L'HISTOIRE DE TOM SMART, LE COMMIS VOYAGEUR.

Par une soirée d'hiver, au moment où l'obscurité commençait à tomber, on

aurait pu voir sur la route qui traverse le plateau de Marlborough, une

carriole, et dans cette carriole un homme qui pressait son cheval

fatigué. Je dis _qu'on aurait pu voir_, et je n'ai pas le moindre doute

qu'on aurait vu, s'il était passé par là quelque personne qui n'eût pas

été aveugle. Mais la saison était si froide et la nuit si pluvieuse,

qu'excepté l'eau qui tombait il n'y avait pas un chat dehors. Si un

commis voyageur de cette époque avait rencontré ce casse-cou de petite

carriole, avec sa caisse grise, ses roues écarlates, et sa jument baie à

l'allure allongée, un caractère capricieux, qui avait l'air de descendre

d'un cheval de boucher et d'une rosse de la petite poste, il aurait

conclu du premier coup, que le conducteur de la carriole était

nécessairement Tom Smart, de la grande maison Bilson et Slum, de

Cateaton-Street, dans la Cité; mais comme il ne se trouvait là aucun

commis voyageur, personne ne se doutait de l'affaire, et Tom Smart, sa

carriole grise, ses roues écarlates et sa jument capricieuse, gardaient

mutuellement leur secret, en cheminant de compagnie.

Même dans ce triste monde, il y a bien des endroits plus agréables que

la plaine de Marlborough, quand le vent souffle violemment. Si vous y

joignez une sombre soirée d'hiver, une route défoncée et fangeuse, une

pluie froide et battante, et que vous en fassiez l'expérience sur votre

propre individu, vous comprendrez toute la force de cette observation.

Le vent ne soufflait pas en face, ni par derrière, quoique ce soit assez

mauvais, mais il venait en travers de la route, poussait la pluie

obliquement, comme les lignes qu'on traçait dans nos cahiers d'écriture

pour nous apprendre à bien pencher nos lettres: il s'apaisait par

instants, et le voyageur commençait à se flatter qu'épuisé par sa furie,

il s'était enfin endormi. Mais pfffouh! il recommençait à hurler et à

siffler au loin; il arrivait en roulant par-dessus les collines; il

balayait la plaine, et s'approchant avec une violence toujours

croissante, il tourbillonnait autour de l'homme et du cheval; il

fouettait dans leurs yeux, dans leurs oreilles, des bouffées d'une pluie

froide et piquante; il soufflait son haleine humide et glacée jusque

dans la moelle de leurs os; puis, quand il les avait dépassés il

tempêtait au loin avec des mugissements étourdissants, comme s'il avait

voulu se moquer de leur faiblesse, et se glorifier de sa puissance.

La jument baie pataugeait dans la boue, les oreilles pendantes, et de

temps en temps secouait la tête, comme pour exprimer le dégoût que lui

inspirait la conduite inconvenante des éléments. Cependant elle allait

toujours d'un bon pas, quand tout à coup, entendant venir un tourbillon,

plus furieux que tous les autres, elle s'arrêta court, écarta ses quatre

pieds, et les planta solidement sur la terre. Ce fut par une grâce

spéciale de la Providence qu'elle agit ainsi, car la carriole était si

légère, Tom-Smart si mince, et la jument capricieuse si efflanquée,

qu'une fois enlevée par l'ouragan, tous les trois auraient

infailliblement roulé, l'un par-dessus l'autre, jusqu'à ce qu'ils

eussent atteint les bornes de la terre, où jusqu'à ce que le vent se fût

apaisé. Or, dans l'une comme dans l'autre hypothèse, il est probable que

ni la jument capricieuse, ni Tom Smart, ni la carriole grise aux roues

écarlates, n'auraient jamais pu être remis en état de service.

«Par mes sous-pieds et mes favoris! s'écria Tom Smart (Il avait parfois

la mauvaise habitude de jurer); par mes sous-pieds et mes favoris!

s'écria Tom, voilà un temps gracieux, que le diable m'évente!»

On me demandera probablement pourquoi Tom Smart exprimait le voeu d'être

éventé sur nouveaux frais, lorsqu'il était soumis à ce genre de

traitement depuis si longtemps. Je n'en sais rien: seulement je sais que

Tom Smart parla de la sorte, ou du moins raconta à mon oncle, qu'il

avait ainsi parlé; ce qui revient au même.

