Araujo, approuvant de la tête, prit ses mesures pour quitter
l'île. La manoeuvre demandait quelque soin. Il s'agissait de
prendre obliquement le courant de l'Amazone doublé par celui du
rio Negro, et de se diriger vers l'embouchure de cet affluent, qui
s'ouvrait à douze milles au-dessous sur la rive gauche.
Les amarres, détachées de l'île, furent larguées. La jangada,
rejetée dans le lit du fleuve, commença à dériver diagonalement.
Araujo, profitant habilement des courbures du courant brisé par
les pointes des berges, put lancer l'immense appareil dans la
direction voulue, en s'aidant des longues gaffes de son équipe.
Deux heures après, la jangada se trouvait sur l'autre bord de
l'Amazone, un peu au-dessus de l'embouchure du rio Negro, et ce
fut le courant qui se chargea de la conduire à la rive inférieure
de la vaste baie ouverte dans la rive gauche de l'affluent.
Enfin, à cinq heures du soir, la jangada était fortement amarrée
le long de cette rive, non pas dans le port même de Manao, qu'elle
n'aurait pu atteindre, sans avoir à refouler un courant assez
rapide, mais à moins d'un petit mille au-dessous.
Le train de bois reposait alors sur les eaux noires du rio Negro,
près d'une assez haute berge, hérissée de cécropias à bourgeons
mordorés, et palissadée de ces roseaux à tiges raides, nommés
«froxas», dont les Indiens font des armes offensives.
Quelques citadins erraient sur cette berge. C'était, à n'en pas
douter, un sentiment de curiosité qui les amenait jusqu'au
mouillage de la jangada. La nouvelle de l'arrestation de Joam
Dacosta n'avait pas tardé à se répandre; mais la curiosité de ces
Manaens n'alla pas jusqu'à l'indiscrétion, et ils se tinrent sur
la réserve.
L'intention de Benito était de descendre à terre, dès le soir
même. Manoel l'en dissuada.
«Attends à demain, lui dit-il. La nuit va venir, et il ne faut pas
que nous quittions la jangada!
Soit! à demain!» répondit Benito.
En ce moment, Yaquita, suivie de sa fille et du padre Passanha,
sortait de l'habitation. Si Minha était encore en larmes, le
visage de sa mère était sec, toute sa personne se montrait
énergique et résolue. On sentait que la femme était prête à tout,
à faire son devoir comme à user de son droit.
Yaquita s'avança lentement vers Manoel: «Manoel, dit-elle, écoutez
ce que j'ai à vous dire, car je vais vous parler comme ma
conscience m'ordonne de le faire.
Je vous écoute!» répondit Manoel.
Yaquita le regarda bien en face. «Hier, dit-elle, après
l'entretien que vous avez eu avec Joam Dacosta, mon mari, vous
êtes venu à moi et vous m'avez appelée: ma mère! Vous avez pris la
main de Minha, et vous lui avez dit: ma femme! Vous saviez tout
alors, et le passé de Joam Dacosta vous était révélé!
--Oui, répondit Manoel, et que Dieu me punisse si, de ma part, il
y a eu une hésitation!...
--Soit, Manoel, reprit Yaquita, mais à ce moment Joam Dacosta
n'était pas encore arrêté. Maintenant la situation n'est plus la
même. Quelque innocent qu'il soit, mon mari est aux mains de la
justice; son passé est dévoilé publiquement; Minha est la fille
d'un condamné à la peine capitale...
--Minha Dacosta ou Minha Garral, que m'importe! s'écria Manoel,
qui ne put se contenir plus longtemps.
--Manoel!» murmura la jeune fille. Et elle serait certainement
tombée, si les bras de Lina n'eussent été là pour la soutenir.
«Ma mère, si vous ne voulez pas la tuer, dit Manoel, appelez-moi
votre fils!
--Mon fils! mon enfant!» Ce fut tout ce que put répondre Yaquita,
et ces larmes, qu'elle refoulait avec tant de peine, jaillirent de
ses yeux.
Tous rentrèrent dans l'habitation. Mais cette longue nuit, pas une
heure de sommeil ne devait l'accourcir pour cette honnête famille,
si cruellement éprouvée!
CHAPITRE TROISIÈME
UN RETOUR SUR LE PASSÉ
C'était une fatalité, cette mort du juge Ribeiro, sur lequel Joam
Dacosta avait la certitude de pouvoir compter absolument!
