_b _= 4 fois.
_c _= 3 fois.
_d _= 16 fois.
_e _= 9 fois.
_f _= 10 fois.
_g _= 13 fois.
_h _= 23 fois.
_i _= 4 fois.
_j _= 8 fois.
_k _= 9 fois.
_l _= 9 fois.
_m _= 9 fois.
_n _= 9 fois.
_o _= 12 fois.
_p _= 16 fois.
_q _= 16 fois.
_r _= 12 fois.
_s _= 10 fois.
_t _=8--_u _=17--_v _=13--_x _=12--_y _=19--_z _=12
TOTAL...276 fois.
«Ah! ah! fit le juge Jarriquez, une première observation me
frappe: c'est que, rien que dans ce paragraphe, toutes les lettres
de l'alphabet ont été employées! C'est assez étrange! En effet,
que l'on prenne, au hasard, dans un livre, ce qu'il faut de lignes
pour contenir deux cent soixante-seize lettres, et ce sera bien
rare si chacun des signes de l'alphabet y figure! Après tout, ce
peut être un simple effet du hasard.»
Puis, passant à un autre ordre d'idées:
«Une question plus importante, se dit-il, c'est de voir si les
voyelles sont aux consonnes dans la proportion normale.»
Le magistrat reprit son crayon, fit le décompte des voyelles et
obtint le calcul suivant:
_a_ = 3 fois.
_e _= 9 fois.
_i_ = 4 fois.
_o_ = 12 fois.
_u_ = 17 fois.
_y_ = 19 fois.
TOTAL... 64 voyelles.
«Ainsi, dit-il, il y a dans cet alinéa, soustraction faite,
soixante-quatre voyelles contre deux cent douze consonnes!
Eh bien! mais c'est la proportion normale, c'est-à-dire un
cinquième environ, comme dans l'alphabet, où on compte six
voyelles sur vingt-cinq lettres. Il est donc possible que ce
document ait été écrit dans la langue de notre pays, mais que la
signification de chaque lettre ait été seulement changée. Or, si
elle a été modifiée régulièrement, si un _b_ a toujours été
représenté par un _l_, par exemple, un _o_ par un _v_, un _g_ par
un _k_, un _u_ par un _r_, etc., je veux perdre ma place de juge à
Manao, si je n'arrive pas à lire ce document! Eh! qu'ai-je donc à
faire, si ce n'est à procéder suivant la méthode de ce grand génie
analytique, qui s'est nommé Edgard Poë!»
Le juge Jarriquez, en parlant ainsi, faisait allusion à une
nouvelle du célèbre romancier américain, qui est un chef-d'oeuvre.
Qui n'a pas lu le _Scarabée d'or_?
Dans cette nouvelle, un cryptogramme, composé à la fois de
chiffres, de lettres, de signes algébriques, d'astérisques, de
points et virgules, est soumis à une méthode véritablement
mathématique, et il parvient à être déchiffré dans des conditions
extraordinaires, que les admirateurs de cet étrange esprit ne
peuvent avoir oubliées.
Il est vrai, de la lecture du document américain ne dépend que la
découverte d'un trésor, tandis qu'ici il s'agissait de la vie et
de l'honneur d'un homme! Cette question d'en deviner le chiffre
devait donc être bien autrement intéressante.
Le magistrat, qui avait souvent lu et relu «son» Scarabée d'or,
connaissait bien les procédés d'analyse minutieusement employés
par Edgard Poë, et il résolut de s'en servir dans cette occasion.
En les utilisant, il était certain, comme il l'avait dit, que si
la valeur ou la signification de chaque lettre demeurait
constante, il arriverait, dans un temps plus ou moins long, à lire
le document relatif à Joam Dacosta.
«Qu'a fait Edgard Poë? se répétait-il. Avant tout, il a commencé
par rechercher quel était le signe,--ici il n'y a que des
lettres--, disons donc la lettre, qui est reproduite le plus
souvent dans le cryptogramme. Or, je vois, en l'espèce, que c'est
la lettre _h_, puisqu'on l'y rencontre vingt-trois fois. Rien que
cette proportion énorme suffit pour faire comprendre a priori que
_h_ ne signifie pas _h_, mais, au contraire, que _h_ doit
représenter la lettre qui se rencontre le plus fréquemment dans
notre langue, puisque je dois supposer que le document est écrit
en portugais. En anglais, en français, ce serait _e_, sans doute;
en italien ce serait _i_ ou _a_; en portugais ce serai _a_ ou _o_.
Ainsi donc, admettons, sauf modification ultérieure, que _h
_signifie _a_ ou _o_.»
Cela fait, le juge Jarriquez, rechercha quelle était la lettre
qui, après l'_h_, figurait le plus grand nombre de fois dans la
notice. Il fut amené ainsi à former le tableau suivant:
_h _= 23 fois.
_y _=19--
_u _=17--
_d p q _=16--_g v _=13--_o r x z _=12--_f s _=10--_e k l
n p _= 9--_j t _= 8--_b i _= 4--_a c _= 3--
«Ainsi donc, la lettre _a_ s'y trouve trois fois seulement,
s'écria le magistrat, elle qui devrait s'y rencontrer le plus
souvent! Ah! voilà bien qui prouve surabondamment que sa
signification a été changée! Et maintenant, après l'_a_ ou l'_o_,
quelles sont les lettres qui figurent le plus fréquemment dans
notre langue? Cherchons.»
Et le juge Jarriquez, avec une sagacité vraiment remarquable, qui
dénotait chez lui un esprit très observateur, se lança dans cette
nouvelle recherche. En cela, il ne faisait qu'imiter le romancier
américain, qui, par simple induction ou rapprochement, en grand
analyste qu'il était, avait pu se reconstituer un alphabet,
correspondant aux signes du cryptogramme, et arriver, par suite, à
le lire couramment.
Ainsi fit le magistrat, et on peut affirmer qu'il ne fut point
inférieur à son illustre maître. À force d'avoir «travaillé» les
logogriphes, les mots carrés, les mots rectangulaires et autres
énigmes, qui ne reposent que sur une disposition arbitraire des
lettres, et s'être habitué, soit de tête, soit la plume à la main,
à en tirer la solution, il était déjà d'une certaine force à ces
jeux d'esprit.
En cette occasion, il n'eut donc pas de peine à établir l'ordre
dans lequel les lettres se reproduisaient le plus souvent,
voyelles d'abord, consonnes ensuite. Trois heures après avoir
commencé son travail, il avait sous les yeux un alphabet qui, si
son procédé était juste, devait lui donner la signification
véritable des lettres employées dans le document.
Il n'y avait donc plus qu'à appliquer successivement les lettres
de cet alphabet à celles de la notice.
Mais, avant de faire cette application, un peu d'émotion prit le
juge Jarriquez. Il était tout entier, alors, à cette jouissance
intellectuelle,--beaucoup plus grande qu'on ne le pense--, de
l'homme qui, après plusieurs heures d'un travail opiniâtre, va
voir apparaître le sens si impatiemment cherché d'un logogriphe.
«Essayons donc, dit-il. En vérité, je serais bien surpris si je ne
tenais pas le mot de l'énigme!»
Le juge Jarriquez retira ses lunettes, il en essuya les verres,
troublés par la vapeur de ses yeux, il les remit sur son nez;
puis, il se courba de nouveau sur sa table.
Son alphabet spécial d'une main, son document de l'autre, il
commença à écrire, sous la première ligne du paragraphe, les
lettres vraies, qui, d'après lui, devaient correspondre exactement
à chaque lettre cryptographique.
Après la première ligne, il en fit autant pour la deuxième, puis
pour la troisième, puis pour la quatrième, et il arriva ainsi
jusqu'à la fin de l'alinéa.
L'original! Il n'avait même pas voulu se permettre de voir, en
écrivant, si cet assemblage de lettres faisait des mots
compréhensibles. Non! pendant ce premier travail, son esprit
s'était refusé à toute vérification de ce genre. Ce qu'il voulait,
c'était se donner cette jouissance de lire tout d'un coup et tout
d'une haleine.
Cela fait:
«Lisons!» s'écria-t-il.
Et il lut.
Quelle cacophonie, grand Dieu! Les lignes qu'il avait formées avec
les lettres de son alphabet n'avaient pas plus de sens que celle
du document! C'était une autre série de lettres, voilà tout, mais
elles ne formaient aucun mot, elles n'avaient aucune valeur! En
somme, c'était tout aussi hiéroglyphique!
«Diables de diables!» s'écria le juge Jarriquez.
CHAPITRE TREIZIÈME
OÙ IL EST QUESTION DE CHIFFRES
Il était sept heures du soir. Le juge Jarriquez, toujours absorbé
dans ce travail de casse-tête,--sans en être plus avancé--,
avait absolument oublié l'heure du repas et l'heure du repos,
lorsque l'on frappa à la porte de son cabinet.
Il était temps. Une heure de plus, et toute la substance cérébrale
du dépité magistrat se serait certainement fondue sous la chaleur
intense qui se dégageait de sa tête!
Sur l'ordre d'entrer, qui fut donné d'une voix impatiente, la
porte s'ouvrit, et Manoel se présenta.
Le jeune médecin avait laissé ses amis, à bord de la jangada, aux
prises avec cet indéchiffrable document, et il était venu revoir
le juge Jarriquez. Il voulait savoir s'il avait été plus heureux
dans ses recherches. Il venait lui demander s'il avait enfin
découvert le système sur lequel reposait le cryptogramme.
Le magistrat ne fut pas fâché de voir arriver Manoel.
Il en était à ce degré de surexcitation du cerveau que la solitude
exaspère. Quelqu'un à qui parler, voilà ce qu'il lui fallait,
surtout si son interlocuteur se montrait aussi désireux que lui de
pénétrer ce mystère. Manoel était donc bien son homme.
«Monsieur, lui dit en entrant Manoel, une première question.
Avez-vous mieux réussi que nous?...
Asseyez-vous d'abord, s'écria le juge Jarriquez, qui, lui, se leva
et se mit à arpenter la chambre. Asseyez-vous! Si nous étions
debout tous les deux, vous marcheriez dans un sens, moi de
l'autre, et mon cabinet serait trop étroit pour nous contenir!»
Manoel s'assit et répéta sa question.
«Non!... je n'ai pas été plus heureux! répondit le magistrat. Je
n'en sais pas davantage. Je ne peux rien vous dire, sinon que j'ai
acquis une certitude!
Laquelle, monsieur, laquelle?
--C'est que le document est basé, non sur des signes
conventionnels, mais sur ce qu'on appelle «chiffre» en
cryptologie, ou, pour mieux dire, sur un nombre!
--Eh bien, monsieur, répondit Manoel, ne peut-on toujours arriver
à lire un document de ce genre?
--Oui, dit le juge Jarriquez, oui, lorsqu'une lettre est
invariablement représentée par la même lettre, quand un _a_, par
exemple, est toujours un _p_, quand un _p_ est toujours un _x_...
sinon... non!
--Et dans ce document?...
--Dans ce document, la valeur de la lettre change suivant le
chiffre, pris arbitrairement, qui la commande! Ainsi un _b_, qui
aura été représenté par un _k_, deviendra plus tard un _z_, plus
tard un _m_, ou un _n_, ou un _f_, ou toute autre lettre!
--Et dans ce cas?...
--Dans ce cas, j'ai le regret de vous dire que le cryptogramme
est absolument indéchiffrable!
--Indéchiffrable! s'écria Manoel. Non! monsieur, nous finirons
par trouver la clef de ce document, duquel dépend la vie d'un
homme!»
Manoel s'était levé, en proie à une surexcitation qu'il ne pouvait
maîtriser. La réponse qu'il venait de recevoir était si
désespérante qu'il se refusait à l'accepter pour définitive.
Sur un geste du magistrat, cependant, il se rassit, et d'une voix
plus calme:
«Et d'abord, monsieur, demanda-t-il, qui peut vous donner à penser
que la loi de ce document est un chiffre, ou, comme vous le
disiez, que c'est un nombre?
Écoutez-moi, jeune homme, répondit le juge Jarriquez, et vous
serez bien obligé de vous rendre à l'évidence!» Le magistrat prit
le document et le mit sous les yeux de Manoel, en regard du
travail qu'il avait fait.
«J'ai commencé, dit-il, par traiter ce document comme je devais le
faire, c'est-à-dire logiquement, en ne donnant rien au hasard,
c'est-à-dire que, par l'application d'un alphabet basé sur la
proportionnalité des lettres les plus usuelles de notre langue,
j'ai cherché à en obtenir la lecture, en suivant les préceptes de
notre immortel analyste, Edgard Poë!... Eh bien, ce qui lui avait
réussi, a échoué!...
Échoué! s'écria Manoel.
--Oui, jeune homme, et j'aurais dû m'apercevoir tout d'abord que
le succès, cherché de cette façon, n'était pas possible! En
vérité, un plus fort que moi ne s'y serait pas trompé!
--Mais, pour Dieu! s'écria Manoel, je voudrais comprendre, et je
ne puis...
--Prenez le document, reprit le juge Jarriquez, en ne vous
attachant qu'à observer la disposition des lettres, et relisez-le
tout entier.
Manoel obéit. «Ne voyez-vous donc rien dans l'assemblage de
certaines lettres qui soit bizarre? demanda le magistrat.
--Je ne vois rien, répondit Manoel, après avoir, pour la centième
fois peut-être, parcouru les lignes du document.
--Eh bien, bornez-vous à étudier le dernier paragraphe. Là, vous
le comprenez, doit être le résumé de la notice tout entière.
--Vous n'y voyez rien d'anormal?
--Rien.
--Il y a, cependant, un détail qui prouve de la façon la plus
absolue que le document est soumis à la loi d'un nombre.
--Et c'est?... demanda Manoel.
--C'est, ou plutôt ce sont trois _h_ que nous voyons juxtaposés à
deux places différentes!»
Ce que disait le juge Jarriquez était vrai et de nature à attirer
l'attention. D'une part, les deux cent quatrième, deux cent
cinquième et deux cent sixième lettres de l'alinéa, de l'autre,
les deux cent cinquante-huitième, deux cent cinquante-neuvième et
deux cent soixantième lettres étaient des _h_ placés
consécutivement. De là, cette particularité qui n'avait pas
d'abord frappé le magistrat.
«Et cela prouve?... demanda Manoel, sans deviner quelle déduction
il devait tirer de cet assemblage.
--Cela prouve tout simplement, jeune homme, que le document
repose sur la loi d'un nombre! Cela démontre a priori que chaque
lettre est modifiée par la vertu des chiffres de ce nombre et
suivant la place qu'ils occupent!
--Et pourquoi donc?
--Parce que dans aucune langue il n'y a de mots qui comportent le
triplement de la même lettre!» Manoel fut frappé de l'argument, il
y réfléchit et, en somme, n'y trouva rien à répondre.
«Et si j'avais fait plus tôt cette observation, reprit le
magistrat, je me serais épargné bien du mal, et un commencement de
migraine qui me tient depuis le sinciput jusqu'à l'occiput!
--Mais enfin, monsieur, demanda Manoel, qui sentait lui échapper
le peu d'espoir auquel il avait tenté de se rattacher encore,
qu'entendez-vous par un chiffre?
--Disons un nombre!
--Un nombre, si vous le voulez.
--Le voici, et un exemple vous le fera comprendre mieux que toute
explication!»
Le juge Jarriquez s'assit à la table, prit une feuille de papier,
un crayon, et dit:
«Monsieur Manoel, choisissons une phrase, au hasard, la première
venue, celle-ci, par exemple:
_Le juge Jarriquez est doué d'un esprit très ingénieux._
«J'écris cette phrase de manière à en espacer les lettres et
j'obtiens cette ligne:
_L e j u g e J a r r i q u e z e s t d o u é d' u n e s p r i t t
r è s i n g é n i e u x_
Cela fait, le magistrat,--à qui sans doute cette phrase semblait
contenir une de ces propositions qui sont hors de conteste--,
regarda Manoel bien en face, en disant:
«Supposons maintenant que je prenne un nombre au hasard, afin de
donner à cette succession naturelle de mots une forme
cryptographique. Supposons aussi que ce nombre soit composé de
trois chiffres, et que ces chiffres soient 4, 2 et 3. Je dispose
ledit nombre 423 sous la ligne ci-dessus, en le répétant autant de
fois qu'il sera nécessaire pour atteindre la fin de la phrase, et
de manière que chaque chiffre vienne se placer sous chaque lettre.
