît en effet fort probable.
--Je vous demande pardon, monsieur Pickwick; mais je suis naturellement
assez curieux. Pour quelle cause êtes-vous ici?»
Le rouge monta au visage de M. Pickwick au souvenir du sujet de son
voyage. «Le motif qui m'amène, répondit-il, n'est nullement agréable. Je
viens ici, monsieur, pour dévoiler la perfidie et la fausseté d'une
personne dans l'honneur de laquelle j'avais mis une entière confiance.
--Dieu de Dieu! cela est bien désagréable! C'est une dame, je présume?
Eh! eh! fripon de M. Pickwick! petit fripon! Bien, bien, monsieur
Pickwick!... Monsieur, je ne voudrais pas blesser votre délicatesse pour
le monde entier. Pénible sujet, monsieur, très-pénible. Que je ne vous
gêne pas, monsieur Pickwick, si vous voulez donner cours à votre
chagrin. Je sais ce que c'est que d'être trahi, monsieur; j'ai enduré
cette sorte de chose trois ou quatre fois.
--Je vous suis fort obligé pour votre sympathie sur ce que vous supposez
être mon cas mélancolique, repartit M. Pickwick en montant sa montre et
en la posant sur la table, mais....
--Non! non! interrompit M. Peter Magnus; pas un mot de plus. C'est un
sujet pénible; je le vois; je le vois. Quelle heure est-il, monsieur
Pickwick?
--Minuit passé.
--Dieu de Dieu! il est bien temps de s'aller coucher! quelle sottise de
rester debout si tard! Je serai pâle demain matin, monsieur Pickwick.»
Contristé par l'idée d'une telle calamité, M. Peter Magnus tira la
sonnette. Une servante apparut, et le sac rayé, le sac rouge, le carton
à chapeau en cuir, et le paquet de papier gris ayant été transportés
dans sa chambre à coucher, il se retira, avec un chandelier vernissé,
dans une des ailes de la maison, tandis que M. Pickwick, avec un autre
chandelier vernissé, était conduit dans une autre aile, à travers une
multitude de passages tortueux.
«Voici votre chambre, monsieur, dit la servante.
--Très-bien,» répondit M. Pickwick en regardant autour de lui. C'était
une assez grande pièce à deux lits, dans laquelle il y avait du feu, et
qui paraissait plus confortable, au total, que M. Pickwick n'était
disposé à l'espérer d'après sa courte expérience de l'aménagement du
Grandi Cheval blanc.
«Il va sans dire que personne ne dort dans l'autre lit? fit-il observer.
--Oh! non, monsieur.
--Très-bien. Dites à mon domestique que je n'ai plus besoin de lui ce
soir, et qu'il m'apporte de l'eau chaude demain à huit heures et demie.
--Oui, monsieur.» Et la servante se retira après avoir souhaité une
bonne nuit à notre philosophe.
M. Pickwick, demeuré seul, s'assit dans un fauteuil auprès du feu, et se
laissa aller à une longue suite de méditations. D'abord il songea à ses
amis, et se demanda quand ils viendraient le rejoindre. Ensuite son
esprit retourna vers mistress Martha Bardell, et de cette dame, par une
transition naturelle, il se reporta au bureau malpropre de Dodson et
Fogg. De là, il s'enfuit, par une tangente, au centre même de l'histoire
du singulier client; puis il revint dans l'auberge du Grand Cheval
blanc, à Ipswich, avec assez peu de lucidité pour convaincre M. Pickwick
que le sommeil s'emparait rapidement de lui. Il se secoua donc, et
commençait à se déshabiller lorsqu'il se rappela qu'il avait laissé sa
montre sur la table, dans la salle d'en bas.
