1º HABITATIONS; 2º MOBILIER; 3º VÊTEMENTS ET PARURES; 4º INSECTES ET
REPTILES.
Une chose frappe l’Européen, quand il arrive à la côte des Esclaves:
l’absence de tout ce qui constitue chez nous ce que nous appelons les
commodités de la vie: habitation, mobilier, vêtements, tout se réduit au
strict nécessaire. Le nègre est dépourvu de souliers, de chapeau, de
draps de lit, de lit même, de cuillers, de fourchettes... de ces mille
ustensiles que nous jugeons indispensables au bien-être, et dont la
privation nous rend la vie pénible.
Et l’on est tenté de regarder en pitié ces pauvres gens privés de tant
d’objets que l’éducation nous a rendus nécessaires. Ne les plaignons pas
pourtant. Est-il absolument nécessaire d’avoir une serviette? Ne peut-on
pas se lécher les lèvres et les doigts? En fait de fourchettes, y en
a-t-il de meilleures que les doigts? Peut-on être trop légèrement vêtu,
quand la chaleur est accablante? Pourquoi s’embarrasser les pieds de bas
et de chaussures? Pourquoi s’emprisonner le corps dans des habits
toujours gênants? Paletot, gilet, chemise, cravate: objets de luxe!
superflu!
* * * * *
1º HABITATIONS. Un jour, je m’approchai d’un groupe d’enfants, et
j’entendis l’un d’eux réciter le conte suivant:
Le Loup et l’Once.
«Le loup ayant eu un petit, ce petit mourut. L’once eut aussi un petit
qui mourut.
«L’once prit son pays en dégoût; le loup en fit autant; et chacun de son
côté chercha un séjour meilleur. Arrivé en un certain endroit, le loup
se dit: «Demain, au point du jour, je viendrai arracher l’herbe.» L’once
survint, arracha l’herbe et se retira à l’écart.
«Le loup étant revenu: «Oh! oh! s’écria-t-il, quel bon pays! je venais
ici arracher l’herbe, et l’herbe s’est déjà arrachée d’elle-même!» Il
prend possession, balaye la place et s’en va.
«A son tour, l’once revient. «Certes! dit-elle, quelle bonne terre! Je
me proposais de la venir balayer, et voilà qu’elle s’est balayée
elle-même!» L’once coupe des arbres, les laisse à terre et s’éloigne.
«Le loup arrive, plante ces arbres et rentre en son gîte.
«Et l’once: «Ces arbres, dit-elle, se sont plantés eux-mêmes.» Elle va
couper des bambous et les dépose sur le sol.
«Le loup vient et attache les bambous.
«Est-ce possible? dit l’once; ces bambous se sont liés d’eux-mêmes!» Et
elle arrache de l’herbe; et elle couvre la maison.--«Tiens! s’écrie le
loup, en arrivant: l’herbe s’est coupée!... la toiture est faite!...» Et
il partage la maison en deux, se réservant l’une des pièces et destinant
l’autre à sa femme.--Et l’once de s’écrier: «Bon! la maison s’est
divisée en deux! Voici la partie que je garde pour moi; voilà celle que
je laisserai à ma femme. Quand viendra le cinquième jour, je porterai
mes bagages et je m’installerai.»--Le loup, de son côté, se fit le même
raisonnement.
«Le cinquième jour étant venu, l’once prend ses bagages et vient avec sa
femme. Le loup en fait autant. Le loup entre dans une pièce, l’once dans
l’autre, chacun se croyant seul au logis. Or, l’un et l’autre en même
temps, ils cassèrent quelque chose de leur côté. Et chacun de se
demander: «Qui donc a cassé quelque chose dans la pièce voisine?» Et
chacun de s’enfuir.
«Ils coururent comme d’ici[9] à Glékhoué et allèrent se rencontrer au
loin. «Que fais-tu, ô loup? dit l’once.--«J’avais fait une maison, dit
le loup; je ne sais quoi m’en a chassé.--Justement, réplique l’once,
pareille chose m’est advenue. J’avais abattu des arbres: d’eux-mêmes les
piquets se sont plantés.»--Le loup dit: «J’avais trouvé un terrain où je
me proposais d’arracher l’herbe; le jour venu, je trouvai l’herbe
arrachée.»
[9] Glékhoué est le nom que les indigènes donnent à Wydah. Le conteur
était à Porto-Novo.
«Là-dessus, l’once et le loup se remettent à courir. Jamais ils n’ont pu
se regarder en face.»
Tel est le conte que j’entendis. On y décrit bien toutes les opérations
d’une installation. C’est bien la manière de faire de tous: le loup, en
cela, agit comme l’once, sans se concerter avec elle.
D’abord on choisit le terrain et on l’approprie. L’herbe qui en encombre
le sol étant arrachée, on l’enlève ou on la brûle. Pas de pierres, pour
bâtir: on coupe des arbres, on les plante sur quatre lignes formant un
quadrilatère. Les arbres ainsi plantés sont assujettis par le haut, à
l’aide de bois passés dans les échancrures ménagées à l’extrémité
supérieure. Ces bois, fortement fixés, relient les arbres entre eux et
constituent la carcasse inférieure du bâtiment sur laquelle on établit
la charpente de la toiture: charpente de construction toute simple,
composée de longs bâtons maintenus par des liens.
Il n’y a plus qu’à couvrir et à former ce qui tiendra lieu de murs. On
porte les matériaux: _des bambous, des branches de palmier, des cordes
de paille_, et l’on se met à l’œuvre.
