«Le nombre des serpents, lors de ma visite, dit encore M. Répin, pouvait
bien s’élever à plus d’une centaine[118]. Les uns montaient ou
descendaient, entrelacés à des troncs d’arbres disposés à cet effet le
long des murailles; les autres, suspendus par la queue, se balançaient
nonchalamment au-dessus de ma tête, dardant leur triple langue et me
regardant avec leurs yeux clignotants; d’autres enfin, roulés et
endormis dans les herbes du toit, digéraient sans doute les dernières
offrandes des fidèles. Malgré l’étrangeté fascinante de ce spectacle et
l’absence complète de tout danger, je me sentais mal à l’aise au milieu
de ces visqueuses divinités, et, comme au sortir d’un rêve, je laissai
échapper, en quittant le temple, un soupir de soulagement.»
[118] Ce chiffre est exagéré de plus du double. Le nombre des serpents
ne s’est élevé jamais à cinquante dans le _Dangbékhoué_.
Dangbé ne vit pas en reclus: on le laisse libre de sortir; il circule
dans les rues, et va même à la campagne.
Un jour, j’allais visiter un malade. L’enfant qui m’accompagnait poussa
tout à coup un cri perçant: «Père, un fétiche!» Je me retournai
vivement, et je vis un gros serpent qui m’était passé à côté. Devant
lui, un noir se prosterna, mettant le front dans la poussière et
s’humiliant profondément. Sa prière me navra de douleur: «Tu es mon
père, tu es ma mère, disait-il au reptile; je suis tout à toi!... ma
tête t’appartient!... sois-moi propice!» Et il se couvrait de poussière,
en signe d’humiliation.
Quelquefois Dangbé s’égare, dans ses sorties, en pays profane; et l’on
est obligé de le rapporter chez lui. Avant de le toucher, celui qui s’en
va le prendre a soin de se purifier les mains, en froissant avec force
des feuilles d’arbres. Ensuite, il se met à genoux révérencieusement,
salue avec toutes les démonstrations de l’adoration la plus humble,
prend le serpent entre ses bras, sur la poitrine, le caresse doucement
et le réintègre dans sa demeure sacrée.
Le dieu a des importunités souvent fort gênantes. S’installe-t-il sans
façon dans une habitation ou dans un magasin, on ne peut le déloger sans
irrévérence et sans s’exposer à des tracasseries: amendes..., peut-être
pis encore.
Malheur à quiconque oserait maltraiter le serpent fétiche! Il payerait
fort cher son sacrilége. Le noir qui tue un serpent fétiche est brûlé
vif; les blancs coupables de ce crime devraient être massacrés, à moins
qu’on n’accepte d’eux une forte rançon. Nous ne résistons pas au désir
de faire connaître deux faits racontés dans les _Voyages du chevalier
Des Marchais_.
Un Portugais, en partance de Wydah, avait réussi à se procurer un de ces
fétiches rampants, et l’avait secrètement logé dans une petite caisse,
afin de l’emporter. Mal lui en prit! car la pirogue chavira dans la
barre, et le coupable fut noyé. Dès qu’on se fut rendu compte de
l’attentat, la foule se rua sur les Portugais établis à Wydah.
Non-seulement on pilla leurs établissements, mais encore on tua ceux de
cette nation qui ne réussirent pas à trouver un refuge chez les autres
Européens. Il fallut des présents considérables pour calmer un peu le
fanatisme populaire.
Dans une autre circonstance, l’intervention du pouvoir royal apaisa seul
l’effervescence du peuple ameuté contre les Anglais. Un d’entre eux
nouvellement débarqué n’avait peut-être pas appris ce qu’un étranger
doit savoir des usages locaux, pour éviter de se compromettre. Ne
reconnaissant pas un dieu dans un python qui s’était gravement installé
sur son lit, il le tua et le jeta dans un coin. Les ténèbres de la nuit
ne purent cacher le crime. Presque aussitôt qu’il fut commis, des cris
sauvages se firent entendre devant le fort; le tumulte et les menaces
allaient croissant, malgré l’intervention du directeur du comptoir et
d’autres personnages influents. Il fallut faire traîner les négociations
en longueur et prendre le temps de s’abriter sous la protection du
monarque. Le roi déclarant qu’il se réservait l’instruction de cette
affaire, le calme se rétablit peu à peu.
Bosman se trouva fort gêné par un serpent qui s’était colloqué dans la
salle à manger, au-dessus de la table où on lui servait les repas. Il ne
put obtenir qu’on l’enlevât: plutôt que d’autoriser l’enlèvement du
Dangbé, le roi envoya un bœuf au facteur, avec promesse de contribuer à
l’entretien du dieu.