Voici ce que cela donne: _Le juge Jarriquez est doué d'un esprit
très ingénieux _42 3423 423423423 423 4234 234 234234 2342
342342342
«Eh bien, monsieur Manoel, en remplaçant chaque lettre par la
lettre qu'elle occupe dans l'ordre alphabétique en le descendant
suivant la valeur du chiffre, j'obtiens ceci:
_l _moins 4 égale _p e _--2= _g j _--3= _m u _--4= _z g _--2= _i
e _--3= _h_
et ainsi de suite.
«Si, par la valeur des chiffres qui composent le nombre en
question, j'arrive à la fin de l'alphabet, sans avoir assez de
lettres complémentaires à déduire, je le reprends par le
commencement. C'est ce qui se passe pour la dernière lettre de mon
nom, ce _z_, au-dessous duquel est placé le chiffre 3. Or, comme
après le _z_, l'alphabet ne me fournit plus de lettres, je
recommence à compter en reprenant par l'_a_, et dans ce cas:
_z _moins 3 égale _c._
«Cela dit, lorsque j'ai mené jusqu'à la fin ce système
cryptographique, commandé par le nombre 423,--qui a été
arbitrairement choisi, ne l'oubliez pas!--la phrase que vous
connaissez est alors remplacée par celle-ci:
_Pg mzih ncuvktzgc iux hqyi fyr gvttly vuiu lrihrkhzz._
«Or, jeune homme, examinez bien cette phrase, n'a-t-elle pas tout
à fait l'aspect de celles du document en question? Eh bien, qu'en
ressort-il? C'est que la signification de la lettre étant donnée
par le chiffre que le hasard place au-dessous, la lettre
cryptographique qui se rapporte à la lettre vraie ne peut pas
toujours être la même. Ainsi, dans cette phrase, le premier _e_
est représenté par un _g_, mais le deuxième l'est par un _h_, le
troisième par un _g_, le quatrième par un _i_; un _m_ correspond
au premier _j_ et un _n_ au second; des deux _r_ de mon nom, l'un
est représenté par un _u_, le second par un _v_; le _t_ du mot
_est_ devient un _x_ et le _t_ du mot _esprit_ devient un _y_,
tandis que celui du mot _très_ est un _v_. Vous voyez donc bien
que si vous ne connaissez pas le nombre 423, vous n'arriverez
jamais à lire ces lignes, et que, par conséquent, puisque le
nombre qui fait la loi du document nous échappe, il restera
indéchiffrable!»
En entendant le magistrat raisonner avec une logique si serrée,
Manoel fut accablé d'abord; mais, relevant la tête:
«Non, s'écria-t-il, non monsieur! Je ne renoncerai pas à l'espoir
de découvrir ce nombre!
--On le pourrait peut-être, répondit le juge Jarriquez, si les
lignes du document avaient été divisées par mots!
--Et pourquoi?
--Voici mon raisonnement, jeune homme. Il est permis d'affirmer
en toute assurance, n'est-ce pas, que ce dernier paragraphe du
document doit résumer tout ce qui a été écrit dans les paragraphes
précédents. Donc, il est certain pour moi que le nom de Joam
Dacosta s'y trouve. Eh bien, si les lignes eussent été divisées
par mots, en essayant chaque mot l'un après l'autre,--j'entends
les mots composés de sept lettres comme l'est le nom de Dacosta--,
il n'aurait pas été impossible de reconstituer le nombre qui est
la clef du document.
--Veuillez m'expliquer comment il faudrait procéder monsieur,
demanda Manoel, qui voyait peut-être luire là un dernier espoir.
--Rien n'est plus simple, répondit le juge Jarriquez. Prenons,
par exemple, un des mots de la phrase que je viens d'écrire,--
mon nom, si vous le voulez. Il est représenté dans le cryptogramme
par cette bizarre succession de lettres: _ncuvktzgc_. Eh bien, en
disposant ces lettres sur une colonne verticale, puis, en plaçant
en regard les lettres de mon nom, et en remontant de l'une à
l'autre dans l'ordre alphabétique, j'aurai la formule suivante:
«Entre _n _et _j _on compte 4 lettres.--_c _--_a _--2----_u
_--_r _--3----_v _--_r _--4----_k _--_i _--2----_t _--
_q _--3----_z _--_u _--4----_g _--_e _--2----_c _--_z
_--3--
«Or, comment est composée la colonne des chiffres produits par
cette opération très simple? Vous le voyez! des chiffres
423423423, etc., c'est-à-dire du nombre 423 plusieurs fois répété.
Oui! cela est! répondit Manoel.
--Vous comprenez donc que par ce moyen, en remontant dans l'ordre
alphabétique de la fausse lettre à la lettre vraie, au lieu de le
descendre de la vraie à la fausse, j'ai pu arriver aisément à
reconstituer le nombre, et que ce nombre cherché est effectivement
423 que j'avais choisi comme clef de mon cryptogramme!
--Eh bien! monsieur, s'écria Manoel, si, comme cela doit être, le
nom de Dacosta se trouve dans ce dernier paragraphe, en prenant
successivement chaque lettre de ces lignes pour la première des
six lettres qui doivent composer ce nom, nous devons arriver...
--Cela serait possible, en effet, répondit le juge Jarriquez,
mais à une condition cependant!
--Laquelle?
--Ce serait que le premier chiffre du nombre vînt précisément
tomber sous la première lettre du mot Dacosta, et vous
m'accorderez bien que cela n'est aucunement probable!
--En effet! répondit Manoel, qui, devant cette improbabilité,
sentait la dernière chance lui échapper.
--Il faudrait donc s'en remettre au hasard seul, reprit le juge
Jarriquez qui secoua la tête, et le hasard ne doit pas intervenir
dans des recherches de ce genre!
--Mais enfin, reprit Manoel, le hasard ne pourrait-il pas nous
livrer ce nombre?
--Ce nombre, s'écria le magistrat, ce nombre! Mais de combien de
chiffres se compose-t-il? Est-ce de deux, de trois, de quatre, de
neuf, de dix? Est-il fait de chiffres différents, ce nombre, ou de
chiffres plusieurs fois répétés? Savez-vous bien, jeune homme,
qu'avec les dix chiffres de la numération, en les employant tous,
sans répétition aucune, on peut faire trois millions deux cent
soixante-huit mille huit cents nombres différents, et que si
plusieurs mêmes chiffres s'y trouvaient, ces millions de
combinaisons s'accroîtraient encore? Et savez-vous qu'en
n'employant qu'une seule des cinq cent vingt-cinq mille six cents
minutes dont se compose l'année à essayer chacun de ces nombres,
il vous faudrait plus de six ans, et que vous y mettriez plus de
trois siècles, si chaque opération exigeait une heure! Non! vous
demandez là l'impossible!
--L'impossible, monsieur, répondit Manoel, c'est qu'un juste soit
condamné, c'est que Joam Dacosta perde la vie et l'honneur, quand
vous avez entre les mains la preuve matérielle de son innocence!
Voilà ce qui est impossible!
--Ah! jeune homme, s'écria le juge Jarriquez, qui vous dit, après
tout, que ce Torrès n'ait pas menti, qu'il ait réellement eu entre
les mains un document écrit par l'auteur du crime, que ce papier
soit ce document et qu'il s'applique à Joam Dacosta?
Qui le dit!...» répéta Manoel.
Et sa tête retomba dans ses mains. En effet, rien ne prouvait
d'une façon certaine que le document concernât l'affaire de
l'arrayal diamantin. Rien même ne disait qu'il ne fût pas vide de
tout sens, et qu'il n'eût pas été imaginé par Torrès lui-même,
aussi capable de vouloir vendre une pièce fausse qu'une vraie!
«N'importe, monsieur Manoel, reprit le juge Jarriquez en se
levant, n'importe! Quelle que soit l'affaire à laquelle se
rattache ce document, je ne renonce pas à en découvrir le chiffre!
Après tout, cela vaut bien un logogriphe ou un rébus!»
Sur ces mots, Manoel se leva, salua le magistrat, et revint à la
jangada, plus désespéré au retour qu'il ne l'était au départ.
CHAPITRE QUATORZIÈME
À TOUT HASARD
Cependant, un revirement complet s'était fait dans l'opinion
publique au sujet du condamné Joam Dacosta. À la colère avait
succédé la commisération. La population ne se portait plus à la
prison de Manao pour proférer des cris de mort contre le
prisonnier. Au contraire! les plus acharnés à l'accuser d'être
l'auteur principal du crime de Tijuco proclamaient maintenant que
ce n'était pas lui le coupable et réclamaient sa mise en liberté
immédiate: ainsi vont les foules,--d'un excès à l'autre.
Ce revirement se comprenait.
En effet, les événements qui venaient de se produire pendant ces
deux derniers jours, duel de Benito et de Torrès, recherche de ce
cadavre réapparu dans des circonstances si extraordinaires,
trouvaille du document, «indéchiffrabilité», si l'on peut
s'exprimer ainsi, des lignes qu'il contenait, assurance où l'on
était, où l'on voulait être, que cette notice renfermait la preuve
matérielle de la non-culpabilité de Joam Dacosta, puisqu'elle
émanait du vrai coupable, tout avait contribué à opérer ce
changement dans l'opinion publique. Ce que l'on désirait, ce que
l'on demandait impatiemment depuis quarante-huit heures, on le
craignait maintenant: c'était l'arrivée des instructions qui
devaient être expédiées de Rio de Janeiro.
Cela ne pouvait tarder, cependant.
En effet, Joam Dacosta avait été arrêté le 24 août et interrogé le
lendemain. Le rapport du juge était parti le 26. On était au 28.
Dans trois ou quatre jours au plus le ministre aurait pris une
décision à l'égard du condamné, et il était trop certain que la
«justice suivrait son cours!»
Oui! personne ne doutait qu'il n'en fût ainsi! Et, cependant, que
la certitude de l'innocence de Joam Dacosta ressortît du document,
cela ne faisait question pour personne, ni pour sa famille, ni
même pour toute la mobile population de Manao, qui suivait avec
passion les phases de cette dramatique affaire.
Mais, au-dehors, aux yeux d'observateurs désintéressés ou
indifférents, qui n'étaient pas sous la pression des événements,
quelle valeur pouvait avoir ce document, et comment affirmer même
qu'il se rapportait à l'attentat de l'arrayal diamantin? Il
existait, c'était incontestable. On l'avait trouvé sur le cadavre
de Torrès. Rien de plus certain. On pouvait même s'assurer, en le
comparant à la lettre de Torrès qui dénonçait Joam Dacosta, que ce
document n'avait point été écrit de la main de l'aventurier. Et,
cependant, ainsi que l'avait dit le juge Jarriquez, pourquoi ce
misérable ne l'aurait-il pas fait fabriquer dans un but de
chantage? Et il pouvait d'autant plus en être ainsi que Torrès ne
prétendait s'en dessaisir qu'après son mariage avec la fille de
Joam Dacosta, c'est-à-dire lorsqu'il ne serait plus possible de
revenir sur le fait accompli.
Toutes ces thèses pouvaient donc se soutenir de part et d'autre,
et l'on comprend que cette affaire devait passionner au plus haut
point. En tout cas, bien certainement, la situation de Joam
Dacosta était des plus compromises. Tant que le document ne serait
pas déchiffré, c'était comme s'il n'existait pas, et si son secret
cryptographique n'était pas miraculeusement deviné ou révélé avant
trois jours, avant trois jours l'expiation suprême aurait
irréparablement frappé le condamné de Tijuco.
Eh bien, ce miracle, un homme prétendait l'accomplir! Cet homme,
c'était le juge Jarriquez, et maintenant il y travaillait plus
encore dans l'intérêt de Joam Dacosta que pour la satisfaction de
ses facultés analytiques. Oui! un revirement s'était absolument
fait dans son esprit. Cet homme qui avait volontairement abandonné
sa retraite d'Iquitos, qui était venu, au risque de la vie,
demander sa réhabilitation à la justice brésilienne, n'y avait-il
pas là une énigme morale qui en valait bien d'autres! Aussi ce
document, le magistrat ne l'abandonnerait pas tant qu'il n'en
aurait pas découvert le chiffre. Il s'y acharnait donc! Il ne
mangeait plus, il ne dormait plus. Tout son temps se passait à
combiner des nombres, à forger une clef pour forcer cette serrure!
À la fin de la première journée, cette idée était arrivée dans le
cerveau du juge Jarriquez à l'état d'obsession. Une colère, très
peu contenue, bouillonnait en lui et s'y maintenait à l'état
permanent. Toute sa maison en tremblait. Ses domestiques, noirs ou
blancs, n'osaient plus l'aborder. Il était garçon, heureusement,
sans quoi madame Jarriquez aurait eu quelques vilaines heures à
passer. Jamais problème n'avait passionné à ce point cet original,
et il était bien résolu à en poursuivre la solution, tant que sa
tête n'éclaterait pas, comme une chaudière trop chauffée, sous la
tension des vapeurs.
Il était parfaitement acquis maintenant à l'esprit du digne
magistrat que la clef du document était un nombre, composé de deux
ou plusieurs chiffres, mais que ce nombre, toute déduction
semblait être impuissante à le faire connaître.
Ce fut cependant ce qu'entreprit, avec une véritable rage, le juge
Jarriquez, et c'est à ce travail surhumain que, pendant cette
journée du 28 août, il appliqua toutes ses facultés.
Chercher ce nombre au hasard, c'était, il l'avait dit, vouloir se
perdre dans des millions de combinaisons, qui auraient absorbé
plus que la vie d'un calculateur de premier ordre. Mais, si l'on
ne devait aucunement compter sur le hasard, était-il donc
impossible de procéder par le raisonnement? Non, sans doute, et
c'est à «raisonner jusqu'à la déraison», que le juge Jarriquez se
donna tout entier, après avoir vainement cherché le repos dans
quelques heures de sommeil.
Qui eût pu pénétrer jusqu'à lui en ce moment, après avoir bravé
les défenses formelles qui devaient protéger sa solitude, l'aurait
trouvé, comme la veille, dans son cabinet de travail, devant son
bureau, ayant sous les yeux le document, dont les milliers de
lettres embrouillées lui semblaient voltiger autour de sa tête.
«Ah! s'écriait-il, pourquoi ce misérable qui l'a écrit, quel qu'il
soit, n'a-t-il pas séparé les mots de ce paragraphe! On
pourrait... on essayerait... Mais non! Et cependant, s'il est
réellement question dans ce document de cette affaire d'assassinat
et de vol, il n'est pas possible que certains mots ne s'y
trouvent, des mots tels qu'_arrayal_, _diamants_, _Tijuco_,
_Dacosta_, d'autres, que sais-je! et en les mettant en face de
leurs équivalents cryptologiques, on pourrait arriver à
reconstituer le nombre! Mais rien! Pas une seule séparation! Un
mot, rien qu'un seul!... Un mot de deux cent soixante-seize
lettres!... Ah! soit-il deux cent soixante-seize fois maudit, le
gueux qui a si malencontreusement compliqué son système! Rien que
pour cela, il mériterait deux cent soixante-seize mille fois la
potence!»
Et un violent coup de poing, porté sur le document, vint accentuer
ce peu charitable souhait.
«Mais enfin, reprit le magistrat, s'il m'est interdit d'aller
chercher un de ces mots dans tout le corps du document, ne
puis-je, à tout le moins, essayer de le découvrir soit au commencement
soit à la fin de chaque paragraphe? Peut-être y a-t-il là une
chance qu'il ne faut pas négliger?»