Or cette montre était un des biens meubles favoris de M. Pickwick, ayant
été transportée de tous côtés, à l'ombre de son gilet, pendant un nombre
d'années plus considérable qu'il ne nous paraît nécessaire de le
déclarer actuellement au lecteur. On n'aurait pu faire pénétrer dans le
cerveau du philosophe la possibilité de s'endormir sans entendre le
tic-tac régulier de cette montre sous son traversin, ou dans le
porte-montre accroché au chevet de son lit. En conséquence, comme il
était tard et qu'il ne voulait pas faire retentir sa sonnette, à cette
heure de la nuit, il remit son habit qu'il avait déjà ôté, et prenant le
chandelier vernissé, il descendit tranquillement les escaliers.
Mais plus M. Pickwick descendait les escaliers, plus il semblait qu'il
lui restât d'escaliers à descendre; et plusieurs fois après être parvenu
dans un étroit passage et s'être félicité d'être enfin arrivé au
rez-de-chaussée, M. Pickwick vit un autre escalier apparaître devant ses
yeux étonnés. Au bout d'un certain temps, cependant, il atteignit une
salle dallée qu'il se rappela avoir vue en entrant dans la maison. Avec
un nouveau courage il explora passage après passage; il entr'ouvrit
chambre après chambre, et à la fin, quand il allait abandonner ses
recherches de pur désespoir, il se trouva dans la salle même où il avait
passé la soirée, et il aperçut sur la table sa propriété manquante.
M. Pickwick saisit la montre d'un air triomphant, et s'occupa ensuite de
retourner sur ses traces, pour regagner sa chambre à coucher; mais si le
trajet pour descendre avait été environné de difficultés et
d'incertitudes, le voyage pour remonter était infiniment plus
embarrassant. Dans toutes les directions possibles s'embranchaient des
rangées de portes, garnies de bottes et de souliers. Une douzaine de
fois, M. Pickwick avait tourné doucement la clef d'une chambre à
coucher, dont la porte ressemblait à la sienne, lorsqu'un cri bourru de
l'intérieur: «Qui diable est cela?» ou, «Qu'est-ce que vous venez faire
ici?» l'obligeait à se retirer sur la pointe du pied, avec une célérité
parfaitement merveilleuse. Il se trouvait de nouveau réduit au
désespoir, lorsqu'une porte entr'ouverte attira son attention. Il
allongea la tête et regarda dans la chambre. Bonne chance à la fin! Les
deux lits étaient là, dans la situation qu'il se rappelait parfaitement,
et le feu brûlait encore. Cependant sa chandelle, qui n'était pas des
plus longues lorsqu'il l'avait reçue, avait coulé dans les courants
d'air qu'il venait de traverser, et s'abîma dans le chandelier, au
moment où il fermait la porte derrière lui. «C'est égal, pensa M.
Pickwick, je puis me déshabiller tout aussi bien à la lumière du feu.»
Les deux lits étaient placés à droite et à gauche de la porte. Entre
chacun d'eux et la muraille il se trouvait une petite ruelle, terminée
par une chaise de canne, et justement assez large pour permettre de
monter au lit ou d'en descendre du côté de la muraille, si on le
jugeait convenable. Après avoir exactement fermé les rideaux du lit du
coté de la chambre, M. Pickwick s'assit dans la ruelle, sur la chaise de
canne, et se débarrassa tranquillement de ses souliers et de ses
guêtres. Ensuite il ôta et plia son habit, son gilet, sa cravate, et
tirant lentement son bonnet de nuit de sa poche, il l'attacha solidement
sur sa tête, en nouant sous son menton des cordons qui étaient toujours
fixés à cette portion de son ajustement. Pendant cette opération
l'absurdité de son récent embarras vint frapper plus fortement ses
facultés risibles, et, se renversant sur sa chaise de canne, il se mit à
rire en lui-même, de si bon coeur, que ç'aurait été un véritable délice,
pour tout esprit bien constitué, de contempler le sourire qui
épanouissait son aimable physionomie, sous son bonnet de coton orné
d'une vaste mèche.