Avant d'être juge de droit à Manao, c'est-à-dire le premier
magistrat de la province, Ribeiro avait connu Joam Dacosta, à
l'époque où le jeune employé fut poursuivi pour le crime de
l'arrayal diamantin. Ribeiro était alors avocat à Villa-Rica. Ce
fut lui qui se chargea de défendre l'accusé devant les assises. Il
prit cette cause à coeur, il la fit sienne. De l'examen des pièces
du dossier, des détails de l'information, il acquit, non pas une
simple conviction d'office, mais la certitude que son client était
incriminé à tort, qu'il n'avait pris à aucun degré une part
quelconque dans l'assassinat des soldats de l'escorte et le vol
des diamants, que l'instruction avait fait fausse route,--en un
mot, que Joam Dacosta était innocent.
Et pourtant, cette conviction, l'avocat Ribeiro, quels que fussent
son talent et son zèle, ne parvint pas à la faire passer dans
l'esprit du jury. Sur qui pouvait-il détourner la présomption du
crime? Si ce n'était pas Joam Dacosta, placé dans toutes les
conditions voulues pour informer les malfaiteurs de ce départ
secret du convoi, qui était-ce? L'employé, qui accompagnait
l'escorte, avait succombé avec la plupart des soldats, et les
soupçons ne pouvaient se porter sur lui. Tout concourait donc à
faire de Joam Dacosta l'unique et véritable auteur du crime.
Ribeiro le défendit avec une chaleur extrême! Il y mit tout son
coeur!... Il ne réussit pas à le sauver. Le verdict du jury fut
affirmatif sur toutes les questions. Joam Dacosta, convaincu de
meurtre avec l'aggravation de la préméditation, n'obtint même pas
le bénéfice des circonstances atténuantes et s'entendit condamner
à mort.
Aucun espoir ne pouvait rester à l'accusé. Aucune commutation de
peine n'était possible, puisqu'il s'agissait d'un crime relatif à
l'arrayal diamantin. Le condamné était perdu... Mais, pendant la
nuit qui précéda l'exécution, lorsque le gibet était déjà dressé,
Joam Dacosta parvint à s'enfuir de la prison de Villa-Rica... On
sait le reste.
Vingt ans plus tard, l'avocat Ribeiro était nommé juge de droit à
Manao. Au fond de sa retraite, le fazender d'Iquitos apprit ce
changement et vit là une heureuse circonstance, qui pouvait amener
la révision de son procès avec quelques chances de réussite. Il
savait que les anciennes convictions de l'avocat à son sujet
devaient se retrouver intactes dans l'esprit du juge. Il résolut
donc de tout tenter pour arriver à la réhabilitation. Sans la
nomination de Ribeiro aux fonctions de magistrat suprême dans la
province des Amazones, peut-être eût-il hésité, car il n'avait
aucune nouvelle preuve matérielle de son innocence à produire.
Peut-être, quoique cet honnête homme souffrît terriblement d'en
être réduit à se cacher dans l'exil d'Iquitos, peut-être eût-il
demandé au temps d'éteindre plus encore les souvenirs de cette
horrible affaire, mais une circonstance le mit en demeure d'agir
sans plus tarder.
En effet, bien avant que Yaquita ne lui en eût parlé, Joam Dacosta
avait reconnu que Manoel aimait sa fille. Cette union du jeune
médecin militaire et de la jeune fille lui convenait sous tous les
rapports. Il était évident qu'une demande en mariage se ferait un
jour ou l'autre, et Joam ne voulut pas être pris au dépourvu.
Mais alors cette pensée qu'il lui faudrait marier sa fille sous un
nom qui ne lui appartenait pas, que Manoel Valdez, croyant entrer
dans la famille Garral, entrerait dans la famille Dacosta, dont le
chef n'était qu'un fugitif toujours sous le coup d'une
condamnation capitale, cette pensée lui fut intolérable. Non! ce
mariage ne se ferait pas dans ces conditions où s'était accompli
le sien propre! Non! jamais!
On se rappelle ce qui s'était passé à cette époque. Quatre ans
après que le jeune commis, déjà l'associé de Magalhaës, fut arrivé
à la fazenda d'Iquitos, le vieux Portugais avait été rapporté à la
ferme mortellement blessé. Quelques jours seulement lui restaient
à vivre. Il s'effraya à la pensée que sa fille allait rester
seule, sans appui; mais, sachant que Joam et Yaquita s'aimaient,
il voulut que leur union se fît sans retard.