«Que le diable m'évente!» dit Tom Smart; et la jument renifla comme si

elle avait été précisément du même avis.

«Allons! ma vieille fille, reprit Tom, en lui caressant le cou avec le

bout de son fouet; il n'y a pas moyen d'avancer cette nuit. Nous

resterons à la première auberge. Ainsi plus tu iras vite, plus vite ça

sera fini. Oh! oh! bellement! bellement!»

La jument capricieuse était-elle assez habituée à la voix de son maître

pour comprendre sa pensée, ou trouvait-elle qu'il faisait plus froid à

rester en place qu'à marcher, c'est ce que je ne saurais dire; mais ce

qu'il y a de sûr, c'est que Tom avait à peine cessé de parler, qu'elle

releva ses oreilles et recommença à trotter. Elle allait grand train et

secouait si bien la carriole grise, que Tom s'attendait à chaque instant

à voir les rayons rouges de ses roues voler à droite et à gauche, et

s'enfoncer dans le sol humide. Tout bon conducteur qu'il était, Tom ne

put ralentir sa course jusqu'au moment où la courageuse bête s'arrêta

d'elle-même devant une auberge, à main droite de la route, à environ

deux milles des collines de Marlborough.

Le voyageur déposa son fouet, et jeta les rênes au valet d'écurie, tout

en examinant la maison. C'était un drôle de vieux bâtiment, construit

avec une sorte de cailloutage et des poutres entre-croisées. Les

fenêtres, surmontées d'un petit toit pointu, s'avançaient sur la route;

la porte était basse, et pour entrer dans la maison, il fallait

descendre deux marches assez raides, sous un porche obscur, au lieu de

monter au perron extérieur, comme c'est l'usage moderne. Cependant

l'auberge avait l'air confortable; il s'échappait de la fenêtre de la

salle commune une lumière réjouissante, qui rayonnait sur la route et

jusque sur la haie opposée. Une seconde clarté, tantôt vacillante et

faible, tantôt vive et ardente, perçait à travers les rideaux fermés

d'une croisée de la même salle, indice flatteur de l'excellent feu qui

flambait dans l'intérieur. Remarquant ces petits symptômes avec l'oeil

d'un voyageur expérimenté, Tom descendit aussi agilement que le lui

permirent ses membres à moitié gelés, et s'empressa d'entrer dans la

maison.

En moins de cinq minutes, il était établi dans la salle (c'était bien

celle qu'il avait rêvée), en face du comptoir, et non loin d'un feu

substantiel, composé d'à peu près un boisseau de charbon de terre et

d'assez de broussailles pour former une douzaine de buissons fort

décents. Ces combustibles étaient empilés jusqu'à la moitié de la

cheminée, et ronflaient, en pétillant, avec un bruit qui aurait suffi

pour réchauffer le coeur de tout homme raisonnable. Cela était

confortable, mais ce n'était pas tout; car une piquante jeune fille, à

l'oeil brillant, au pied fin, à la mise coquette, mettait sur la table

une nappe parfaitement blanche. De plus, Tom, ses pieds dans ses

pantoufles et ses pantoufles sur le garde-feu, le dos tourné à la porte

ouverte, voyait, par réflexion dans la glace de la cheminée, la

charmante perspective du comptoir, avec ses délicieuses rangées de

fromages, de jambons bouillis, de boeuf fumé, de bouteilles portant des

inscriptions d'or, de pots de marinades et de conserves; le tout disposé

sur des tablettes d'une manière séduisante. Eh bien! cela était

confortable; mais cela n'était pas encore tout, car dans le comptoir une

veuve appétissante était assise pour prendre le thé, à la plus jolie

petite table possible, près du plus brillant petit feu imaginable, et

cette veuve, qui avait à peine quarante-huit ans et dont le visage était

aussi confortable que le comptoir, était évidemment la dame et maîtresse

de l'auberge, l'autocrate suprême de toutes ces agréables possessions.

Malheureusement il y avait une vilaine ombre à ce charmant tableau:

c'était un grand homme, un homme très-grand, en habit brun à énormes

boutons de métal, avec des moustaches noires et des cheveux noirs

bouclés. Il prenait le thé à côté de la veuve, et, comme on pouvait le

deviner sans grande pénétration, il était en beau chemin de prendre la

veuve elle-même, en lui persuadant de confier à Sa Grandeur le

privilège de s'asseoir dans ce comptoir, à perpétuité.

