DAHOMEY.--PARTICULARITÉS RELIGIEUSES.--SERPENTS.

La religion du Dahomey se caractérise par les sacrifices humains, dont

nous avons parlé déjà, et par le culte des serpents.

Nous ajouterons un mot seulement à ce que nous avons dit des sacrifices

humains. On ne doit pas les considérer comme une institution purement

politique: ils sont basés sur le principe religieux de la _nécessité des

sacrifices SANGLANTS_ et sur les dogmes touchant la vie à venir. Le roi

et les féticheurs les déclarent indispensables à la conservation et à la

prospérité de l’État; on y affirme solennellement l’_existence d’une

autre vie_ où les monarques défunts ont un royaume, des chefs, des

serviteurs et des sujets; on y proclame _utiles aux morts_ les suffrages

et les sacrifices que les vivants offrent en leur honneur, puisque les

victimes immolées passent au service des défunts.

Donc, les sacrifices humains sont une particularité caractéristique dans

la religion du Dahomey... du Dahomey proprement dit, bien entendu! car,

là uniquement, ils ont les notes spécifiques signalées au chapitre

précédent.

Le culte des serpents est propre à l’ancien royaume de Juda. Il y était

en honneur avant l’annexion de ce pays au Dahomey; il s’y est toujours

maintenu florissant. Ce qu’on raconte des origines de ce culte est bien

certainement un souvenir des traditions antiques. Il est intéressant de

retrouver de nos jours, à la côte occidentale d’Afrique, les doctrines

et les pratiques d’une secte que des auteurs disent antérieure à la

religion chrétienne, et qui prit naissance en Égypte. Je veux parler des

_ophites_, ces anciens adorateurs du serpent.

Voici l’histoire du serpent, telle que nous l’avons entendue raconter à

Wydah: _Dan_ ou _Dangbé_ (le serpent sacré) est un grand fétiche,

quelque chose comme qui dirait la sagesse incréée. Dieu ayant fait le

premier homme et la première femme aveugles, Dan leur ouvrit les yeux,

et ils virent le bien et le mal. C’est pourquoi Dan est le plus grand

bienfaiteur de l’humanité; il mérite nos hommages les plus empressés,

les plus respectueux.

La population de l’ancien royaume de Juda lui doit une reconnaissance

toute particulière, et lui rend un culte spécial, parce qu’elle en a

reçu des bienfaits signalés. C’est à lui, c’est à Dan qu’on rapporte un

succès éclatant remporté sur une armée puissante qui menaçait

l’indépendance du pays. L’ennemi était sur le point d’écraser les

troupes de Juda. Tout à coup Dan apparaît; il vient dans les rangs des

Judaïques, caresse tout le monde et de la tête et de la queue, inspire à

tous la confiance, ranime les courages. Le grand prêtre, en qui

l’enthousiasme religieux a réprimé le premier mouvement de la crainte,

prend dans ses mains cet ami caressant, l’élève et le montre aux soldats

comme le protecteur qui leur vient apporter la victoire. L’armée,

fanatisée par les paroles du grand prêtre, pousse un cri formidable et

se précipite avec furie sur les ennemis, qu’elle met en déroute.

Cette victoire providentielle détermina, dit-on, les habitants de Savi à

bâtir un temple à Dan. Des Marchais parle de ce temple. Les prêtres de

Dan prétendaient y conserver encore le même serpent qui avait rendu les

Judaïques victorieux. On m’a raconté fort sérieusement, à Wydah, que ce

serpent vit toujours; qu’il se cache dans les profondeurs d’une vaste

forêt où se trouve un arbre gigantesque. Le serpent monte au haut de

l’arbre, enroule sa queue à la branche la plus élevée et se laisse aller

vers la terre. Le jour où du haut de l’arbre il touchera le sol, ce

serpent s’élèvera au ciel.