Pendant mon séjour à Wydah, les agents de M. Régis subirent longtemps la
présence d’un de ces fétiches dans les magasins du fort français. Il
s’était blotti derrière des futailles pleines, auxquelles ils ne purent
toucher, de peur de déranger irrévérencieusement l’hôte importun: ce
qu’ils auraient payé fort cher, selon toute apparence.
En voilà assez sur la personne du dieu et sur ses importunités. _Le
culte qu’on lui rend_ mérite aussi notre attention.
Les mystères de l’initiation sont impénétrables. Dan a ses femmes; ces
femmes, il les épouse secrètement dans l’intérieur de sa case. Ne
cherchons pas à soulever le voile qui cache les turpitudes de cet
intérieur; notons seulement que les femmes de Dan deviennent mères.
Jusqu’à ces dernières années, on donnait au culte du serpent un éclat
extraordinaire, qu’il n’a plus aujourd’hui. A-t-on laissé tomber en
désuétude l’usage des processions antiques? ou bien l’a-t-on supprimé,
pour un usage quelconque? je ne saurais le dire. Il est certain qu’on
n’assiste plus à Wydah aux cérémonies solennelles dont les voyageurs
donnèrent le récit jadis.
«Avant notre arrivée dans le pays, dit M. Laffitte[119], le boa était
promené en grande pompe une fois chaque année, par les rues et les
places de Wydah. Au jour fixé pour la solennelle exhibition du monstre,
il était défendu aux blancs et aux nègres de sortir de chez eux; il
était prescrit, en outre, de tenir closes les portes et les fenêtres,
avec défense de regarder à travers les ouvertures que fait la chaleur en
disjoignant les planches. La peine de mort était la sanction terrible de
cette loi. Un blanc, qui se croyait à l’abri de tous les regards, eut
l’imprudence de jeter un coup d’œil sur le cortége, au moment où il
passait sous les fenêtres; dénoncé par les nègres à son service, il
mourut empoisonné, à quelques jours de là.
[119] M. Laffitte Irénée, ancien missionnaire au Dahomey, a publié
deux ouvrages chez Mame: _le Dahomey_ et _le Pays des nègres_.
«Un autre Européen fut plus heureux que celui-là, et c’est de lui que je
tiens les détails qui vont suivre.
«Avant d’extraire le boa de sa case, on a le soin de le gorger de
viande. Lorsqu’il est bien repu et que le travail de la digestion
l’absorbe tout entier, les plus dignes des féticheurs se prosternent
devant lui, le soulèvent de terre avec des précautions infinies, et le
placent, comme une masse inerte, dans un hamac. A ce moment, des chants
se font entendre, et le défilé commence. Le monstre, porté par huit
hommes vigoureux, se balance dans sa couche aérienne légèrement soutenue
par les gros bonnets du fétichisme; des hommes, des femmes, vêtus de
pagnes de soie, le précèdent; une musique infernale le suit. Les sons
rauques qu’elle jette dans les airs, alternant avec les chants de la
foule, ajoutent encore au caractère sauvage de cette exhibition. Ainsi
organisé, le cortége parcourt les rues, stationne sur les places de la
ville; et, pendant quelques heures, Wydah ressemble à une vaste
nécropole hantée par des spectres aux formes étranges, plus hideux
encore que ceux qu’une imagination en délire voit sortir des tombes
entr’ouvertes.
«L’agitation du boa, en train de terminer heureusement sa digestion, met
fin à la cérémonie; car le dieu, rassasié d’honneurs, pourrait bien, en
guise de remercîments, serrer avec trop de tendresse le bras ou la tête
de quelqu’un de ses porteurs.
«Cette fête, qui revenait régulièrement tous les ans, n’a pas eu lieu
une seule fois pendant mon séjour au Dahomey.»
M. Laffitte arriva en mission au mois de septembre 1861. Depuis lors, ce
fut toujours le même état de choses.
Mon frère, ancien missionnaire aussi, raconte, de son côté, dans le
_Contemporain_: «Chaque année, le grand maître de la maison du roi était
chargé de lui porter en procession, avec beaucoup de solennité, au son
des cornes d’ivoire, des tam-tams et des flûtes, et au milieu de
décharges continuelles de mousqueterie, les riches cadeaux envoyés par
le prince et consistant en moutons, cabris, poules, étoffes, vin, tafia,
maïs, manioc, fruits divers et cauris. Ces processions étaient
renouvelées quand on était menacé d’une guerre, quand le pays était
affligé par la sécheresse, par des pluies trop abondantes, par une
maladie contagieuse ou par toute autre calamité.
