LE NÈGRE.--HABITANTS DE LA CÔTE.--LEUR CARACTÈRE.--TATOUAGE.

Dès mon arrivée à la côte des Esclaves, j’écrivais à mon jeune frère,

qui faisait alors ses études: «Les livres te montrent le noir toujours

courbé sous le fouet, toujours prêt à se jeter sur ses maîtres,

insociable, étranger presque à tout sentiment humain. Ce noir, je ne le

vois pas ici: c’est le noir des colonies, arraché violemment à son pays,

à ses parents, mené comme une brute, avili sous le joug. Ici le noir est

chez lui; et, même au milieu des abaissements et de la dégradation

inhérents à l’idolâtrie, il conserve, empreints dans son caractère et

dans ses habitudes, les signes non équivoques de la dignité humaine. Il

vit avec ses semblables; il a sa religion et son culte; il a ses

prêtres, son roi, ses chefs, etc.»

La vérité s’imposait à moi, lorsque je traçais ces lignes: le nègre ne

me paraissait pas vil et méprisable, comme le présentent les récits de

certains voyageurs et les systèmes des anthropologistes. Nous sommes,

hélas! habitués à voir le nègre à travers le prisme des préjugés

méprisants. On l’a ravalé dans l’opinion; on a accumulé sur son compte

tant d’idées fausses, absurdes, révoltantes, qu’il est presque

impossible de reconnaître l’homme en lui.

Étudions-le de près, dans ses usages et dans ses institutions, et nous

verrons combien il est injuste de l’exclure de la grande famille

humaine.

Avant tout, tenons-nous en garde contre les mensonges des trafiquants

d’esclaves et de ceux qui approuvaient leur trafic; tenons-nous en garde

aussi contre la tendance que nous avons, à juger les nègres par ce qui

existe dans les pays chrétiens.

On a raison de dire que _l’homme pense comme il veut_. Dès qu’il y eut

des hommes qui voulurent trafiquer des nègres, ils s’appliquèrent à

penser qu’ils le pouvaient sans injustice. On examina la question avec

le parti pris de la résoudre dans un sens favorable à l’asservissement

et à la traite; on argutia, on fit mille sophismes pour pallier

l’infamie de ce trafic. Tous les prétextes que l’on mit en avant étaient

comme un voile destiné à couvrir l’injustice de ce qu’on appela la

_traite des nègres_.

La passion aveugla tellement les esprits que cette question fut posée et

discutée: «Les noirs ont-ils une âme?» Nous avons entendu des marchands

d’esclaves la reproduire sous la forme affirmative, disant: «Les noirs

ne sont que des singes.» Ils le disaient sans le penser, on le voyait

bien à leur ton. Sentant l’odieux de leur commerce et de leur conduite,

ils voulaient le pallier par des plaisanteries de leur goût. Ne

fallait-il point se laver des ignominies de la chasse à l’homme rendue

nécessaire par les exigences de la traite, aussi bien que de la

méchanceté et du mépris avec lesquels on menait les nègres, les traitant

comme un vil bétail, dès qu’on les avait en son pouvoir?

Est-il besoin de rappeler les horreurs de la traite? Aussitôt que le roi

de Dahomey ou les autres chasseurs d’hommes avaient amené le produit de

leur chasse aux marchands, ceux-ci les entassaient dans leurs

_baracons_, vraies étables destinées à des hommes. Les esclaves

souffraient là, dans les fers et dans l’ordure, jusqu’au moment de

l’embarquement. On les jetait alors au fond d’une cale infecte, jusqu’à

ce que le chargement fût complet. Bientôt le manque d’air, la mauvaise

nourriture, les miasmes et la chaleur engendraient les maladies. La

petite vérole faisait d’horribles ravages et poussait le négrier à de

nouvelles atrocités; car, pour enrayer la contagion, il noyait les

malades trop atteints.

Quelquefois la traversée se prolongeait au-delà des prévisions du

capitaine, on se trouvait à court de vivres et l’on craignait la famine:

nouvelles noyades! on s’allégeait, on se débarrassait des bouches

inutiles.

En Amérique, on traitait les nègres avec autant d’inhumanité. Aussi

sentait-on le besoin de s’excuser; car on voulait continuer la traite

sans remords. Malgré les horreurs qui la souillaient, tous les

gouvernements européens y prenaient part. Et l’on allait disant: «Les

noirs ne sont pas de même espèce que les blancs; ils sont inférieurs en

nature.»