Le caractère de Tom Smart n'était nullement irritable ni envieux, et

pourtant, d'une manière ou d'une autre, le grand homme à l'habit brun

fit fermenter le peu d'humeur qui entrait dans sa composition. Ce qui le

vexait surtout, c'était d'observer de temps en temps dans la glace

certaines petites familiarités innocentes, mais affectueuses, qui

s'échangeaient entre la veuve et le grand homme, et qui le posaient

évidemment comme le favori de la dame. Tom aimait le grog chaud--je puis

même dire qu'il l'aimait beaucoup;--aussi, après s'être assuré que sa

jument avait de bonne avoine et de bonne litière, après avoir savouré,

sans en laisser une bouchée, l'excellent petit dîner que la veuve avait

apprêté pour lui de ses propres mains, Tom demanda un verre de grog, par

manière d'essai. Or, s'il y avait une chose que la veuve sut fabriquer

mieux qu'une autre, parmi toutes les branches de l'art culinaire,

c'était précisément cet article-là. Le premier verre se trouva donc

adapté si heureusement au goût de Tom, qu'il ne tarda pas à en ordonner

un second. Le punch chaud est une chose fort agréable, gentlemen, une

chose fort agréable dans toutes les circonstances; mais dans ce vieux

parloir si propre, devant ce feu si pétillant, au bruit du vent qui

rugissait en dehors à faire craquer tous les ais de la vieille maison,

Tom trouva son punch absolument délicieux. Il en demanda un troisième

verre, puis un quatrième, puis un cinquième; je ne sais pas trop s'il

n'en ordonna pas encore un autre après celui-là. Quoi qu'il en soit,

plus il buvait de punch, plus il s'irritait contre le grand homme.

«Le diable confonde son impudence! pensa Tom Smart en lui-même;

qu'a-t-il à faire dans ce charmant comptoir, ce vilain museau? Si la

veuve avait un peu de goût, elle pourrait assurément ramasser un

gaillard mieux tourné que cela.» Ici les yeux de Tom quittèrent la glace

et tombèrent sur son verre de punch. Il le vida, car il devenait

sentimental, et il en ordonna encore un.

Tom Smart, gentlemen, avait toujours ressenti le noble désir de servir

le public. Il avait longtemps ambitionné d'être établi dans un comptoir

qui lui appartînt, avec une grande redingote verte, en culottes de

velours à côtes et des bottes à revers. Il se faisait une haute idée de

présider à des repas de corps; il s'imaginait qu'il parlerait joliment

dans une salle à manger qui serait à lui, et qu'il donnerait de fameux

exemples à ses pratiques, en buvant avec intrépidité. Toutes ces choses

passèrent rapidement dans l'esprit de Tom, pendant qu'il sirotait son

punch, auprès du feu jovial, et il se sentit justement indigné contre le

grand homme, qui paraissait sur le point d'acquérir cette excellente

maison, tandis que lui, Tom Smart, en était aussi éloigné que jamais. En

conséquence, après s'être demandé, pendant ses deux derniers verres,

s'il n'avait pas le droit de chercher querelle au grand homme pour

s'être insinué dans les bonnes grâces de l'appétissante veuve, Tom Smart

arriva finalement à cette conclusion peu satisfaisante, qu'il était un

pauvre homme fort maltraité, fort persécuté, et qu'il ferait mieux de

s'aller jeter sur son lit.

La jolie fille précéda Tom dans un large et vieil escalier: elle

abritait sa chandelle avec sa main, pour la protéger contre les courants

d'air qui, dans un vieux bâtiment aussi peu régulier que celui-là,

auraient certainement pu trouver mille recoins pour prendre leurs ébats,

sans venir précisément souffler la lumière. Ils la soufflèrent

cependant, et donnèrent ainsi aux ennemis de Tom une occasion d'assurer

que c'était _lui_, et non pas le vent, qui avait éteint la chandelle, et

que, tandis qu'il prétendait souffler dessus pour la rallumer, il

embrassait effectivement la servante. Quoi qu'il en soit, la chandelle

fut rallumée, et Tom fut conduit, à travers un labyrinthe de corridors,

dans l'appartement qui avait été préparé pour sa réception. La jeune

fille lui souhaita une bonne nuit, et le laissa seul.