«C'est la plus drôle de chose, se dit M. Pickwick à lui-même en riant si
démesurément qu'il en fit presque craquer les cordons de son bonnet;
c'est la plus drôle de chose dont j'aie jamais entendu parler, que de me
voir ainsi perdu dans cette auberge, et errant dans tous ses escaliers.
Drôle! drôle! très-drôle!» M. Pickwick, souriant de nouveau, d'un
sourire plus prononcé qu'auparavant, allait continuer à se déshabiller,
lorsqu'il fut arrêté, tout à coup, par l'entrée inattendue d'une
personne qui tenait une chandelle, et qui, après avoir fermé la porte,
s'avança jusqu'auprès de la toilette et y posa sa lumière.
Le sourire qui se jouait sur les traits de M. Pickwick fut
instantanément absorbé par l'expression de la surprise et de la stupeur
la plus complète. La personne, quelle qu'elle fût, était arrivée si
soudainement et avec si peu de bruit, que M. Pickwick n'avait pas eu le
temps de crier ni de s'opposer à son entrée. Qui pouvait-ce être? un
voleur? quelque individu mal intentionné, qui peut-être l'avait vu
monter les escaliers, tenant à la main une belle montre. En tout cas que
devait-il faire?
Le seul moyen pour M. Pickwick d'observer son mystérieux visiteur, sans
danger d'être vu lui-même, était de grimper sur le lit pour lorgner dans
la chambre, et d'entr'ouvrir les rideaux. Il eut donc recours à cette
manoeuvre, et les tenant d'une main soigneusement fermés de manière à ne
laisser passer que sa tête et son bonnet de coton, il mit sur son nez
ses lunettes, rassembla tout son courage, et regarda.
Mais il s'évanouit presque d'horreur et de confusion lorsqu'il vit,
debout devant la glace, une dame d'un certain âge, ornée de papillotes
de papier brouillard, et activement occupée à brosser ce que les dames
appellent _leur queue_. De quelque manière qu'elle fût venue dans la
chambre, il était évident, à son air tranquille et dégagé, qu'elle
comptait y passer la nuit tout entière. Elle avait apporté avec elle une
chandelle de jonc garnie de son écran, et avec une louable précaution
contre les dangers du feu, elle l'avait placée dans une cuvette pleine
d'eau, sur le plancher, où cette chandelle brillait comme un phare
gigantesque dans une mer singulièrement petite.
«Dieu me protège! pensa M. Pickwick. Quelle chose épouvantable!
--Hem! fit la dame; et aussitôt la tête du philosophe rentra derrière
les rideaux, avec une rapidité digne d'une marionnette.
--Je n'ai jamais ouï parler d'une aventure aussi terrible, se dit le
pauvre M. Pickwick, dont le bonnet était trempé d'une sueur froide.
Jamais! Cela est effroyable!»
Cependant, ne pouvant résister au désir de voir ce qui se passait, il
fit de nouveau sortir sa tête entre les rideaux.
La situation s'empirait. La dame d'un certain âge ayant fini d'arranger
ses cheveux, les avait soigneusement enveloppés dans un bonnet de nuit
de mousseline orné d'une petite garniture plissée, et contemplait le feu
d'un air mélancolique et rêveur.
«Cette affaire devient alarmante, raisonna M. Pickwick en lui-même. Je
ne puis pas laisser aller les choses de cette manière. Il est clair pour
moi, d'après la tranquillité de cette dame, que je serai entré dans une
chambre qui n'est pas la mienne. Si je parle, elle alarmera la maison;
mais si je reste ici, les conséquences en seront plus effrayantes
encore.»
M. Pickwick, il est inutile de le dire, était un des mortels les plus
modestes et les plus délicats qui aient jamais existé. La seule idée de
se présenter devant une dame en bonnet de nuit, le remplissait de
confusion. Mais il avait fait un noeud à ses maudits cordons, et malgré
tous ses efforts il ne pouvait parvenir à les défaire. Il devenait
indispensable de briser la glace, et il n'y avait pour cela qu'un seul
moyen. Il se retira derrière les rideaux, et toussa tout haut: «Hom!
hom!»
