L’Afrique a toujours été, plus que toute autre contrée, la terre de
l’esclavage, et nous trouvons des nègres esclaves dès la plus haute
antiquité. Il y en avait, comme rameurs, sur les galères des
Carthaginois, et l’histoire rapporte qu’en un seul jour, Hasdrubal en
acheta _cinq mille, venant des bords du Niger_.
L’esclavage étant en vigueur dans tout le continent africain, on ne
saurait y reconnaître un des traits caractéristiques du Dahomey. Une
chose distingue ce pays des autres contrées, c’est le _trafic des
esclaves:_ non-seulement il a été un des principaux foyers de la traite,
mais encore il est organisé pour la traite, puisque ses razzias
annuelles, tendant à procurer des esclaves, rentrent dans l’essence même
de sa constitution.
Le trafic des esclaves fut tellement actif au Dahomey et dans les
contrées environnantes que la côte prit, sur ce point, le nom de _Côte
des Esclaves_. Le Dahomey surtout a mérité cette dénomination. Nous
avons vu que ce fut le premier point, dans ces parages, où la traite
fonda des établissements. En 1660, Ardres eut un comptoir; les deux
royaumes d’Ardra et de Juda, avant d’être conquis par le Dahomey,
faisaient le commerce des esclaves avec les Européens; le Dahomey
lui-même y participait par l’intermédiaire de ces deux États.
Ghézo avait raison de dire «que les gouvernements d’Europe avaient
toujours favorisé la vente des esclaves; que les Anglais, loin de s’y
être toujours opposés, avaient fait longtemps la traite des nègres».
Oui, Français, Anglais, Hollandais, Portugais aidèrent à cet indigne
forfait de la chasse à l’homme poursuivie par le Dahomey. Ils y aidèrent
en instituant et organisant chez les peuples de ce royaume le trafic des
esclaves. Les rois accordèrent le monopole de ce commerce à certaines
compagnies qui, seules, avaient le droit de former des comptoirs.
L’Europe entière reconnut la traite des nègres et fut de connivence.
Je n’ajouterai rien à ce que j’ai déjà dit des établissements européens
de Savi et de Wydah, tous fondés en vue du trafic dont nous parlons. Du
reste, la traite ne se faisait pas seulement à terre, dans les
comptoirs: les navires trafiquaient aussi directement avec les chefs des
tribus de la côte: les Popos, Porto-Novo, Lagos, Badagry, le Bénin.
Cantu calcule qu’il a dû s’exporter «15 millions de nègres dans le cours
d’un siècle, et qu’il a dû en périr autant dans le trajet». Voici
quelques chiffres qui regardent spécialement le Dahomey:
A l’époque du voyage de Snelgrave, les navires y prenaient plus de 2,000
nègres tous les ans.
_Durant l’année 1776_, on en exporta à bord des navires:
français 6,150
portugais 3,000
anglais 1,000
------
Soit un total de 10,150
_Durant l’année 1787_, l’exportation fut, par navires:
français 937
portugais 2,107
anglais 561
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Total 3,605
c’est-à-dire près de deux tiers de moins qu’en 1776.
_N. B._--Les Portugais se maintiennent. Leur fort de Wydah a été occupé
jusqu’en 1776.
* * * * *
On ne comprendrait pas l’écart énorme survenu dans le chiffre de
l’exportation dahoméenne, à onze ans d’intervalle seulement, si l’on ne
savait qu’un changement considérable s’opérait dans les idées, soit aux
colonies, soit en Europe. Dans les colonies, la prédication des
missionnaires donnait avec zèle les nobles enseignements de la charité
chrétienne; en Europe, on commençait à élever la voix contre les
atrocités de la traite et de l’esclavage colonial. _Les amis des noirs_
allaient s’organiser en société en Angleterre et à Paris, et déjà ils
faisaient entendre des protestations énergiques contre l’état de choses
existant.
Les faits leur donnaient raison contre les avocats de la traite,
lorsqu’ils dévoilèrent les abus criants qui se produisaient dans les
colonies. Il ne leur fut point difficile de montrer ce qu’il y avait
d’erroné et d’hypocrite dans ce prétexte des esclavagistes; «les noirs
sont moins malheureux dans les colonies qu’ils ne l’étaient en Afrique».
Enfin, la politique finit par adopter des mesures empreintes d’humanité.
La France et l’Angleterre, qui avaient peut-être plus de reproches à se
faire, prirent l’initiative des lois humanitaires qui ont aboli la
traite des nègres. Dans le tableau des exportations de 1787, nous avons
vu ces deux nations figurer dans des proportions fort restreintes.
Bientôt après, elles supprimèrent les primes accordées précédemment aux
marchands négriers, prohibèrent légalement la traite, établirent des
croisières le long de la côte, afin d’assurer l’exécution des lois
nouvelles. Les Anglais surtout firent bonne garde, quel que fût le
mobile qui les poussât dans la voie de la répression.
Malgré les traités par lesquels toutes les nations maritimes acceptaient
et prescrivaient l’abolition de la traite des noirs; malgré les
conventions conclues par la France et l’Angleterre avec divers peuples
de l’Afrique, dans le même but; malgré une surveillance des plus
actives; malgré les peines rigoureuses édictées par les gouvernements
contre ceux qui se livraient à la traite, cet infâme trafic continua _de
fait_ jusqu’en 1865.