Pour répondre à ces assertions, il nous suffira de faire connaître

_l’homme_ noir; nous le trouverons semblable à l’homme blanc et à

l’homme jaune. Rien ne manque au nègre de ce qui constitue la nature

humaine: son organisation physique est la même que celle du blanc; l’un

et l’autre ont les mêmes facultés intellectuelles et morales. «En

conséquence, dirons-nous avec Owen[3], je conclus que tous les hommes ne

forment qu’une espèce, et que les différences particulières aux races ne

dénotent que des variétés.»

[3] _On the classification and geographical distribution of the

Mammalia._

On a essayé de trouver dans la théologie des arguments en faveur de la

traite. On a dit: «Le noir, il est vrai, a une âme; il est de même

nature que nous; mais _il est de la race maudite de Cham_; la

malédiction de Noé pèse sur lui et le voue à la dégradation et à

l’esclavage.» Cette manière de raisonner n’allait à rien moins qu’à

établir que l’esclavage des nègres est de droit divin. Elle a quelque

chose de très-spécieux, et elle a ébloui les esprits au point de rendre

vulgaire ce dicton appliqué aux nègres: C’est _la race maudite de Cham_.

Non-seulement l’argument est faux, mais encore il est sans fondement.

Il est évidemment faux, puisque l’Église déclare contraire A LA LOI

DIVINE et _à la loi naturelle_ l’action d’asservir les nègres.

L’argument est sans aucun fondement. En effet, de ce qu’un des enfants

de Cham est maudit, il ne s’ensuit pas que toute sa race le soit. Elle

ne le fut certainement pas.

Cham eut quatre fils: Chus, Mesraïm, Phut et Chanaan. Or Noé ne dit pas:

Maudit Cham! Il ne dit pas non plus: Maudits les quatre fils de Cham!

ou: Maudite la race de Cham! Le patriarche indigné s’écrie:

«_MAUDIT CHANAAN! Il sera l’esclave des esclaves DE SES FRÈRES_. Béni le

Seigneur, le Dieu de Sem! _que CHANAAN soit son esclave_. Que Dieu donne

de l’étendue à Japhet et qu’il habite dans les tentes de Sem, et _que

CHANAAN soit son esclave_[4].»

[4] _Genèse_, IX, 25-27.

C’est bien sur Chanaan, et sur Chanaan seul, que tombe la malédiction de

Noé. Cela ressort du texte de l’Écriture, qui nomme toujours Chanaan et

qui déclare qu’il sera l’esclave de Sem, de Japhet, et _même des

esclaves de ses frères_. Les interprètes de la Sainte Écriture font

expressément la remarque de cette exclusion des frères, dans la

malédiction de Chanaan. Ils en ont cherché la raison et en donnent

plusieurs.

Étant établi que Chanaan, seul des quatre fils de Noé, fut maudit,

comment peut-on inférer que cette malédiction atteint les nègres qui, de

l’avis de tous, ne descendent pas de Chanaan?

Au demeurant, la prophétie du patriarche, maudissant le plus jeune de

ses fils, est accomplie depuis longtemps. Dieu la ratifia, lorsqu’il

promit à son peuple de _lui donner toute la terre de Chanaan_[5].

[5] _Genèse_, XVII, 8.

Et «Dieu fit sortir son peuple de la terre d’Égypte, _afin de lui donner

la terre de Chanaan_[6]». Chanaan fut réellement l’esclave de ses

frères. Sa race se rendit de plus en plus odieuse au Seigneur, et elle

fut complétement détruite.

[6] _Lévitique_, XXV, 38.

Comment faire retomber sur les nègres une malédiction lancée contre une

famille qui n’est point la leur et qui est éteinte déjà? Qu’on ne dise

donc plus que les nègres sont maudits et destinés à l’esclavage. Qu’on

écoute plutôt l’Église, défendant les droits de tout homme à la liberté

individuelle. Le 7 octobre 1462, Pie II lance un bref contre les

Portugais, coupables de réduire en servitude les néophytes de la Guinée.