Il se trouvait dans une grande chambre, accompagnée de placards énormes;

le lit aurait pu servir pour un bataillon tout entier; les deux

armoires, en chêne bruni par le temps, auraient contenu le bagage d'une

petite armée: mais ce qui frappa le plus l'attention de Tom, ce fut un

étrange fauteuil, au dos élevé, à l'air refrogné, sculpté de la manière

la plus bizarre, couvert d'un damas à grands ramages, et dont les pieds

étaient soigneusement enveloppés dans de petits sacs rouges, comme s'ils

avaient eu la goutte dans les talons. De tout autre fauteuil singulier,

Tom aurait pensé simplement que c'était un singulier fauteuil; mais il y

avait dans ce fauteuil-là quelque chose,--il lui aurait été impossible

de dire quoi,--quelque chose qu'il n'avait jamais remarqué dans aucune

autre pièce d'ameublement, quelque chose qui semblait le fasciner. Il

s'assit auprès du feu et il regarda de tous ses yeux le vieux fauteuil,

pendant plus d'une demi-heure. Damnation sur ce fauteuil! C'était une

vieillerie si étrange, qu'il n'en pouvait pas détacher ses regards.

«Sur ma foi! dit Tom en se déshabillant lentement et en considérant

toujours le vieux fauteuil, qui se tenait d'un air mystérieux auprès du

lit, je n'ai jamais vu rien de si drôle de ma vie ni de mes jours;

farcement drôle! dit Tom, qui, grâce au punch, était devenu

singulièrement penseur. Farcement drôle!» Il secoua la tête avec un air

de profonde sagesse et regarda le fauteuil sur nouveaux frais; mais il

eut beau regarder, il n'y pouvait rien comprendre. Ainsi, il se fourra

dans son lit, se couvrit chaudement, et s'endormit.

Au bout d'une demi-heure, Tom s'éveilla en sursaut au milieu d'un rêve

confus de grands hommes et de verres de punch. Le premier objet qui

s'offrit à son imagination engourdie, ce fut l'étrange fauteuil.

«Je ne veux plus le regarder,» se dit Tom à lui-même, en fermant

solidement ses paupières; et il tâcha de se persuader qu'il allait se

rendormir. Impossible! une quantité de fauteuils bizarres dansaient

devant ses yeux, battaient des entrechats avec leurs pieds, jouaient à

saute-mouton et faisaient toutes sortes de bamboches.

«Autant voir un fauteuil réel que deux ou trois douzaines de fauteuils

imaginaires,» pensa Tom, en sortant sa tête de dessous la couverture.

L'objet de son étonnement était toujours là, fantastiquement éclairé par

la lumière vacillante du feu.

Tom le contemplait fixement, lorsque soudain il le vit changer de

figure. Les sculptures du dossier prirent graduellement les traits et

l'expression d'une face humaine, vieillotte et ridée; le damas à ramages

devint un antique gilet flamboyant; les pieds s'allongèrent, enfoncés

dans des pantoufles rouges; et le fauteuil, enfin, offrit l'apparence

d'un très-vieux et très-vilain bourgeois du siècle précédent, qui se

serait campé là, les poings sur les hanches. Tom s'assit sur son lit et

se frotta les yeux, pour chasser cette illusion. Mais non! le fauteuil

était bien réellement un vieux gentleman; et qui plus est, il commença à

cligner de l'oeil en regardant Tom Smart.

Tom était naturellement un gaillard audacieux, et par-dessus le marché

il avait dans l'estomac cinq verres de punch. Quoiqu'il eût été d'abord

un peu démoralisé, il sentit que sa bile s'échauffait en voyant

l'antique gentleman le lorgner ainsi d'un air impudent. A la fin, il

résolut de ne pas le souffrir et comme la vieille face continuait à

cligner de l'oeil aussi vite qu'un oeil peut cligner, Tom lui dit d'un ton

courroucé:

«Pourquoi diantre me faites-vous toutes ces grimaces-là?

--Parce que cela me plaît, Tom Smart,» répondit le fauteuil, ou le vieux

gentleman, comme vous voudrez l'appeler. Cependant il cessa de cligner

de l'oeil, mais il se mit à ricaner en montrant ses dents, comme un vieux

singe décrépit.

«Comment savez-vous mon nom, vieille face de casse-noisettes? demanda

Tom un peu ébranlé, quoiqu'il voulût avoir l'air de faire bonne

contenance.

