D’après Cicéron, «la tempérance n’est autre chose que la raison exerçant
sur la volupté et sur les autres mouvements déréglés de l’âme une
souveraineté ferme et mesurée».
La tempérance est fortement recommandée par les adages: «Si l’on se
gorge, on étouffe.--Quiconque frappe des mains pour faire danser un fou,
est fou comme lui.--Ne vous abandonnez pas sans retenue, et vous vivrez
longuement.--Si vous agacez le hérisson, ne comptez pas qu’il sera
tranquille.--La vipère ne souffre pas qu’on la taquine.»
Que de défauts contre la tempérance!
LA LÉGÈRETÉ. «Quand même vous vous sentiriez porté à rire des infirmes,
ne le faites pas; ce qui lui arrive aujourd’hui vous peut arriver
demain.--Un cheval tombe-t-il dans un bourbier, vous en riez; et si
votre enfant y tombe!»
BAVARDAGE. «Le bavard ne peut garder un secret.--Trop parler excite le
rire.»
VANTARDISE.--On se moque des vantards, disant de leurs œuvres: «C’est
bien peu de la part de ce grand personnage.» Et l’on se demande quel
pays a eu l’honneur de les voir naître: «Iwo est la maison du perroquet;
Ibara est la maison du vautour; où donc est le pays de la perruche?» La
perruche, avec son caquet inintelligible, ne symbolise pas mal un fat
qui se vante. Notons-le, du reste, avec les Noirs: «Quiconque s’épuise
en vanteries est pauvre en résultats.»
MÉDISANCE. «On voit vite les défauts d’autrui et l’on en parle; on cache
soigneusement les siens sous un tas de tessons.--Semblable au lépreux
qui saisit quelqu’un par le nez, le médisant jette dans la
confusion.--N’accueillez point les dires du médisant.--Un mot piquant
fait une blessure qui ne guérit point, tandis que les plaies se
cicatrisent.--Celui-là est votre ennemi qui ne respecte pas votre
nom.--L’homme sans malice n’est pas à l’abri des coups de la malice.--Ne
vous permettez jamais rien de méprisant contre ceux avec qui vous êtes
uni.--Les cendres de la médisance reviennent sur celui qui les lance.»
OBSTINATION. «Celui qui n’écoute point est semblable à celui qui
s’entête à vouloir prendre l’eau de la main fixée à l’_adjaé_. (_Adjaé_,
lien qui retient la main près du cou.)--Celui qui s’obstine dans son
sentiment ne tarde pas à être laissé de côté.--L’entêtement cause à
autrui des dégoûts; l’homme complaisant les supporte.--L’éléphant a ses
colères, la fourmi a aussi les siennes.--Les querelles n’engendrent rien
qui vaille.»
L’AMBITION cherche ses satisfactions avec une insistance que rien ne
rebute; elle est comme le feu. «Le feu brûle, alors même que le mur lui
fait obstacle; et si l’eau s’oppose à ses progrès, il en suit le cours.»
ENVIE. «L’envieux est toujours pauvre.--Le termite a raison d’envier le
sort des oiseaux: il vole un jour et perd ses ailes.--Les oiseaux des
champs sont jaloux de ce que l’_ochin_ (oiseau aquatique) sait
nager.--La personne jalouse est décharnée: elle se repaît de jalousie,
sans jamais se rassasier.--Voyez l’envieux: dès qu’on parle de
m’attaquer, il fait ses munitions.--Le pivert se réjouit de voir le
perroquet à la pluie; il s’imagine que la queue rouge du perroquet
déteindra. Bien au contraire, la pluie lui donne un nouveau lustre.»
CUPIDITÉ. «Les perles (le frai) de la grenouille n’excitent pas la
cupidité des voleurs.--La convoitise engendre l’avarice.--L’épervier a
des yeux de feu.--Le pillard ne ferme jamais son sac.--Une trop forte
bouchée étouffe l’enfant.--Un gain exagéré déchire la bourse de votre
maître.--L’homme cupide avait un arbre chargé de fruits. Pressé de les
cueillir, il s’arma de la hache et jeta l’arbre à terre.--La convoitise
engendre bien des maladies.»