Voyons d’abord former l’enceinte de la maison. Les ouvriers attachent
transversalement aux piquets une ligne de bambous, à trente ou quarante
centimètres du sol; puis ils établissent trois ou quatre autres lignes
semblables, parallèles à la première, à cinquante ou soixante
centimètres l’une au-dessus de l’autre. Tous ces bambous sont dans une
position horizontale. Contre ces premiers bambous on applique ceux qui
forment cloison. Ils sont placés perpendiculairement et attachés
fortement entre eux et avec ceux des lignes horizontales. On a soin de
laisser le moins de vide possible; mais la maison ne laissera pas que de
ressembler à une cage, même avec la précaution que l’on prend souvent de
faire une seconde cloison à l’intérieur. Au surplus, on se préoccupe
seulement de la porte, et souvent on oublie ou l’on néglige de laisser
une lucarne. De fenêtres il n’en est guère question dans cette
architecture primitive de nos nègres.
Il est essentiel d’observer que la porte des habitations donne sur une
cour attenante; elle n’ouvre point sur la rue.
Passons à la construction de la toiture. Du bois faîtier à la ligne
inférieure de la toiture, on fixe des bambous de la même manière que
dans le bas. La distance de l’un à l’autre est de trente centimètres
environ. On attache à ces bambous des couches superposées de branches de
palmier garnies de leurs feuilles; on arrange avec plus de soin celles
qui forment le faîtage ou, comme disent les nègres, le _chapeau de la
maison_, et l’édifice est terminé.
La porte est en bambous, confectionnée de la même manière que les
cloisons et placée avec des liens en paille: en sorte que, dans beaucoup
de cases, on n’a pas eu besoin d’employer un seul clou.
Il y a beaucoup de maisons dont les murs sont en terre: à Porto-Novo et
à Wydah, en argile glaise fort tenace quand elle est bien préparée; à
Lagos et chez les Minas de Popo et d’Agoué, en terre tourbeuse mêlée de
sable dans des proportions déterminées.
Arrêtons-nous à considérer les ouvriers d’un chantier. Ils ne vont pas
chercher la terre ou le sable hors de la ville. A côté même de l’endroit
où ils veulent bâtir, dans la rue, sur une place, ils prennent ce qui
leur est nécessaire, et ils laisseront là un trou béant, où l’on jettera
plus tard toutes sortes d’ordures. A Porto-Novo en particulier, on
rencontre dans l’intérieur de la ville plusieurs excavations de quinze à
vingt mètres au plus de profondeur. C’est là qu’on prit la terre pour
bâtir les maisons de quartiers entiers.
Les ouvriers sont tous armés des mêmes outils: une pioche et un petit
panier. Ils vont chercher la terre dans leur panier, la portent à une
place unie et préparée d’avance, l’émottent, l’émiettent, la répandent
sur le sol, et en forment une couche de vingt centimètres environ.
Ensuite, ils arrosent abondamment toute cette couche. Tous en ligne, à
l’extrémité de l’aire, ils se prennent par la main et partent en battant
la mesure de leurs pieds, avançant, reculant, piétinant sans cesse.
Cependant ils s’aident de la voix et s’excitent par leurs chants,
jusqu’à ce que la terre soit bien pétrie et forme une masse onctueuse.
Alors, ils font de toute cette boue un grand tas qu’ils couvrent de
feuilles, afin de l’abriter contre les ardeurs du soleil; et ils
laissent la masse abandonner en partie l’eau qu’elle contient: ce qui
donne à la boue plus de ténacité et de consistance.
Deux ou trois jours après, ce résultat est obtenu: c’est le moment de
bâtir. Les ouvriers reprennent la boue et la façonnent en grosses
boules. Cette opération terminée, trois ou quatre d’entre eux
s’établissent maçons; les autres servent de manœuvres. Ceux-ci passent
les boules aux premiers qui les lancent violemment et forment une assise
de cinquante centimètres. L’assise terminée sur tout le périmètre, on la
laisse sécher jusqu’à ce qu’elle puisse en supporter une autre. On
recommence tant que les murs n’ont pas atteint la hauteur voulue. Dans
les cases des nègres du vulgaire, les murs n’ont guère plus de deux ou
trois mètres au plus. Le toit est comme dans les cases en bambous.
La forme architecturale de l’édifice est, quant à l’ensemble, ce qu’elle
est généralement chez nous: un grand carré surmonté d’un toit en pente,
à deux ou à quatre eaux.
Nous avons dit plus haut que la porte de la case donne sur la cour. Chez
les chefs et les riches, il est rare qu’il n’y ait point plusieurs cours
réunies dans une même enceinte et n’ayant souvent qu’une ouverture sur
la rue. Dans chaque cour, se trouvent une ou plusieurs cases: il y a les
cases des esclaves, celles des femmes... La case du maître occupe la
partie la plus reculée, elle est précédée d’un auvent (_odèddè_) qui
sert de salle de réception. Aussi l’on y voit un lit de bambou sur
lequel le maître s’installe, accroupi, assis ou couché, suivant les
circonstances, lorsqu’il reçoit des visiteurs. Dans les séances
solennelles, c’est le lit de justice des chefs.
Quelquefois les cases sont bâties de manière à laisser au centre une
petite cour carrée, à ciel ouvert, entourée de galeries, où sont reçus
les amis intimes, et ceux avec qui l’on veut traiter une affaire en
secret. Rarement le maître de la maison pousse le laisser-aller jusqu’à
introduire les intimes dans la cour et la case des femmes, qui vivent à
l’intérieur dans un négligé par trop choquant.
Nous établissons, on le voit, une distinction entre la case et
l’habitation: la case est le logis; l’habitation, la maison, est
l’ensemble des cases appartenant à un même maître. Les nègres ne parlent
pas autrement: ils appellent le maître _babba_; la case, _illé_;
l’ensemble des cases, _ibougbé_.