Et s'emportant sur cette voie de déduction, le juge Jarriquez
essaya successivement si les lettres qui commençaient ou
finissaient les divers alinéas du document pouvaient correspondre
à celles qui formaient le mot le plus important, celui qui devait
nécessairement se trouver quelque part,--le mot _Dacosta_.
Il n'en était rien.
En effet, pour ne parler que du dernier alinéa et des sept lettres
par lesquelles il débutait, la formule fut:
_P _= _D_
_h _= _a_
_y _= _c_
_j _= _o_
_s _= _s_
_l _= _t_
_y _= _a_
Or, dès la première lettre, le juge Jarriquez fut arrêté dans ses
calculs, puisque l'écart entre _p_ et _d_ dans l'ordre
alphabétique donnait non pas un chiffre, mais deux, soit 12, et
que, dans ces sortes de cryptogrammes, une lettre ne peut
évidemment être modifiée que par un seul.
Il en était de même pour les sept dernières lettres du paragraphe
_p s u vjh b_, dont la série commençait également par un _p_, qui
ne pouvait en aucun cas représenter le _d_ de _Dacosta_, puisqu'il
en était séparé également par douze lettres.
Donc, ce nom ne figurait pas à cette place.
Même observation pour les mots _arrayal_ et _Tijuco_, qui furent
successivement essayés, et dont la construction ne correspondait
pas davantage à la série des lettres cryptographiques.
Après ce travail, le juge Jarriquez, la tête brisée, se leva,
arpenta son cabinet, prit l'air à la fenêtre, poussa une sorte de
rugissement dont le bruit fit partir toute une volée
d'oiseaux-mouches qui bourdonnaient dans le feuillage d'un mimosa,
et il revint au document.
Il le prit, il le tourna et le retourna.
«Le coquin! le gueux! grommelait le juge Jarriquez. Il finira par
me rendre fou! Mais, halte-là! Du calme! Ne perdons pas l'esprit!
Ce n'est pas le moment!»
Puis, après avoir été se rafraîchir la tête dans une bonne
ablution d'eau froide:
«Essayons autre chose, dit-il, et, puisque je ne puis déduire un
nombre de l'arrangement de ces damnées lettres, voyons quel nombre
a bien pu choisir l'auteur de ce document, en admettant qu'il soit
aussi l'auteur du crime de Tijuco!»
C'était une autre méthode de déductions, dans laquelle le
magistrat allait se jeter, et peut-être avait-il raison, car cette
méthode ne manquait pas d'une certaine logique.
«Et d'abord, dit-il, essayons un millésime! Pourquoi ce malfaiteur
n'aurait-il pas choisi le millésime de l'année qui a vu naître
Joam Dacosta, cet innocent qu'il laissait condamner à sa place,--
ne fût ce que pour ne pas oublier ce nombre si important pour lui?
Or, Joam Dacosta est né en 1804. Voyons ce que donne 1804, pris
comme nombre cryptologique!»
Et le juge Jarriquez, écrivant les premières lettres du
paragraphe, et les surmontant du nombre 1804, qu'il répéta trois
fois, obtint cette nouvelle formule:
1804 1804 1804
_phyj_ _slyd_ _dqfd_
Puis, en remontant dans l'ordre alphabétique d'autant de lettres
que comportait la valeur du chiffre, il obtint la série suivante:
_o.yf_ _rdy._ _cif. _ce qui ne signifiait rien! Et encore
lui manquait-il trois lettres qu'il avait dû remplacer par des
points, parce que les chiffres 8, 4 et 4, qui commandaient les
trois lettres _h_, _d_ et _d_, ne donnaient pas de lettres
correspondantes en remontant la série alphabétique.
«Ce n'est pas encore cela! s'écria le juge Jarriquez. Essayons
d'un autre nombre!»
Et il se demanda si, à défaut de ce premier millésime, l'auteur du
document n'aurait pas plutôt choisi le millésime de l'année dans
laquelle le crime avait été commis.
Or, c'était en 1826. Donc, procédant comme dessus, il obtint la
formule:
1826 1826 1826
_Phyj_ _slyd_ _dqfd_
ce qui lui donna:
_o.vd_ _rdv._ _cid._
Même série insignifiante, ne présentant aucun sens, plusieurs
lettres manquant toujours comme dans la formule précédente, et
pour des raisons semblables.
«Damné nombre! s'écria le magistrat. Il faut encore renoncer à
celui-ci! À un autre! Ce gueux aurait-il donc choisi le nombre de
contos représentant le produit du vol?» Or, la valeur des diamants
volés avait été estimée à la somme de huit cent trente-quatre
contos[15].
La formule fut donc ainsi établie:
834 834 834 834
_phy_ _jsl_ _ydd_ _qfd_
ce qui donna ce résultat aussi peu satisfaisant que les autres:
_het_ _bph_ _pa._ _ic._
«Au diable le document et celui qui l'imagina! s'écria le juge
Jarriquez en rejetant le papier, qui s'envola à l'autre bout de la
chambre. Un saint y perdrait la patience et se ferait damner!»
Mais, ce moment de colère passé, le magistrat, qui ne voulait
point en avoir le démenti, reprit le document. Ce qu'il avait fait
pour les premières lettres des divers paragraphes, il le refit
pour les dernières,--inutilement. Puis, tout ce que lui fournit
son imagination surexcitée, il le tenta. Successivement furent
essayés les nombres qui représentaient l'âge de Joam Dacosta, que
devait bien connaître l'auteur du crime, la date de l'arrestation,
la date de la condamnation prononcée par la cour d'assises de
Villa-Rica, la date fixée pour l'exécution, etc., etc., jusqu'au
nombre même des victimes de l'attentat de Tijuco! Rien! toujours
rien!
Le juge Jarriquez était dans un état d'exaspération qui pouvait
réellement faire craindre pour l'équilibre de ses facultés
mentales. Il se démenait, il se débattait, il luttait comme s'il
eût tenu un adversaire corps à corps! Puis tout à coup:
«Au hasard, s'écria-t-il, et que le ciel me seconde, puisque la
logique est impuissante!»
Sa main saisit le cordon d'une sonnette pendue près de sa table de
travail. Le timbre résonna violemment, et le magistrat s'avança
jusqu'à la porte qu'il ouvrit:
«Bobo!» cria-t-il.
Quelques instants se passèrent.
Bobo, un noir affranchi qui était le domestique privilégié du juge
Jarriquez, ne paraissait pas. Il était évident que Bobo n'osait
pas entrer dans la chambre de son maître.
Nouveau coup de sonnette! Nouvel appel de Bobo qui, dans son
intérêt, croyait devoir faire le sourd en cette occasion!
Enfin, troisième coup de sonnette, qui démonta l'appareil et brisa
le cordon. Cette fois, Bobo parut.
«Que me veut mon maître? demanda Bobo en se tenant prudemment sur
le seuil de la porte.
Avance, sans prononcer un seul mot!» répondit le magistrat, dont
le regard enflammé fit trembler le noir. Bobo avança.
«Bobo, dit le juge Jarriquez, fais bien attention à la demande que
je vais te poser, et réponds immédiatement, sans prendre même le
temps de réfléchir, ou je...»
Bobo, interloqué, les yeux fixes, la bouche ouverte, assembla ses
pieds dans la position du soldat sans armes et attendit.
«Y es-tu? lui demanda son maître.
J'y suis.
--Attention! Dis-moi, sans chercher, entends-tu bien, le premier
nombre qui te passera par la tête!
--Soixante-seize mille deux cent vingt-trois», répondit Bobo tout
d'une haleine. Bobo, sans doute, avait pensé complaire à son
maître en lui répondant par un nombre aussi élevé.
Le juge Jarriquez avait couru à sa table, et, le crayon à la main,
il avait établi sa formule sur le nombre indiqué par Bobo,--
lequel Bobo n'était que l'interprète du hasard en cette
circonstance.
On le comprend, il eût été par trop invraisemblable que ce nombre,
76223 eût été précisément celui qui servait de clef au document.
Il ne produisit donc d'autre résultat que d'amener à la bouche du
juge Jarriquez un juron tellement accentué que Bobo s'empressa de
détaler au plus vite.
CHAPITRE QUINZIÈME
DERNIERS EFFORTS
Cependant le magistrat n'avait pas été seul à se consumer en
stériles efforts. Benito, Manoel, Minha s'étaient réunis dans un
travail commun pour tenter d'arracher au document ce secret,
duquel dépendaient la vie et l'honneur de leur père. De son côté,
Fragoso, aidé par Lina, n'avait pas voulu être en reste; mais
toute leur ingéniosité n'y avait pas réussi et le nombre leur
échappait toujours!
«Trouvez donc, Fragoso! lui répétait sans cesse la jeune
mulâtresse, trouvez donc!
Je trouverai!» répondait Fragoso.
Et il ne trouvait pas! Il faut dire ici cependant, que Fragoso
avait l'idée de mettre à exécution certain projet dont il ne
voulait pas parler, même à Lina, projet qui était aussi passé dans
son cerveau à l'état d'obsession: c'était d'aller à la recherche
de cette milice à laquelle avait appartenu l'ex-capitaine des
bois, et de découvrir quel avait pu être cet auteur du document
chiffré, qui s'était avoué coupable de l'attentat de Tijuco. Or,
la partie de la province des Amazones dans laquelle opérait cette
milice, l'endroit même où Fragoso l'avait rencontrée quelques
années auparavant, la circonscription à laquelle elle appartenait,
n'étaient pas très éloignés de Manao. Il suffisait de descendre le
fleuve pendant une cinquantaine de milles, vers l'embouchure de la
Madeira, affluent de sa rive droite, et là, sans doute, se
rencontrerait le chef de ces «capitaës do mato», qui avait compté
Torrès parmi ses compagnons. En deux jours, en trois jours au
plus, Fragoso pouvait s'être mis en rapport avec les anciens
camarades de l'aventurier.
«Oui, sans doute, je puis faire cela, se répétait-il, mais après?
Que résultera-t-il de ma démarche, en admettant qu'elle réussisse?
Quand nous aurons la certitude qu'un des compagnons de Torrès est
mort récemment, cela prouvera-t-il qu'il est l'auteur du crime?
Cela démontrera-t-il qu'il a remis à Torrès un document dans
lequel il avoue son crime et en décharge Joam Dacosta? Cela
donnera-t-il en fin la clef du document? Non! Deux hommes seuls en
connaissaient le chiffre! Le coupable et Torrès! Et ces deux
hommes ne sont plus!»
Ainsi raisonnait Fragoso. Il était trop évident que sa démarche ne
pourrait aboutir à rien. Et pourtant cette pensée, c'était plus
fort que lui. Une puissance irrésistible le poussait à partir,
bien qu'il ne fût pas même assuré de retrouver la milice de la
Madeira! En effet, elle pouvait être en chasse, dans quelque autre
partie de la province, et alors, pour la rejoindre, il faudrait
plus de temps à Fragoso que celui dont il pouvait disposer! Puis,
enfin, pour arriver à quoi, à quel résultat?
Il n'en est pas moins vrai que, le lendemain 29 août, avant le
lever du soleil, Fragoso, sans prévenir personne, quittait
furtivement la jangada, arrivait à Manao et s'embarquait sur une
de ces nombreuses égariteas qui descendent journellement
l'Amazone.
Et lorsqu'on ne le revit plus à bord, quand il ne reparut pas de
toute cette journée, ce fut un étonnement. Personne, pas même la
jeune mulâtresse, ne pouvait s'expliquer l'absence de ce serviteur
si dévoué dans des circonstances aussi graves!
Quelques-uns purent même se demander, non sans quelque raison, si
le pauvre garçon, désespéré d'avoir personnellement contribué,
lorsqu'il le rencontra à la frontière, à attirer Torrès sur la
jangada, ne s'était pas abandonné à quelque parti extrême!
Mais, si Fragoso pouvait s'adresser un pareil reproche, que devait
donc se dire Benito? Une première fois, à Iquitos, il avait engagé
Torrès à visiter la fazenda. Une deuxième fois, à Tabatinga, il
l'avait conduit à bord de la jangada pour y prendre passage. Une
troisième fois, en le provoquant, en le tuant, il avait anéanti le
seul témoin dont le témoignage pût intervenir en faveur du
condamné! Et alors Benito s'accusait de tout, de l'arrestation de
son père, des terribles éventualités qui en seraient la
conséquence!
En effet, si Torrès eût encore vécu, Benito ne pouvait-il se dire
que, d'une façon ou d'une autre, par commisération ou par intérêt,
l'aventurier eût fini par livrer le document?
Fragoso quittait furtivement la jangada.
À force d'argent, Torrès, que rien ne pouvait compromettre, ne se
serait-il pas décidé à parler? La preuve tant cherchée n'aurait-elle
pas été enfin mise sous les yeux des magistrats? Oui! sans
doute!... Et le seul homme qui eût pu fournir ce témoignage, cet
homme était mort de la main de Benito!
Voilà ce que le malheureux jeune homme répétait à sa mère, à
Manoel, à lui-même! Voilà quelles étaient les cruelles
responsabilités dont sa conscience lui imposait la charge!
Cependant, entre son mari, près duquel elle passait toutes les
heures qui lui étaient accordées, et son fils en proie à un
désespoir qui faisait trembler pour sa raison, la courageuse
Yaquita ne perdait rien de son énergie morale.
On retrouvait en elle la vaillante fille de Magalhaës, la digne
compagne du fazender d'Iquitos.
L'attitude de Joam Dacosta, d'ailleurs, était faite pour la
soutenir dans cette épreuve. Cet homme de coeur, ce puritain
rigide, cet austère travailleur, dont toute la vie n'avait été
qu'une lutte, en était encore à montrer un instant de faiblesse.
Le coup le plus terrible qui l'eût frappé sans l'abattre avait été
la mort du juge Ribeiro, dans l'esprit duquel son innocence ne
laissait pas un doute. N'était-ce pas avec l'aide de son ancien
défenseur qu'il avait eu l'espoir de lutter pour sa
réhabilitation? L'intervention de Torrès dans toute cette affaire,
il ne la regardait que comme secondaire pour lui. Et d'ailleurs ce
document, il n'en connaissait pas l'existence, lorsqu'il s'était
décidé à quitter Iquitos pour venir se remettre à la justice de
son pays. Il n'apportait pour tout bagage que des preuves morales.
Qu'une preuve matérielle se fût inopinément produite au cours de
l'affaire, avant ou après son arrestation, il n'était certainement
pas homme à la dédaigner; mais si, par suite de circonstances
regrettables, cette preuve avait disparu, il se retrouvait dans la
situation où il était en passant la frontière du Brésil, cette
situation d'un homme qui venait dire: «Voilà mon passé, voilà mon
présent, voilà toute une honnête existence de travail et de
dévouement que je vous apporte! Vous avez rendu un premier
jugement inique! Après vingt-trois ans d'exil, je viens me livrer!
Me voici! Jugez-moi!»
La mort de Torrès, l'impossibilité de lire le document retrouvé
sur lui, n'avaient donc pu produire sur Joam Dacosta une
impression aussi vive que sur ses enfants, ses amis, ses
serviteurs, sur tous ceux qui s'intéressaient à lui.
«J'ai foi dans mon innocence, répétait-il à Yaquita, comme j'ai
foi en Dieu! S'il trouve que ma vie est encore utile aux miens et
qu'il faille un miracle pour la sauver, il le fera, ce miracle,
sinon je mourrai! Lui seul, il est le juge!»
Cependant l'émotion s'accentuait dans la ville de Manao avec le
temps qui s'écoulait. Cette affaire était commentée avec une
passion sans égale. Au milieu de cet entraînement de l'opinion
publique que provoque tout ce qui est mystérieux, le document
faisait l'unique objet des conversations. Personne, à la fin de ce
quatrième jour, ne doutait plus qu'il ne renfermât la
justification du condamné.