A ce bruit inattendu la dame tressaillit évidemment, car elle renversa
l'écran de sa chandelle. Mais bientôt elle se persuada qu'elle s'était
alarmée sans raison, et lorsque M. Pickwick, croyant qu'elle était pour
le moins évanouie de terreur, s'aventura à regarder à travers les
rideaux, elle s'était remise à contempler le feu avec le même air
mélancolique et rêveur.
«Voilà une femme bien extraordinaire, pensa M. Pickwick en rentrant la
tête. Hom! hom!»
Cette fois ces deux syllabes étaient prononcées trop distinctement pour
qu'il fût encore possible de les prendre pour une imagination.
«Mon Dieu! mon Dieu! s'écria la dame; qu'est-ce que cela?
--C'est... c'est seulement un gentleman, madame, dit M. Pickwick
derrière le rideau.
--Un gentleman! répéta la dame avec terreur.
--C'en est fait! pensa M. Pickwick.
--Un homme dans ma chambre! s'écria la dame, et elle se précipita vers
la porte. M. Pickwick entendit le frôlement de sa robe. Un instant de
plus et toute la maison allait être alarmée.
--Madame, dit-il en montrant sa tête, dans l'excès de son désespoir;
madame....»
M. Pickwick, en mettant sa tête hors des rideaux, n'avait certainement
point de but bien déterminé. Cependant cela produisit instantanément un
bon effet. La dame, comme nous avons dit, était déjà près de la porte.
Il fallait l'ouvrir pour arriver à l'escalier, et elle l'aurait fait
sans aucun doute en un instant, si l'apparition soudaine du bonnet de
nuit philosophique ne l'avait pas fait reculer jusqu'au fond de la
chambre. Elle y resta immobile, considérant d'un air effaré M. Pickwick,
qui à son tour la contemplait avec égarement.
«Misérable! dit la dame, couvrant ses yeux de ses mains; que faites-vous
ici?
--Rien, madame... rien du tout, madame... répondit M. Pickwick avec feu.
--Rien! répéta la dame en levant les yeux.
--Rien, madame, sur mon honneur, reprit M. Pickwick en secouant sa tête
d'une manière si énergique que la mèche de son bonnet s'agitait
convulsivement. Madame, je me sens accablé de confusion en m'adressant à
une lady avec mon bonnet de nuit sur ma tête (ici la dame arracha
brusquement le sien); mais je ne puis l'ôter, madame. (En disant ces
mots, M. Pickwick donna à son bonnet une secousse prodigieuse pour
preuve de son allégation.) Maintenant, madame, il est évident pour moi
que je me suis trompé de chambre à coucher, en prenant celle-ci pour la
mienne. Je n'y étais pas depuis cinq minutes lorsque vous êtes entrée
tout d'un coup.
--Si cette histoire improbable est réellement vraie, monsieur, répliqua
la dame en sanglotant violemment, vous quitterez cette chambre
sur-le-champ.
--Oui, madame, avec le plus grand plaisir.
--Sur-le-champ! monsieur.
--Certainement, madame, certainement. Je... je suis très-fâché, madame,
poursuivit M. Pickwick en faisant son apparition au pied du lit;
très-fâché d'avoir été la cause innocente de cette alarme et de cette
émotion; profondément affligé, madame....»
La dame montra la porte. Dans ce moment critique, dans cette situation
si embarrassante, une des excellentes qualités de M. Pickwick se déploya
encore admirablement. Quoiqu'il eût placé à la hâte son chapeau sur son
bonnet de coton, à la manière des patrouilles bourgeoises, quoiqu'il
portât ses souliers et ses guêtres dans ses mains, et son habit et son
gilet sur son bras, rien ne put diminuer sa politesse naturelle.