Joam refusa d'abord. Il offrit de rester le protecteur, le
serviteur de Yaquita, sans devenir son mari... Les insistances de
Magalhaës mourant furent telles que toute résistance devint
impossible. Yaquita mit sa main dans la main de Joam, et Joam ne
la retira pas.
Oui! c'était là un fait grave! Oui! Joam Dacosta aurait dû ou tout
avouer ou fuir à jamais cette maison dans laquelle il avait été si
hospitalièrement reçu, cet établissement dont il faisait la
prospérité! Oui! tout dire plutôt que de donner à la fille de son
bienfaiteur un nom qui n'était pas le sien, le nom d'un condamné à
mort pour crime d'assassinat, si innocent qu'il fût devant Dieu!
Mais les circonstances pressaient, le vieux fazender allait
mourir, ses mains se tendirent vers les jeunes gens!... Joam
Dacosta se tut, le mariage s'accomplit, et toute la vie du jeune
fermier fut consacrée au bonheur de celle qui était devenue sa
femme.
«Le jour où je lui avouerai tout, répétait Joam, Yaquita me
pardonnera! Elle ne doutera pas de moi un instant! Mais si j'ai dû
la tromper, je ne tromperai pas l'honnête homme qui voudra entrer
dans notre famille en épousant Minha! Non! plutôt me livrer et en
finir avec cette existence!»
Cent fois, sans doute, Joam Dacosta eut la pensée de dire à sa
femme ce qu'avait été son passé! Oui! l'aveu était sur ses lèvres,
surtout lorsqu'elle le priait de la conduire au Brésil, de faire
descendre à sa fille et à elle ce beau fleuve des Amazones! Il
connaissait assez Yaquita pour être sûr qu'elle ne sentirait pas
s'amoindrir en elle l'affection qu'elle avait pour lui!... Le
courage lui manqua!
Qui ne le comprendrait, en présence de tout ce bonheur de famille
qui s'épanouissait autour de lui, qui était son oeuvre et qu'il
allait peut-être briser sans retour!
Telle fut sa vie pendant de longues années, telle fut la source
sans cesse renaissante de ces effroyables souffrances dont il
garda le secret, telle fut enfin la vie de cet homme, qui n'avait
pas un acte à cacher, et qu'une suprême injustice obligeait à se
cacher lui-même!
Mais enfin le jour où il ne dut plus douter de l'amour de Manoel
pour Minha, où il put calculer qu'une année ne s'écoulerait pas
sans qu'il fût dans la nécessité de donner son consentement à ce
mariage, il n'hésita plus et se mit en mesure d'agir à bref délai.
Une lettre de lui, adressée au juge Ribeiro, apprit en même temps
à ce magistrat le secret de l'existence de Joam Dacosta, le nom
sous lequel il se cachait, l'endroit où il vivait avec sa famille,
et, en même temps, son intention formelle de venir se livrer à la
justice de son pays et de poursuivre la révision d'un procès d'où
sortirait pour lui ou la réhabilitation ou l'exécution de l'unique
jugement rendu à Villa-Rica.
Quels furent les sentiments qui éclatèrent dans le coeur de
l'honnête magistrat? On le devine aisément. Ce n'était plus à
l'avocat que s'adressait l'accusé, c'était au juge suprême de la
province qu'un condamné faisait appel. Joam Dacosta se livrait
entièrement à lui et ne lui demandait même pas le secret.
Le juge Ribeiro, tout d'abord troublé par cette révélation
inattendue, se remit bientôt et pesa scrupuleusement les devoirs
que lui imposait sa situation. C'était à lui qu'incombait la
charge de poursuivre les criminels, et voilà qu'un criminel venait
se remettre entre ses mains. Ce criminel, il est vrai, il l'avait
défendu; il ne doutait pas qu'il eût été injustement condamné; sa
joie avait été grande de le voir échapper par la fuite au dernier
supplice; au besoin même, il eût provoqué, il eût facilité son
évasion!... Mais ce que l'avocat eût fait autrefois, le magistrat
pouvait-il le faire aujourd'hui?