Il faut dire, d'ailleurs, que chacun avait été mis à même d'en
déchiffrer l'incompréhensible contenu. En effet, le _Diario d'o
Grand Para_ l'avait reproduit en fac-similé. Des exemplaires
autographiés venaient d'être répandus en grand nombre, et cela sur
les instances de Manoel, qui ne voulait rien négliger de ce qui
pourrait amener la pénétration de ce mystère, même le hasard, ce
«nom de guerre», a-t-on dit, que prend quelquefois la Providence.
En outre, une récompense montant à la somme de cent contos[16] fut
promise à quiconque découvrirait le chiffre vainement cherché, et
permettrait de lire le document. C'était là une fortune. Aussi que
de gens de toutes classes perdirent le boire, le manger, le
sommeil, à s'acharner sur l'inintelligible cryptogramme.
Jusqu'alors, cependant, tout cela avait été inutile, et il est
probable que les plus ingénieux analystes du monde y auraient
vainement consumé leurs veilles.
Le public avait été avisé, d'ailleurs, que toute solution devait
être adressée sans retard au juge Jarriquez, en sa maison de la
rue de Dieu-le-Fils; mais, le 29 août, au soir, rien n'était
encore arrivé et rien ne devait arriver sans doute!
En vérité, de tous ceux qui se livraient à l'étude de ce casse-tête,
le juge Jarriquez était un des plus à plaindre. Par suite
d'une association d'idées toute naturelle, lui aussi partageait
maintenant l'opinion générale que le document se rapportait à
l'affaire de Tijuco, qu'il avait été écrit de la main même du
coupable et qu'il déchargeait Joam Dacosta. Aussi ne mettait-il
que plus d'ardeur à en chercher la clef. Ce n'était plus
uniquement l'art pour l'art qui le guidait, c'était un sentiment
de justice, de pitié envers un homme frappé d'une injuste
condamnation. S'il est vrai qu'il se fait une dépense d'un certain
phosphore organique dans le travail du cerveau humain, on ne
saurait dire combien le magistrat en avait dépensé de milligrammes
pour échauffer les réseaux de son «sensorium», et, en fin de
compte, ne rien trouver, non, rien!
Et cependant le juge Jarriquez ne songeait pas à abandonner sa
tâche. S'il ne comptait plus maintenant que sur le hasard, il
fallait, il voulait que ce hasard lui vînt en aide! Il cherchait à
le provoquer par tous les moyens possibles et impossibles! Chez
lui, c'était devenu de la frénésie, de la rage, et, ce qui est
pis, de la rage impuissante!
Ce qu'il essaya de nombres différents pendant cette dernière
partie de la journée,--nombres toujours pris arbitrairement--,
ne saurait se concevoir! Ah! s'il avait eu le temps, il n'aurait
pas hésité à se lancer dans les millions de combinaisons que les
dix signes de la numération peuvent former! Il y eût consacré sa
vie tout entière, au risque de devenir fou avant l'année révolue!
Fou! Eh! ne l'était-il pas déjà!
Il eut alors la pensée que le document devait, peut-être, être lu
à l'envers. C'est pourquoi, le retournant et l'exposant à la
lumière, il le reprit de cette façon.
Rien! Les nombres déjà imaginés et qu'il essaya sous cette
nouvelle forme ne donnèrent aucun résultat!
Peut-être fallait-il prendre le document à rebours, et le rétablir
en allant de la dernière lettre à la première, ce que son auteur
pouvait avoir combiné pour en rendre la lecture plus difficile
encore!
Rien! Cette nouvelle combinaison ne fournit qu'une série de
lettres complètement énigmatiques!
À huit heures du soir, le juge Jarriquez, la tête entre les mains,
brisé, épuisé moralement et physiquement, n'avait plus la force de
remuer, de parler, de penser, d'associer une idée à une autre!
Soudain, un bruit se fit entendre en dehors. Presque aussitôt,
malgré ses ordres formels, la porte de son cabinet s'ouvrit
brusquement.
Benito et Manoel étaient devant lui, Benito, effrayant à voir,
Manoel le soutenant, car l'infortuné jeune homme n'avait plus la
force de se soutenir lui-même.
Le magistrat s'était vivement relevé.
«Qu'y a-t-il, messieurs, que voulez-vous? demanda-t-il.
--Le chiffre!... le chiffre! ... s'écria Benito, fou de douleur.
Le chiffre du document! ...
--Le connaissez-vous donc? s'écria le juge Jarriquez.
--Non, monsieur, reprit Manoel. Mais vous?...
--Rien!... rien!
--Rien!» s'écria Benito. Et, au paroxysme du désespoir, tirant
une arme de sa ceinture, il voulut s'en frapper la poitrine. Le
magistrat et Manoel, se jetant sur lui, parvinrent, non sans
peine, à le désarmer.
«Benito, dit le juge Jarriquez d'une voix qu'il voulait rendre
calme, puisque votre père ne peut plus maintenant échapper à
l'expiation d'un crime qui n'est pas le sien, vous avez mieux à
faire qu'à vous tuer!
--Quoi donc?... s'écria Benito.
--Vous avez à tenter de lui sauver la vie!
--Et comment?...
C'est à vous de le deviner, répondit le magistrat, ce n'est pas à
moi de vous le dire!
CHAPITRE SEIZIÈME
DISPOSITIONS PRISES
Le lendemain, 30 août, Benito et Manoel se concertaient. Ils
avaient compris la pensée que le juge n'avait pas voulu formuler
en leur présence. Ils cherchaient maintenant les moyens de faire
évader le condamné que menaçait le dernier supplice.
Il n'y avait pas autre chose à faire.
En effet, il n'était que trop certain que, pour les autorités de
Rio de Janeiro, le document indéchiffré n'offrirait aucune valeur,
qu'il serait lettre morte, que le premier jugement qui avait
déclaré Joam Dacosta coupable de l'attentat de Tijuco ne serait
pas réformé, et que l'ordre d'exécution arriverait inévitablement,
puisque, dans l'espèce, aucune commutation de peine n'était
possible.
Donc, encore une fois, Joam Dacosta ne devait pas hésiter à se
soustraire par la fuite à l'arrêt qui le frappait injustement.
Entre les deux jeunes gens, il fut d'abord convenu que le secret
de ce qu'ils allaient faire serait absolument gardé; que ni
Yaquita, ni Minha ne seraient mises au courant de leurs
tentatives. Ce serait peut-être leur donner un dernier espoir qui
ne se réaliserait pas! Qui sait si, par suite de circonstances
imprévues, cet essai d'évasion n'échouerait pas misérablement!
La présence de Fragoso eût été précieuse, sans doute, en cette
occasion. Ce garçon, avisé et dévoué, serait venu bien utilement
en aide aux deux jeunes gens; mais Fragoso n'avait pas reparu.
Lina, interrogée à son sujet, n'avait pu dire ce qu'il était
devenu, ni pourquoi il avait quitté la jangada, sans même l'en
prévenir.
Et certainement, si Fragoso avait pu prévoir que les choses en
viendraient à ce point, il n'aurait pas abandonné la famille
Dacosta pour tenter une démarche qui ne paraissait pouvoir donner
aucun résultat sérieux. Oui! mieux eût valu aider à l'évasion du
condamné que de se mettre à la recherche des anciens compagnons de
Torrès!
Mais Fragoso n'était pas là, et il fallait forcément se passer de
son concours.
Benito et Manoel, dès l'aube, quittèrent donc la jangada et se
dirigèrent vers Manao. Ils arrivèrent rapidement à la ville et
s'enfoncèrent dans les étroites rues, encore désertes à cette
heure. En quelques minutes, tous deux se trouvaient devant la
prison, et ils parcouraient en tous sens ces terrains vagues, sur
lesquels se dressait l'ancien couvent qui servait de maison
d'arrêt.
C'était la disposition des lieux qu'il convenait d'étudier avec le
plus grand soin.
Dans un angle du bâtiment s'ouvrait, à vingt-cinq pieds au-dessus
du sol, la fenêtre de la cellule dans laquelle Joam Dacosta était
enfermé. Cette fenêtre était défendue par une grille de fer en
assez mauvais état, qu'il serait facile de desceller ou de scier,
si l'on pouvait s'élever à sa hauteur. Les pierres du mur mal
jointes, effritées en maints endroits, offraient de nombreuses
saillies qui devaient assurer au pied un appui solide, s'il était
possible de se hisser au moyen d'une corde. Or, cette corde, en la
lançant adroitement, peut-être parviendrait-on à la tourner à l'un
des barreaux de la grille, dégagé de son alvéole, qui formait
crochet à l'extérieur. Cela fait, un ou deux barreaux étant
enlevés de manière à pouvoir livrer passage à un homme, Benito et
Manoel n'auraient plus qu'à s'introduire dans la chambre du
prisonnier, et l'évasion s'opérerait sans grandes difficultés, au
moyen de la corde attachée à l'armature de fer. Pendant la nuit
que l'état du ciel devait rendre très obscure, aucune de ces
manoeuvres ne serait aperçue, et Joam Dacosta, avant le jour,
pourrait être en sûreté.
Durant une heure, Manoel et Benito, allant et venant, de manière à
ne pas attirer l'attention, prirent leurs relèvements avec une
précision extrême, tant sur la situation de la fenêtre et la
disposition de l'armature que sur l'endroit qui serait le mieux
choisi pour lancer la corde.
«Cela est convenu ainsi, dit alors Manoel. Mais Joam Dacosta
devra-t-il être prévenu?
--Non, Manoel! Ne lui donnons pas plus que nous ne l'avons donné
à ma mère le secret d'une tentative qui peut échouer!
--Nous réussirons, Benito! répondit Manoel. Cependant il faut
tout prévoir, et au cas où l'attention du gardien-chef de la
prison serait attirée au moment de l'évasion...
--Nous aurons tout l'or qu'il faudra pour acheter cet homme!
répondit Benito.
--Bien, répondit Manoel. Mais, une fois notre père hors de la
prison, il ne peut rester caché ni dans la ville ni sur la
jangada. Où devra-t-il chercher refuge?»
C'était la seconde question à résoudre, question très grave, et
voici comment elle le fut.
À cent pas de la prison, le terrain vague était traversé par un de
ces canaux qui se déversent au-dessous de la ville dans le rio
Negro. Ce canal offrait donc une voie facile pour gagner le
fleuve, à la condition qu'une pirogue vînt y attendre le fugitif.
Du pied de la muraille au canal, il aurait à peine cent pas à
parcourir.
Benito et Manoel décidèrent donc que l'une des pirogues de la
jangada déborderait vers huit heures du soir sous la conduite du
pilote Araujo et de deux robustes pagayeurs. Elle remonterait le
rio Negro, s'engagerait dans le canal, se glisserait à travers le
terrain vague, et là, cachée sous les hautes herbes des berges,
elle se tiendrait pendant toute la nuit à la disposition du
prisonnier.
Mais, une fois embarqué, où conviendrait-il que Joam Dacosta
cherchât refuge?
Ce fut là l'objet d'une dernière résolution qui fut prise par les
deux jeunes gens, après que le pour et le contre de la question
eurent été minutieusement pesés.
Retourner à Iquitos, c'était suivre une route difficile, pleine de
périls. Ce serait long en tout cas, soit que le fugitif se jetât à
travers la campagne, soit qu'il remontât ou descendît le cours de
l'Amazone. Ni cheval, ni pirogue ne pouvaient le mettre assez
rapidement hors d'atteinte. La fazenda, d'ailleurs, ne lui
offrirait plus une retraite sûre. En y rentrant, il ne serait pas
le fazender Joam Garral, il serait le condamné Joam Dacosta,
toujours sous une menace d'extradition, et il ne devait plus
songer à y reprendre sa vie d'autrefois.
S'enfuir par le rio Negro jusque dans le nord de la province, ou
même en dehors des possessions brésiliennes, ce plan exigeait plus
de temps que celui dont pouvait disposer Joam Dacosta, et son
premier soin devait être de se soustraire à des poursuites
immédiates.
Redescendre l'Amazone? Mais les postes, les villages, les villes
abondaient sur les deux rives du fleuve. Le signalement du
condamné serait envoyé à tous les chefs de police. Il courrait
donc le risque d'être arrêté, bien avant d'avoir atteint le
littoral de l'Atlantique. L'eût-il atteint, où et comment se
cacher, en attendant une occasion de s'embarquer pour mettre toute
une mer entre la justice et lui?
Ces divers projets examinés, Benito et Manoel reconnurent que ni
les uns ni les autres n'étaient praticables. Un seul offrait
quelque chance de salut.
C'était celui-ci: au sortir de la prison, s'embarquer dans la
pirogue, suivre le canal jusqu'au rio Negro, descendre cet
affluent sous la conduite du pilote, atteindre le confluent des
deux cours d'eau, puis se laisser aller au courant de l'Amazone en
longeant sa rive droite, pendant une soixantaine de milles,
naviguant la nuit, faisant halte le jour, et gagner ainsi
l'embouchure de la Madeira.
Ce tributaire, qui descend du versant de la Cordillère, grossi
d'une centaine de sous-affluents, est une véritable voie fluviale
ouverte jusqu'au coeur même de la Bolivie. Une pirogue pouvait
donc s'y aventurer, sans laisser aucune trace de son passage, et
se réfugier en quelque localité, bourgade on hameau, situé au-delà
de la frontière brésilienne.
Là, Joam Dacosta serait relativement en sûreté; là, il pourrait,
pendant plusieurs mois, s'il le fallait, attendre une occasion de
rallier le littoral du Pacifique et de prendre passage sur un
navire en partance dans l'un des ports de la côte. Que ce navire
le conduisît dans un des États de l'Amérique du Nord, il était
sauvé. Il verrait ensuite s'il lui conviendrait de réaliser toute
sa fortune, de s'expatrier définitivement et d'aller chercher
au-delà des mers, dans l'ancien monde, une dernière retraite pour y
finir cette existence si cruellement et si injustement agitée.
Partout où il irait, sa famille le suivrait sans une hésitation,
sans un regret, et, dans sa famille, il fallait comprendre Manoel,
qui serait lié à lui par d'indissolubles liens. C'était là une
question qui n'avait même plus à être discutée.
«Partons, dit Benito. Il faut que tout soit prêt avant la nuit, et
nous n'avons pas un instant à perdre.»
Les deux jeunes gens revinrent à bord en suivant la berge du canal
jusqu'au rio Negro. Ils s'assurèrent ainsi que le passage de la
pirogue y serait parfaitement libre, qu'aucun obstacle barrage
d'écluse on navire en réparation, ne pouvait l'arrêter. Puis,
descendant la rive gauche de l'affluent, en évitant les rues déjà
fréquentées de la ville, ils arrivèrent au mouillage de la
jangada.
Le premier soin de Benito fut de voir sa mère. Il se sentait assez
maître de lui-même pour ne rien laisser paraître des inquiétudes
qui le dévoraient. Il voulait la rassurer, lui dire que tout
espoir n'était pas perdu, que le mystère du document allait être
éclairci, qu'en tout cas l'opinion publique était pour Joam
Dacosta, et que, devant ce soulèvement qui se faisait en sa
faveur, la justice accorderait tout le temps nécessaire, pour que
la preuve matérielle de son innocence fût enfin produite.
«Oui! mère, oui! ajouta-t-il, avant demain, sans doute, nous
n'aurons plus rien à craindre pour notre père!
Dieu t'entende! mon fils», répondit Yaquita, dont les yeux étaient
si interrogateurs, que Benito put à peine en soutenir le regard.
De son côté, et comme par un commun accord, Manoel avait tenté de
rassurer Minha, en lui répétant que le juge Jarriquez, convaincu
de la non-culpabilité de Joam Dacosta, tenterait de le sauver par
tous les moyens en son pouvoir.
«Je veux vous croire, Manoel!» avait répondu la jeune fille, qui
ne put retenir ses pleurs.