Les habitations d’une localité sont jetées çà et là. La mitoyenneté des
murs n’est guère connue: chaque habitation est entourée de murs qui en
dépendent totalement. Aussi, entre deux habitations, voit-on toujours ou
à peu près un passage étroit, laissé là moins pour former une rue, que
pour séparer les propriétés. Il existe de véritables rues, mais il y en
a peu, même dans les villes. En revanche, on trouve, au milieu des
villes et des villages, des terrains vagues, des fossés profonds, des
arbres gigantesques, des bosquets, des cloaques infects... de tout, si
ce n’est de l’ordre et de la propreté. Quelle infection en certains
endroits! Quel tohu-bohu!
La ville ne diffère du village que par l’étendue de son territoire:
l’une et l’autre sont des _illous_[10], c’est-à-dire des agglomérations.
Quand on veut distinguer un village d’une ville, on l’appelle, en nago,
_illou kékéré_, illou petit ou petite agglomération.
[10] Illou vient du radical _lou_, dont le sens propre est agglomérer,
s’agglomérer.
L’illou a ses dépendances comme l’habitation a les siennes. De même que,
dans l’habitation, cases et cours font un seul tout, de même la partie
cultivée de la campagne, _oko_[11], est l’annexe de l’agglomération.
[11] Oko, lieu de l’approvisionnement; par opposition à igbè, terrain
inculte, broussaille, buisson, lieu délaissé.
Illou signifie: village, ville, contrée, district, patrie.--C’est que,
de fait, le nègre n’a d’autre pays que la ville ou le village entouré de
terres cultivées: c’est l’_illou_ qui est la patrie proprement dite,
l’_igbè_ est, pour ainsi dire, un lieu étranger, un _res nullius_.
* * * * *
2º LE MOBILIER s’accommode aux besoins de l’homme à l’intérieur. Le
nègre, n’ayant une maison que pour s’abriter, tient peu au mobilier.
Inutile de chercher le confortable dans sa case. Voici à peu près tout
ce que comporte le luxe de l’ameublement:
_Lit._ Dans la plupart des maisons, on ne trouve rien qui ressemble à un
lit: on se couche sur une natte étendue par terre. Au palais du roi,
chez les cabécères et dans la maison de quelques particuliers, on
remarque une petite estrade en terre de la grandeur d’un lit (_okpo_),
et même des lits en bambou. Point de matelas, point de draps, point de
couvertures: sur le lit, une natte; pour se couvrir, le pagne qui sert
de vêtement.
_Armoires et commodes_ font complétement défaut; on les remplace par des
sacs (_akpo_) ou par de petites caisses (_acpoti_); encore la caisse
est-elle peu répandue dans l’usage. Les sacs sont en paille ou en cuir:
l’_orèkèchè_, en paille, sert à renfermer les cauris; on serre les
habits dans l’_abo_. Parmi les sacs en cuir, nous signalerons
l’_asounwoun_, muni de cordons et servant de bourse; le _laba_, dans
lequel on transporte les vivres; l’_akpo-agadagodo_, ou sac à serrure,
petit et fermé par un anneau en cuir; l’_akpo-ichanna_, dans lequel on
serre le tabac, le briquet et l’amadou.
Les _siéges_ ont une utilité fort secondaire dans la plupart des cases;
aussi sont-ils très-rares. Il est de règle que le maître seul a le droit
de s’en servir dans la maison: pourquoi donc en aurait-on plus d’un? Au
Dahomey, le siége est un des insignes du cabécérat: il passe du
titulaire à son successeur, à qui il est remis par le roi.
_Lampes et chandeliers_ sont inconnus. Dans une écuelle en terre remplie
d’huile de palme, on allume une mèche de coton: c’est tout le système
d’éclairage connu de nos nègres.
Les appartements somptueux sont cirés à la bouse de vache; les murs en
sont peints avec une décoction de certaines feuilles tinctoriales.
Le foyer (_aro_) est dehors; il se compose de trois mottes de terre sur
lesquelles, comme sur un trépied, on établit le vase où cuisent les
aliments. A quelques pas de la case, on voit un four cylindrique en
terre cuite, dans lequel les indigènes font cuire leurs _acassas_ et
griller le maïs.
Les femmes ont une cuiller de bois pour remuer l’_obbé_ qui bout sur le
feu, et l’_akara_ qui se rissole dans l’huile de palme.
Dans les maisons bien installées, on voit aussi un grand mortier en bois
avec son lourd pilon: on y broie le maïs.
L’eau est conservée dans des vases en terre, hauts de cinquante
centimètres environ, et de forme à peu près sphérique. On a d’autres
vases plus petits pour faire la cuisine.
Les personnes adonnées au commerce étalent et portent leur marchandise
sur des plateaux en osier ou dans des calebasses. «La calebasse ne peut
aller sur le feu comme les pots en terre», disent les nègres: elle ne
peut donc servir à cuire les aliments. En dehors de là, je ne sais à
quoi les indigènes ne l’emploient pas. L’_agbé_, longue calebasse
percée d’un trou dans le haut, remplace les bouteilles et les
jarres;--l’_akérégbé_ (le mot lui-même le dit) est une petite
_agbé_;--l’_ado_, plus petite encore et de même forme, sert de fiole: on
y met ce que les noirs appellent, dans leur style, _ogoun_, médecine:
que ce soient des poudres médicinales ou des poisons.--L’_aro_ sert de
carquois aux chasseurs de l’intérieur.
