ABÈ-OKOUTA.

A Lagos nous sommes déjà dans le pays que les voyageurs et les

géographes anglais, après les Arabes, appellent Yarriba ou Yorouba. Les

indigènes, eux, le nomment Nagos. Quelquefois, il est vrai, on les

entend parler du Yorouba; mais ils ne désignent sous ce nom que la

partie la plus septentrionale des pays nagos. Ceux-ci s’étendent depuis

le Barba (Bornou) et le Nufé, au nord, jusqu’à l’océan Atlantique, au

sud; et depuis le Dahomey et Porto-Novo, à l’ouest, jusqu’au Bénin et au

Niger, à l’est.

_Abè-okouta_, capitale des Egbas, n’a pas moins de 200,000 habitants.

Cette ville, plusieurs fois attaquée par le Dahomey, a toujours résisté

avec avantage. Sa position centrale lui donne une grande importance pour

le commerce de l’intérieur et pour la diffusion de l’Évangile et de la

civilisation chez les Nagos. Nous y avons vu les Anglais s’y établir et

s’en faire chasser. En 1880, les missionnaires catholiques y fondèrent

une station. Accompagnons-les à Abè-okouta.

On part de Lagos en pirogue dans la direction du nord, et l’on s’engage

dans l’Ogoun. «Ce fleuve débouche dans le lac Corodou par un canal qui

traverse un grand bois de palétuviers. C’est une étrange navigation que

celle de ce canal. Représentez-vous des arbres dont les troncs, soutenus

par de longues racines, ne commencent qu’à trois ou quatre mètres

au-dessus de l’eau. De leurs branches descendent des filaments qui

plongent au fond du fleuve par leur extrême pointe, et de là poussent un

nouvel arbre. Multipliez ces arbres de manière à en former une forêt

émergeant du lit même du fleuve, et vous aurez une idée de celle que

nous allons traverser. C’est dans le dédale de ces racines qu’il faut

naviguer, sous ces grottes découpées et fantastiques qu’il faut diriger

la pirogue. A chaque pas vous rencontrez un nouvel obstacle; une racine

descendue d’hier vous barre un passage jusque-là resté libre. Que de

manœuvres pour vous frayer une route! Vous avancez à la faible lueur

d’une lanterne; l’écho répète les cris des piroguiers; d’autres

voyageurs, embarqués comme vous sur le canal, demandent des

renseignements pour se diriger; des oiseaux inconnus, effrayés de tous

ces bruits, volent en désordre avec des cris sinistres, tandis que des

singes de toute espèce, qui vous regardent, semblent se moquer de votre

embarras.»

Au milieu de ce bois se trouve le village d’Agboï, où M. Borghéro passa

la nuit du 4 au 5 mai 1864. Il faut voir dans sa lettre (_Annales de la

propagation de la foi_, t. XXIX, mars) combien il lui fut difficile de

trouver un gîte, et quel gîte! afin de prendre du repos.

«Nous nous mîmes en marche de grand matin, ajoute M. Borghéro, et, après

deux heures de navigation, toujours à travers les palétuviers, nous

entrâmes enfin dans le courant du fleuve.»

«A peine sortis du canal, dit à son tour M. Holley (août 1880), nous

entrâmes dans un courant rapide qui s’élargit un peu. Les rives sont

bordées de grands bombax, de vigoureux cotonniers qui servent d’appui

aux lianes souples et élégantes. Çà et là des berceaux de fleurs rouges

et blanches tapissent avec grâce ces géants de la lagune, et offrent un

coup d’œil enchanteur. Sur ce fond de verdure, de végétation luxuriante,

se détachent de nombreux palmiers nains dont la feuille contraste

agréablement avec celle des autres arbustes.

«La navigation de l’Ogoun est très-difficile. Le fleuve, encaissé dans

son lit, ronge ses rives limoneuses et mine la terre qui porte le

bombax; l’arbre s’affaisse sous son propre poids, s’incline, tombe, et

par sa chute barre le passage. C’est avec beaucoup de peine et de danger

qu’on parvient à franchir ces obstacles, en passant tantôt au-dessous,

tantôt au-dessus de ces troncs énormes. Les habitations sont rares le

long de l’Ogoun, et le silence qui règne autour de vous donne au

spectacle déjà si grandiose de ces bords une nouvelle majesté.»

(BORGHÉRO.)

On rencontre, en remontant l’Ogoun, les villages d’Oricha, d’Ichéri, de

Go-Houn, d’Obba, d’Oré et de Tekpana.

_Ichéri_ fut dévasté, il y a quelques années, par les Jébous. Il se

divise en deux quartiers, celui des Malais et celui des païens.

