I. AGRICULTURE.--II. PÊCHE.--III. NOURRITURE.

I

L’agriculture est loin de demander à la terre les richesses qu’elle

promet. Dans un pays où la végétation est exubérante, où les arbres

acquièrent des proportions colossales, où l’herbe elle-même pousse avec

une vigueur qui lui fait donner un nom particulier[16], on regrette de

voir l’agriculture abandonnée aux esclaves et aux femmes, négligée

presque complétement, et ne donnant que des résultats relativement nuls.

Les indigènes ne pensent pas à améliorer le matériel agricole, qui se

réduit à une simple houe. La charrue est inconnue; on ne comprend pas

combien il serait avantageux d’utiliser le travail des bœufs pour le

labour et les transports. Privé d’un outillage suffisant, réduit à ses

seules forces, sous un soleil énervant, l’homme demande peu à la terre,

et le travail des champs est jugé indigne du maître et presque de

l’homme libre. Cependant de vastes régions demeurent incultes.

[16] Herbe de Guinée, forte comme notre paille et haute de deux mètres

et plus.

Cet état de choses n’a rien d’étonnant. L’habitant de la côte des

Esclaves, jusqu’à ces derniers temps, était privé de relations au

dehors; de plus, les voies de communication manquent dans l’intérieur

des terres, et les moyens de transport font défaut. Ajoutons que

l’agriculture était entravée: à Wydah, par la politique royale, qui

tient les sujets occupés à la guerre ou aux coutumes; à Porto-Novo, par

les déprédations de certains principicules qui grugent les gens de la

campagne[17]; sur tous les points, par le trafic des esclaves, qui

détournait l’attention d’un autre côté. Pour tous ces motifs, on se

contentait de demander au sol la nourriture et les objets nécessaires

aux usages domestiques. Il est bon toutefois de remarquer que la culture

a pris un essor particulier dans les localités voisines de la lagune ou

de la mer, parce qu’on y a la facilité d’écouler les produits, soit en

les vendant aux navires, soit en les transportant par pirogue aux

marchés voisins. C’est ainsi que les deux Popos et Agoué produisent

assez pour fournir au Dahomey et aux navires qui viennent dans leurs

eaux; que les contrées voisines de Lagos et confinant à la lagune

approvisionnent la colonie anglaise.

[17] A Porto-Novo, dès que le roi est élu, tous ceux qui auraient pu

prétendre au trône avec lui sont exclus de la capitale. Ils vont

s’établir à la campagne, où ils deviennent de petits tyranneaux. On

les connaît sous le nom de _princes des broussailles_.

Pour commencer les travaux agricoles, on doit attendre que le terrain

soit un peu humecté. En mars, dès que la saison des pluies s’est

annoncée par les premières ondées, on s’occupe au défrichement. D’abord

on détruit les herbes. Pour cela on allume le feu au milieu des champs,

laissant courir la flamme où le vent la pousse, sans se préoccuper des

ravages qu’elle fera, garantissant uniquement les maisons et sacrifiant

les arbres. En prévision des incendies auxquels on est exposé dans ces

circonstances, les maisons situées à la campagne sont entourées de

figuiers de Barbarie ou d’autres plantes grasses peu susceptibles de

prendre feu; mais quand cet obstacle paraît insuffisant, les hommes

s’arment de longues branches, battent l’herbe enflammée et étouffent le

feu aux endroits où le danger apparaît.

Ensuite on s’occupe du défrichement proprement dit. Parents, amis,

voisins, se prêtent un mutuel secours pour la culture; ils se réunissent

au nombre de quatre, six, dix, plus ou moins, et ils se dirigent vers le

terrain à défricher. Chacun tient sa houe à la main. Tous rangés sur une

ligne, ils partent, en piochant, d’une extrémité du terrain, et ils

avancent d’un pas rapide, s’excitant et marquant la mesure de la voix. A

les voir, on dirait qu’ils s’amusent. Difficilement, lorsqu’on ne les a

pas vus, on se fera une juste idée de l’entrain qui préside à leurs

travaux. Ils se mettent trois pour semer le maïs: le premier fait un

trou à fleur de terre, le second y dépose deux ou trois graines, le

troisième les couvre de terre légèrement, si légèrement qu’elles

seraient la pâture des oiseaux, sans les précautions prises afin

d’écarter les milliers de volatiles qui s’abattent sur les champs

cultivés. La campagne s’anime: des centaines de banderoles flottant au

vent, des épouvantails de toute sorte lui donnent un aspect

singulièrement pittoresque. Et puis quels chants! quels cris! quel

tapage, pour chasser ces visiteurs importuns, ces dévastateurs ailés

toujours prêts à l’invasion! Des enfants et des esclaves font sentinelle

durant la journée, criant, sifflant, faisant résonner le tam-tam ou le

fifre, frappant une planchette avec un bâton. Tout leur sert à faire du

bruit, afin d’effrayer l’ennemi des semailles.

