_Alo! Alo o!_
Mon conte a trait à une femme. Cette femme eut une enfant qui s’occupait
à faire de l’_ekpo_[89].
[89] _Ekpo_, huile de palme.
Un jour, l’ekpo étant fabriquée, elle l’emporta à la foire pour la
vendre. Elle reste à vendre son ekpo jusqu’à ce qu’il fût nuit close.
Un habitant du ciel vint alors lui demander de l’ekpo; et il lui donna
les cauris. Or, en comptant les cauris, la jeune fille s’aperçut qu’il
en manquait un. Et elle réclama le cauris qui était en moins. Le
revenant répondit qu’il n’avait plus de cauris. Et la fille de crier:
«Ma mère me grondera, disait-elle. Comment rentrer à la maison?»
L’habitant du ciel se retire; la jeune fille le suit. «Va-t’en, retourne
en arrière, dit l’habitant du ciel, car personne ne peut pénétrer dans
le pays que j’habite.» Et l’enfant: «Là où tu vas, j’irai aussi.»
Ils cheminèrent bien longtemps et arrivèrent dans un pays où les gens
pilent avec la tête l’igname qu’ils réduisent en pâtée. Puis ils
allèrent à la rivière du pus. Et le revenant chantait: «Jeune vendeuse
d’_ekpo_, reviens-t’en.--R. Je ne m’en reviendrai pas.--Jeune vendeuse
d’_ekpo_, va, reviens-t’en. N’entre pas dans la rivière du pus,
reviens-t’en.--R. Non, je ne m’en reviendrai pas.--Jeune vendeuse
d’_ekpo_, quand tu arriveras à la rivière du sang, retourne en
arrière.--Je ne m’en reviendrai pas.--Vois-tu ce bois, là-bas,
là-bas?--Je ne m’en reviendrai pas.--Et cette montagne abrupte?--Jamais
je ne retournerai sur mes pas.»
Longtemps encore ils cheminèrent avant d’arriver à l’autre monde. Le
revenant donna des _égni_[90] à la jeune fille pour faire de l’_ekpo_,
et lui demanda de manger l’huile et de lui porter le _haha_. Or,
l’_ekpo_ terminé, l’enfant donna l’huile au revenant et mangea le
_haha_. «C’est bien!» dit le revenant.
[90] _Égni_, fruit mûr du palmier. Le _haha_ est le résidu filamenteux
de ce fruit, après que l’huile a été exprimée.
Une autre fois, celui-ci prit une banane et la donna à la jeune fille,
disant: «Prends cette banane, mange-la et ne me réserve que la peau.»
L’enfant prit la peau et la mangea, et elle apporta le fruit au
revenant.
Lors, le revenant parla à l’enfant en ces termes: «Va cueillir trois
_ados_[91]. Les _ados_ qui feront: _Ka mi! ka mi! ka mi!_ (Prends-moi!
prends-moi! prends-moi!) laisse-les de côté. Prends-en trois qui ne
disent rien du tout et reviens-t’en. A moitié chemin, casses-en une;
casse la seconde près d’arriver à la maison, et la troisième, quand tu
seras rentrée.--C’est bien! dit l’enfant.
[91] _Ados_, calebasses très-petites. On les perce et on les vide pour
y mettre des poudres.
Et l’enfant partit; et elle revint; et à moitié chemin, elle cassa une
_ado_. Et aussitôt, des esclaves et des chevaux en grand nombre
apparurent et se mirent à la suite de la jeune fille.
Près d’arriver à la maison, l’enfant cassa la seconde _ado_. Et voici
des animaux, des chèvres, des brebis, des béliers, des poules... Il y en
avait deux cents et plus. Et tous faisaient cortége à l’enfant.
Celle-ci, étant arrivée, cassa l’_ado_ qui restait, et toutes les
maisons se remplirent de cauris: elles ne purent même les contenir tous.
La mère de notre enfant prit vingt coraux, vingt achos, vingt animaux,
vingt poules, et alla les offrir à son _iyallé_. L’_iyallé_ refusa,
disant qu’elle enverrait son enfant; que son enfant saurait bien en
trouver autant, et qu’elle le lui apporterait à la maison. «C’est bien!»
lui fut-il répondu.
L’_iyallé_ alla faire de l’_ekpo_. Elle la donna à sa fille et lui donna
ordre de l’aller vendre à la foire. L’enfant prit l’huile et partit pour
la foire. Le revenant arriva, vint lui acheter de l’_ekpo_ et lui remit
les cauris en payement. Le compte était exact, mais la jeune fille vola
un cauris, le cacha et prétendit n’avoir pas reçu le prix juste. «Que
faire? dit le revenant: je n’ai plus de cauris.--Dans ce cas, dit la
jeune fille, je te suivrai chez toi.» Le revenant repartit: «C’est bien!
allons.»
La jeune fille et le revenant se mirent en marche. Bientôt le revenant
recommença à chanter comme la première fois: «Retourne en arrière.» Et
l’enfant: «Je ne m’en reviendrai pas.»--Le revenant: «Reviens sur tes
pas.»--L’enfant: «Je ne veux pas m’en revenir.»--Le revenant: «Alors,
c’est bien! partons.»
Ils allèrent ainsi jusqu’à l’autre monde.
Le revenant prit des _égnis_, les donna à l’enfant et lui dit de faire
de l’_ekpo_. «Quand l’_ekpo_ sera faite, ajouta-t-il, tu mangeras
l’huile et tu garderas pour moi le _haha_.» Et l’enfant garda l’huile
pour la manger, et elle alla porter le _haha_ au revenant. Et le
revenant tout ébahi s’écria: «C’est bien!»
Ensuite, il donna une banane à la jeune fille et lui dit de la peler:
«Tu mangeras le fruit, ajouta-t-il, et tu me porteras la peau.» L’enfant
prit la banane et la mangea; elle prit la peau et alla la porter au
revenant.
Le revenant lui dit aussi: «Va cueillir trois _ados_. Tu en trouveras
qui feront: _Ka mi! ka mi!_ ne les cueille pas.» L’enfant part; elle va
cueillir les _ados_. Elle en trouve qui ne rendent aucun son; elle n’y
touche point. D’autres faisaient: _Ka mi! ka mi! ka mi!_ elle les
cueille.
Lors, le revenant lui parle en ces termes: «Quand tu seras à moitié
chemin, casse une _ado_.» A moitié chemin, l’enfant casse une _ado_; et
elle se voit poursuivre par quantité de loups, de serpents, de lions.
Tous courent après elle, la pressant, la mordant, la harcelant sans
relâche presque à la porte de la maison.
Elle casse une seconde _ado_; et toutes les bêtes féroces viennent la
mordre, à l’entrée même de la maison. Cependant, tandis que l’enfant
était ainsi cruellement déchirée, il n’y avait qu’un sourd dans la
maison, et il en avait fermé la porte. L’enfant cria au sourd de lui
ouvrir la porte: le sourd n’ouvrit pas. Elle criait toujours au sourd
d’ouvrir, et le sourd n’ouvrait jamais. Là, sur le seuil de la porte,
les animaux tuèrent la pauvre enfant.
Apprenez de là à n’être point envieux. Si l’on vous donne quelque chose,
acceptez-le avec reconnaissance: évitez la convoitise.