Outre les _alos_, les peuples qui nous occupent ont des proverbes. Les
proverbes, aussi bien que les alos, sont des monuments de littérature;
ils se distinguent par la brièveté et l’élégance, par une tournure
souvent très-poétique. La finesse d’esprit et la rectitude du jugement
s’y montrent partout.
Les littérateurs pourront étudier à leur point de vue ceux que nous
allons rapporter; nous les considérerons uniquement comme maximes de
sagesse. A ce dernier point de vue, ils offrent un intérêt particulier à
l’historien et au philosophe; car ils mettent en évidence le caractère
du peuple qui les possède et le degré de civilisation auquel il se
trouve.
Je prends le proverbe dans son sens le plus large, comprenant sous cette
dénomination les maximes et les sentences, et toute phrase exprimée en
peu de mots et ayant cours dans le peuple. Les proverbes ont été appelés
_la sagesse des peuples_: le mot est exact, car dans les proverbes nous
trouvons formulées les prescriptions de la loi naturelle, de cette loi
que saint Paul déclare _être écrite dans le cœur des gentils_ eux-mêmes.
Voici comment s’exprime l’Apôtre (_Rom._, II, 14, 15): «Lorsque les
gentils qui n’ont pas la loi font naturellement les choses que la loi
commande, n’ayant pas de loi, ils se tiennent à eux-mêmes lieu de loi.
Et ils font voir que ce qui est prescrit par la loi est écrit dans leur
cœur.»
Ce qui est écrit dans leur cœur, ils le disent dans leurs proverbes;
nous allons l’y rechercher[92], pour ce qui regarde les païens de la
côte des Esclaves.
[92] Sous ce titre: _les Noirs peints par eux-mêmes_, nous avons
publié le recueil des proverbes nagos, texte nago, avec traduction
en regard.
1. _Dieu._ Les proverbes nagos contiennent des pensées remarquables sur
Dieu. Il est appelé le _Maître par excellence_, le _Maître de la bonne
terre_, le _Maître du ciel_, le _Roi de gloire_, le _Créateur_.
La vraie notion de la création n’est-elle pas finement exprimée dans les
adages suivants?
«Le monde a commencé au moment où le maître du monde y entra.
«Dieu a créé les choses telles qu’elles sont.
«Le papillon, par sa beauté et par ses mouvements, chante la gloire de
Dieu; à sa mort, il tombe en poussière.»
Si les choses n’ont commencé à exister que lorsque Dieu s’est occupé
d’elles; si elles ont reçu de lui leurs propriétés essentielles; si une
si belle œuvre fait honneur à celui qui l’a faite, on ne peut supposer
que Dieu abandonne ses créatures. Il veille sur elles et les destine au
bonheur.
«Laissons à Dieu le soin de la bataille, et reposons-nous en lui.
«Dieu aide celui qui travaille.
«Que Dieu vous accorde heureuse fin!»
Le proverbe suivant suppose en Dieu la miséricorde:
«Si Dieu fait attention à nos fautes, c’en est fait de nous.»
2. _Le Démon._ Le nègre connaît le Démon aussi bien qu’il connaît Dieu:
c’est l’esprit de _ténèbres, celui qui s’empare des corps_.--«Le Démon
n’a pas en lui de bonté; aussi son temple est dans la rue.» On appelle
le Démon le _personnage au bâton noueux_, parce qu’on le suppose
toujours armé pour mal faire.
3. _L’oricha._ On n’est pas sans se douter de l’inanité du fétiche ou
_oricha_; et, quoiqu’on lui rende le culte, on lui lance, à l’occasion,
les traits d’une sanglante ironie.
«Le ventre est le premier des orichas.
«Quel bien l’oricha a-t-il fait au bossu, pour que celui-ci appelle son
enfant _L’oricha me comble de biens?_
«En vain demande-t-on à la buse ou à l’_akala_ (vautour) de prendre part
au sacrifice; ils refusent. Le pigeon, lui, se laisse faire.»--(_N. B._
La buse et l’_akala_, animaux impurs, ne sont jamais offerts en
sacrifice, tandis que le pigeon est une victime pure et agréable.)
4. Les _idées et pratiques superstitieuses_ se font jour dans les
proverbes.
«Si l’_ogboya_ (animal gros comme un chat) frappe de sa queue le sol
d’une ville, cette ville sera détruite.
«L’_achorin_ n’a pas son pareil parmi les arbres.»--(_N. B._ Celui qui
ose en approcher, sa hache est repoussée par les esprits... dit-on.)
«Le feu respecte l’_alouki_ (plante mince et pleine de piquants).
«Malheur à celui qui tuera un _ajako_ (espèce de chacal).
«L’_iwée_ (petite grenouille) se dégagera certainement des étreintes de
celui qui l’a saisie. (Dicton de bon augure.)
«La hache coupe l’arbre sans appréhension; le bûcheron (appréhendant les
effets des coups qu’il porte) se couvre la tête d’_étou_ (poudre
magique).
«A la jonction de deux chemins, on offre un sacrifice sans crainte.»--On
suppose qu’à cet endroit les conjurations dispersent en tous sens les
mauvais génies et leurs funestes influences.
«Pour fatigué qu’il soit, le porc-épic ne laisse pas d’agiter sa
queue.»--Dans ce mouvement de la queue..., dit-on, il trouve la
prescience de ce qui lui doit arriver.