Écoutez avec attention mon conte sur le lièvre et sur tous les animaux.
La sécheresse sévissait avec rigueur; plus de rosée: la gent aquatique
elle-même souffrait de la soif. A son tour, la famine arriva. Ne
trouvant plus rien à manger, les animaux se réunirent en congrès.
Il fut décidé que chacun se couperait le bout de l’oreille; qu’il
donnerait sa graisse; qu’on vendrait le tout et qu’on en emploierait le
prix à acheter une pioche; qu’on creuserait un puits et qu’on aurait
enfin de l’eau.
Et tous de s’écrier: «C’est bien! allons, qu’on se coupe le bout de
l’oreille.»
Quand vint le tour du lièvre, celui-ci refusa. Tous les animaux
restèrent muets de stupéfaction. Cependant, ils ramassèrent leurs
oreilles, ils tirèrent leur graisse, ils allèrent tout vendre, et le
prix fut employé à acheter une pioche. Ils emportèrent cette pioche et
vinrent creuser un puits.
Enfin, voilà de l’eau: on peut donc un peu satisfaire la soif.
Lors, le lièvre se met en mouvement et va prendre l’_akérégbé_[88]. Il
se dirige vers le puits, au moment où le soleil est au milieu de sa
course. Comme il cheminait, la calebasse rendait un bruit sourd: elle
faisait: _chan-gan-gan-gan_... _chan-gan-gan-gan_...
[88] Petite calebasse qui sert à porter les liquides.
Les animaux qui veillaient auprès de la lagune s’enfuirent effrayés, en
entendant le bruit que faisait l’_akérégbé_ du lièvre. Arrivés à la
maison, ils racontèrent qu’il y avait à la lagune quelque chose
d’effrayant qui avait mis en fuite les gens de la lagune.
Tous les animaux qui gardaient la lagune s’enfuirent donc. Le lièvre
puisa de l’eau, sans encombre; puis il descendit dans le puits et se
baigna, en sorte que l’eau fut toute troublée.
Le lendemain venu, tous les animaux accoururent pour prendre de l’eau;
elle est trouble. «Ah! s’écrient-ils, qui donc a ainsi perdu cette
source?... C’est bien!»
Ce disant, ils vont prendre une statue. Ils font de la glu et l’en
barbouillent; puis ils font un trou en face du puits.
Vers midi, tous les animaux allèrent se cacher dans le taillis. Le
lièvre vient, s’approche de la statue. Le stratagème réussit, et le
lièvre ne se doute pas même de la présence des animaux dans le taillis.
Le lièvre salue la statue, celle-ci ne répond rien; il salue de nouveau,
la statue ne répond rien encore. «Or çà, dit-il, prends garde que je ne
te donne un soufflet.» Il donne un soufflet, et sa main droite reste
prise. Il frappe de la main gauche, et la main gauche reste prise aussi.
«Oh! oh! s’écrie-t-il: eh bien! frappons du pied.» Il frappe du pied, et
le pied reste pris; et notre lièvre ne put se dépêtrer.
Voilà que les animaux sortent alors du taillis et viennent voir le
lièvre et son _akérégbé_. «Foin du lièvre! s’écrient-ils ensemble; ne
lui ont-ils pas proposé de se couper l’oreille, lui aussi? et n’a-t-il
pas refusé? Quoi? tu as refusé, et tu viens ensuite troubler notre eau!»
On prend des fouets, on se rue sur le lièvre, on l’accable de coups, on
le tue presque. «Nous devrions te tuer, maudit lièvre... Mais non!» On
le délivre; et le lièvre de s’enfuir.
Depuis lors il ne quitte plus les champs.