Et Manoel avait brusquement quitté Minha. Des larmes allaient
aussi remplir ses yeux et protester contre ces paroles d'espérance
qu'il venait de faire entendre!
D'ailleurs, le moment était venu d'aller faire au prisonnier sa
visite quotidienne, et Yaquita, accompagnée de sa fille, se
dirigea rapidement vers Manao.
Pendant une heure, les deux jeunes gens s'entretinrent avec le
pilote Araujo. Ils lui firent connaître dans tous ses détails le
plan qu'ils avaient arrêté, et ils le consultèrent aussi bien au
sujet de l'évasion projetée que sur les mesures qu'il conviendrait
de prendre ensuite pour assurer la sécurité du fugitif.
Araujo approuva tout. Il se chargea, la nuit venue, sans exciter
aucune défiance, de conduire la pirogue à travers le canal, dont
il connaissait parfaitement le tracé jusqu'à l'endroit où il
devait attendre l'arrivée de Joam Dacosta. Regagner ensuite
l'embouchure du rio Negro n'offrirait aucune difficulté, et la
pirogue passerait inaperçue au milieu des épaves qui en
descendaient incessamment le cours.
Sur la question de suivre l'Amazone jusqu'au confluent de la
Madeira, Araujo ne souleva, non plus, aucune objection. C'était
aussi son opinion qu'on ne pouvait prendre un meilleur parti. Le
cours de la Madeira lui était connu sur un espace de plus de cent
milles. Au milieu de ces provinces peu fréquentées, si, par
impossible, les poursuites étaient dirigées dans cette direction,
on pourrait les déjouer facilement, dût-on s'enfoncer jusqu'au
centre de la Bolivie, et, pour peu que Joam Dacosta persistât à
vouloir s'expatrier, son embarquement s'opérerait avec moins de
danger sur le littoral du Pacifique que sur celui de l'Atlantique.
L'approbation d'Araujo était bien faite pour rassurer les deux
jeunes gens. Ils avaient confiance dans le bon sens pratique du
pilote, et ce n'était pas sans raison. Quant au dévouement de ce
brave homme, à cet égard, pas de doute possible. Il eût
certainement risqué sa liberté ou sa vie pour sauver le fazender
d'Iquitos.
Araujo s'occupa immédiatement, mais dans le plus grand secret, des
préparatifs qui lui incombaient en cette tentative d'évasion. Une
forte somme en or lui fut remise par Benito, afin de parer à
toutes les éventualités pendant le voyage sur la Madeira. Il fit
ensuite préparer la pirogue, en annonçant son intention d'aller à
la recherche de Fragoso, qui n'avait pas reparu, et sur le sort
duquel tous ses compagnons avaient lieu d'être très inquiets.
Puis, lui-même, il disposa dans l'embarcation des provisions pour
plusieurs jours, et, en outre, les cordes et outils que les deux
jeunes gens y devaient venir prendre, lorsqu'elle serait arrivée à
l'extrémité du canal, à l'heure et à l'endroit convenus.
Ces préparatifs n'éveillèrent pas autrement l'attention du
personnel de la jangada. Les deux robustes noirs que le pilote
choisit pour pagayeurs ne furent même pas mis dans le secret de la
tentative. Cependant on pouvait absolument compter sur eux.
Lorsqu'ils apprendraient à quelle oeuvre de salut ils allaient
coopérer, lorsque Joam Dacosta, libre enfin, serait confié à leurs
soins, Araujo savait bien qu'ils étaient gens à tout oser, même à
risquer leur vie pour sauver la vie de leur maître.
Dans l'après-midi, tout était prêt pour le départ. Il n'y avait
plus qu'à attendre la nuit.
Mais, avant d'agir, Manoel voulut revoir une dernière fois le juge
Jarriquez. Peut-être le magistrat aurait-il quelque chose de
nouveau à lui apprendre sur le document.
Benito, lui, préféra rester Sur la jangada, afin d'y attendre le
retour de sa mère et de sa soeur.
Manoel se rendit donc seul à la maison du juge Jarriquez, et il
fut reçu immédiatement.
Le magistrat, dans ce cabinet qu'il ne quittait plus, était
toujours en proie à la même surexcitation. Le document, froissé
par ses doigts impatients, était toujours là, sur sa table, sous
ses yeux.
«Monsieur, lui dit Manoel, dont la voix tremblait en formulant
cette question, avez-vous reçu de Rio de Janeiro?...
--Non... répondit le juge Jarriquez, l'ordre n'est pas arrivé...
mais d'un moment à l'autre!...
--Et le document?
--Rien! s'écria le juge Jarriquez. Tout ce que mon imagination a
pu me suggérer... je l'ai essayé... et rien!
--Rien!
--Si, cependant! j'y ai clairement vu un mot dans ce document...
un seul!...
--Et ce mot? s'écria Manoel. Monsieur... quel est ce mot?
--Fuir!»
Manoel, sans répondre, pressa la main que lui tendait le juge
Jarriquez, et revint à la jangada pour y attendre le moment
d'agir.
CHAPITRE DIX-SEPTIÈME
LA DERNIÈRE NUIT
La visite de Yaquita, accompagnée de sa fille, avait été ce
qu'elle était toujours, pendant ces quelques heures que les deux
époux passaient chaque jour l'un près de l'autre. En présence de
ces deux êtres si tendrement aimés, le coeur de Joam Dacosta avait
peine à ne pas déborder. Mais le mari, le père, se contenait.
C'était lui qui relevait ces deux pauvres femmes, qui leur rendait
un peu de cet espoir, dont il lui restait cependant si peu. Toutes
deux arrivaient avec l'intention de ranimer le moral du
prisonnier. Hélas! plus que lui, elles avaient besoin d'être
soutenues; mais, en le voyant si ferme, la tête si haute au milieu
de tant d'épreuves, elles se reprenaient à espérer.
Ce jour-là encore, Joam leur avait fait entendre d'encourageantes
paroles. Cette indomptable énergie, il la puisait non seulement
dans le sentiment de son innocence, mais aussi dans la foi en ce
Dieu qui a mis une part de sa justice au coeur des hommes. Non!
Joam Dacosta ne pouvait être frappé pour le crime de Tijuco!
Presque jamais, d'ailleurs, il ne parlait du document. Qu'il fût
apocryphe ou non, qu'il fût de la main de Torrès ou écrit par
l'auteur réel de l'attentat, qu'il contînt ou ne contînt pas la
justification tant cherchée, ce n'était pas sur cette douteuse
hypothèse que Joam Dacosta prétendait s'appuyer. Non! il se
regardait comme le meilleur argument de sa cause, et c'était à
toute sa vie de travail et d'honnêteté qu'il avait voulu donner la
tâche de plaider pour lui!
Ce soir-là donc, la mère et la fille, relevées par ces viriles
paroles qui les pénétraient jusqu'au plus profond de leur être,
s'étaient retirées plus confiantes qu'elles ne l'avaient été
depuis l'arrestation. Le prisonnier les avait une dernière fois
pressées sur son coeur avec un redoublement de tendresse. Il
semblait qu'il eût ce pressentiment que le dénouement de cette
affaire, quel qu'il fût, était prochain.
Joam Dacosta, demeuré seul, resta longtemps immobile. Ses bras
reposaient sur une petite table et soutenaient sa tête.
Que se passait-il en lui? Était-il arrivé à cette conviction que
la justice humaine, après avoir failli une première fois,
prononcerait enfin son acquittement?
Oui! il espérait encore! Avec le rapport du juge Jarriquez
établissant son identité, il savait que ce mémoire justificatif,
qu'il avait écrit avec tant de conviction, devait être à Rio de
Janeiro, entre les mains du chef suprême de la justice.
On le sait, ce mémoire, c'était l'histoire de sa vie depuis son
entrée dans les bureaux de l'arrayal diamantin jusqu'au moment où
la jangada s'était arrêtée aux portes de Manao.
Joam Dacosta repassait alors en son esprit toute son existence. Il
revivait dans son passé, depuis l'époque à laquelle, orphelin, il
était arrivé à Tijuco. Là, par son zèle, il s'était élevé dans la
hiérarchie des bureaux du gouverneur général, où il avait été
admis bien jeune encore. L'avenir lui souriait; il devait arriver
à quelque haute position!... Puis, tout à coup, cette catastrophe:
le pillage du convoi de diamants, le massacre des soldats de
l'escorte, les soupçons se portant sur lui, comme sur le seul
employé qui eût pu divulguer le secret du départ, son arrestation,
sa comparution devant le jury, sa condamnation, malgré tous les
efforts de son avocat, les dernières heures écoulées dans la
cellule des condamnés à mort de la prison de Villa-Rica, son
évasion accomplie dans des conditions qui dénotaient un courage
surhumain, sa fuite à travers les provinces du Nord, son arrivée à
la frontière péruvienne, puis l'accueil qu'avait fait au fugitif,
dénué de ressources et mourant de faim, l'hospitalier fazender
Magalhaës!
Le prisonnier revoyait tous ces événements, qui avaient si
brutalement brisé sa vie! Et alors, abstrait dans ses pensées,
perdu dans ses souvenirs, il n'entendait pas un bruit particulier
qui se produisait sur le mur extérieur du vieux couvent, ni les
secousses d'une corde accrochée aux barreaux de sa fenêtre, ni le
grincement de l'acier mordant le fer, qui eussent attiré
l'attention d'un homme moins absorbé.
Non, Joam Dacosta continuait à revivre au milieu des années de sa
jeunesse, après son arrivée dans la province péruvienne. Il se
revoyait à la fazenda, le commis, puis l'associé du vieux
Portugais, travaillant à la prospérité de l'établissement
d'Iquitos.
Ah! pourquoi, dès le début, n'avait-il pas tout dit à son
bienfaiteur! Celui-là n'aurait pas douté de lui! C'était la seule
faute qu'il eût à se reprocher! Pourquoi n'avait-il pas avoué ni
d'où il venait, ni qui il était,--surtout au moment où Magalhaës
avait mis dans sa main la main de sa fille, qui n'eût jamais voulu
voir en lui l'auteur de cet épouvantable crime!
En ce moment, le bruit, à l'extérieur, fut assez fort pour attirer
l'attention du prisonnier.
Joam Dacosta releva un instant la tête. Ses yeux se dirigèrent
vers la fenêtre, mais avec ce regard vague qui est comme
inconscient, et, un instant après, son front retomba dans ses
mains. Sa pensée l'avait encore ramené à Iquitos.
Là, le vieux fazender était mourant. Avant de mourir, il voulait
que l'avenir de sa fille fût assuré, que son associé fût l'unique
maître de cet établissement, devenu si prospère sous sa direction.
Joam Dacosta devait-il parler alors?... Peut-être!... Il ne l'osa
pas!... Il revit cet heureux passé près de Yaquita, la naissance
de ses enfants, tout le bonheur de cette existence que troublaient
seuls les souvenirs de Tijuco et les remords de n'avoir pas avoué
son terrible secret!
L'enchaînement de ces faits se reproduisait ainsi dans le cerveau
de Joam Dacosta avec une netteté, une vivacité surprenantes.
Il se retrouvait, maintenant, au moment où le mariage de sa fille
Minha avec Manoel allait être décidé! Pouvait-il laisser
s'accomplir cette union sous un faux nom, sans faire connaître à
ce jeune homme les mystères de sa vie? Non!
Aussi s'était-il résolu, sur l'avis du juge Ribeiro, à venir
réclamer la révision de son procès, à provoquer la réhabilitation
qui lui était due. Il était parti avec tous les siens, et alors
venait l'intervention de Torrès, l'odieux marché proposé par ce
misérable, le refus indigné du père de livrer sa fille pour sauver
son honneur et sa vie, puis la dénonciation, puis
l'arrestation!...
En ce moment, la fenêtre, violemment repoussée du dehors, s'ouvrit
brusquement.
Joam Dacosta se redressa; les souvenirs de son passé s'évanouirent
comme une ombre.
Benito avait sauté dans la chambre, il était devant son père, et,
un instant après, Manoel, franchissant la baie qui avait été
dégagée de ses barreaux, apparaissait près de lui.
Joam Dacosta allait jeter un cri de surprise; Benito ne lui en
laissa pas le temps.
«Mon père, dit-il, voici cette fenêtre dont la grille est
brisée!... Une corde pend jusqu'au sol!... Une pirogue attend dans
le canal, à cent pas d'ici!... Araujo est là pour la conduire loin
de Manao, sur l'autre rive de l'Amazone, où vos traces ne pourront
être retrouvées!... Mon père, il faut fuir à l'instant!... Le juge
lui-même nous en a donné le conseil!
--Il le faut! ajouta Manoel.
--Fuir! moi!... Fuir une seconde fois!... Fuir encore!...
Et, les bras croisés, la tête haute, Joam Dacosta recula lentement
jusqu'au fond de la chambre.
«Jamais!» dit-il d'une voix si ferme que Benito et Manoel
restèrent interdits.
Les deux jeunes gens ne s'attendaient pas à cette résistance.
Jamais ils n'auraient pu penser que les obstacles à cette évasion
viendraient du prisonnier lui-même.
Benito s'avança vers son père, et, le regardant bien en face, il
lui prit les deux mains, non pour l'entraîner, mais pour qu'il
l'entendît et se laissât convaincre.
«Jamais, avez-vous dit, mon père?
Jamais.
--Mon père, dit alors Manoel,--moi aussi j'ai le droit de vous
donner ce nom--, mon père, écoutez-nous! Si nous vous disons
qu'il faut fuir sans perdre un seul instant, c'est que, si vous
restiez, vous seriez coupable envers les autres, envers vous-même!
--Rester, reprit Benito, c'est attendre la mort, mon père!
L'ordre d'exécution peut arriver d'un moment à l'autre! Si vous
croyez que la justice des hommes reviendra sur un jugement inique,
si vous pensez qu'elle réhabilitera celui qu'elle a condamné il y
a vingt ans, vous vous trompez! Il n'y a plus d'espoir! Il faut
fuir!... Fuyez!»
Par un mouvement irrésistible, Benito avait saisi son père, et il
l'entraîna vers la fenêtre.
Joam Dacosta se dégagea de l'étreinte de son fils, et recula une
seconde fois.
«Fuir! répondit-il, du ton d'un homme dont la résolution est
inébranlable, mais c'est me déshonorer et vous déshonorer avec
moi! Ce serait comme un aveu de ma culpabilité! Puisque je suis
librement venu me remettre à la disposition des juges de mon pays,
je dois attendre leur décision, quelle qu'elle soit, et je
l'attendrai!
--Mais les présomptions sur lesquelles vous vous appuyez ne
peuvent suffire, reprit Manoel, et la preuve matérielle de votre
innocence nous manque jusqu'ici! Si nous vous répétons qu'il faut
fuir, c'est que le juge Jarriquez lui-même nous l'a dit! Vous
n'avez plus maintenant que cette chance d'échapper à la mort!
--Je mourrai donc! répondit Joam Dacosta d'une voix, calme. Je
mourrai en protestant contre le jugement qui me condamne! Une
première fois, quelques heures avant l'exécution, j'ai fui! Oui!
j'étais jeune alors, j'avais toute une vie devant moi pour
combattre l'injustice des hommes! Mais me sauver maintenant,
recommencer cette misérable existence d'un coupable qui se cache
sous un faux nom, dont tous les efforts sont employés à dépister
les poursuites de la police; reprendre cette vie d'anxiété que
j'ai menée depuis vingt-trois ans, en vous obligeant à la partager
avec moi; attendre chaque jour une dénonciation qui arriverait tôt
ou tard, et une demande d'extradition qui viendrait m'atteindre
jusqu'en pays étranger! est-ce que ce serait vivre! Non! jamais!
--Mon père, reprit Benito, dont la tête menaçait de s'égarer
devant cette obstination, vous fuirez! Je le veux!...» Et il avait
saisi Joam Dacosta, et il cherchait, par force, à l'entraîner vers
la fenêtre. «Non!... non!...
Vous voulez donc me rendre fou!