AMOUR DU PLAISIR. «Vous n’avez pas encore entendu le motif du _dourou_
(espèce de violon) que vous dansez gaiement.--Dans une réunion, on ne
regrette guère l’absence que des personnes qui égayent la
compagnie.--C’est pour se réjouir que l’on mange l’_èfo_ hors de chez
soi, avec ses amis: ce n’est pas qu’on manque de quoi manger.»
TRISTESSE. «Le pleureur (qui va se condouloir avec les proches ou amis)
se fatigue et s’en revient; celui qui est plongé dans le deuil ne cesse
pas de pleurer.--Les soupirs précèdent les larmes, la tristesse suit
l’adversité; tous apportent des condoléances, mais personne ne peut par
des sacrifices faire cesser la tristesse.--La douleur est moins cuisante
que l’affliction.--Le rat domestique se sent moins offensé par celui qui
le tue que par celui qui le saisit et le jette à terre.»
COLÈRE. «La colère n’a jamais d’heureux résultats; la douceur aplanit
les difficultés. La colère fait sortir la flèche du carquois, les bonnes
paroles tirent du sac les noix de kola. (On se les donne en signe
d’amitié.)--Les querelles engendrent les rixes.--C’est en pardonnant
qu’on termine un différend.--Oubliez les torts d’autrui, afin qu’on vous
loue.--On ne peut que gagner à prendre une attitude respectueuse.--En
tourmentant les autres, on leur enseigne à se défendre.--Quiconque nuit
aux autres doit renoncer à leur amitié.»
_Par contre_: «La douceur obtient tout.--Ne te fâche pas avec les
esclaves, ne t’inquiète pas avec les tiens.--La douceur est un vrai
trésor: l’homme doué de douceur possède toutes choses.--La calebasse
garde le limon déposé par l’eau; le vieillard endure la
contradiction.--Petit à petit on se forme.--Le corbeau se dirige vers
Ibara, harcelé par le vent: L’adversité me sert bien, dit-il.»
Arrêtons ici nos citations. Elles peuvent paraître longues, mais elles
ne seront pas inutiles; car elles prouvent surabondamment que les nègres
sont loin de cet abrutissement d’esprit et de cœur qu’on leur suppose,
quand on parle d’eux de parti pris et sans les connaître suffisamment.
On condamne injustement un prévenu que l’on n’a pas entendu; aussi
était-il nécessaire d’entendre les nègres. J’ose croire qu’il leur aura
suffi de parler, pour se justifier des calomnies méprisantes dont on les
a trop souvent poursuivis, et dont on les poursuit encore, au nom d’une
science toute d’imagination et d’invention.
La nègre a des défauts et des vices choquants, des faiblesses que nous
ne voulons pas nier. Ne nous étonnons pas de trouver en eux ces vices et
ces faiblesses, puisque nous retrouvons les mêmes défauts et les mêmes
vices chez tous les païens, même chez les païens civilisés de Rome et
d’Athènes.
Du reste, si le nègre a ses défauts, il a aussi ses qualités; on ne
saurait l’assimiler aux bêtes sans outrager en lui la nature humaine. Il
est homme: il parle, il raisonne, il distingue le bien du mal; et, s’il
fait souvent le mal qu’il devrait éviter, il connaît le bien et il
l’approuve. C’est un être intelligent, raisonnable et moral.
Sans doute, il est loin de nous, en ce qui regarde le progrès et la
civilisation. Mais combien d’hommes, combien de contrées, même en
Europe, ne sont-ils pas restés en dehors des influences du progrès et de
la civilisation dont nous sommes si fiers! La vie simple du pâtre des
montagnes, du paysan des contrées reculées, contraste singulièrement
aussi avec le bien-être et les habitudes de ceux qui vivent dans les
centres où le luxe s’étale. N’oublions pas le passé: ce que les noirs
sont, nos pères le furent jadis; et si nous ne le sommes plus, c’est que
dix-neuf siècles de christianisme ont effacé les traces de la barbarie
et de la dégradation. Par le christianisme, les noirs seront
pareillement grandis et policés.