Les calebasses plates prennent le nom d’_igba_, lorsqu’elles sont
coupées en deux; l’_igba_ ressemble, pour la forme, à nos saladiers ou à
nos cuvettes. L’_igba d’Ogodo_ est très-large: on y serre les habits et
la farine. On appelle _panchoucou_ une calebasse également très-large et
munie de son couvercle. L’_iya_ sert de plat; l’_adémon_ et l’_aha_, de
verre; l’_adjedje_, criblée de trous, est un vrai tamis.
* * * * *
3º LES NOIRS SONT-ILS VÊTUS? C’est à dessein que je pose cette question
qui m’a été adressée très-souvent; et j’y réponds afin de couper court
aux sous-entendus qu’elle cache. Il y a là un préjugé erroné qu’il faut
attaquer de front. On a l’intention de demander si les noirs, _ces
peuples primitifs_, sont arrivés à ce progrès de sentir le besoin de ne
pas rester nus comme les animaux. Au fond, cela veut dire: «La
conscience _se forme-t-elle_ dans le nègre?» La science répond nettement
à la question ainsi posée: «Le nègre naît homme, il ne le devient pas:
il a la conscience en naissant, et il ne saurait l’acquérir.»
On peut perdre la pudeur, on ne l’acquiert pas: elle est innée dans le
noir comme dans le blanc. Mille fois, passant dans la rue, j’ai vu les
enfants se blottir contre les murs et me tourner le dos quand j’étais
près d’eux, parce qu’ils étaient sans vêtement. Je parle ici des enfants
en bas âge, car les autres sont toujours vêtus.
Nous portons des vêtements à deux ou trois fins principales: 1º pour
cacher la nudité; 2º pour nous garantir des intempéries; 3º pour nous
parer.
Observation importante: plus on est exposé aux injures du temps et des
saisons, et plus on se couvre d’habits. Le nègre de la côte des
Esclaves, ayant peu à redouter de ces injures, n’a presque rien à faire
pour s’en garantir. Donc, nous ne devons pas nous étonner de voir son
négligé bien simple, trop simple. Sous un climat à variations rares et
constamment chaud, il n’a presque pas à se garantir des intempéries.
Aussi, dès qu’il s’abandonne au laisser-aller, surtout dans l’intérieur
de la maison, il en vient à se contenter de ce qui cache strictement la
nudité: il porte alors, pour tout costume, un mouchoir, ou même un petit
morceau d’étoffe retenu à l’aide d’une ficelle. Les canotiers se
permettent de n’avoir que ce vêtement rudimentaire, parce qu’ils ont
besoin de n’être pas gênés dans la souplesse de leurs mouvements et
parce qu’ils sont exposés sans cesse à se mouiller.
Hors des circonstances où il s’abandonne, sans retenue, au laisser-aller
de la vie domestique; hors des cas où les exigences du métier semblent
demander qu’ils laissent les habits de côté, on ne voit pas le nègre
aller et venir sans vêtements. Les Nagos et les Djéjis ne sortent guère
sans le costume complet. Si les Minas sont habituellement plus
légèrement vêtus, c’est qu’ils ont plus souvent à se mettre dans l’eau;
car ils sont resserrés entre la lagune et l’Océan.
A la côte des Esclaves, le costume des indigènes se compose de l’_acho_,
pour les femmes; pour les hommes, de l’_acho_ et du _chocoto_.
L’_acho_ (les Européens traduisent: pagne) est un morceau d’étoffe de la
forme d’un drap de lit; celui des femmes a 1 m. 80 de longueur environ,
et 1 m. 20 de largeur; celui des hommes est plus long et plus large.
Le _chocoto_, espèce de caleçon de bain, étroit et court, n’arrive
qu’aux genoux. Les hommes portent seuls le _chocoto_; rarement ils n’en
ont pas. Les femmes ne font pas usage de cet habit.
Les hommes et les femmes ne se revêtent pas de l’acho de la même
manière: les femmes le roulent autour du corps; les hommes le jettent
sur l’épaule gauche, en le ramenant sous le bras droit, qui reste
découvert. Le nègre sait se draper avec une noble élégance dans son
pagne; la négresse dispose les siens avec une coquetterie vraiment
séduisante.
Je dis: _les siens_, car elle en a plusieurs lorsqu’elle se met en frais
de toilette. Le premier, qui sert à la couvrir, est fort simple, et
simplement roulé sur les hanches, de façon à retomber jusqu’aux genoux.
Les autres sont les colifichets de la toilette. Ils débordent l’un
au-dessus de l’autre et simulent ce que nos modistes appellent des
_volants_. L’un de ces pagnes peut se relever sur la poitrine, pour
couvrir les seins. Quelquefois un autre est négligemment jeté sur la
tête ou sur l’épaule et pend des deux côtés.
La mère, au lieu de porter son enfant sur les bras, l’attache sur son
dos avec un pagne. Elle l’attire en avant, par-dessous le bras,
lorsqu’elle veut lui donner à teter. Le pauvre enfant ainsi charrié gêne
moins la mère, qui peut de cette façon vaquer à tous les travaux du
ménage et tenir sur la tête la marchandise qu’elle va vendre de maison
en maison. On voit fréquemment les négresses, chargées de leur enfant et
portant sur la tête un fardeau, aller d’une ville à l’autre, faire des
voyages assez longs.
Les pagnes sont de différentes couleurs: ceux de couleur rouge, plus
voyants, plaisent davantage aux indigènes; le pagne bleu foncé est un
vêtement dont les femmes en deuil se couvrent la tête.
La somptuosité dans les habits admet la richesse des étoffes, depuis le
coton et les soieries jusqu’aux galons d’or et d’argent; mais la forme
ne varie pas, c’est toujours l’_acho_, pour les femmes; le _chocoto_ et
l’_acho_, pour les hommes de toute condition.