--Allons! allons! Tom, ce n'est pas comme cela qu'on doit parler à de

l'acajou massif. Dieu me damne! on ne traiterait pas ainsi le plus mince

plaqué.» En disant ces mots, le vieux gentleman avait l'air si féroce,

que Tom commença à s'effrayer.

«Je n'avais pas l'intention de vous manquer de respect, monsieur,

répondit-il d'un ton beaucoup plus humble.

--Bien! bien! reprit le bonhomme; je le crois, je le crois. Tom?

--Monsieur?

--Je sais toute votre histoire, Tom; toute votre histoire. Vous n'êtes

pas riche, Tom.

--C'est vrai; mais comment savez-vous...?

--Cela n'y fait rien. Écoutez-moi, Tom: Vous aimez trop le punch.»

Tom était sur le point de protester qu'il n'en avait pas tâté une goutte

depuis le dernier anniversaire de sa fête, lorsque ses yeux

rencontrèrent ceux du fauteuil. Il avait l'air si malin, que Tom rougit,

et garda le silence.

«Tom! la veuve est une belle femme: une femme bien appétissante! eh!

Tom?» En parlant ainsi, le vieil amateur tourna la prunelle, fit claquer

ses lèvres, et releva une de ses petites jambes grêles d'un air si roué,

que Tom prit en dégoût la légèreté de ses manières, à son âge surtout.

«Tom! reprit le vieux gentleman, je suis son tuteur.

--Vraiment?

--J'ai connu sa mère, Tom, et sa grand'mère aussi. Elle était folle de

moi. C'est elle qui m'a fait ce gilet-là, Tom.

--Oui-da!

--Et ces pantoufles-là, continua le vieux camarade en levant un de ses

échalas. Mais n'en parlez pas, Tom; je ne voudrais pas qu'on sût

combien elle m'était attachée; cela pourrait occasionner quelques

désagréments dans sa famille.» En disant ces mots, le vieux débauché

avait l'air si impertinent, que Tom a déclaré depuis qu'il aurait pu

s'asseoir dessus sans le moindre remords.

«J'étais la coqueluche des femmes dans mon temps. J'ai tenu bien des

jolies femmes sur mes genoux pendant des heures entières! Eh! Tom, qu'en

dites-vous?» Le vieux farceur allait poursuivre et raconter sans doute

quelque exploit de sa jeunesse, lorsqu'il lui prit un si violent accès

de craquements qu'il lui fut impossible de continuer.

«C'est bien fait, vieux libertin! pensa Tom. Mais il ne dit rien.

--Ah! reprit son étrange interlocuteur, cette maladie m'incommode

beaucoup maintenant. Je deviens vieux, Tom, et j'ai perdu presque tous

mes bâtons. On m'a fait dernièrement une vilaine opération: on m'a mis

dans le dos une petite pièce. C'était une épreuve terrible, Tom.

--Je le crois, monsieur.

--Mais il ne s'agit point de cela, Tom; je veux vous marier à la veuve.

--Moi! monsieur?

--Vous.

--Que Dieu bénisse vos cheveux blancs! (le fauteuil conservait encore

une partie de ses crins). Elle ne voudrait pas de moi! Et Tom soupira

involontairement, car il songeait au comptoir.

--Allons donc! dit le vieux gentleman avec fermeté.

--Non, non. Il y a un autre vent qui souffle: un damné coquin, d'une

taille superbe, avec des favoris noirs!

--Tom! reprit le vieillard solennellement, il ne l'épousera jamais!

--Ah! si vous aviez été dans le comptoir, vieux gentleman, vous

conteriez un autre conte.

--Bah! bah! je sais toute cette histoire-là....

--Quelle histoire?

--Les baisers dérobés derrière la porte, et caetera,» dit le vieillard

avec un regard impudent qui fit bouillonner le sang de Tom; car, je vous

le demande, messieurs, y a-t-il rien de plus vexant que d'entendre

parler de la sorte un homme de cet âge, qui devrait s'occuper de choses

plus convenables.

«Je sais tout cela, Tom; j'en ai vu faire autant à bien d'autres, que

je ne veux pas nommer; mais, après tout, il n'en est rien résulté.

--Vous devez avoir vu de drôles de choses dans votre temps?»

--Vous pouvez en jurer, Tom, répondit le vieillard avec une grimace fort

compliquée. Puis il ajouta en poussant un profond soupir: hélas! je suis

le dernier de ma famille.

--Était-elle nombreuse?