Et ce n’est point parce qu’ils sont néophytes, que la sollicitude des

papes s’étend à eux. Paul II, écrivant à l’archevêque de Tolède (29 mai

1537), réprouve la traite sans réserve. Il établit clairement les

principes du droit naturel à ce sujet. «Nous déclarons, dit-il, que les

Indiens et tous les autres peuples, _même ceux qui ne sont pas

baptisés_, doivent jouir de leur liberté naturelle et de la propriété de

leurs biens; que personne n’a le droit de les troubler, ni de les

inquiéter dans ce qu’ils tiennent de la main libérale de Dieu, Seigneur

et Père de tous les hommes. _Tout ce qui serait fait en sens contraire

serait injuste et condamné par la loi divine et naturelle._»

Ce principe s’applique implicitement aux nègres. Urbain VIII, les

désignant nommément (22 avril 1639), défend de les priver de leur

liberté, de les arracher à leur femme, à leurs enfants, à leur patrie.

Benoît XIV, Pie VII et Grégoire XVI crurent «de leur devoir d’écarter

les chrétiens _du commerce des noirs_ et d’autres hommes quels qu’ils

puissent être».

C’est ainsi que l’Église maintenait les droits méconnus des noirs. Si

elle ne condamnait pas absolument l’achat d’esclaves, elle voulait qu’on

n’achetât point ceux qui avaient été asservis injustement, par fraude,

par violence. Du reste, elle exigeait toujours qu’on les traitât avec

égards, et qu’on eût pour eux la même bonté que l’on a pour les autres

hommes.

Tel est le nègre; tels sont ses droits, telle est sa dignité. La

science, d’accord avec l’Église, déclare: «Si nous considérons la

ressemblance frappante qui existe entre les mœurs des nègres et celles

des Bohémiens, on pourrait raisonnablement se demander si l’on n’est pas

en présence d’un degré de civilisation inférieur déterminé par des

circonstances[7].» En réalité, c’est cela. «En affirmant l’unité

d’espèce humaine, nous répudions hautement la classification de races

supérieures et inférieures. Il est des peuples plus aptes à être

moralisés, plus policés et ennoblis par la civilisation[8].»

[7] POTT.

[8] DE HUMBOLDT.

Ne nous étonnons pas de trouver le noir de la côte des Esclaves à un

degré inférieur de moralité et de civilisation; car il est demeuré,

jusqu’à ces derniers temps, étranger aux progrès du dehors.

En examinant les usages des nègres, nous devons nous attendre à

d’étranges contrastes avec ce que nous voyons chez les peuples policés;

mais ces contrastes ne nous surprendront pas, si nous faisons attention

à ceux que l’on remarque, au milieu de nous, entre les habitants de la

ville et les personnes qui mènent dans les montagnes une vie retirée.

Les indigènes de la côte des Esclaves appartiennent à quatre familles:

les _habitants du Bénin_, qui n’ont pas de relations avec les autres

habitants du littoral; les _Nagos_, les _Djéjis_ et les _Minas_. En

partant de Lagos, point d’arrivée des paquebots anglais, et en remontant

la côte vers l’ouest, on rencontre Badagry, qui est, avec Lagos, la

partie côtière des pays Nagos. Puis viennent les royaumes de Porto-Novo

et du Dahomey, habités par les Djéjis. A l’ouest du Dahomey, habite une

branche de la famille des Aquapéens, formant plusieurs petits États; ce

sont les peuples désignés sous le nom de Minas.

Nagos, Djéjis et Minas ont des différences de caractère notables: Le

MINA, plus rusé, plus chicaneur, est aussi plus nonchalant, plus amateur

du _farniente_. Les voyageurs le signalent comme se distinguant des

autres peuples de la côte par un plus grand amour du vol.--Le DAHOMÉEN,

d’un servilisme abject, cache ses rancunes qui ne s’éteignent jamais; il

fait le mal avec cynisme.--Le NAGO, plus sociable que le Dahoméen et le

Mina, ne manque pas de jovialité; il est actif au travail, aux affaires;

il y a dans son caractère de la loyauté et de la prévenance. De tous les

nègres de la côte des Esclaves, le Nago est certainement celui avec qui

les relations sont les plus faciles et les plus sûres.