Le parasol et les chaussures sont demeurés, jusqu’à ces derniers temps,
un insigne de grandeur et d’autorité réservé au roi, aux chefs
principaux et au grand prêtre. Encore les chefs ne peuvent-ils s’en
servir en présence du roi.
Longtemps il en fut de même du chapeau. Toutefois son usage tend
aujourd’hui à se généraliser. Outre les chapeaux importés par le
commerce européen, les noirs ont des chapeaux de paille confectionnés
dans le pays; ils ont aussi des espèces de serre-tête (_aramori_) et des
bonnets appelés _filla_, dont la forme rappelle le bonnet légendaire du
_bon roi d’Yvetot_. Si l’on veut se couvrir les oreilles, on porte le
_filla abèti_, terminé en pointe dans le bas, des deux côtés: ce bonnet
est appelé aussi, à cause de sa forme, _éti adja_, oreille de chien. Le
plus souvent les deux pointes sont dressées comme des oreilles de chien.
Le _filla djofolo_ est plus allongé et retombe en arrière comme la
_gorra_ espagnole; il sert de gibecière aux chasseurs.
N’oublions pas l’_akata_, plus utile qu’élégant. Ce couvre-chef à larges
bords a les dimensions d’un parapluie; il est fait de feuilles de
palmier assez grossièrement tressées et a deux centimètres d’épaisseur.
Hommes et femmes s’en servent quand ils veulent se garantir de la pluie
ou s’abriter contre les ardeurs du soleil.
Signalons, pour mémoire, trois sortes de vêtements en usage dans
l’intérieur: l’_agbaladja_, espèce de blouse très-courte;
l’_akaso-éwou_, vêtement qui va, comme nos gilets, du cou à la taille
seulement; l’_èha_, sorte de jaquette.
Le costume musulman n’est pas un costume local; il a été introduit dans
le pays par des étrangers venus du nord et professant l’islamisme.
Venaient-ils du pays de Mali, situé au nord-ouest du Yorouba? Nous
sommes d’autant plus porté à le croire qu’on appelle les musulmans
_Imali_, mot qui signifie, d’après les règles de la langue nago, gens de
Mali, de même que Idjébou signifie gens du Djébou.
Le costume des Imali ou Malais se compose des sandales[12], d’un large
pantalon, de la _tobé_ et du turban[13]. La _tobé_, appelée par les
Nagos _éwou_ ou chemise, est un large surtout dont les manches sont
amples, muni d’une ouverture où passe la tête. La _tobé_ est en coton
blanc et chamarrée de broderies.
[12] _Saloubata._
[13] _Lawani._
Les Malais aiment le faste et affectent des airs de grandeur; presque
toujours ils ont des armes, particulièrement des cimeterres renfermés
dans des fourreaux en cuir colorié. Aux jours de gala, les principaux
d’entre eux sortent sur des chevaux richement caparaçonnés. Ils se font
suivre d’une nombreuse escorte, en imposant au vulgaire par l’éclat de
leur costume.
Les Malais ne sont pas seuls à se faire une parure de leurs armes. Les
nègres en pagne portent aussi de petites hachettes, des coutelas
élégants de forme et brillants de propreté.
Aucune parure n’a eu autant de succès que les perles fausses,
non-seulement à la côte des Esclaves, mais encore chez les nègres de
toute l’Afrique. Les usages des perles fausses sont bien divers: on en
fait des colliers, des bracelets et même des ceintures. Les fausses
perles sont souvent remplacées par le vrai corail, les perles d’ambre
jaune, l’agate, les graines de plantes. Le coco est travaillé en
rondelles petites et minces dont on fait des ceintures en les enfilant.
La coquetterie, plus encore que l’amour des parures, fait rechercher les
niaiseries et la bagatelle. Il lui faut des perles de telle ou telle
grosseur, de forme et de couleur déterminées. La coquette des pays
nègres se farde à sa façon; elle donne une teinte violette à ses
paupières, se colore les ongles, les jambes et la poitrine en rouge,
forme des dessins bizarres sur ses épaules et sur sa poitrine avec des
poudres ou des pâtes de différentes couleurs. Elle affectionne surtout
la parfumerie européenne (eau de Cologne, de lavande, eaux de toutes
senteurs) qu’elle emploie à profusion, dont elle use et abuse sans
discernement. Elle a aussi ses spécialités.
Le docteur Féris parle d’un cosmétique, l’_atikè_ des Minas. «Cette
préparation, dit-il, présente une grande dureté: pour s’en servir, les
noirs la frottent avec de l’eau de Cologne sur un fragment de marbre;
ils s’en enduisent ensuite le cou, l’aisselle, le dos et la poitrine, en
décrivant des dessins grisâtres et réguliers. L’odeur en est très-forte
et très-aromatique.
«Voici, à peu près, la formule de cette composition telle que me l’a
donnée le P. Ménager:
«Clous de girofle,
«Graines d’anis,
«Eau de lavande,
«Une espèce de résine odorante (le courbaril),
«Semences d’_hibiscus abelmoschatus_,
«Quelques feuilles odorantes inconnues, dont l’une vient de la côte de
Krou,
«Enfin, le musc d’un chat-tigre.
«Cette formule est celle des femmes riches; les autres se contentent
seulement de deux ou trois produits. La préparation complète est
très-coûteuse: un fragment de la grosseur d’un œuf d’oie vaut de 30 à 40
francs.»
Le jeune fat satisfait sa vanité à moins de frais: il se cambre, relève
fièrement la tête, se drape dans son pagne aux couleurs voyantes; il met
en vue, avec ostentation, les bracelets en verre bleu ou vert qu’il
porte aux poignets et au-dessus du coude... N’a-t-il pas la canne à la
main?...