--Nous étions douze gaillards solidement bâtis, nous tenant droits comme

des i. Quelle différence avec vos avortons modernes! Et nous avions reçu

un si beau poli (quoique je ne dusse peut-être pas le dire moi-même), un

si beau poli, qu'il vous aurait réjoui le coeur.

--Et que sont devenus les autres, monsieur?»

Le vieux gentleman appliqua son coude à son oeil, et répondit tristement:

«Défunts! Tom, défunts! Nous avons fait un rude service, et ils

n'avaient pas tous ma constitution. Ils ont attrapé des rhumatismes dans

les pieds et dans les bras, si bien qu'on les a relégués à la cuisine et

dans d'autres hôpitaux. L'un d'eux, par suite de longs services et de

mauvais traitements, devint si disloqué, si branlant, qu'on prit le

parti de le mettre au feu. Une fin bien rude, Tom!

--Épouvantable!»

Le pauvre vieux bonhomme fit une pause. Il luttait contre la violence de

ses émotions. Enfin, il continua en ces termes:

«Il ne s'agit point de cela, Tom. Ce grand homme est un coquin

d'aventurier. Aussitôt qu'il aurait épousé la veuve, il vendrait tout le

mobilier, et il s'en irait. Qu'arriverait-il ensuite? Elle serait

abandonnée, ruinée, et moi je mourrais de froid dans la boutique de

quelque brocanteur.

--Oui, mais....

--Ne m'interrompez pas, Tom. J'ai de vous une opinion bien différente.

Je sais que si une fois vous étiez établi dans une taverne vous ne la

quitteriez jamais, tant qu'il y resterait quelque chose à boire.

--Je vous suis très-obligé de votre bonne opinion, monsieur.

--C'est pourquoi, reprit le vieux gentleman d'un ton doctoral, c'est

pourquoi vous l'épouserez et il ne l'épousera point.

--Et qui l'en empêchera? demanda Tom avec vivacité.

--Une petite circonstance: il est déjà marié.

--Comment pourrai-je le prouver? s'écria Tom, en sautant à moitié de

son lit.

--Il ne se doute guère qu'il a laissé dans le gousset droit d'un

pantalon enfermé dans cette armoire, une lettre de sa malheureuse femme,

qui le supplie de revenir pour donner du pain à ses six,... remarquez

bien, Tom, à ses six enfants, tous en bas âge.»

Lorsque le vieux gentleman eut prononcé ces mots avec solennité, ses

traits devinrent de moins en moins distincts et sa personne plus

vaporeuse; un voile semblait s'étendre sur les yeux de Tom; l'antique

gilet du vieillard se résolut en un coussin de damas; ses pantoufles

rouges devinrent de petites enveloppes: toute sa personne, enfin, reprit

l'apparence d'un vieux fauteuil. Alors la lumière du feu s'éteignit, et

Tom Smart, retombant sur son oreiller, s'endormit profondément.

Le matin le tira du sommeil léthargique qui s'était emparé de lui, après

la disparition du vieil homme. Il s'assit sur son lit, et, pendant

quelques minutes, il s'efforça vainement de se rappeler les événements

de la soirée précédente. Tout d'un coup ils lui revinrent à la mémoire.

Il regarda le fauteuil; c'était certainement un meuble gothique, sombre,

fantastique, mais il aurait fallu une imagination plus ingénieuse que

celle de Tom pour y découvrir quelque ressemblance avec un vieillard.

«Comment ça va-t-il, vieux garçon?» dit Tom, car il se trouvait plus

brave à la lumière, comme il arrive à la plupart des hommes.

Le fauteuil resta immobile et ne répondit pas un seul mot.

«Vilaine matinée!» continua Tom.

Motus. Le fauteuil ne voulait pas se laisser entraîner à causer.

«Quelle armoire m'avez-vous montrée? poursuivit Tom. Vous pouvez bien me

dire cela?»

Même rengaine, le fauteuil ne consentait pas à souffler un seul mot.

«Quoi qu'il en soit, il n'est pas bien difficile de l'ouvrir», pensa

Tom. Il sortit du lit résolument et s'approcha d'une des armoires. La

clef était à la serrure; il la tourna et ouvrit la porte. Il y avait

dans l'armoire un pantalon; Tom fourra sa main dans la poche et en tira

la lettre même, dont le vieux gentleman avait parlé.