Mon fils, s'écria Joam Dacosta, laisse-moi!... Une fois déjà, je
me suis échappé de la prison de Villa-Rica, et l'on a dû croire
que je fuyais une condamnation justement méritée! Oui! on a dû le
croire! Eh bien, pour l'honneur du nom que vous portez, je ne
recommencerai pas!»
Benito était tombé aux genoux de son père! Il lui tendait les
mains... Il le suppliait...
«Mais cet ordre, mon père, répétait-il, cet ordre peut arriver
aujourd'hui... À l'instant... et il contiendra la sentence de
mort!
L'ordre serait arrivé, que ma détermination ne changerait pas!
Non, mon fils! Joam Dacosta coupable pourrait fuir! Joam Dacosta
innocent ne fuira pas!»
La scène qui suivit ces paroles fut déchirante. Benito luttait
contre son père. Manoel, éperdu, se tenait près de la fenêtre,
prêt à enlever le prisonnier, lorsque la porte de la cellule
s'ouvrit.
Sur le seuil apparut le chef de police, accompagné du gardien-chef
de la prison et de quelques soldats.
Le chef de police comprit qu'une tentative d'évasion venait d'être
faite, mais il comprit aussi à l'attitude du prisonnier que
c'était lui qui n'avait pas voulu fuir! Il ne dit rien. La plus
profonde pitié se peignit sur sa figure. Sans doute, lui aussi,
comme le juge Jarriquez, il aurait voulu que Joam Dacosta se fût
échappé de cette prison?
Il était trop tard!
Le chef de police, qui tenait un papier à la main, s'avança vers
le prisonnier.
«Avant tout, lui dit Joam Dacosta, laissez-moi vous affirmer,
monsieur, qu'il n'a tenu qu'à moi de fuir, mais que je ne l'ai pas
voulu!»
Le chef de police baissa un instant la tête; puis d'une voix qu'il
essayait en vain de raffermir: «Joam Dacosta, dit-il, l'ordre
vient d'arriver à l'instant du chef suprême de la justice de Rio
de Janeiro.
Ah! mon père! s'écrièrent Manoel et Benito.
Cet ordre, demanda Joam Dacosta, qui venait de croiser les bras
sur sa poitrine, cet ordre porte l'exécution de la sentence?
--Oui!
--Et ce sera?...
--Pour demain!»
Benito s'était jeté sur son père. Il voulait encore une fois
l'entraîner hors de cette cellule... Il fallut que des soldats
vinssent arracher le prisonnier à cette dernière étreinte.
Puis, sur un signe du chef de police, Benito et Manoel furent
emmenés au-dehors. Il fallait mettre un terme à cette lamentable
scène, qui avait déjà trop duré.
«Monsieur, dit alors le condamné, demain matin, avant l'heure de
l'exécution, pourrai-je passer quelques instants avec le padre
Passanha que je vous prie de faire prévenir?
Il sera prévenu.
--Me sera-t-il permis de voir ma famille, d'embrasser une
dernière fois ma femme et mes enfants?
--Vous les verrez.
--Je vous remercie, monsieur, répondit Joam Dacosta. Et
maintenant, faites garder cette fenêtre! Il ne faut pas qu'on
m'arrache d'ici malgré moi!»
Cela dit, le chef de police, après s'être incliné, se retira avec
le gardien et les soldats. Le condamné, qui n'avait plus
maintenant que quelques heures à vivre, resta seul.
CHAPITRE DIX-HUITIÈME
FRAGOSO
Ainsi donc l'ordre était arrivé, et, comme le juge Jarriquez le
prévoyait, c'était un ordre qui portait exécution immédiate de la
sentence prononcée contre Joam Dacosta. Aucune preuve n'avait pu
être produite. La justice devait avoir son cours.
C'était le lendemain même, 31 août, à neuf heures du matin, que le
condamné devait périr par le gibet.
La peine de mort, au Brésil, est le plus généralement commuée, à
moins qu'il s'agisse de l'appliquer aux noirs; mais, cette fois,
elle allait frapper un blanc.
Telles sont les dispositions pénales en matière de crimes relatifs
à l'arrayal diamantin, pour lesquels, dans un intérêt public, la
loi n'a voulu admettre aucun recours en grâce.
Rien ne pouvait donc plus sauver Joam Dacosta. C'était non
seulement la vie, mais l'honneur qu'il allait perdre.
Or, ce 31 août, dès le matin, un homme accourait vers Manao de
toute la vitesse de son cheval, et telle avait été la rapidité de
sa course, qu'à un demi-mille de la ville la courageuse bête
tombait, incapable de se porter plus avant.
Le cavalier n'essaya même pas de relever sa monture. Évidemment il
lui avait demandé et il avait obtenu d'elle plus que le possible,
et, malgré l'état d'épuisement où il se trouvait lui-même, il
s'élança dans la direction de la ville.
Cet homme venait des provinces de l'est en suivant la rive gauche
du fleuve. Toutes ses économies avaient été employées à l'achat de
ce cheval, qui, plus rapide que ne l'eût été une pirogue obligée
de remonter le courant de l'Amazone, venait de le ramener à Manao.
C'était Fragoso.
Un homme accourait vers Manao.
Le courageux garçon avait-il donc réussi dans cette entreprise
dont il n'avait parlé à personne? Avait-il retrouvé la milice à
laquelle appartenait Torrès? Avait-il découvert quelque secret qui
pouvait encore sauver Joam Dacosta?
Il ne savait pas au juste; mais, en tout cas, il avait une extrême
hâte de communiquer au juge Jarriquez ce qu'il venait d'apprendre
pendant cette courte excursion.
Voici ce qui s'était passé:
Fragoso ne s'était point trompé, lorsqu'il avait reconnu en Torrès
un des capitaines de cette milice qui opérait dans les provinces
riveraines de la Madeira.
Il partit donc, et, en arrivant à l'embouchure de cet affluent, il
apprit que le chef de ces «capitaës do mato» se trouvait alors aux
environs.
Fragoso, sans perdre une heure, se mit à sa recherche, et, non
sans peine, il parvint à le rejoindre.
Aux questions que Fragoso lui posa, le chef de la milice n'hésita
pas à répondre. À propos de la demande très simple qui lui fut
faite, il n'avait, d'ailleurs, aucun intérêt à se taire.
Et, en effet les trois seules questions que lui adressa Fragoso
furent celles-ci:
«Le capitaine des bois Torrès n'appartenait-il pas, il y a
quelques mois, à votre milice?
Oui.
À cette époque, n'avait-il pas pour camarade intime un de vos
compagnons qui est mort récemment?
--En effet.
--Et cet homme se nommait?...
--Ortega.»
Voilà tout ce qu'avait appris Fragoso. Ces renseignements étaient-ils
de nature à modifier la situation de Joam Dacosta? Ce n'était
vraiment pas supposable.
Fragoso, le comprenant bien, insista donc près du chef de la
milice pour savoir s'il connaissait cet Ortega, s'il pouvait lui
apprendre d'où il venait, et lui donner quelques renseignements
sur son passé. Cela ne laissait pas d'avoir une véritable
importance, puisque cet Ortega, au dire de Torrès, était le
véritable auteur du crime de Tijuco.
Mais, malheureusement, le chef de la milice ne put donner aucun
renseignement à cet égard.
Ce qui était certain, c'est que cet Ortega appartenait depuis bien
des années à la milice; qu'une étroite camaraderie s'était nouée
entre Torrès et lui, qu'on les voyait toujours ensemble, et que
Torrès le veillait à son chevet lorsqu'il rendit le dernier
soupir.
Voilà tout ce que savait à ce sujet le chef de la milice, et il ne
pouvait en dire davantage.
Fragoso dut donc se contenter de ces insignifiants détails, et il
repartit aussitôt.
Mais, si le dévoué garçon n'apportait pas la preuve que cet Ortega
fût l'auteur du crime de Tijuco, de la démarche qu'il venait de
faire il résultait du moins ceci: c'est que Torrès avait dit la
vérité, lorsqu'il affirmait qu'un de ses camarades de la milice
était mort, et qu'il l'avait assisté à ses derniers moments.
Quant à cette hypothèse qu'Ortega lui eût remis le document en
question, elle devenait maintenant très admissible. Rien de plus
probable aussi que ce document eût rapport à l'attentat, dont
Ortega était réellement l'auteur, et qu'il renfermait l'aveu de sa
culpabilité, accompagné de circonstances qui ne permettraient pas
de la mettre en doute.
Ainsi donc, si ce document avait pu être lu, si la clef en avait
été trouvée, si le chiffre sur lequel reposait son système avait
été connu, nul doute que la vérité se fût enfin fait jour!
Mais ce chiffre, Fragoso ne le savait pas! Quelques présomptions
de plus, la quasi-certitude que l'aventurier n'avait rien inventé,
certaines circonstances tendant à prouver que le secret de cette
affaire était renfermé dans le document, voilà tout ce que le
brave garçon rapportait de sa visite au chef de cette milice à
laquelle avait appartenu Torrès.
Et pourtant, si peu que ce fût, il avait hâte de tout conter au
juge Jarriquez. Il savait qu'il n'y avait pas une heure à perdre,
et voilà pourquoi, ce matin-là, vers huit heures, il arrivait,
brisé de fatigue, à un demi-mille de Manao.
Cette distance qui le séparait encore de la ville, Fragoso la
franchit en quelques minutes. Une sorte de pressentiment
irrésistible le poussait en avant, et il en était presque arrivé à
croire que le salut de Joam Dacosta se trouvait maintenant entre
ses mains.
Soudain Fragoso s'arrêta, comme si ses pieds eussent
irrésistiblement pris racine dans le sol.
Il se trouvait à l'entrée de la petite place, sur laquelle
s'ouvrait une des portes de la ville.
Là, au milieu d'une foule déjà compacte, la dominant d'une
vingtaine de pieds, se dressait le poteau du gibet, auquel pendait
une corde.
Fragoso sentit ses dernières forces l'abandonner. Il tomba. Ses
yeux s'étaient involontairement fermés. Il ne voulait pas voir, et
ces mots s'échappèrent de ses lèvres:
«Trop tard! trop tard!...»
Mais, par un effort surhumain, il se releva. Non! il n'était pas
trop tard! Le corps de Joam Dacosta ne se balançait pas au bout de
cette corde!
«Le juge Jarriquez! le juge Jarriquez!» cria Fragoso.
Et, haletant, éperdu, il se jetait vers la porte de la ville, il
remontait la principale rue de Manao, et tombait, à demi mort, sur
le seuil de la maison du magistrat.
La porte était fermée. Fragoso eut encore la force de frapper à
cette porte.
Un des serviteurs du magistrat vint ouvrir. Son maître ne voulait
recevoir personne.
Malgré cette défense, Fragoso, repoussa l'homme qui lui défendait
l'entrée de la maison, et d'un bond il s'élança jusqu'au cabinet
du juge.
«Je reviens de la province où Torrès a fait son métier de
capitaine des bois! s'écria-t-il. Monsieur le juge, Torrès a dit
vrai!... Suspendez... suspendez l'exécution!
Vous avez retrouvé cette milice? Oui! Et vous me rapportez le
chiffre du document?...»
Fragoso ne répondit pas.
«Alors, laissez-moi! laissez-moi!» s'écria le juge Jarriquez, qui,
en proie à un véritable accès de rage, saisit le document pour
l'anéantir. Fragoso lui prit les mains et l'arrêta. «La vérité est
là! dit-il.
--Je le sais, répondit le juge Jarriquez; mais qu'est-ce qu'une
vérité qui ne peut se faire jour!
--Elle apparaîtra!... il le faut!... il le faut!
--Encore une fois, avez-vous le chiffre?...
--Non! répondit Fragoso, mais, je vous le répète, Torrès n'a pas
menti!... Un de ses compagnons avec lequel il était étroitement
lié est mort, il y a quelques mois, et il n'est pas douteux que
cet homme lui ait remis le document qu'il venait vendre à Joam
Dacosta!
--Non! répondit le juge Jarriquez, non!... cela n'est pas
douteux... pour nous, mais cela n'a pas paru certain pour ceux qui
disposent de la vie du condamné!... Laissez-moi!»
Fragoso, repoussé, ne voulait pas quitter la place. À son tour, il
se traînait aux pieds du magistrat. «Joam Dacosta est innocent!
s'écria-t-il. Vous ne pouvez le laisser mourir! Ce n'est pas lui
qui a commis le crime de Tijuco! C'est le compagnon de Torrès,
l'auteur du document! C'est Ortega!...»
À ce nom, le juge Jarriquez bondit. Puis, lorsqu'une sorte de
calme eut succédé dans son esprit à la tempête qui s'y déchaînait,
il retira le document de sa main crispée, il l'étendit sur sa
table, il s'assit, et passant la main sur ses yeux:
«Ce nom!... dit-il... Ortega!... Essayons!»
Et le voilà, procédant avec ce nouveau nom, rapporté par Fragoso,
comme il avait déjà fait avec les autres noms propres vainement
essayés par lui. Après l'avoir disposé au-dessus des six premières
lettres du paragraphe, il obtint la formule suivante:
_O r t e g a P h y j s l_
«Rien! dit-il, cela ne donne rien!»
Et, en effet, l'_h_ placée sur l'_r_ ne pouvait s'exprimer par un
chiffre, puisque dans l'ordre alphabétique, cette lettre occupe un
rang antérieur à celui de la lettre _r_.
Le _p_, l'_y_, le _j_, disposés sous les lettres _o_, _t_, _e_,
seuls se chiffraient par 1, 4, 5.
Quant à l'_s_ et à l'_l_ placés à la fin de ce mot, l'intervalle
qui les sépare du _g_ et de l'_a_ étant de douze lettres,
impossible de les exprimer par un seul chiffre. Donc, ils ne
correspondaient ni au _g_ ni à l'_a_.
En ce moment, des cris terrifiants s'élevèrent dans la rue, des
cris de désespoir.
Fragoso se précipita à l'une des fenêtres qu'il ouvrit, avant que
le magistrat n'eût pu l'en empêcher.
La foule encombrait la rue. L'heure était venue à laquelle le
condamné allait sortir de la prison, et un reflux de cette foule
s'opérait dans la direction de la place où se dressait le gibet.
Le juge Jarriquez, effrayant à voir, tant son regard était fixe,
dévorait les lignes du document.
«Les dernières lettres! murmura-t-il. Essayons encore les
dernières lettres!»
C'était le suprême espoir.
Et alors, d'une main, dont le tremblement l'empêchait presque
d'écrire, il disposa le nom d'Ortega au-dessus des six dernières
lettres du paragraphe, ainsi qu'il venait de faire pour les six
premières.
Un premier cri lui échappa. Il avait vu, tout d'abord, que ces six
dernières lettres étaient inférieures dans l'ordre alphabétique à
celles qui composaient le nom d'Ortega, et que, par conséquent,
elles pourraient toutes se chiffrer et composer un nombre.
Et, en effet, lorsqu'il eut réduit la formule, en remontant de la
lettre inférieure du document à la lettre supérieure du mot, il
obtint:
_O r t e g a 4 3 2 5 1 3 S u v j h d_
Le nombre, ainsi composé, était 432513.
Mais ce nombre était-il enfin celui qui avait présidé à la
formation du document? Ne serait-il pas aussi faux que ceux qui
avaient été précédemment essayés?
En cet instant, les cris redoublèrent, des cris de pitié qui
trahissaient la sympathique émotion de toute cette foule. Quelques
minutes encore, c'était tout ce qui restait à vivre au condamné!
Fragoso, fou de douleur, s'élança hors de la chambre!... Il
voulait revoir une dernière fois son bienfaiteur, qui allait
mourir!... Il voulait se jeter au-devant du funèbre cortège,
l'arrêter en criant: «Ne tuez pas ce juste! Ne le tuez pas!...»