On m’a souvent demandé si les nègres sont intelligents. En vérité, la

question m’aurait paru étrange, si je n’avais connu les préventions

élevées contre cette pauvre race. Je n’hésite pas à affirmer que

l’intelligence du nègre n’est pas inférieure à celle du blanc. Si les

nègres étaient dans les mêmes conditions que les blancs, on les verrait

s’instruire et se civiliser comme eux. N’est-ce pas à des nègres sortis

des chaînes de l’esclavage, et même à des nègres esclaves, que l’on

doit, dans nos colonies, des inventions précieuses pour les arts

auxquels on les appliquait? On trouve parmi les nègres d’excellents

instituteurs, des employés de commerce habiles, des docteurs en droit et

en médecine gradués dans nos universités européennes. L’évêque anglican

de la mission du Niger, Samuel Crowther, que j’ai vu à Lagos, est un

nègre nago. Il naquit à Ochogoun, petit village situé à quelques milles

d’Ichéhin, au nord-est d’Abéokouta, et passa les premières années de son

enfance dans la case de son père, avec sa mère, ses deux sœurs et un

cousin.

Au commencement de l’année 1821, ils furent tous réduits en esclavage,

vendus à divers maîtres et violemment séparés les uns des autres.

_Adjaï_ (c’est le nom que notre héros portait dans sa famille), Adjaï

passa de main en main, fut traîné de marché en marché, puis finalement

vint au pouvoir d’un Portugais qui, à Lagos, préparait une cargaison

d’esclaves. Le navire sur lequel il fut embarqué avec cent

quatre-vingt-six compagnons d’infortune ne tarda pas à être capturé par

deux vaisseaux de guerre anglais. C’était le 7 avril 1822. Le 17 juin de

la même année, Adjaï prit terre à Sierra-Leone. Il entra à l’école, et,

trois ans plus tard, fut jugé digne du baptême. Il laissa dès lors le

nom païen d’Adjaï, ne répondant plus qu’à celui de Samuel Crowther. Ses

progrès ne se démentirent jamais: il enseigna d’abord comme maître

d’école, puis fut admis au nombre des ministres. On l’envoya à

Abéokouta, où il arriva en qualité de missionnaire le 27 juillet 1846,

assez tôt pour baptiser sa mère (Afala) sous le nom d’Anna.

Moins de vingt ans après (29 juin 1864), il fut créé évêque, et on lui

confia la direction de la mission naissante du Niger.

Je le répète: l’intelligence du nègre n’est pas inférieure à celle du

blanc. Elle est même plus précoce et se développerait plus rapidement,

si l’âge de puberté n’arrêtait chez les noirs, d’une manière sensible,

l’essor des facultés de l’âme. A cette période de la vie, j’ai vu des

enfants perdre de vue ce qu’ils avaient appris déjà, tant ils étaient

absorbés par les progrès de la vie sensitive. J’en ai même rencontré

deux à qui j’appris l’alphabet deux ou trois fois, avant de parvenir à

les faire lire. Du reste, il est bon de dire que la lecture était

d’autant plus difficile pour eux qu’ils lisaient en portugais, langue

dont ils n’avaient point une connaissance suffisante.

Voici, entre beaucoup d’autres, un exemple de l’intelligence des nègres.

_Okoutolou_ était un enfant que la Mission catholique acheta pour faire

son éducation. On l’employa au service intérieur et à la culture du

jardin, ne lui donnant que quelques notions de lecture, d’écriture et de

calcul. Dans les moments libres, il se livrait à un petit commerce où il

réalisa de jolis bénéfices. Nous lui donnâmes la liberté en 1867, et il

continua ses spéculations commerciales. Au mois d’août 1875, au moment

de rentrer en France, je le vis à _Abomé-Kpévi_, où il tenait le haut du

pavé.

A ses débuts, Okoutolou me disait un jour: «Je calcule que les

Européens, avec tous les frais qu’ils sont obligés de supporter, doivent

gagner cent pour cent, afin de se couvrir de leurs déboursés. Moi qui

n’ai pas de frais, je dois viser à un bénéfice de cent cinquante pour

cent.»

Un autre jour, tandis qu’il était encore esclave, je lui annonçai un

arrivage de pipes agrémentées de figures diverses.--«Je vais me presser

d’en acheter une caisse, me dit-il.--Prends garde, répliquai-je; il y en

a une quantité considérable, le marché en sera inondé.» Okoutolou resta

un moment pensif, puis il dit, d’un ton décidé: «Dans ce cas, j’en

achèterai trois caisses. On les vendra à vil prix, à présent que

j’achète. J’attendrai que le marché en soit dépourvu pour mettre les

miennes en vente... Excellente affaire!... merci, père!»