«Drôle d'histoire, dit Tom en regardant d'abord le fauteuil, ensuite

l'armoire, puis la lettre, et en revenant enfin au fauteuil. Drôle

d'histoire!» Mais il avait beau regarder, cela n'en devenait pas plus

clair et il pensa qu'il ferait aussi bien de s'habiller et de terminer

l'affaire du grand homme, simplement pour ne pas le laisser en suspens.

En descendant au parloir il examina les localités avec l'oeil scrutateur

du maître, pensant qu'il n'était pas impossible que toutes ces chambres,

avec leur contenu, devinssent avant peu sa propriété. Le grand homme

était debout dans le séduisant comptoir, ses mains derrière son dos,

comme chez lui. Il sourit à Tom, d'un air distrait. Un observateur

superficiel aurait pu supposer qu'il n'agissait ainsi que pour montrer

ses dents blanches, mais Tom pensa qu'un sentiment de triomphe remuait

l'endroit où aurait dû être l'esprit du grand homme, si toutefois il en

avait. Tom lui rit au nez et appela l'hôtesse.

«Bonjour, madame, dit Tom Smart, en fermant la porte du petit parloir,

après que la veuve fut entrée.

--Bonjour, monsieur, répondit la veuve, que voulez-vous prendre pour

déjeuner, monsieur?»

Tom ne répondit point, car il cherchait de quelle manière il devait

entamer l'affaire.

«Il y a un excellent jambon, reprit la veuve, et une excellente volaille

froide. Vous les enverrai-je, monsieur?»

Ces mots firent cesser les réflexions de Tom, et son admiration pour la

veuve s'en augmenta. Soigneuse créature! prévoyante! confortable!

«Madame, demanda-t-il, qui est ce monsieur dans le comptoir?

--Il s'appelle Jinkins, monsieur, répondit la veuve en rougissant un

peu.

--C'est un grand homme.

--C'est un très-bel homme, monsieur, et un gentleman fort distingué.

--Hum! fit le voyageur.

--Désirez-vous quelque chose, monsieur, reprit la veuve un peu

embarrassée par les manières de son interlocuteur.

--Mais oui, vraiment, répliqua-t-il. Ma chère dame voulez-vous avoir la

bonté de vous asseoir un instant?»

La veuve parut fort étonnée, mais elle s'assit, et Tom s'assit auprès

d'elle. Je ne sais pas comment cela se fit, gentlemen, et mon oncle

avait coutume de dire que Tom Smart ne savait pas lui-même comment cela

s'était fait; mais d'une manière ou d'une autre, la paume de sa main

tomba sur le dos de la main de la veuve et y resta tout le temps de la

conférence.

«Ma chère dame, dit Tom, car il savait fort bien se rendre aimable; ma

chère dame, vous méritez un excellent mari, en vérité.

--Seigneur! monsieur! s'écria la veuve; et elle n'avait pas tort: cette

manière d'entamer la conversation était assez inusitée, pour ne pas dire

plus, surtout si l'on considère qu'elle n'avait jamais vu Tom avant la

soirée précédente. Seigneur! monsieur!

--Je ne suis point un flatteur, ma chère dame. Vous méritez un mari

parfait et ce sera un homme bien heureux.»

Tandis que Tom parlait ainsi, ses yeux s'égaraient involontairement du

visage de la veuve sur les objets confortables qui l'environnaient.

La veuve eut l'air plus embarrassé que jamais; elle fit un mouvement

pour se lever; mais Tom pressa doucement sa main comme pour la retenir

et elle resta sur son siége. Les veuves, messieurs, sont rarement

craintives, comme disait mon oncle.

«Vraiment, monsieur, je vous suis bien obligée, de votre bonne opinion,

dit-elle en riant à moitié; et si jamais je me marie....

--Si? interrompit Tom en la regardant très-malignement du coin droit de

son oeil gauche.

--Eh bien! _quand_ je me marierai, j'espère que j'aurai un aussi bon

mari que vous le dites.

--C'est-à-dire Jinkins?

--Seigneur! monsieur!

--Allons! ne m'en parlez point, je le connais....

--Je suis sûre que ceux qui le connaissent ne connaissent pas de mal de

lui, reprit la dame un peu piquée par l'air mystérieux du voyageur.

--Hum!» fit Tom.

La veuve commença à croire qu'il était temps de pleurer. Elle tira donc

son mouchoir et elle demanda si Tom voulait l'insulter; s'il croyait que

c'était l'action d'un gentleman de dire du mal d'un autre gentleman, en

arrière; pourquoi, s'il avait quelque chose à dire, il ne l'avait pas

dit à son homme, comme un homme, au lieu d'effrayer une pauvre faible

femme de cette manière, etc., etc.

