Il y avait une jeune mère très-pauvre, si pauvre qu’elle n’avait pas
même un pagne autour du corps; elle attachait l’enfant sur son dos avec
une feuille de bananier.
Dans la forêt, où d’habitude elle venait couper du bois pour le vendre,
se trouvait un aranran[83]. Il y avait un grand arbre sous lequel la
pauvre femme venait s’asseoir, et où elle couchait son enfant par terre.
[83] _Aranran_, espèce d’oiseau.
Tandis qu’elle coupait le bois, l’oiseau que nous appelons aranran vient
prendre l’enfant et l’enlève. Cependant, elle a fait son fagot; elle
vient voir son enfant; elle arrive à l’endroit où elle l’avait couché;
elle ne l’aperçoit pas. Elle cherche partout: plus d’enfant! Elle court
en tous sens à travers la forêt, qu’elle arrose de ses larmes; elle
arrive; elle voit, là-haut sur l’arbre, son enfant entre les griffes de
ce méchant aranran. Elle se met à crier: «Aranran, _èyè-igbo-igbo!_
prends mon enfant, rends-le-moi vite, _igbo!_--Voici une corde faite de
feuilles de bananier: attache vite mon enfant, _igbo-igbo!_»
Quand la femme eut chanté de la sorte, l’aranran lui jeta un sac de
coraux. Cette mère délie le sac, regarde: son enfant n’y est pas!...
Elle jette le sac à terre. Et elle chante toujours son même refrain.
L’aranran prend toute espèce de choses et les lui jette. Et la mère
regarde en toute hâte: son enfant n’y est pas!... Et elle crie.
L’aranran prend l’enfant et vient le déposer sur le sol. La mère vole
auprès de l’enfant, le prend, le met sur son dos. Elle prit aussi ce que
l’aranran avait jeté à terre pour elle, et elle l’emporta au logis, et
de la pauvreté elle passa à l’abondance.
Or, la pauvre femme devenue riche alla offrir vingt coraux à son
_iyallé_[84]. L’iyallé refuse avec dédain, va prendre l’enfant d’une
autre femme et l’emporte dans la forêt. Elle agit de la même façon que
la femme dont nous venons de parler. Mais quand elle s’éloigne pour
couper du bois, l’aranran prend l’enfant, le tue et le mange.
[84] _Iyallé_, la première femme, la maîtresse de maison.
De retour à l’endroit d’où elle était partie, l’iyallé, ne voyant plus
l’enfant que l’aranran a dévoré, se met à chanter. Et l’aranran de
fienter abondamment dans un sac. Il lie le sac et le jette à terre. La
femme accourt, délie le sac et ne trouve que des bananes de fiente
dedans. Elle rejette le sac avec dégoût.
La voilà qui derechef reprend ses chants. Cette seconde fois, l’aranran
urine dans une grande calebasse et brise la calebasse sur la tête de la
femme.
Elle chante encore. Et l’aranran attache les ossements de son enfant et
les lui lance dessus. Elle regarde: ce sont les ossements de son enfant.
Alors, elle chante à tue-tête: «Ce n’est pas mon fils, c’est le fils
d’une autre que cet oiseau a tué, croyant tuer le mien.» Et elle se
retira.
La mère de l’enfant vint le réclamer à l’iyallé. Celle-ci répondit qu’il
se portait bien.
Deux mois s’écoulèrent sans que l’enfant reparût. La mère porta la cause
devant le roi. Elle fit le récit de tout ce qui s’était passé, raconta
que l’iyallé avait pris l’enfant de ses mains, et qu’après deux longs
mois elle ne l’avait pas encore ramené.
Le roi manda l’iyallé à sa barre. On la cita: elle vint et subit son
interrogatoire: «Comment donc a-t-elle traité l’enfant d’autrui? Qu’en
a-t-elle fait?--Que voulez-vous que j’en aie fait?»
Le roi, s’adressant à l’assemblée, demanda: «Si cette femme dépendait de
vous, dites, quel traitement lui feriez-vous subir?» Toute la ville
s’écria: «Si elle dépendait de nous, nous n’hésiterions pas un instant,
nous la tuerions.--Alors donc, dit le roi, qu’on la mette à mort.» Et on
alla la tuer.
Que tout ceci nous serve de leçon: lorsqu’on vous offre quelque chose,
si peu que ce soit, acceptez-le. Ne vous laissez pas dominer par
l’envie.