_Go-Houn_ est sur la rive gauche du fleuve, à trente mètres environ à

pic au-dessus du courant.

_Obba_ ne présente que cinq ou six maisons.

Avant d’arriver à Tekpana, le pays change d’aspect. On quitte la contrée

des Egbados, ou _Egbas de la côte_, et l’on entre dans celle des Egbas

proprement dits. Ces Nagos, les plus renommés de tous, sont maîtres

d’Abè-okouta. Ils se sont adonnés à l’agriculture et au commerce; ils

ont même quelques petites industries. Ils fabriquent des objets en terre

cuite, en cuivre et en fer, des tissus de coton, des nattes et autres

articles en filaments de palmier et en paille, etc., etc. Grâce à ce

genre de vie et à ces occupations, les Egbas sont d’humeur pacifique. On

aurait tort, néanmoins, de les croire dépourvus d’énergie et de courage.

A Titi, le courant, resserré entre les rochers qui encaissent le fleuve,

est rapide et plein d’écueils.

Aro, lieu de débarquement pour Abè-okouta, est un petit village situé un

peu au-dessus de Titi.

La durée du trajet de Lagos à Abè-okouta est de cinq jours environ.

Abè-okouta signifie _sous les rochers_. Cette ville est bâtie sur la

rive gauche de l’Ogoun, dont le cours forme une barrière naturelle

contre les incursions du Dahomey, le grand dévastateur de ces régions.

Elle est située par 7° 8′ de latitude nord et 1° 25′ de longitude est,

en un lieu où se dressent des masses granitiques qui firent donner à la

ville le nom qu’elle porte. Les débris de cent peuplades diverses

vinrent là chercher un asile, vers 1820, alors que les guerres suscitées

par la traite dévastaient les régions environnantes. Chaque peuplade

garda son autonomie dans cette ville fédérative dont les quartiers

divers portèrent les noms des villages abandonnés. On distingue encore à

Abè-okouta sept quartiers principaux dont les chefs portent le titre de

roi: Alaké, Olowou, Olidomacpa, Iloungoun, Onitoko, Agoura et Onilado.

Le chef principal est à Alaké. Tandis que les autres rois sont élus par

leurs sujets, celui d’Alaké est élu par les _agbalagba_ ou anciens, qui

forment une espèce de sénat auquel on soumet les affaires importantes.

La nomination du roi d’Alaké doit être ratifiée par tous les chefs

d’Abè-okouta.

Le _bachoroun_, premier ministre, tient les rênes du pouvoir exécutif.

Les _ogboni_, organisés comme une loge maçonnique, forment un conseil

dont les décisions s’imposent au souverain. M. Holley dit d’eux: «Ils

sont les maîtres du pays, et passent pour posséder un secret: ce secret

ne paraît être autre chose qu’une série de moyens connus d’eux seuls,

propres à gouverner le noir, à l’exploiter et à paralyser chez lui

l’influence européenne.»

Les _ballogoun_ (chefs de guerre) ont naturellement aussi voix

prépondérante dans les conseils de l’État. Leur crédit est d’autant plus

grand qu’Abè-okouta a continuellement besoin de se tenir sur la

défensive contre des voisins remuants qui l’attaquent sans cesse.

Partant, les ballogoun sont toujours sur pied.

_Oro_, le dieu policier, que nous avons déjà fait connaître, est à

Abè-okouta, très-illustre et très-puissant personnage.

Nous souscrivons sans hésiter aux observations suivantes de M. Borghéro:

«L’influence du christianisme ferait des Egbas un grand peuple. Leur

capitale est la porte du Sahara et du Soudan. Déjà les caravanes des

Egbas poussent leurs communications jusqu’au lac Tchad et jusqu’à

Tombouctou... S’ils étaient amenés à la civilisation chrétienne, quel ne

serait pas leur bonheur sous un climat privilégié, dans un pays qui

donne tout en abondance! Le sol s’élève graduellement, et présente, dans

ce grand espace circonscrit par le cours du Niger, des plateaux où les

richesses végétales rivalisent avec les richesses minérales, des

collines et des vallées fertiles, sans chaînes de montagnes qui

entravent les communications. Les géographes ont bien tracé sur les

cartes de grandes chaînes qu’ils appellent montagnes de Kong, mais je me

suis assuré que ces montagnes sont de simples plis de terrain. Que les

Egbas subissent le joug pacifique de l’Évangile, et ils ne tarderont pas

à constituer une grande nation qui réunirait les branches éparses des

Nagos, et établirait des relations entre le golfe de Guinée, le cours

inférieur du Niger et le Soudan.»

Sept ans en Afrique Occidentale · 第 77 / 101 题