«Je ne tarderai pas à lui dire deux mots à lui-même, répondit Tom.

Seulement je désire que vous m'entendiez auparavant.

--Eh bien! dites, demanda la veuve en le regardant avec attention.

--Je vais vous étonner, répliqua-t-il, en mettant la main dans sa poche.

--Si c'est qu'il n'a pas d'argent, je sais cela déjà et ce n'est pas la

peine de vous déranger.

--Pouh! cela n'est rien. _Moi non plus_, je n'ai point d'argent! Ce

n'est pas ça.

--Oh! mon Dieu! qu'est-ce que c'est donc? s'écria la pauvre femme.

--Ne vous effrayez pas, reprit Tom en tirant la lettre. Et ne criez pas:

poursuivit-il en dépliant lentement le papier.

--Non! non! laissez-moi voir.

--Vous n'allez pas vous trouver mal ni vous livrer à d'autres

démonstrations de ce genre?

--Non, je vous le promets.

--Ni vous précipiter vers la salle commune pour lui dire son affaire?

ajouta Tom; car, voyez-vous, je ferai tout ça pour vous: ce n'est donc

pas la peine de vous agiter.

--Allons, allons, fit la veuve, laissez-moi lire.

--Voilà,» répliqua Tom Smart, qui plaça la lettre dans les mains de la

veuve.

Les lamentations de la pauvre femme, quand elle en eut pris lecture,

auraient percé un coeur de pierre. Tom avait toujours eu le coeur

très-tendre, aussi fut-il percé de part en part. La veuve se roulait sur

sa chaise en se tordant les mains.

«Oh! la trahison! oh! la scélératesse des hommes! s'écriait-elle.

--Effroyables, ma chère dame; mais calmez-vous.

--Non! Je ne veux pas me calmer! sanglotait la veuve. Je ne trouverai

jamais personne que je puisse aimer comme lui.

--Si, si, oh! si, ma chère dame!» s'écria Tom Smart en laissant tomber

une pluie d'énormes larmes sur les infortunes de la veuve. Il avait

passé un bras autour de sa taille, dans l'énergie de sa compassion; et

la veuve, dans son transport de chagrin, avait serré la main de Tom.

Elle regarda le visage du voyageur et elle sourit à travers ses larmes:

Tom se pencha vers elle, il contempla ses traits, et il sourit aussi à

travers ses pleurs.

Je n'ai jamais pu découvrir si Tom embrassa la veuve dans ce moment-là.

Il disait souvent à mon oncle qu'il n'en avait rien fait, mais j'ai des

doutes là-dessus. Entre nous, messieurs, je m'imagine qu'il l'embrassa.

Quoi qu'il en soit, Tom jeta le grand homme à la porte, et il épousa la

veuve dans le mois. On le voyait souvent se promener aux environs avec

sa jument capricieuse, qui traînait lestement la carriole grise aux

roues écarlates. Après beaucoup d'années il se retira des affaires et

s'en alla en France avec sa femme. L'antique maison fut alors abattue.

Un vieux gentleman curieux prit la parole après le commis voyageur.

«Voulez-vous me permettre, lui dit-il, de vous demander ce que devint le

fauteuil?

--On remarqua qu'il craquait beaucoup le jour de la noce, mais Tom Smart

ne pouvait pas dire positivement si c'était de plaisir ou par suite de

souffrances corporelles. Cependant il pensait plutôt que c'était pour la

dernière cause, car il ne l'entendit plus parler depuis.

--Et tout le monde crut cette histoire-là, hein? demanda le visage

culotté en remplissant sa pipe.

--Tout le monde, excepté les ennemis de Tom. Ceux-ci disaient que

c'était une _blague_. D'autres prétendirent qu'il était gris, qu'il

avait rêvé tout cela et qu'il s'était trompé de culotte. Mais personne

ne s'arrêta à ce qu'ils disaient.

--Tom Smart soutint que tout était vrai?

--Chaque mot.

--Et votre oncle?

--Chaque lettre.

--Ça devait faire deux jolis gaillards tous les deux.

--Oui, deux fameux gaillards, répondit le commis voyageur. Deux fameux

gaillards, véritablement.»

Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. I · 第 49 / 99 题