OUÉMÉ.

En 1868, j’allai de Porto-Novo à Ouémé, avec M. Courdioux, non en

touriste, mais en qualité de chirurgien militaire. Notre but était moins

d’explorer le pays que de porter nos soins à de malheureux blessés. La

guerre avait éclaté entre le roi de Porto-Novo et la province de Ouémé,

à l’occasion d’un cabécère que le roi voulait imposer à Ouémé et que

Ouémé refusait d’accepter. Or, dans une rencontre, plusieurs soldats de

l’armée du roi tombèrent blessés sur le champ de bataille. On les

portait à l’hôpital de la mission comme on les avait relevés, sans

songer à étancher le sang; en sorte qu’ils nous arrivaient épuisés,

perdus. Cela me donna l’idée d’aller où l’on se battait, afin de faire

un premier pansement. J’avoue que j’étais curieux aussi d’assister de

près aux opérations d’une guerre en pays nègre.

Nous partîmes vers onze heures, et nous essuyâmes en route une tempête

si violente que M. Courdioux avait ses bottes remplies d’eau. Partout

nous rencontrions des hommes armés qui allaient et venaient; des femmes

chargées de butin s’en retournaient vers Porto-Novo. Tous nous

acclamaient. Nous traversâmes une forêt, et nous arrivâmes au milieu des

combattants, après trois heures de marche. Une escouade d’hommes,

embusquée derrière les buissons, faisait feu dans la direction du

fourré. L’ennemi n’était point là, nous dit-on, mais on tirait pour

l’avertir que l’armée du roi ne s’était pas repliée en arrière.

Aussitôt que le monarque fut informé de notre présence dans le camp, il

nous manda auprès de lui. Nous le trouvâmes assis au milieu de ses

femmes. Les troupes formaient la haie, tandis que les deux

généralissimes couchés à plat ventre débitaient des louanges au

vainqueur. «Tu es un grand roi, disaient-ils; on ne résiste pas

impunément à tes volontés. Les rebelles sont châtiés; leurs villages

sont détruits... etc., etc.» Le monarque nous tendit la main avec

fierté, nous fit porter des siéges et servir de bon vin de Bordeaux,

qu’il n’avait eu garde d’oublier dans son palais. Naturellement nous

bûmes à la gloire du puissant potentat.

La Providence bénit nos efforts; nous eûmes le bonheur de faire couler

l’eau sanctificatrice du baptême sur le front de plusieurs mourants.

Les blancs ne sont pas tenus en chartre privée à Porto-Novo comme au

Dahomey; ils peuvent circuler sans trop de difficultés dans les

environs. Peu de missionnaires passent plusieurs mois dans cette station

sans visiter Aggéra. Cette ville, importante par ses marchés, est située

à deux heures de Porto-Novo, dans la direction du nord. Les

communications avec l’intérieur y sont faciles; mais il n’est pas permis

aux blancs d’y fixer leur résidence. On les accueille bien, on est

prévenant pour eux, on leur fait mille promesses: c’est tout.

L’étroit sentier qui court de Porto-Novo à Aggéra traverse une plaine

cultivée en partie, et en partie couverte d’herbes et parsemée de

palmiers.

L’air est plus sain à Aggéra qu’à Porto-Novo; les habitants y jouissent

d’une plus grande longévité.

Au delà d’Aggéra on rencontre immédiatement une lagune, dont les eaux

inondent une forêt épaisse qui couvre la rive opposée.

Généralement les blancs s’arrêtent à cette lagune. M. Poirier est allé

jusqu’à Sakété, afin de reconnaître ce que les noirs appellent _les

montagnes de l’intérieur_.

Sept ans en Afrique Occidentale · 第 73 / 101 题