Les agents des factoreries françaises, à Abomé-Kpévi, me disaient

qu’Okoutolou était leur meilleur client, et qu’il faisait presque autant

d’affaires qu’eux. Une seule chose aurait pu compromettre ses intérêts:

il ouvrait des crédits trop larges à ceux qui traitaient avec lui; et

cela même prouve qu’il comprenait les nécessités du négoce, impossible

sans crédits en ces pays.

«Si l’on devait juger un de nos enfants _en bas âge_, et le comparer à

ceux d’Europe, dit M. Borghéro, on serait entraîné à croire que nos

négrillons sont de beaucoup supérieurs aux blancs.»

_A un âge plus avancé_, l’enfant européen paraîtra supérieur.

«Seulement, dit le capitaine Speke, le fils de Cham déploie une

subtilité de ruses, une vivacité de reparties, une fertilité

d’inventions, qui malheureusement se révèlent par les mensonges les

mieux trouvés, débités avec un sans façon et un naturel tout à fait

amusants.» En sorte que ce qui manque au nègre d’un côté, il le rattrape

d’un autre.

Les facultés du noir ont plus de spontanéité que les nôtres, plus de

vivacité peut-être; mais, par contre, elles se prêtent moins à

l’application, à un exercice continu. «Un noir apprend plus facilement

et en moins de temps une opération d’arithmétique; mais quand il sera

question d’appliquer cette opération à autre chose qu’à des chiffres,

quand il faudra faire une observation, établir un raisonnement à l’aide

de cette même opération, notre noir sera fort embarrassé, tandis que

l’Européen qui aura mis bien plus de temps pour apprendre la même

opération saura sans difficulté en généraliser la loi et en tirer une

foule de conséquences pratiques. Cette diversité se manifeste dans toute

la suite de la vie.» (BORGHÉRO.)

Pour tout dire en un mot, il y a dans le noir _plus d’intuition et moins

de réflexion_, quant à l’intelligence. Quant à la volonté, _il y a plus

de spontanéité que de constance_. L’énergie fait défaut au nègre, s’il

faut la soutenir; et s’il en a dans un premier mouvement, elle tombe

aussitôt.

A défaut d’autre force, le nègre a celle de l’inertie. L’esclave

endurant les mauvais traitements et disant au maître qui le frappe:

«_Tue-moi donc!_» cet esclave est plus fort dans son inertie qu’il ne le

serait dans la résistance. A force d’inertie, le nègre est patient et

vertueux; l’inertie servira ses passions et ses rancunes. Écoutons-le

dans la sagesse de ses proverbes. Il s’exhorte à demeurer impassible:

«Le cœur de l’_achacpa_ (arbre très-dur) ne craint pas la hache,

dit-il.--La cuiller voit l’eau bouillante sans la redouter.--Le tesson

(où l’on met la braise) endure le feu.--Si un plus fort que vous vient à

vous maltraiter, contentez-vous d’en rire.»

Le noir est enclin à la douceur, à la modération, à la complaisance; il

sera facilement discret, affable, obséquieux, parce que rien de tout

cela n’exige de grands efforts ni un travail soutenu. A première vue, on

pourra le croire patient et résigné; et cependant, il ne sera

qu’indifférent et impassible. Cette indolence native explique comment il

subit, sans réagir, l’absolutisme des _olorichas_ ou féticheurs, le

despotisme du roi, les exactions des chefs, les rigueurs du maître, et

jusqu’aux coutumes horribles des sacrifices humains.

Rarement le noir attaque les difficultés de front: il biaise et tend à

ses fins par la ruse et la duplicité, évitant de laisser rien transpirer

avant d’être sûr d’atteindre son but. Sa haine, au lieu de se traduire

par les brusques emportements de la colère, se cache sous le poison: le

poison est l’instrument ordinaire de ses rancunes, quand il se venge

personnellement.

Le noir manque de prévoyance autant que d’énergie. Il jouit du moment

présent, peu soucieux du lendemain. Comme tous ceux qui se laissent

dominer par la vie des sens, il s’épuise à rechercher ses aises et ses

commodités; il tombe dans un engourdissement moral qui le rend, selon

l’expression de l’apôtre saint Paul, _homme animal_.