Une badine, peut-être?... Pardon! c’est un vieux manche d’ombrelle, veuf
de sa monture. N’importe! ce quelque chose _venu de la terre des blancs_
lui sert à se donner des airs de muscadin. A vrai dire, dans son genre,
il n’est pas mal: c’est le dandy de l’endroit.
Sa tête est rasée d’une façon toute singulière: celui-ci se rase la
nuque; celui-là, le côté droit de la tête; un autre, le côté gauche ou
le haut du crâne. Cependant on laisse une ou plusieurs touffes de
cheveux, et l’on forme des figures bizarres: des ronds, des triangles,
des carrés, des losanges, etc., etc., etc. On dirait une enseigne placée
sur la tête pour signaler une officine de bizarreries.
L’usage des bains est général à la côte des Esclaves: hommes et femmes
se lavent à grande eau à peu près tous les jours, et même deux ou trois
fois par jour. La propreté et l’hygiène leur en font un devoir; car ils
sont très-exposés aux maladies de la peau, à cause de la transpiration
presque constante qu’ils subissent, aussi bien que de l’action brûlante
du soleil. La poussière s’attache facilement à leur corps humide de
sueur. Les ablutions et les bains les en débarrassent, ainsi que de
l’enduit graisseux produit par la transpiration.
L’idée d’avoir des établissements spéciaux pour les bains et les
ablutions n’est point venue au nègre: il lui suffit de se laver; or cela
est possible partout: dans une chambre, dans un coin de la cour, et
mieux encore dans la lagune. Avant que les Romains fissent des bains une
recherche de plaisir, ils bâtissaient des établissements appelés
_laveries_. Quelle belle _laverie_ que la lagune, pour des peuples
habitués à se contenter du nécessaire! Sous les palmiers et les
cocotiers, à l’ombre des grands arbres qui poussent sur la rive, tous
armés d’un morceau de savon et d’une poignée[14] de fibres végétales
dont ils se serviront en guise d’éponge, nègres et négresses viennent se
plonger dans l’eau, puis se savonnent des pieds à la tête, puis font
mousser le savon et se couvrent d’une écume blanche, en se frottant avec
le _cancan_; puis enfin s’aspergent d’eau à l’aide de la main ou à
l’aide d’une calebasse, et finissent par s’essuyer.
[14] On la nomme _cancan_ ou _canrincan_.
Comme chez les Romains, après le bain qui purifie et rafraîchit,
l’onction, qui rend la chevelure souple et élastique, et conserve à la
peau la fraîcheur que ternirait vite l’ardeur du soleil. C’est après le
bain que les négresses s’enduisent d’huile, d’onguents et de cosmétique;
après le bain aussi, elles se teignent le corps en rouge. Pour cela
elles délayent dans l’eau une poudre très-fine obtenue en raclant le
bois d’un arbre que les Nagos appellent _ochoun_; les Minas, _to_; les
Brésiliens, _pao Brasil_. Cette poudre délayée donne à la peau une
couleur rougeâtre assez agréable.
En temps de deuil, les négresses ne se lavent pas: de là le sobriquet de
_non lavées_ donné aux pleureuses.
* * * * *
4º INSECTES ET REPTILES. Comme partout, le chien est ici le compagnon de
l’homme; le chat, l’ami de la maison. Un autre animal est qualifié du
titre d’_ami de la maison_: c’est une espèce de lézard dont le mâle
porte chez les Nagos le nom d’_adarikpoun_, à cause de sa tête jaune
(_éri_, tête--_kpoun_, jaune). Il est assez gros; sa queue épaisse lui
sert d’arme offensive; il a des taches roses sur la tête et sur la
queue. Le reste du corps est d’un gris tirant sur le noir. Plus petite
que le mâle, la femelle est d’une couleur gris de fer uniforme. Ce
lézard vit près des habitations de l’homme; il s’y introduit sans
crainte et s’y donne le droit de circuler: il est de la maison. On évite
de l’inquiéter, parce qu’il est le plus terrible ennemi des fourmis, des
cousins et des autres insectes dont on a toujours à redouter l’invasion.
Il les attaque et leur fait la chasse avec une patience et une habileté
étonnantes. L’_adarikpoun_ a de charmantes agaceries dans son attitude:
il semble se complaire en lui-même, lorsque, dressé sur les pattes
antérieures, le cou tendu, il agite la tête de haut en bas, comme pour
faire mille et mille salutations gracieuses.
Un autre ami de l’homme, dans ces pays où l’on abandonne en plein air
des animaux morts et des cadavres en putréfaction, c’est une espèce de
vautour que l’on rencontre partout, à la côte des Esclaves. Le vautour
trouvé par Levaillant dans l’Afrique australe et nommé par lui
_chasse-fiente_ est sans doute le même. Sa physionomie répond à la
description donnée par les naturalistes du _vautour fauve, percnoptère_
de Buffon, vulgairement _vautour griffon_. «Il a 1m,20 de longueur; son
plumage est fauve dans le jeune âge; fauve varié de gris chez l’adulte;
cendré bleuâtre en dessus chez le vieux, et blanchâtre en dessous. Les
ailes et la queue sont noires. La tête et le cou, dénudés de plumes,
sont parsemés d’un duvet gris; la colerette est d’un blanc éclatant. La
parure de cet oiseau n’est pas désagréable; mais sa voracité et son
odeur répugnent à tout le monde[15].» Il se nourrit de préférence de
chairs mortes et corrompues, et de gadoues. On a remarqué à Wydah que
ces oiseaux émigrent tous vers la capitale, lorsque la fête des coutumes
ramène l’immolation des victimes humaines, dont les cadavres, privés de
sépulture, sont traînés en dehors de la ville.
