Récemment, M. Toqué, administrateur au Congo français, se trouvant à
Paris, en congé régulier, était arrêté en vertu d'un mandat décerné par
le juge de paix à compétence étendue de Brazzaville. Ainsi que la
nouvelle s'en répandit bientôt, on l'accusait des pires sévices, commis
sur des indigènes relevant de son autorité, de complicité avec un autre
agent colonial, M. Gaud, contre lequel pareil mandat avait été exécuté
auparavant au Congo même.
[Illustration: M. Gaud (en haut de la photographie) entre deux officiers
d'infanterie coloniale.]
Le jour de la fête du 14 Juillet, raconte-t-on, à Gribingui
(Fort-Crampel), les inculpés, qui étaient ivres, auraient fait «sauter»,
littéralement, au moyen d'une cartouche de dynamite, un malheureux
nègre, pris au hasard dans la foule inoffensive. Quelques jours plus
tard, ils auraient décapité un autre indigène, fait bouillir sa tête et
servi le bouillon à ses parents et amis, non prévenus, afin de se
procurer le spectacle de leur stupeur quand cette tête leur serait
exhibée après le repas. Et là ne se bornerait pas la série de leurs
criminels méfaits!
[Illustration: M. Toqué.--_Phot. Rives._]
M. Toqué est âgé de vingt-cinq ans; au sortir de l'École coloniale, il
fut envoyé, comme administrateur stagiaire, au Dahomey, où il resta un
an et demi environ, sans qu'aucun incident marquât sa gestion; il y a
deux ans qu'il occupe, au Congo, le poste de Gribingui.
M. Gaud, commis de seconde classe des affaires indigènes, est un ancien
élève en pharmacie. Ainsi que sa correspondance en fait foi, il
s'occupait beaucoup d'observations scientifiques, notamment sur les
causes de la maladie africaine dite «maladie du sommeil».
Les actes de cruauté imputés à ces fonctionnaires coloniaux sont
tellement abominables qu'on hésite à les tenir pour exacts, malgré le
caractère affirmatif de divers témoignages. C'est d'ailleurs à la
justice locale, devant laquelle les accusés vont comparaître (M. Toqué
s'est embarqué à Bordeaux à destination du Congo), qu'il appartient de
faire la lumière et, le cas échéant, de départir les responsabilités.
Aux portraits des agents mis en cause, nous joignons la reproduction de
quelques documents assez curieux: ce sont des photographies exécutées
par M. Gaud, pendant son séjour au Congo. Deux d'entre elles
représentent: 1° les noirs payant, à Fort-Crampel, leur impôt en ivoire
du premier semestre de 1904, que l'administrateur était chargé de
percevoir et d'expédier à Brazzaville, où la matière devait être vendue
aux enchères; 2° un convoi de nègres portant à cette destination l'impôt
en caoutchouc. Deux autres photographies montrent des indigènes se
livrant aux jeux habituels, celui-ci grimpant au mât de cocagne,
celui-là essayant de renverser le baquet; inoffensives réjouissances de
cette fête du 14 Juillet que des représentants de la France et de la
civilisation auraient, d'autre part, célébrée d'une façon si barbare.