On entend parfois des refrains d’une naïveté charmante; j’en saisis un

sur les lèvres d’un enfant; le voici: «_Agbado ô! agbado ô!_ O maïs! ô

maïs! Petits oiseaux, laissez pousser le maïs. Pousse, pousse, ô maïs!

Quand le maïs sera mûr, petits oiseaux, je vous donnerai du maïs:

pousse, pousse vite, ô maïs! _Agbado ô! agbado ô!_» _Agbado_ ou _igbado_

est le nom ordinaire donné au maïs par les Nagos; les Djéjis le nomment

_agbadé_, _agbadekou_, à Porto-Novo. M. Courdioux raconte que d’après

les indigènes, il fut importé de l’intérieur vers la côte par un homme

au teint cuivré (les nègres disent: _par un singe jaune_; car souvent

ils appellent dérisoirement les étrangers des singes: «_Oyibo akiti

agba_, le blanc est un singe blanchi par les ans», crient les enfants

d’Abéokouta, à la vue d’un Européen). Quoi qu’il en soit, le maïs pousse

très-bien à la côte des Esclaves; il donne deux récoltes par an: l’une à

la grande, et l’autre à la petite saison des pluies: semé en mars et en

septembre, il est récolté deux ou trois mois après. Chaque tige, haute

de plus de six pieds, porte deux épis fort beaux, parfois même trois ou

quatre.

Outre le maïs, on cultive plusieurs autres plantes: l’igname, la patate

douce, le manioc, les haricots, l’arachide, les citrouilles.

L’igname est recherchée pour son rhizome tuberculeux et féculent: elle

n’est point exotique: on la trouve à l’état sauvage dans les forêts et

les lieux incultes. Toutes les variétés d’ignames ne sont pas également

appréciées, également bonnes. Elles se reproduisent par des morceaux de

racines garnis d’un œil au moins; et comme il leur faut un terrain

profond, on relève la terre des deux côtés, de manière à laisser entre

les divers pieds des sillons assez grands. La récolte se fait en

septembre, et amène la _fête des ignames_, connue sur toute la côte des

Esclaves, plus particulièrement chez les Minas.

La racine du manioc est aussi fort recherchée à cause de son utilité. Le

_manioc_ ou _manihot_ est une espèce d’arbuste, de la famille des

euphorbiacées, haut de deux à trois mètres. Sa racine est allongée,

tuberculeuse, féculente, à suc laiteux vénéneux. La culture de cette

plante est très-simple. Après avoir préparé la terre comme pour le maïs,

on coupe la tige du manioc par morceaux de 20 centimètres environ, que

l’on plante à la distance de un pas les uns des autres. On fait une

récolte par an.

Rien à noter touchant la culture de la patate douce et des haricots;

mais je me reprocherais de ne point attirer l’attention du lecteur sur

une particularité remarquable de la fructification de l’arachide ou

_pistache de terre_. Ses fleurs jaunes sont disposées à l’aisselle des

feuilles; or, tandis que les supérieures restent droites et demeurent

stériles, les inférieures s’inclinent vers la terre dès qu’elles sont

fécondées. Le jeune fruit se développe et mûrit sous terre: il est de la

grosseur d’une noisette, comprimé vers le milieu, et enveloppé d’une

gousse. Chaque plante produit plusieurs amandes.

On cultive à Agoué une espèce de petits oignons gros à peu près comme le

pouce; il est rare d’en trouver de plus beaux.

En vain les missionnaires ont-ils essayé de se procurer sur place le

pain et le vin. Le blé pousse tout en herbe; c’est une fusée de

végétation, mais le grain ne se forme pas.--Quant à la vigne, elle

pousse aussi avec vigueur; des grappes nombreuses se forment; seulement

le raisin est peu juteux et d’un goût désagréable. «Trente grappes

fournirent à peine un quart de verre d’un vin bon, tout au plus, pour

soulever l’estomac», dit M. Lafitte, parlant d’une expérience faite sous

ses yeux.

Sept ans en Afrique Occidentale · 第 11 / 101 题