Il ne demande au sol, par la culture, que les choses dont il a

présentement besoin; et si une végétation luxuriante ne suppléait aux

défauts de l’imprévoyance, les surprises de la famine se feraient

souvent sentir. Survient-il une année de sécheresse? la disette sévit,

et la misère est grande, car on n’a pas songé à faire de réserve, les

années précédentes. Et les dures épreuves du passé laissent tout aussi

imprévoyants ces hommes mous à qui tout effort paraît impossible.

Dans le commerce, aussi bien qu’à la guerre, les nègres s’appliquent à

surprendre.

Ils affichent, du reste, la soumission la plus humble, le servilisme le

plus humiliant pour tout ce qui leur semble supérieur à eux, même pour

leurs fétiches de bois ou de boue. En pays nègre, la fierté n’est guère

de mise, à moins qu’on ne soit le plus fort; et alors on est d’ordinaire

arrogant. Quand on n’est pas le plus fort, il faut se taire et attendre:

opposer l’inertie à la force.

_La prudence est la vertu principale du nègre; la curiosité, son défaut

dominant._ Je ne parle pas de l’ivrognerie, qui est une passion

_acquise_ et toute d’éducation.

Le nègre est prudent par nécessité, plus encore que par tempérament.

«Tous les hommes ne sont pas également susceptibles de prudence, dit le

docteur Belouino dans son étude magistrale DES PASSIONS; cette vertu

dépend d’une multitude de circonstances individuelles ou générales,

physiques ou morales.»

Le même auteur ajoute une observation qui semble viser spécialement les

habitants de la côte des Esclaves. «Parmi les causes morales de la

prudence, dit-il, on en trouve quelquefois qui ont une action

extrêmement remarquable. Le despotisme, par exemple, qui met sans cesse

l’individu en garde contre les abus du pouvoir, contre les trahisons de

ceux qui l’entourent, lui inculque une prudence salutaire. Quelquefois

même elle le pousse, sous ce rapport, à un excès vraiment condamnable.

Il devient défiant, dissimulé, et se sépare en quelque sorte du reste de

la société. Les facultés de l’homme ne se développent que dans

l’atmosphère de la liberté. Dans les fers ou dans l’esclavage, elles

s’étiolent et s’abrutissent.»

Un mot sur la curiosité.

Chez les nègres de la côte des Esclaves, la curiosité naît de

l’indolence et du besoin d’employer son temps à quelque chose. Un rien

l’occupe; elle flotte au vent des circonstances, de la distraction, du

caprice, de l’incertitude; elle s’égare en des rêveries stériles. Le

nègre regarde, voit, et il est avide de regarder et de voir encore,

parce qu’il n’ose ou ne peut agir. Pour peu que la défiance et la peur

surexcitent son désir de voir, il n’a plus que des yeux; ce qui explique

comment il suit le blanc dans tous les détails de sa conduite. Il compte

tous ses pas, discute la portée de ses _paroles_, cherche à sonder

jusqu’à ses intentions les plus intimes. Le blanc ne fait rien, ne dit

rien, que cela ne soit rapporté immédiatement aux chefs. Ceux-ci m’ont

répété plusieurs fois textuellement des paroles que j’avais entendu

prononcer par des Français chez les Français mêmes.

* * * * *

TATOUAGE. Les noirs des diverses tribus se distinguent par la manière

dont ils sont tatoués. «Le tatouage, dit très-bien M. l’abbé Courdioux,

dans l’estimable revue _les Missions catholiques_, le tatouage est usité

généralement parmi toutes les peuplades païennes de la Guinée; on ne

voit guère que les mahométans s’en abstenir. Dans le vicariat de la Côte

de Bénin il est très-rare de rencontrer un indigène ne portant pas cette

marque indélébile de sa nationalité. Chaque tribu ou sous-tribu et même

chaque famille a un signe distinctif ou blason qui la fait reconnaître

au premier aspect. Quelques indications sur cette coutume bizarre

pourront intéresser les lecteurs des _Missions catholiques_.

«Le tatouage (_uê_ en langue fongbe ou dahoméenne) est donné aux enfants

dès qu’ils ont atteint l’âge de huit à dix ans. Il y a des gens spéciaux

pour pratiquer cette opération d’ailleurs peu douloureuse; on les nomme

_uêgbôto_. Ils font les incisions au moyen d’une petite lame de fer de

la longueur d’une lame de canif; puis ils couvrent la plaie d’un onguent

composé principalement de suie et d’huile de palmier. On lave la plaie

au bout de quatre ou cinq jours.