[15] FOCILLON.
Ces animaux sont très-silencieux, ne crient et ne chantent jamais,
faisant entendre seulement, par intervalles, un léger murmure.
Nonchalants et paresseux, lourds, appesantis par les excès de leur
voracité, ils ne se dérangent guère quand on passe; ils ont de la peine
à reprendre leur vol. Les indigènes respectent ces oiseaux, à cause des
services qu’ils en reçoivent: ce sont les balayeurs publics pourvoyant à
la salubrité. On inflige des peines à ceux qui tuent ces vautours. Ils
passent la nuit sur les arbres ou sur le faîte des toitures; et le
matin, du haut de ces observatoires, ils épient le moment de se jeter
sur la curée; presque jamais on ne les voit isolés; ils volent toujours
plusieurs ensemble. Les gens de Wydah appellent cet oiseau _akrassou_;
les Nagos le nomment _akala_. «Si un cadavre gît sur le sol, disent les
Nagos, l’_akala_ le sent du haut des airs.» On ne peut manger sa chair,
parce qu’elle est dure et d’une odeur de viande putréfiée.
Nous avons déjà parlé du _chat-civette_; il fournit le musc si recherché
par les négresses pour la préparation de l’_atiké_. La civette est rare
sur la côte; mais comment ne pas en parler, à raison du produit fourni
par elle à la parfumerie locale? Ce chat a près de l’anus une poche
profonde renfermant une pommade odorante. Au dire des nègres, l’animal
se défait de cette poche tous les ans, en se frottant contre les arbres.
Les chevaux sont rares, et viennent de l’intérieur; les bœufs ne sont
pas soumis au joug.
De tous les ennemis du repos et du bien-être de l’homme, je n’en connais
pas de plus agaçant que le moustique. Oh! la vilaine petite bête! Quand
le bon La Fontaine nous montre le lion harassé et rendu, dans la lutte
engagée entre le moucheron et lui, le moucheron devait être de la
famille des moustiques. Un seul moucheron, dans la fable, met le lion
sur les dents; que ne peuvent donc des milliers de moustiques à la
trompe acérée? Vous n’en avez pas plutôt chassé un, qu’il en revient
dix; or un seul suffit à vous tourmenter par sa piqûre et par ses
bourdonnements; un seul vous rend tout repos impossible. On ne s’habitue
jamais à lui, et jamais on ne peut l’éviter. _Cet excrément de la
terre_, pour parler comme le fabuliste, _ce chétif insecte, cet avorton
de mouche en cent lieux vous harcelle_, vous lassant sans relâche et ne
se lassant jamais; comme les Nagos l’ont bien nommé: _gnamoum-gnamoum_!
Les Européens se garantissent autant qu’ils le peuvent à l’aide de
moustiquaires. Quant aux noirs, ils sont souvent forcés de déguerpir de
l’intérieur des habitations; ils s’installent tant bien que mal dans la
cour, allument du feu, afin de tout enfumer et de chasser l’ennemi, et
ils essayent de dormir. Il n’y a pas jusqu’au roi qui n’oublie la
gravité et la dignité, lorsqu’un moustique vient l’attaquer. Même en
présence des visiteurs qu’il reçoit, au milieu d’une discussion
sérieuse, il se donne des claques retentissantes: il se frappe la
poitrine, il se frappe les jambes, il se frappe l’épaule: qu’est-ce
donc? un moustique le piquait!
Comment dire les tourments que les moustiques infligent au voyageur sur
la lagune? On a beau les chasser, leurs bourdonnements incessants
annoncent toujours de nouveaux et terribles assauts. De guerre lasse, on
se blottit sous une couverture, au risque d’étouffer; car, pour fuir une
incommodité, on n’a d’autre ressource que de s’en imposer une nouvelle
presque aussi fatigante.
Une autre petite bête non moins incommode, non moins cruelle, c’est la
fourmi. Les fourmis offrent plusieurs variétés; quelques-unes sont
ailées; celles que l’on nomme _fourmis voyageuses_ se distinguent par
une véritable férocité. Elles mordent avec un tel acharnement que la
plupart du temps on n’arrache que le corps; les pinces, semblables à des
hameçons, restent dans la plaie. «Je ne crois pas qu’elles se
construisent un nid, ni aucune sorte de demeure, dit M. Duchaillu, qui
les a parfaitement observées. Jamais elles n’emportent rien; elles
mangent tout sur place. Leur habitude est de marcher à travers les
forêts sur une longue file régulière; cette ligne mouvante, qui se
présente sur deux pouces de large, a souvent plusieurs milles de long.
Sur les flancs de cette file sont les fourmis les plus grosses qui se
comportent comme des officiers, se tenant hors des rangs et maintenant
le bon ordre dans cette singulière armée... Sont-elles affamées, la
longue file change tout à coup son ordre, fait un changement de front
absolument comme un bataillon, et se déploie dans la forêt en une large
masse qui attaque et dévore tout ce qu’elle rencontre avec un
acharnement furieux auquel rien ne peut résister... Tout animal qui se
trouve sur leur passage est pourchassé à outrance... En un rien de temps
l’animal, souris, chien ou gazelle, est envahi, tué, dévoré, sans qu’il
en reste rien que la carcasse toute nue. Elles voyagent nuit et jour.