La protection de Dan ne fut pas efficace lorsque les Dahoméens allèrent

conquérir le pays de Juda. Voici, à ce sujet, le récit de William

Snelgrave:

«L’armée de Trouro Aoudati ayant envahi les États du roi de Wydah, fut

arrêtée par une rivière qui coule au nord de Savi. Le roi de Dahomey

assit son camp sur le bord de cette rivière, dont cinq cents hommes

auraient pu lui interdire le passage. Mais, au lieu de veiller à leur

sûreté, les peuples efféminés de Savi se contentèrent d’envoyer, soir et

matin, leurs prêtres à cette même rivière pour y offrir des sacrifices à

leur principale divinité, qui était un grand serpent. Leurs espérances

furent trompées; leurs divinités mêmes ne furent pas plus ménagées

qu’eux. Les conquérants, qui trouvèrent les maisons de ce pays pleines

de serpents sacrés, soulevaient ces animaux par le milieu du corps, en

leur disant: «Si vous êtes des dieux, parlez et tâchez de vous

défendre»; puis ils les éventraient et les faisaient griller sur les

charbons pour les manger.»

La conduite des Dahoméens en cette rencontre prouve admirablement ce que

nous disions tout à l’heure: que Dan fut un fétiche propre au royaume de

Juda, et non au Dahomey. La divinité principale du Dahomey a toujours

été le léopard: ils ont reçu le serpent des vaincus.

De nos jours, le temple de Savi existe-t-il encore? Nous ne saurions le

dire. Wydah en possède un, rendu célèbre par les relations des voyageurs

modernes. Nous le trouvons reproduit dans les _Missions catholiques_,

d’après un croquis de M. Fialon, ancien missionnaire du Dahomey. Le

_Dangbékhoué_, ou maison de Dangbé, se compose d’un ensemble de

constructions établies autour d’une cour d’où l’on tient les profanes

soigneusement éloignés. Au milieu de la cour poussent quelques arbres

fétiches, seuls témoins des mystères abominables que les féticheurs

célèbrent en cet endroit.

Des banderoles en étoffe blanche flottent au haut de longs bambous,

indiquant au public que ce lieu est sacré.

Sur la rue (car le temple est au milieu de la ville), on aperçoit deux

cases de forme ronde, l’une plus petite que l’autre, toutes deux

couvertes de paille[117] et reliées par le mur d’enceinte. La plus

petite abrite la hideuse statue de Priape avec le phallus; l’autre est

la demeure des serpents, le sanctuaire où ils sont honorés. Elle a en

dehors des ouvertures que l’on ne ferme point, afin de laisser l’accès

libre aux dévots. Sur les murs, on a grossièrement peint, en couleurs

voyantes, un petit bateau avec mâts et cordages. Par terre, dans

l’intérieur, les noirs mettent dans des calebasses l’eau et la farine

offertes aux serpents. Du reste, ce ne sont pas les seules offrandes

qu’on leur fait: on les régale aussi de poules; on leur apporte du

tafia, des étoffes, des cauris, etc.

[117] Les cases des fétiches seules, par un privilége qui leur est

particulier, sont couvertes en paille. On couvre les autres en

feuilles de palmier.

M. le docteur Répin a décrit le dieu rampant de Wydah dans le _Tour du

monde_. «Sa taille, dit-il, varie d’un à trois mètres; il a le corps

cylindrique, fusiforme, c’est-à-dire un peu renflé au milieu, et se

terminant insensiblement par une queue formant à peu près le tiers de la

longueur totale de l’animal. La tête est large, aplatie et triangulaire,

à angles arrondis, soutenue par un cou un peu moins gros que le corps.

Leur couleur varie du jaune clair au jaune verdâtre, peut-être selon

leur âge. Les uns (c’est le plus grand nombre) portent sur leur dos,

dans toute leur longueur, deux lignes brunes, tandis que d’autres sont

irrégulièrement tachetés. Ces différents caractères me font penser

qu’ils appartiennent tous aux diverses espèces de reptiles non venimeux

que Linné avait rassemblées dans les familles des pythons et des

couleuvres. La queue allongée et prenante, et la facilité à grimper de

quelques-uns d’entre eux, pourraient les faire admettre dans le genre

leptophis de la famille des syncrantériens de Duménil et de Bibron

(_coluber_, de Linné).»

Sept ans en Afrique Occidentale · 第 96 / 101 题