«Il existe une grande variété de tatouages. Les dessins sont

très-variés. Les uns indiquent la nationalité, les autres le rang, la

condition ou la profession, d’autres enfin sont de purs ornements. Les

rois, les princes, les grands font marquer leurs esclaves d’un signe

particulier destiné à les empêcher de fuir ou d’être volés. La noblesse,

les grandes familles ajoutent ordinairement un petit signe au tatouage

plébéien. Ce sont surtout les féticheurs et les féticheuses qui en font

le plus fréquent emploi. Il serait impossible de décrire tous les

dessins dont ils croient orner leur corps. Ce sont des figures de

caïman, de tortue, de lézard, des losanges ou des lignes longitudinales

ou transversales n’offrant aucun dessin bien caractérisé. Les épaules

sont tatouées d’une infinité de petits points très-rapprochés. Il est

défendu de toucher ces sortes de tatouages, qui sont réputés fétiches ou

sacrés.

«Un trait montrera l’importance du tatouage en pays nègre.

«Désireux d’étendre dans l’intérieur l’influence de la mission, nous

tentâmes un jour, M. Verdelet et moi, de pénétrer à Okéadan, grande

ville située à environ dix lieues au nord-ouest de Porto-Novo. Après une

marche pénible, nous arrivâmes à l’entrée de la nuit aux portes de la

ville. Notre guide, un _lari_ (officier) du roi Mecpon de Porto-Novo,

nous pria de nous arrêter là pendant qu’il irait prévenir le roi Falolo

de notre arrivée et lui demander la permission d’entrer dans la ville.

Ce chef était bienveillant; il nous aurait fait un excellent accueil, si

cela n’eût dépendu que de lui. Nous nous aperçûmes bientôt que le pays

vivait en république, et que plusieurs partis se disputaient le pouvoir.

On comptait le parti de Falolo, celui de deux ou trois autres chefs et

enfin le parti du peuple. Tous ces partis avaient l’ambition de

commander; ils avaient leurs réunions, leurs orateurs; tous étaient

armés, et quelquefois la raison du plus fort décidait seule la question

en litige. Falolo avait eu l’avantage dans la dernière levée de

boucliers; mais une triste affaire était venue surexciter les passions

du peuple. Un agent du gouvernement anglais de Lagos, d’abord bien

accueilli dans cette ville, en avait été ignominieusement chassé pour un

méfait dont on l’accusait. Nul blanc et surtout nul Anglais ne devait

être admis désormais dans leur ville: telle avait été la décision du

peuple. Sur ces entrefaites et sans avoir été prévenus, nous arrivions à

Okéadan.

«La nouvelle que les blancs étaient à l’entrée de la ville se répandit

promptement. Des envoyés du peuple et ceux de plusieurs chefs se

présentèrent bientôt pour nous intimer l’ordre de rebrousser chemin.

Nous eûmes beau arguer de notre qualité de Français, de missionnaires,

de médecins, etc., rien n’y put faire.

«--Blancs, nous dit un des orateurs du peuple, ce que vous avancez peut

être vrai, mais nous ne pouvons pas en vérifier l’exactitude. Parmi

nous, chacun porte inscrit sur son visage le nom de son pays. Celui-ci

est Haoussa, celui-là est Dahomé, cet autre est Egbas; nous ne nous y

trompons pas. Tandis que vous, blancs, où est la marque qui peut vous

faire reconnaître pour Français, pour Anglais ou pour _Agoudas_

(Portugais)? Dans la crainte de nous tromper, nous ne voulons recevoir

aucun blanc chez nous.

«De son côté, le roi nous fit dire qu’il avait envoyé des gens pour nous

protéger, mais que l’état des esprits ne lui permettait pas de nous

engager à pénétrer cette fois jusque dans la ville. Il ajouta que, dès

que le calme serait rétabli, il nous inviterait à venir le voir, nous

promettant une cordiale réception. Il tint parole; mais c’était en 1870,

nous venions de fonder une nouvelle résidence; nos ressources ne nous

permirent pas d’accepter l’invitation de Falolo, avec lequel cependant

nous avons toujours conservé d’amicales relations.»