«Mais la principale cérémonie était celle qui suivait de près le
couronnement royal; elle était présidée par la mère du roi. Trois mois
après, il y en avait une seconde, à laquelle le roi assistait en
personne[120]. Un certain nombre de femmes portaient les cauris, les
vivres, l’eau-de-vie, les pièces d’étoffe d’indienne et de soie, et tous
les autres présents envoyés au serpent par le roi et sa mère. Des noirs,
avec de longues baguettes à la main, marchaient à la tête et frappaient
impitoyablement ceux qui ne s’écartaient pas assez vite ou qui
troublaient l’ordre de la cérémonie; on obligeait les curieux et les
spectateurs à s’asseoir par terre et à demeurer dans le silence et le
recueillement.
[120] Tout ceci se rapporte aux usages du royaume de Juda. Le roi de
Dahomey ne va pas à Wydah.
«Les groupes de femmes étaient séparés par des troupes de soldats
s’avançant quatre à quatre, le fusil sur l’épaule, et par des chœurs de
trompettes sonnant de leur mieux, par des tam-tams frappés avec force,
et par des joueurs de flûte qui ajoutaient au vacarme produit par les
autres musiciens. Le roi et sa mère venaient ensuite, superbement
habillés, avec une nombreuse escorte, et suivis du grand sacrificateur.
«A mesure que les différentes troupes arrivaient devant le palais du
serpent, elles se prosternaient en dehors, la face contre terre, se
jetaient de la poussière sur la tête, battaient des mains et poussaient
des cris lugubres. Pendant que le roi et sa mère remettaient entre les
mains du prêtre les présents offerts, les musiciens et les musiciennes
soufflaient avec plus de force dans leurs trompettes ou dans leurs
flûtes, et frappaient avec frénésie leurs tam-tams; les soldats, de leur
côté, faisaient plusieurs décharges de mousqueterie, et le vacarme était
effroyable. La réception des présents terminée, le cortége reprenait
tranquillement le chemin de la ville, dans le même ordre et avec la même
gravité qu’on avait observés en se rendant au temple.
«Les offrandes et les sacrifices en l’honneur du serpent, assure le
chevalier Des Marchais, ne se bornaient pas à quelques bœufs et à
quelques béliers, ni à des pains de mil, à des fruits ou à des anneaux
d’or; le grand sacrificateur prescrivait souvent une quantité
considérable de marchandises précieuses, des barils de cauris, de poudre
et d’eau-de-vie, des hécatombes de bœufs, de moutons et de volailles,
quelquefois même des sacrifices d’hommes et de jeunes négresses.»
Mon frère dit encore dans la même étude:
«On célèbre tous les ans trois fêtes, à chacune desquelles on sacrifie à
Dambé un bœuf, des moutons, des cabris et des poules; les prêtres
boivent du tafia mélangé avec du sang, comme on fait en Amérique dans la
fête de Vaudoux, et toute la journée se passe en danses et en saturnales
épouvantables. Un peu avant les sacrifices, les prêtresses prétendent
que le saint est entré dans leur corps et s’est rendu maître d’elles;
elles prennent sur leurs têtes de petits vases ressemblant à des
gargoulettes, dont le fond est arrondi en demi-boule, se rendent à la
lagune en branlant la tête à droite et à gauche, et s’écrient que le
saint les mène et qu’elles ne savent où elles vont. Cette pantomime dure
jusqu’à la lagune; là, les prêtresses emplissent leurs vases d’eau et,
tout en faisant les mêmes contorsions, reviennent à la case de Dambé, où
elles déposent les vases, dont l’eau doit servir de breuvage aux
divinités.
«Tous les trois ans, on promène le gros serpent[121] à travers la ville.
La veille, on a soin d’avertir les noirs de fermer les portes et de ne
pas regarder au moment où la procession passera. Le matin, des prêtres
armés de gros bâtons parcourent les rues et massacrent les cochons, les
chiens et les poules qu’ils rencontrent, parce que ce sont, disent-ils,
les ennemis de Dambé: le chien l’agace par ses aboiements, la poule lui
crève les yeux et le cochon le tue. Après cet holocauste, les prêtres
mettent le serpent dans un hamac et le portent en chantant et en
dansant, pour qu’il chasse de la ville les maladies et les fléaux. Les
noirs se cachent effrayés. «Si nous regardions le saint, disent-ils,
notre corps se couvrirait de vers et tomberait en pourriture.» Il serait
plus vrai de dire qu’ils redoutent les prêtres; ceux-ci ne manqueraient
pas de châtier terriblement quiconque jetterait un regard indiscret sur
les mystères. Un mulâtre voulut savoir ce qu’on faisait dans cette
procession; en 1868, au moment où elle allait passer, il se barricada
dans sa chambre de manière à n’être vu et dérangé ni par ses esclaves,
ni par ses serviteurs; il fit au milieu du contrevent une ouverture de
la grandeur d’une pièce de cinq francs, et voici la description qu’il me
donna lui-même le lendemain: «Cinq prêtres marchaient en tête armés de
bâtons, sans doute pour assommer ceux qu’ils rencontreraient sur leur
passage. Trois noirs touchaient du tam-tam, tandis que quatre prêtres et
quatre prêtresses, sans caleçon et sans pagne, dansaient et chantaient
autour d’un hamac qui était porté par deux hommes aux formes
athlétiques. Une pièce d’étoffe jetée sur le hamac empêchait de voir le
serpent.»