Plusieurs fois réveillé en sursaut, j’ai dû me précipiter hors de ma
cabane.» (_Afrique équatoriale._) Pour être exact, il est bon d’observer
qu’on ne rencontre pas souvent les fourmis voyageuses. Toutefois, à qui
n’est-il pas arrivé, une fois ou une autre, d’en être attaqué, soit au
lit, soit lorsque, par accident, on a mis les pieds sur leur colonne? Il
faut éviter de jeter de l’eau chaude ou de la cendre sur cet
envahisseur; ce procédé n’obtiendrait d’autre résultat que de disperser
les assaillants tout alentour, et d’augmenter les dangers de l’invasion.
La morsure est extrêmement douloureuse; on s’en ressent parfois trois ou
quatre heures après.
Deux espèces de fourmis microscopiques, l’une rouge, l’autre noire,
vivent par myriades innombrables dans toutes les cases. «Elles
paraissent avoir l’odorat très-fin; invisibles jusqu’à ce qu’elles
sentent quelque aliment à leur portée, elles affluent alors on ne sait
d’où et en telle quantité que le voyageur s’étonne et s’inquiète de se
voir assiégé par une telle armée.» (DUCHAILLU.) Elles sont très-friandes
de l’huile d’olive; j’ai été surpris bien des fois d’en trouver jusque
dans l’intérieur des bouteilles parfaitement bouchées où nous tenions
l’huile: je ne croyais pas qu’elles y pussent pénétrer, et elles y
étaient en troupe compacte.
Le termite ou coupin est une grosse fourmi blanche. Il ne s’attaque ni
aux personnes vivantes ni aux aliments; il ne se montre pas au grand
jour, et l’on peut ne pas se douter de sa présence; néanmoins il
travaille, et produit fréquemment de véritables désastres, minant les
murailles en terre, ruinant les habitations, dévorant le linge et les
meubles. Son travail incessant et mystérieux ménage aux habitants des
surprises terribles. Laisse-t-on une caisse sur le sol, au bout de huit
jours, souvent en moins de temps, et la caisse et ce qu’elle contient
sont dans le plus piteux état: de la caisse il ne reste que des
pellicules comme des feuilles de placage: tout tomberait, si l’ouvrier
démolisseur n’avait le talent de lui donner de la consistance avec un
mastic de sa composition. Malgré les précautions minutieuses que l’on
prend dans les grands magasins des factoreries, le coupin ne laisse pas
d’y faire des ravages. Dans quel déplorable état ne trouve-t-on pas les
marchandises, lorsqu’on a négligé de les remuer de temps en temps! Des
ballots entiers d’étoffe sont rongés, perdus. Quand le coupin arrive aux
poutres et à la charpente d’une construction, c’en est fait de
l’édifice; s’il se met dans une bibliothèque, le rongeur impitoyable ne
laisse que la partie extérieure des volumes. Bien des fois, à Lagos, à
Porto-Novo, à Wydah, dans les premières habitations qui nous servirent
de logement provisoire, j’entendais les coupins ronger les bambous et le
bois de la case. A Lagos en particulier, je dus leur disputer le terrain
pied à pied; nous employâmes la pioche et le feu pour détruire les
coupinières énormes qui se trouvaient sur l’emplacement où la Mission
catholique est établie aujourd’hui. Les nids de coupins bâtis avec de la
terre acquièrent une extrême solidité; les galeries intérieures sont
habilement construites avec cette espèce de mastic dont nous avons fait
mention plus haut: c’est un produit blanchâtre, prenant la consistance
du ciment et brûlant comme l’amadou. J’ai vu des coupinières de deux
mètres de haut; les termites avaient eu le talent de les bâtir autour
d’un arbre qui consolidait leur édifice.
Les fourmis voyageuses sont pour les coupins de redoutables ennemis: que
ne peuvent-elles les exterminer tous! L’homme ne manquerait pas d’ennuis
et de soucis avec les moustiques et les reptiles: sans parler des
perce-oreilles, des scorpions à la piqûre dangereuse, des grillons aux
cris aigus et agaçants, et des scolopendres (mille-pieds), dont la
morsure provoque une chaleur âcre et piquante, accompagnée de rougeur et
de démangeaison.
Les reptiles les plus communs appartiennent certainement à l’ordre des
serpents. Outre les pythons que l’on adore à Wydah et à Grand-Popo, il
existe une infinité d’espèces de petits serpents; la blessure de
quelques-uns d’entre eux passe pour être excessivement dangereuse; les
indigènes redoutent surtout un serpent noir à collier rouge, et quoique
les accidents ne soient pas fréquents, on n’est jamais sans
appréhensions, vu le nombre de reptiles de ces petites espèces qui se
glissent de tout côté, jusque dans les habitations et sur les lits.
Les caïmans vivent dans la lagune, où leur présence est un danger
permanent. Les indigènes s’imaginent que la queue de cet animal renferme
un venin très-dangereux; mais là n’est pas le véritable danger; il est
dans leur habitude d’attaquer les êtres vivants qu’ils rencontrent. J’ai
vu un alligator se dirigeant lentement vers des poules: celles-ci
étaient si bien fascinées qu’elles avançaient vers lui, l’œil fixe et
sans dévier, comme si elles glissaient sur des patins. Un nègre rompit
le charme, en donnant un coup de sabre sur le cou du caïman. Alors
celui-ci se détourna, pour revenir à la lagune d’où il était sorti, et
les poules se précipitaient furieuses à sa poursuite. Le nègre acheva de
tuer le caïman, et l’emporta pour le manger; il le cachait, parce que,
disait-il, _il est un peu fétiche, et les féticheurs me pourraient bien
inquiéter_. C’était à Porto-Novo, dans la ville même. On voit que les
alligators n’y sont pas de simples hôtes; ils y ont droit de cité
(détail peu rassurant pour les baigneurs qui vont s’ébattre dans la
lagune).