«Je suis excessivement fâché, madame, dit-il en saluant très-bas.
--Si vous l'êtes, monsieur, vous quitterez cette chambre sur-le-champ.
--Immédiatement, madame. A l'instant même, madame, dit M. Pickwick en
ouvrant la porte et en laissant tomber ses souliers avec grand fracas.
Je me flatte, madame, reprit-il en ramassant ses chaussures et en se
retournant pour saluer encore, je me flatte que mon caractère sans tache
et le respect plein de dévotion que je professe pour votre sexe
plaideront en ma faveur dans cette circonstance.» Mais avant qu'il eût
pu conclure cette sentence, la dame l'avait poussé dans le passage, et
avait fermé et verrouillé la porte derrière lui.
Quelque satisfaction que notre philosophe dût ressentir d'avoir terminé
aussi aisément cette épouvantable aventure, sa situation présente
n'était nullement agréable. Il était seul, à moitié habillé, dans un
passage ouvert, dans une maison inconnue, au milieu de la nuit. Il
n'était pas supposable qu'il put retrouver, dans une parfaite obscurité,
la chambre qu'il n'avait pu découvrir lorsqu'il était armé d'une
lumière, et s'il faisait le plus petit bruit, dans ses inutiles
recherches, il courait la chance de recevoir un coup de pistolet et
peut-être d'être tué par quelque voyageur réveillé en sursaut. Il
n'avait donc pas d'autre ressource que de rester où il était, jusqu'à
la pointe du jour. Ainsi, après avoir fait encore quelques pas dans le
corridor, en trébuchant, à sa grande alarme, sur plusieurs paires de
bottes, il s'accroupit dans un angle du mur, pour attendre le matin
aussi philosophiquement qu'il le pourrait.
Cependant il n'était point destiné à subir cette nouvelle épreuve de
patience, car il n'y avait pas longtemps qu'il était retiré dans son
coin, lorsqu'à son horreur inexprimable un homme, portant une lumière,
apparut au bout du corridor. Mais cette horreur fut soudainement
convertie en transports de joie lorsqu'il reconnut son fidèle serviteur.
C'était en effet M. Samuel Weller qui regagnait son domicile, après être
resté jusqu'alors en grande conversation avec le garçon qui attendait la
diligence.
«Sam! dit M. Pickwick, en paraissant tout à coup devant lui; où est ma
chambre à coucher?»
Sam considéra son maître avec la surprise la plus expressive, et
celui-ci avait déjà répété trois fois la même question, lorsque son
domestique tourna sur son talon et le conduisit à la chambre si
longtemps cherchée.
«Sam, dit M. Pickwick en se mettant dans son lit; j'ai fait cette nuit
un des quiproquos les plus extraordinaires qu'il soit possible de faire.
--Ça ne m'étonne pas, monsieur, répliqua sèchement le valet.
--Mais je suis bien déterminé, Sam, quand je devrais rester six mois
dans cette maison, à ne plus jamais me risquer tout seul hors de ma
chambre.
--C'est la résolution la plus prudente que vous pourriez prendre,
monsieur. Vous avez besoin de quelqu'un pour vous surveiller quand votre
raison s'en va en visite.
--Qu'est-ce que vous entendez par là? Sam, demanda M. Pickwick, qui, se
levant sur son séant, étendit la main comme s'il allait faire un
discours; mais tout à coup il parut se raviser, se recoucha et dit à son
domestique: Bonsoir.
--Bonsoir, monsieur,» répliqua Sam, et il sortit de la chambre. Arrivé
dans le corridor, il s'arrêta, secoua la tête, fit quelques pas,
s'arrêta encore, moucha sa chandelle, secoua la tête de nouveau, et
finalement se dirigea lentement vers sa chambre, enseveli, en apparence,
dans les plus profondes méditations.