[121] Un serpent exceptionnellement gros, au _dire des féticheurs_.
On rencontre dans les bosquets sacrés, près de la lagune surtout et près
des sources, des tiges de fer simulant les plis sinueux du serpent. Il
n’est pas rare de les voir enfermées dans de petites cases. C’est encore
Dangbé! Ces tiges sont l’image sainte du serpent, aussi bien qu’un autre
simulacre, également en fer, mais en forme de clochette: le dernier est
l’image femelle; le premier, l’image mâle; tous deux représentent le
serpent des lagunes appelé _éré_ par les nègres nagos.
Auprès de ces fétiches sont placées des calebasses, ou bien des vases
d’un modèle particulier avec des couvercles en terre. On y dépose l’eau
et les présents destinés au fétiche.
Il y a des jours consacrés à Dan; on célèbre aussi en son honneur des
septénaires ou des triduum. Durant trois jours, quelquefois durant une
semaine entière, on boit et l’on danse, et l’on apporte au dieu des
oblations. Les femmes du serpent s’occupent du décor et veillent à
approvisionner d’eau et les fétiches et les danseurs. Elles font les
immolations. La danse se prolonge parfois jusqu’au lendemain. Je renonce
à dire ce que sont ces danses nocturnes, pêle-mêle d’hommes et de
femmes, qui se livrent sans retenue aux emportements du dévergondage,
non-seulement sans rougir, mais encore en s’excusant et en se faisant un
mérite de leurs excès. «_Elles sont possédées_ par le dieu,
disent-elles; c’est le dieu qui les agite et les mène; c’est le dieu qui
les féconde et qui leur fait connaître les douceurs de la maternité.»
Il ne faut pas confondre les vases de Dan et ceux de _Lissa_. Ceux-ci
ont sur le couvercle une figure de caméléon. Il y a le Lissa mâle et le
Lissa femelle; dans le premier, le corps du caméléon est plus recourbé.
On fait aux deux des offrandes et des sacrifices.
Nous ne terminerons pas ce qui regarde le culte du serpent sans dire
comment on punit les noirs sacriléges, car nous n’avons parlé plus haut
que des blancs profanateurs.
Autrefois, le noir qui tuait, même par mégarde, un serpent fétiche,
était brûlé vif. «Aujourd’hui, on se contente de renfermer le coupable
dans une petite case en paille; mais le détenu peut s’enfuir vers une
lagune voisine de la mission. Il est vrai qu’il n’y arrive pas sain et
sauf; sur son passage, les noirs ont le droit de le frapper à coups de
bâton, et ils en usent largement.
«Dernièrement (écrivais-je à M. Planque, le 31 juillet 1868)[122], une
jeune négresse, esclave du chacha actuel, écrasa sous une porte la tête
du serpent fétiche. On eût pu la soustraire au châtiment en donnant une
certaine somme, car au Dahomey tout s’arrange avec de l’argent. Le
chacha préféra garder ses piastres. On éleva donc une case en paille au
bout d’une grande place, derrière un bois fétiche, près du temple de
Danbé. On y enferma la jeune fille avec cinq noirs coupables de la même
faute, et l’on y mit le feu. Tous les six s’enfuirent aussitôt. Les
Moses, ou confidents du vice-roi, se placèrent à côté de la jeune fille
et de quatre des condamnés, qui avaient glissé des cadeaux. Les noirs,
échelonnés jusqu’à la lagune, n’osaient les toucher, de peur de frapper
les Moses et d’être frappés à leur tour par eux; mais leur fanatisme se
déchargeait sur le pauvre malheureux qui n’avait pas eu de cadeaux à
offrir; les coups de bâton pleuvaient sur son dos; sa tête et ses
épaules ruisselaient de sang, et les noirs le frappèrent jusqu’à ce
qu’il eût sauté dans une barrique enfoncée en pleine lagune: l’épreuve
était terminée.»
[122] C’est mon frère qui parle.