La nouvelle résidence dont parle M. Courdioux est celle que j’allai

fonder à Lagos, en octobre 1868. Quelque temps avant mon départ de

Porto-Novo, le roi de ce petit État fut obligé d’imposer par les armes à

la province de Ouémé le gouverneur qu’il voulait lui donner. La

résistance de Ouémé fut vive, et Falolo vint, avec des troupes, seconder

son allié, le roi de Porto-Novo.

Après un rude combat, on porta à l’hôpital de la Mission catholique une

quinzaine de blessés, parmi lesquels se trouvait le fils de Falolo. Le

fait me parut providentiel. Je m’approchai du jeune blessé, et je lui

dis: «Sais-tu donc où tu te trouves ici? On vient de te porter dans la

demeure des blancs que ton père et les tiens refusèrent de laisser

entrer à Okéadan. Je vais appeler le blanc qui est le chef de cette

maison, celui que vous ne voulûtes point accueillir chez vous.--Grâce!

grâce!» s’écria le jeune homme. Et tous ceux de son entourage de

répéter: «Grâce! grâce!»--Je répliquai: «Ne craignez rien. Vous êtes

chez des amis qui ne connaissent pas la vengeance. Si nous nous vengeons

jamais, c’est en faisant du bien à ceux qui nous ont fait du

mal.--Rassure-toi, dis-je au blessé, tu seras mieux soigné qu’aucun

autre, si cela est possible.» Et tous me répondirent par d’interminables

«O TCHÉOUN», expression flatteuse de remercîment.

Cependant M. Courdioux, supérieur de la Mission, ne tarda pas à venir.

Il renouvela mes assurances de bon vouloir et de dévouement; puis, avec

le tact d’un administrateur habile, saisissant l’occasion favorable

d’établir avec Falolo des relations plus amicales, il mit quelques

bouteilles de vin dans une caisse et les envoya au roi d’Okéadan. Il

chargea les porteurs du présent de faire agréer à Falolo ses salutations

amicales, et de l’assurer que son fils serait l’objet du dévouement des

missionnaires.

Falolo, touché de cette attention délicate, dépêcha une quinzaine de ses

hommes à la Mission, afin de remercier les Pères. Il leur recommandait

son fils, et leur donnait la solennelle assurance, en son nom et au nom

des chefs qui l’entouraient au camp, de leur ouvrir les portes de sa

capitale, quand ils se présenteraient. «Ni moi, ni mes sujets

n’oublierons jamais, faisait-il dire, la bonté avec laquelle vous

accueillez nos blessés. On nous avait dit beaucoup de bien des Pères

français; nous voyons maintenant que vous n’êtes pas des blancs comme

les autres blancs. Non, personne ne vous empêchera plus de visiter

Okéadan et de circuler en toute liberté dans notre pays. Vous êtes nos

amis; nous sommes les vôtres.»

Comme on le voit, tout tournait à l’avantage de la Mission. Il est bien

fâcheux qu’on n’ait pu se rendre à l’invitation de Falolo en 1870. La

charité des missionnaires eût été pour eux un signe de recommandation

plus précieux que ceux du tatouage. Les Okéadans, en l’absence de ces

derniers signes, n’avaient pas voulu croire à la parole de ces blancs,

que rien d’extérieur ne distinguait des autres blancs; ils connaissaient

désormais les Pères à leur charité: à ce signe ils voyaient dans les

Pères «_des blancs qui ne sont pas comme les autres blancs_».

Les féticheurs indiquent par le tatouage les mystères et les degrés de

l’initiation. Ces caractères hiéroglyphiques et sacrés marquent à quelle

classe de fétiches ils sont voués, et quel rang ils occupent dans leur

ordre. On peut lire ce signalement sur leur corps, comme nous le lirions

sur un passeport ou sur une lettre de créance; car le tatouage est une

véritable écriture.

On n’emploie pas toujours le fer dans les opérations du tatouage: on se

sert aussi de certaines plantes, dont la séve a la propriété de produire

des ampoules, laissant après elles des escarres et des cicatrices, dont

la trace ne disparaît qu’à la longue.

On emploie aussi d’autres plantes, dont la séve, comme celle du

_boudjé_, noircit à l’air.

«La marque du _boudjé_ ne dure pas plus de neuf jours, dit un adage

nago; celle de l’_inabi_ ne passe pas une année.»

_N. B._--L’inabi produit des ampoules.

Sept ans en Afrique Occidentale · 第 8 / 101 题