Mais déjà le juge Jarriquez avait disposé le nombre obtenu
au-dessus des premières lettres du paragraphe, en le répétant autant
de fois qu'il était nécessaire, comme suit:
432513432513432513432513
_Phyjslyddqfdzxgasgzzqqeh_
Puis, reconstituant les lettres vraies en remontant dans l'ordre
alphabétique, il lut:
_Le véritable auteur du vol de..._
Un hurlement de joie lui échappa! Ce nombre, 432513, c'était le
nombre tant cherché! Le nom d'Ortega lui avait permis de le
refaire! Il tenait enfin la clef du document, qui allait
incontestablement démontrer l'innocence de Joam Dacosta, et, sans
en lire davantage, il se précipita hors de son cabinet, puis dans
la rue, criant:
«Arrêtez! Arrêtez!»
Fendre la foule qui s'ouvrit devant ses pas, courir à la prison,
que le condamné quittait à ce moment, pendant que sa femme, ses
enfants, s'attachaient à lui avec la violence du désespoir, ce ne
fut que l'affaire d'un instant pour le juge Jarriquez.
Arrivé devant Joam Dacosta, il ne pouvait plus parler, mais sa
main agitait le document, et, enfin, ce mot s'échappait de ses
lèvres:
«Innocent! innocent!»
CHAPITRE DIX-NEUVIÈME
LE CRIME DE TIJUCO
À l'arrivée du juge, tout le funèbre cortège s'était arrêté.
Un immense écho avait répété après lui et répétait encore ce cri
qui s'échappait de toutes les poitrines:
«Innocent! innocent!»
Puis, un silence complet s'établit.
On ne voulait pas perdre une seule des paroles qui allaient être
prononcées.
Le juge Jarriquez s'était assis sur un banc de pierre, et là,
pendant que Minha, Benito, Manoel, Fragoso l'entouraient, tandis
que Joam Dacosta retenait Yaquita sur son coeur, il reconstituait
tout d'abord le dernier paragraphe du document au moyen du nombre,
et, à mesure que les mots se dégageaient nettement sous le chiffre
qui substituait la véritable lettre à la lettre cryptologique, il
les séparait, il les ponctuait, il lisait à haute voix.
Et voici ce qu'il lut au milieu de ce profond silence:
_Le véritable auteur du vol des diamants et de_
43 251343251 343251 34 325 134 32513432 51 34
_Ph yjslyddqf dzxgas gz zqq ehx gkfndrxu ju gi l'assassinat des
soldats qui escortaient le convoi,_
32513432513 432 5134325 134 32513432513 43 251343
_ocytdxvksbx hhu ypohdvy rym huhpuydkjox ph etozsl commis dans la
nuit du vingt-deux janvier mil huit_
251343 2513 43 2513 43 251343251 3432513 432 5134
_etnpmv ffov pd pajx hy ynojyggay meqynfu qln mvly cent vingt-six,
n'est donc pas Joam Dacosta, injustement_
3251 34325134 3251 3432 513 4325 1343251 34325134325
_fgsu zmqiztlb qgyu gsqe ubv nrcr edgruzb lrmxyuhqhpz condamné à
mort; c'est moi, le misérable employé de_
13432513 4 3251 3432 513 43 251343251 3432513 43
_drrgcroh e pqxu fivv rpl ph onthvddqf hqsntzh hh
l'administration du district diamantin; oui, moi seul,_
251343251343251 34 32513432 513432513 432 513 4325
_nfepmqkyuuexto gz gkyuumfv ijdqdpzjq syk rpl xhxq_
_qui signe de mon vrai nom, Ortega._
134 32513 43 251 3432 513 432513
_rym vkloh hh oto zvdk spp suvjhd._
Cette lecture n'avait pu être achevée, sans que d'interminables
hurrahs se fussent élevés dans l'air.
Quoi de plus concluant, en effet, que ce dernier paragraphe qui
résumait le document tout entier, qui proclamait si absolument
l'innocence du fazender d'Iquitos, qui arrachait au gibet cette
victime d'une effroyable erreur judiciaire!
Joam Dacosta, entouré de sa femme, de ses enfants, de ses amis, ne
pouvait suffire à presser les mains qui se tendaient vers lui.
Quelle que fût l'énergie de son caractère, la réaction se faisait,
des larmes de joie s'échappaient de ses yeux, et en même temps son
coeur reconnaissant s'élevait vers cette Providence qui venait de
le sauver si miraculeusement, au moment, où il allait subir la
dernière expiation, vers ce Dieu qui n'avait pas voulu laisser
s'accomplir ce pire des crimes, la mort d'un juste!
Oui! la justification de Joam Dacosta ne pouvait plus soulever
aucun doute! Le véritable auteur de l'attentat de Tijuco avouait
lui-même son crime, et il dénonçait toutes les circonstances dans
lesquelles il s'était accompli! En effet, le juge Jarriquez, au
moyen du nombre, venait de reconstituer toute la notice
cryptogrammatique.
Or, voici ce qu'avouait Ortega.
Ce misérable était le collègue de Joam Dacosta, employé comme lui,
à Tijuco, dans les bureaux du gouverneur de l'arrayal diamantin.
Le jeune commis, désigné pour accompagner le convoi à Rio de
Janeiro, ce fut lui. Ne reculant pas à cette horrible idée de
s'enrichir par l'assassinat et le vol, il avait indiqué aux
contrebandiers le jour exact où le convoi devait quitter Tijuco.
Pendant l'attaque des malfaiteurs qui attendaient le convoi
au-delà de Villa-Rica, il feignit de se défendre avec les soldats de
l'escorte; puis, s'étant jeté parmi les morts, il fut emporté par
ses complices, et c'est ainsi que le soldat, qui survécut seul à
ce massacre, put affirmer qu'Ortega avait péri dans la lutte.
Mais le vol ne devait pas profiter au criminel, et, peu de temps
après, il était dépouillé à son tour par ceux qui l'avaient aidé à
commettre le crime.
Resté sans ressources, ne pouvant plus rentrer à Tijuco, Ortega
s'enfuit dans les provinces du nord du Brésil, vers ces districts
du Haut-Amazone où se trouvait la milice des «capitaës do mato».
Il fallait vivre. Ortega se fit admettre dans cette peu honorable
troupe. Là, on ne demandait ni qui on était, ni d'où l'on venait.
Ortega se fit donc capitaine des bois, et, pendant de longues
années, il exerça ce métier de chasseur d'hommes.
Sur ces entrefaites, Torrès, l'aventurier, dépourvu de tout moyen
d'existence, devint son compagnon. Ortega et lui se lièrent
intimement. Mais, ainsi que l'avait dit Torrès, le remords vint
peu à peu troubler la vie du misérable. Le souvenir de son crime
lui fit horreur. Il savait qu'un autre avait été condamné à sa
place! Il savait que cet autre, c'était son collègue Joam Dacosta!
Il savait enfin que, si cet innocent avait pu échapper au dernier
supplice, il ne cessait pas d'être sous le coup d'une condamnation
capitale!
Or, le hasard fit que, pendant une expédition de la milice,
entreprise, il y avait quelques mois, au-delà de la frontière
péruvienne, Ortega arriva aux environs d'Iquitos, et que là, dans
Joam Garral, qui ne le reconnut pas, il retrouva Joam Dacosta.
Ce fut alors qu'il résolut de réparer, en la mesure du possible,
l'injustice dont son ancien collègue était victime. Il consigna
dans un document tous les faits relatifs à l'attentat de Tijuco;
mais il le fit sous la forme mystérieuse que l'on sait, son
intention étant de le faire parvenir au fazender d'Iquitos avec le
chiffre qui permettait de le lire.
La mort n'allait pas le laisser achever cette oeuvre de
réparation. Blessé grièvement dans une rencontre avec les noirs de
la Madeira, Ortega se sentit perdu. Son camarade Torrès était
alors près de lui. Il crut pouvoir confier à cet ami le secret qui
avait si lourdement pesé sur toute son existence. Il lui remit le
document écrit tout entier de sa main, en lui faisant jurer de le
faire parvenir à Joam Dacosta, dont il lui donna le nom et
l'adresse, et de ses lèvres s'échappa, avec son dernier soupir, ce
nombre 432513, sans lequel le document devait rester absolument
indéchiffrable.
Ortega mort, on sait comment l'indigne Torrès s'acquitta de sa
mission, comment il résolut d'utiliser à son profit le secret dont
il était possesseur, comment il tenta d'en faire l'objet d'un
odieux chantage.
Torrès devait violemment périr avant d'avoir accompli son oeuvre,
et emporter son secret avec lui. Mais ce nom d'Ortega, rapporté
par Fragoso, et qui était comme la signature du document, ce nom
avait enfin permis de le reconstituer, grâce à la sagacité du juge
Jarriquez.
Oui! c'était là la preuve matérielle tant cherchée, c'était
l'incontestable témoignage de l'innocence de Joam Dacosta, rendu à
la vie, rendu à l'honneur!
Les hurrahs redoublèrent lorsque le digne magistrat eut, à haute
voix et pour l'édification de tous, tiré du document cette
terrible histoire.
Et, dès ce moment, le juge Jarriquez, possesseur de l'indubitable
preuve, d'accord avec le chef de la police, ne voulut pas que Joam
Dacosta, en attendant les nouvelles instructions qui allaient être
demandées à Rio de Janeiro, eût d'autre prison que sa propre
demeure.
Cela ne pouvait faire difficulté, et ce fut au milieu du concours
de la population de Manao que Joam Dacosta, accompagné de tous les
siens, se vit porté plutôt que conduit jusqu'à la maison du
magistrat comme un triomphateur.
En ce moment, l'honnête fazender d'Iquitos était bien payé de tout
ce qu'il avait souffert pendant de si longues années d'exil, et,
s'il en était heureux, pour sa famille plus encore que pour lui,
il était non moins fier pour son pays que cette suprême injustice
n'eût pas été définitivement consommée!
Et, dans tout cela, que devenait Fragoso?
Eh bien! l'aimable garçon était couvert de caresses! Benito,
Manoel, Minha l'en accablaient, et Lina ne les lui épargnait pas!
Il ne savait à qui entendre, et il se défendait de son mieux! Il
n'en méritait pas tant! Le hasard seul avait tout fait! Lui
devait-on même un remerciement, parce qu'il avait reconnu en
Torrès un capitaine des bois? Non, assurément. Quant à l'idée
qu'il avait eue d'aller rechercher la milice à laquelle Torrès
avait appartenu, il ne semblait pas qu'elle pût améliorer la
situation, et, quant à ce nom d'Ortega, il n'en connaissait même
pas la valeur!
Brave Fragoso! Qu'il le voulût ou non, il n'en avait pas moins
sauvé Joam Dacosta!
Mais, en cela, quelle étonnante succession d'événements divers,
qui avaient tous tendu au même but: la délivrance de Fragoso, au
moment où il allait mourir d'épuisement dans la forêt d'Iquitos,
l'accueil hospitalier qu'il avait reçu à la fazenda, la rencontre
de Torrès à la frontière brésilienne, son embarquement sur la
jangada, et, enfin, cette circonstance que Fragoso l'avait déjà vu
quelque part!
«Eh bien, oui! finit par s'écrier Fragoso, mais ce n'est pas à moi
qu'il faut rapporter tout ce bonheur, c'est à Lina!
À moi! répondit la jeune mulâtresse.
Eh, sans doute! sans la liane, sans l'idée de la liane, est-ce que
j'aurais jamais pu faire tant d'heureux!»
Si Fragoso et Lina furent fêtés, choyés par toute cette honnête
famille, par les nouveaux amis que tant d'épreuves leur avaient
faits à Manao, il est inutile d'y insister.
Mais le juge Jarriquez, n'avait-il pas sa part, lui aussi, dans
cette réhabilitation de l'innocent? Si, malgré toute la finesse de
ses talents d'analyste, il n'avait pu lire ce document, absolument
indéchiffrable pour quiconque n'en possédait pas la clef, n'avait-il
pas du moins reconnu sur quel système cryptographique il
reposait? Sans lui, qui aurait pu, avec ce nom seul d'Ortega,
reconstituer le nombre que l'auteur du crime et Torrès, morts tous
les deux, étaient seuls à connaître?
Aussi les remerciements ne lui manquèrent-ils pas!
Il va sans dire que, le jour même, partait pour Rio de Janeiro un
rapport détaillé sur toute cette affaire, auquel était joint le
document original, avec le chiffre qui permettait de le lire. Il
fallait attendre que de nouvelles instructions fussent envoyées du
ministère au juge de droit, et nul doute qu'elles n'ordonnassent
l'élargissement immédiat du prisonnier.
C'était quelques jours à passer encore à Manao; puis, Joam Dacosta
et les siens, libres de toute contrainte, dégagés de toute
inquiétude, prendraient congé de leur hôte, se rembarqueraient, et
continueraient à descendre l'Amazone jusqu'au Para, où le voyage
devait se terminer par la double union de Minha et de Manoel, de
Lina et de Fragoso, conformément au programme arrêté avant le
départ.
Quatre jours après, le 4 septembre, arrivait l'ordre de mise en
liberté. Le document avait été reconnu authentique. L'écriture en
était bien celle de cet Ortega, l'ancien employé du district
diamantin, et il n'était pas douteux que l'aveu de son crime, avec
les plus minutieux détails qu'il en donnait, n'eût été entièrement
écrit de sa main.
L'innocence du condamné de Villa-Rica était enfin admise. La
réhabilitation de Joam Dacosta était judiciairement reconnue.
Le jour même, le juge Jarriquez dînait avec la famille à bord de
la jangada, et, le soir venu, toutes les mains pressaient les
siennes. Ce furent de touchants adieux; mais ils comportaient
l'engagement de se revoir à Manao, au retour, et, plus tard, à la
fazenda d'Iquitos.
Le lendemain matin, 5 septembre, au lever du soleil, le signal du
départ fut donné. Joam Dacosta, Yaquita, leur fille, leurs fils,
tous étaient sur le pont de l'énorme train. La jangada, démarrée,
commença à prendre le fil du courant, et, lorsqu'elle disparut au
tournant du rio Negro, les hurrahs de toute la population, pressée
sur la rive, retentissaient encore.
CHAPITRE VINGTIÈME
LE BAS-AMAZONE
Que dire maintenant de cette seconde partie du voyage qui allait
s'accomplir sur le cours du grand fleuve? Ce ne fut qu'une suite
de jours heureux pour l'honnête famille. Joam Dacosta revivait
d'une vie nouvelle, qui rayonnait sur tous les siens.
La jangada dériva plus rapidement alors sur ces eaux encore
gonflées par la crue. Elle laissa sur la gauche le petit village
de Don Jose de Maturi, et, sur la droite, l'embouchure de cette
Madeira, qui doit son nom à la flottille d'épaves végétales, à ces
trains de troncs dénudés ou verdoyants qu'elle apporte du fond de
la Bolivie. Elle passa au milieu de l'archipel Caniny, dont les
îlots sont de véritables caisses à palmiers, devant le hameau de
Serpa, qui, successivement transporté d'une rive à l'autre, a
définitivement assis sur la gauche du fleuve ses maisonnettes,
dont le seuil repose sur le tapis jaune de la grève. Le village de
Silves, bâti sur la gauche de l'Amazone, la bourgade de Villa-Bella,
qui est le grand marché de guarana de toute la province,
restèrent bientôt en arrière du long train de bois. Ainsi fut-il
du village de Faro et de sa célèbre rivière de Nhamundas, sur
laquelle, en 1539, Orellana prétendit avoir été attaqué par des
femmes guerrières qu'on n'a jamais revues depuis cette époque,
légende qui a suffi pour justifier le nom immortel du fleuve des
Amazones.
Là finit la vaste province du Rio Negro. Là commence la
juridiction du Para, et, ce jour même, 22 septembre, la famille,
émerveillée des magnificences d'une vallée sans égale, entrait
dans cette portion de l'empire brésilien, qui n'a d'autre borne à
l'est que l'Atlantique.
«Que cela est magnifique! disait sans cesse la jeune fille.