Ce furent surtout des sujets portugais qui firent ce commerce de
contrebande. Les derniers marchands d’esclaves que nous voyons au
Dahomey étaient tous Portugais, de nom et d’origine: Suarez et Medeiros,
Francisco de Souza, Domingo Martins... Ces deux derniers furent les
associés du roi, agissant de concert avec lui; combinant à leur avantage
commun le mouvement des troupes; se réservant le monopole du commerce,
et se l’assurant par toute sorte de moyens. Sous leur direction, la
traite sembla reprendre avec plus de vigueur; car la Havane et le Brésil
n’étaient pas tellement fermés aux arrivages qu’on n’y pût trouver un
débouché. Le commerce y était même d’autant plus lucratif que la
marchandise était plus rare.
La seule difficulté sérieuse était d’éviter les croiseurs. Cela n’était
pas bien aisé lorsque les négriers allaient à la voile, et des forfaits
d’un nouveau genre vinrent ajouter aux horreurs de la traite. Un négrier
se voyait-il sur le point d’être capturé, on amenait toute la cargaison
sur le pont et on la jetait par-dessus bord, afin de faire disparaître
les pièces à conviction. Ces noyades de tout un chargement d’esclaves se
produisirent fréquemment, tant que les négriers allaient à la voile. A
la fin, pour échapper aux vapeurs de la croisière, les trafiquants de
chair humaine utilisèrent, eux aussi, la vapeur. Leur dernier navire à
vapeur, emportant à chaque voyage plus de mille nègres, fit sept voyages
sans se laisser prendre, ce qui lui permit de réaliser des bénéfices
énormes. Ce navire, excellent marcheur, laissait approcher ceux de la
croisière jusqu’à la portée du canon. Il restait sous vapeur, et
continuait son chargement en attendant qu’ils arrivassent, sûr de les
distancer promptement dans la marche.
Les Portugais et les Brésiliens qui s’adonnaient à la traite dans les
derniers temps n’y ont réellement renoncé que lorsqu’elle devint tout à
fait impossible, c’est-à-dire lorsque la Havane et le Brésil fermant
effectivement leurs ports aux négriers, la marchandise humaine se trouva
sans écoulement. Jusque-là, le trafic ne laissait pas d’être bien
rémunérateur; il couvrait largement les pertes infligées par les
croiseurs, et il ne cessa qu’en 1865.
Les Anglais avaient sur la côte des espions chargés de signaler les
points sur lesquels on préparait des embarquements d’esclaves.
Seulement, les négriers éludaient souvent les tracasseries de leur
surveillance importune, grâce à la protection du roi et des chefs. Le
roi avait interdit aux blancs certaines voies, par où les esclaves
arrivaient clandestinement à la plage. Signalons la rivière qui sépare
le Dahomey du royaume de Porto-Novo, et le chemin allant d’Allada vers
le grand lac Nokoué. Les mouvements d’esclaves s’y faisaient en secret.
On alla jusqu’à acheter la complicité des espions anglais eux-mêmes. Ils
étaient payés (et ils acceptaient sans scrupule ni vergogne); ils
étaient payés, eux, les affidés des croiseurs, pour favoriser la traite
et les négriers: doublant leurs appointements par le concours frauduleux
qu’ils prêtaient à ces derniers.
Au demeurant, ils ne jouaient pas mal leur rôle de traîtres soudoyés,
que l’un d’entre eux sut allier aux obligations de ministre wesléyen. M.
B***, richement doté par la société wesléyenne et subventionné par les
abolitionnistes, exploitait avec art la position qu’on lui avait faite à
Wydah. Au lieu de donner aux croiseurs les renseignements qu’il leur
devait à bien des titres, il jetait leur surveillance dans le désarroi,
les envoyant à l’est quand le chargement se préparait à l’ouest, et les
amusant à des manœuvres qui permettaient aux négriers de terminer sans
encombre leurs opérations. Ainsi, à force de ruses et d’argent, le
commerce des esclaves résista longtemps avec avantage aux prohibitions
des États civilisés et à la répression sévère des croiseurs.
Dans les derniers temps, il fut une source de déceptions pour ceux qui
s’y étaient adonnés. Forcés d’avoir au Brésil des correspondants
auxquels ils consignaient la cargaison, ils se virent dans
l’impossibilité d’exiger ce que ceux-ci leur devaient. Les tribunaux se
refusaient à reconnaître des dettes provenant d’un trafic illicite. Bien
plus, ils punissaient les auteurs de ce trafic, lorsqu’ils parvenaient à
les atteindre. J’ai connu un certain Marcos qui, s’étant hasardé à aller
au Brésil régler les comptes avec son consignataire, y fut retenu
plusieurs années en prison. Il revint à Wydah, où il me contait gaiement
sa déconvenue: «_On m’admit à l’Académie_, disait-il, _et je suis sorti
avec mon diplôme_.»
Voilà comment la traite a cessé, par la force des choses, au Dahomey.