--Que c'est long! murmurait Manoel.
--Que c'est beau! répétait Lina.
--Quand serons-nous donc arrivés!» murmurait Fragoso.
Le moyen de s'entendre, s'il vous plaît, en un tel désaccord de
points de vue! Mais, enfin, le temps s'écoulait gaiement, et
Benito, ni patient, ni impatient, lui, avait recouvré toute sa
bonne humeur d'autrefois.
Bientôt la jangada se glissa entre d'interminables plantations de
cacaotiers d'un vert sombre, sur lequel tranchait le jaune des
chaumes ou le rouge des tuiles, qui coiffaient les buttes des
exploitants des deux rives, depuis Obidos jusqu'à la bourgade de
Monte-Alegre.
Puis s'ouvrit l'embouchure du rio Trombetas, baignant de ses eaux
noires les maisons d'Obidos, une vraie petite ville et même une
«citade», avec de larges rues bordées de jolies habitations,
important entrepôt du produit des cacaotiers, qui ne se trouve
plus qu'à cent quatre-vingts grands milles de Bélem.
On vit alors le confluent de Tapajoz, aux eaux d'un Vert gris,
descendues du sud-ouest; puis Santarem, riche bourgade, où l'on ne
compte pas moins de cinq mille habitants, Indiens pour la plupart,
et dont les premières maisons reposaient sur de vastes grèves de
sable blanc.
Depuis son départ de Manao, la jangada ne s'arrêtait plus en
descendant le cours moins encombré de l'Amazone. Elle dérivait
jour et nuit sous l'oeil vigilant de son adroit pilote. Plus de
haltes, ni pour l'agrément des passagers, ni pour les besoins du
commerce. On allait toujours, et le but approchait rapidement.
À partir d'Alemquer, située sur la rive gauche, un nouvel horizon
se dessina aux regards. Au lieu des rideaux de forêts qui
l'avaient fermé jusqu'alors, ce furent, au premier plan, des
collines, dont l'oeil pouvait suivre les molles ondulations, et,
en arrière, la cime indécise de véritables montagnes, se dentelant
sur le fond lointain du ciel.
Ni Yaquita, ni sa fille, ni Lina, ni la vieille Cybèle n'avaient
encore rien vu de pareil.
Mais, dans cette juridiction du Para, Manoel était chez lui. Il
pouvait donner un nom à cette double chaîne, qui rétrécissait peu
à peu la vallée du grand fleuve.
«À droite, dit-il, c'est la sierra de Paruacarta, qui s'arrondit
en demi-cercle vers le sud! À gauche, c'est la sierra de Curuva,
dont nous aurons bientôt dépassé les derniers contreforts!
--Alors on approche? répétait Fragoso.
--On approche!» répondait Manoel.
Et les deux fiancés se comprenaient sans doute, car un même petit
hochement de tête, on ne peut plus significatif, accompagnait la
demande et la réponse.
Enfin, malgré les marées qui, depuis Obidos, commençaient à se
faire sentir et retardaient quelque peu la dérive de la jangada,
la bourgade de Monte-Alegre fut dépassée, puis celle de Praynha de
Onteiro, puis l'embouchure du Xingu, fréquentée par ces Indiens
Yurumas, dont la principale industrie consiste à préparer les
têtes de leurs ennemis pour les cabinets d'histoire naturelle.
Sur quelle largeur superbe se développait alors l'Amazone, et
comme on pressentait déjà que ce roi des fleuves allait bientôt
s'évaser comme une mer! Des herbes, hautes de huit à dix pieds,
hérissaient ses plages, en les bordant d'une forêt de roseaux.
Porto de Mos, Boa-Vista, Gurupa dont la prospérité est en
décroissance, ne furent bientôt plus que des points laissés en
arrière.
Là, le fleuve se divisait en deux bras importants qu'il tendait
vers l'Atlantique: l'un courait au nord-est, l'autre s'enfonçait
vers l'est, et, entre eux, se développait la grande île de Marajo.
C'est toute une province que cette île. Elle ne mesure pas moins
de cent quatre-vingts lieues de tour. Diversement coupée de marais
et de rios, toute en savanes à l'est, toute en forêts à l'ouest,
elle offre de véritables avantages pour l'élevage des bestiaux
qu'elle compte par milliers.
Cet immense barrage de Marajo est l'obstacle naturel qui a forcé
l'Amazone à se dédoubler avant d'aller précipiter ses torrents
d'eaux à la mer. À suivre le bras supérieur, la jangada, après
avoir dépassé les îles Caviana et Mexiana, aurait trouvé une
embouchure large de cinquante lieues; mais elle eût aussi
rencontré la barre de «prororoca», ce terrible mascaret, qui,
pendant les trois jours précédant la nouvelle ou la pleine lune,
n'emploie que deux minutes, au lieu de six heures, à faire marner
le fleuve de douze à quinze pieds au-dessus de son étiage.
C'est donc là un véritable raz de marée, redoutable entre tous.
Très heureusement, le bras inférieur, connu sous le nom de canal
des Brèves, qui est le bras naturel du Para, n'est pas soumis aux
éventualités de ce terrible phénomène, mais bien à des marées
d'une marche plus régulière. Le pilote Araujo le connaissait
parfaitement. Il s'y engagea donc, au milieu de forêts
magnifiques, longeant çà et là quelques îles couvertes de gros
palmiers muritis, et le temps était si beau qu'on n'avait même pas
à redouter ces coups de tempête qui balayent parfois tout ce canal
des Brèves.
La jangada passa, quelques jours après, devant le village de ce
nom, qui bien que bâti sur des terrains inondés pendant plusieurs
mois de l'année, est devenu, depuis 1845, une importante ville de
cent maisons. Au milieu de cette contrée fréquentée par les
Tapuyas, ces Indiens du Bas-Amazone se confondent de plus en plus
avec les populations blanches, et leur race finira par s'y
absorber.
Cependant la jangada descendait toujours. Ici, elle rasait, au
risque de s'y accrocher, ces griffes de mangliers, dont les
racines s'étendaient sur les eaux comme les pattes de gigantesques
crustacés; là, le tronc lisse des palétuviers au feuillage vert
pale, servait de point d'appui aux longues gaffes de l'équipe, qui
la renvoyaient au fil du courant.
Puis ce fut l'embouchure du Tocantins, dont les eaux, dues aux
divers rios de la province de Goyaz, se mêlent à celles de
l'Amazone par une large embouchure; puis le Moju, puis la bourgade
de Santa-Ana.
Tout ce panorama des deux rives se déplaçait majestueusement, sans
aucun temps d'arrêt, comme si quelque ingénieux mécanisme l'eût
obligé à se dérouler d'aval en amont.
Déjà de nombreuses embarcations qui descendaient le fleuve, ubas,
égariteas, vigilindas, pirogues de toutes formes, petits et moyens
caboteurs des parages inférieurs de l'Amazone et du littoral de
l'Atlantique, faisaient cortège à la jangada, semblables aux
chaloupes de quelque monstrueux vaisseau de guerre.
Enfin apparut sur la gauche Santa-Maria de Bélem do Para, la
«ville», comme on dit dans le pays, avec les pittoresques rangées
de ses maisons blanches à plusieurs étages, ses convents enfouis
sous les palmiers, les clochers de sa cathédrale et de Nostra-Señora
de Merced, la flottille de ses goélettes, bricks et trois-mâts,
qui la relient commercialement avec l'ancien monde.
Le coeur des passagers de la jangada leur battait fort. Ils
touchaient enfin au terme de ce voyage qu'ils avaient cru ne
pouvoir plus atteindre. Lorsque l'arrestation de Joam Dacosta les
retenait encore à Manao, c'est-à-dire à mi-chemin de leur
itinéraire, pouvaient-ils espérer de jamais voir la capitale de
cette province du Para?
Ce fut dans cette journée du 15 octobre,--quatre mois et demi
après avoir quitté la fazenda d'Iquitos--, que Bélem leur apparut
à un brusque tournant du fleuve.
L'arrivée de la jangada était signalée depuis plusieurs jours.
Toute la ville connaissait l'histoire de Joam Dacosta. On
l'attendait, cet honnête homme! On réservait le plus sympathique
accueil aux siens et à lui!
Aussi des centaines d'embarcations vinrent-elles au-devant du
fazender, et bientôt la jangada fut envahie par tous ceux qui
voulaient fêter le retour de leur compatriote, après un si long
exil. Des milliers de curieux,--il serait plus juste de dire des
milliers d'amis--, se pressaient sur le village flottant, bien
avant qu'il eût atteint son poste d'amarrage; mais il était assez
vaste et assez solide pour porter toute une population.
Et parmi ceux qui s'empressaient ainsi, une des premières pirogues
avait amené Mme Valdez. La mère de Manoel pouvait enfin presser
dans ses bras la nouvelle fille que son fils lui avait choisie. Si
la bonne dame n'avait pu se rendre à Iquitos, n'était-ce pas comme
un morceau de la fazenda que l'Amazone lui apportait avec sa
nouvelle famille?
Avant le soir, le pilote Araujo avait solidement amarré la jangada
au fond d'une anse, derrière la pointe de l'arsenal. Là devait
être son dernier lieu de mouillage, sa dernière halte, après huit
cents lieues de dérive sur la grande artère brésilienne. Là, les
carbets des Indiens, les cases des noirs, les magasins qui
renfermaient une cargaison précieuse, seraient peu à peu démolis;
puis, l'habitation principale, enfouie sous sa verdoyante
tapisserie de feuillage et de fleurs, disparaîtrait à son tour;
puis, enfin, la petite chapelle, dont la modeste cloche répondait
alors aux éclatantes sonneries des églises de Bélem.
Mais, auparavant, une cérémonie allait s'accomplir sur la jangada
même: le mariage de Manoel et de Minha, le mariage de Lina et de
Fragoso. Au padre Passanha appartenait de célébrer cette double
union, qui promettait d'être si heureuse. Ce serait dans la petite
chapelle que les époux recevraient de ses mains la bénédiction
nuptiale. Si, trop étroite, elle ne pouvait contenir que les seuls
membres de la famille Dacosta, l'immense jangada n'était-elle pas
là pour recevoir tous ceux qui voulaient assister à cette
cérémonie, et si elle-même ne suffisait pas encore, tant
l'affluence devait être grande, le fleuve n'offrait-il pas les
gradins de son immense berge à cette foule sympathique, désireuse
de fêter celui qu'une éclatante réparation venait de faire le
héros du jour?
Ce fut le lendemain, 16 octobre, que les deux mariages furent
célébrés en grande pompe.
Dès les dix heures du matin, par une journée magnifique, la
jangada recevait la foule des assistants. Sur la rive, on pouvait
voir presque toute la population de Bélem qui se pressait dans ses
habits de fête. À la surface du fleuve, les embarcations, chargées
de visiteurs, se tenaient en abord de l'énorme train de bois, et
les eaux de l'Amazone disparaissaient littéralement sous cette
flottille jusqu'à la rive gauche du fleuve.
Lorsque la cloche de la chapelle tinta son premier coup, ce fut
comme un signal de joie pour les oreilles et pour les yeux. En un
instant, les églises de Bélem répondirent au clocher de la
jangada. Les bâtiments du port se pavoisèrent jusqu'en tête des
mâts, et les couleurs brésiliennes furent saluées par les
pavillons nationaux des autres pays. Les décharges de mousqueterie
éclatèrent de toutes parts, et ce n'était pas sans peine que ces
joyeuses détonations pouvaient rivaliser avec les violents hurrahs
qui s'échappaient par milliers dans les airs!
La famille Dacosta sortit alors de l'habitation, et se dirigea à
travers la foule vers la petite chapelle.
Joam Dacosta fut accueilli par des applaudissements frénétiques.
Il donnait le bras à Mme Valdez. Yaquita était conduite par le
gouverneur de Bélem, qui, accompagné des camarades du jeune
médecin militaire, avait voulu honorer de sa présence la cérémonie
du mariage. Lui, Manoel, marchait près de Minha, charmante dans sa
fraîche toilette de mariée; puis venait Fragoso, tenant par la
main Lina toute rayonnante; suivaient enfin Benito, la vieille
Cybèle, les serviteurs de l'honnête famille, entre la double
rangée du personnel de la jangada.
Le padre Passanha attendait les deux couples à l'entrée de la
chapelle. La cérémonie s'accomplit simplement, et les mêmes mains
qui avaient autrefois béni Joam et Yaquita, se tendirent, cette
fois encore, pour donner la bénédiction nuptiale à leurs enfants.
Tant de bonheur ne devait pas être altéré par le chagrin des
longues séparations.
En effet, Manoel Valdez n'allait pas tarder à donner sa démission
pour rejoindre toute la famille à Iquitos, où il trouverait à
exercer utilement sa profession comme médecin civil.
Naturellement, le couple Fragoso ne pouvait hésiter a suivre ceux
qui étaient pour lui plutôt des amis que des maîtres.
Mme Valdez n'avait pas voulu séparer tout cet honnête petit monde;
mais elle y avait mis une condition: c'était qu'on vînt souvent la
voir à Bélem.
Rien ne serait plus facile. Le grand fleuve n'était-il pas là
comme un lien de communication qui ne devait plus se rompre entre
Iquitos et Bélem? En effet, dans quelques jours, le premier
paquebot allait commencer son service régulier et rapide, et il ne
mettrait qu'une semaine à remonter cette Amazone que la jangada
avait mis tant de mois à descendre.
L'importante opération commerciale, bien menée par Benito,
s'acheva dans les meilleures conditions, et bientôt de ce qu'avait
été cette jangada,--c'est-à-dire un train de bois formé de toute
une forêt d'Iquitos--, il ne resta plus rien.
Puis, un mois après, le fazender, sa femme, son fils, Manoel et
Minha Valdez, Lina et Fragoso, repartirent par l'un des paquebots
de l'Amazone pour revenir au vaste établissement d'Iquitos, dont
Benito allait prendre la direction.
Joam Dacosta y rentra la tête haute, cette fois, et ce fut toute
une famille d'heureux qu'il ramena au-delà de la frontière
brésilienne!
Quant à Fragoso, vingt fois par jour on l'entendait répéter:
«Hein! sans la liane!»
Et il finit même par donner ce joli nom à la jeune mulâtresse, qui
le justifiait bien par sa tendresse pour ce brave garçon.
«À une lettre près, disait-il! Lina, Liane, n'est-ce pas la même
chose?»
[1] 1 000 reis valent environ 3 francs de monnaie
française, et un conto de reis vaut 3 000 francs.
[2] 174 000 francs.
[3] Les mesures itinéraires au Brésil sont le petit mille,
qui vaut 2 060 mètres, et la lieue commune ou grand mille,
qui vaut 6 180 mètres.
[4] Environ 30 francs, paye qui s'élevait autrefois à 100
francs.
[5] L'affirmation de Benito, vraie à cette époque, où de
nouvelles découvertes n'avaient pas été faites encore, ne
peut plus être tenue pour exacte aujourd'hui. Le Nil et le
Missouri-Mississipi, d'après les derniers relèvements,
paraissent avoir un cours supérieur en étendue à celui de
l'Amazone.
[6] La frasque portugaise contient environ 2 litres.
[7] La contenance de la dame-jeanne varie de 15 à 25
litres.
[8] L'arrobe espagnol vaut environ 25 livres; l'arrobe
portugais vaut un peu plus, soit 32 livres.
[9] Environ 6 centimes.
[10] De nombreuses observations faites par les
voyageurs modernes sont en désaccord avec celle de
Humboldt.
[11] La pataque vaut 1 franc environ.
[12] Il a été récemment étudié pendant six cents lieues
par M. Bates, un savant géographe anglais.
[13] 7 milliards 500 millions de francs, suivant
l'estimation très exagérée sans doute de Romé de l'Isle.
[14] Le carat vaut 4 grains ou 212 milligrammes.
[15] Environ 2 500 000 francs.
[16] 300 000 francs.