«Eh bien, oui! se dit le juge, ma conscience m'ordonne de ne pas
abandonner ce juste! La démarche qu'il fait aujourd'hui est une
nouvelle preuve de sa non-culpabilité, une preuve morale,
puisqu'il ne peut en apporter d'autres, mais peut-être la plus
convaincante de toutes! Non! je ne l'abandonnerai pas!»
À partir de ce jour, une secrète correspondance s'établit entre le
magistrat et Joam Dacosta. Ribeiro engagea tout d'abord son client
à ne pas se compromettre par un acte imprudent. Il voulait
reprendre l'affaire, revoir le dossier, réviser l'information. Il
fallait savoir si rien de nouveau ne s'était produit dans
l'arrayal diamantin, touchant cette cause si grave. De ces
complices du crime, un de ces contrebandiers qui avaient attaqué
le convoi, n'en était-il pas qui avaient été arrêtés depuis
l'attentat? Des aveux, des demi-aveux ne s'étaient-ils pas
produits? Joam Dacosta, lui, en était toujours et n'en était qu'à
protester de son innocence! Mais cela ne suffisait pas, et le juge
Ribeiro voulait trouver dans les éléments mêmes de l'affaire à qui
en incombait réellement la criminalité.
Joam Dacosta devait donc être prudent. Il promit de l'être. Mais
ce fut une consolation immense, dans toutes ses épreuves, de
retrouver chez son ancien avocat, devenu juge suprême, cette
entière conviction qu'il n'était pas coupable. Oui! Joam Dacosta,
malgré sa condamnation, était une victime, un martyr, un honnête
homme, à qui la société devait une éclatante réparation! Et,
lorsque le magistrat connut le passé du fazender d'Iquitos depuis
sa condamnation, la situation actuelle de sa famille, toute cette
vie de dévouement, de travail, employée sans relâche à assurer le
bonheur des siens, il fut, non pas plus convaincu mais plus
touché, et il se jura de tout faire pour arriver à la
réhabilitation du condamné de Tijuco.
Pendant six mois, il y eut échange de correspondance entre ces
deux hommes.
Un jour, enfin, les circonstances pressant, Joam Dacosta écrivit
au juge Ribeiro:
«Dans deux mois, je serai près de vous, à la disposition du
premier magistrat de la province!
Venez donc!» répondit Ribeiro.
La jangada était prête alors à descendre le fleuve. Joam Dacosta
s'y embarqua avec tous les siens, femmes, enfants, serviteurs.
Pendant le voyage, au grand étonnement de sa femme et de son fils,
on le sait, il ne débarqua que rarement. Le plus souvent, il
restait enfermé dans sa chambre, écrivant, travaillant, non à des
comptes de commerce, mais, sans en rien dire, à cette sorte de
mémoire qu'il appelait: «Histoire de ma vie», et qui devait servir
à la révision de son procès.
Huit jours avant sa nouvelle arrestation, faite sur la
dénonciation de Torrès, qui allait devancer et peut-être anéantir
ses projets, il confiait à un Indien de l'Amazone une lettre par
laquelle il prévenait le juge Ribeiro de sa prochaine arrivée.
Cette lettre partit, elle fut remise à son adresse, et le
magistrat n'attendait plus que Joam Dacosta pour entamer cette
grave affaire qu'il avait espoir de mener à bien.
Dans la nuit qui précéda l'arrivée de la jangada à Manao, une
attaque d'apoplexie frappa le juge Ribeiro. Mais la dénonciation
de Torrès, dont l'oeuvre de chantage venait d'échouer devant la
noble indignation de sa victime, avait été suivie d'effet. Dacosta
était arrêté au milieu des siens, et son vieil avocat n'était plus
là pour le défendre!
Oui! en vérité, c'était là un terrible coup! Quoi qu'il en soit,
le sort en était jeté; il n'y avait plus à reculer.
Joam Dacosta se redressa donc sous ce coup qui le frappait si
inopinément. Ce n'était plus son honneur seulement qui était en
jeu, c'était l'honneur de tous les siens!
CHAPITRE QUATRIÈME
PREUVES MORALES
Le mandat d'arrestation décerné contre Joam Dacosta, dit Joam
Garral, avait été lancé par le suppléant du juge Ribeiro, qui
devait remplir les fonctions de ce magistrat dans la province des
Amazones jusqu'à la nomination de son successeur.
Ce suppléant se nommait Vicente Jarriquez. C'était un petit
bonhomme fort bourru, que quarante ans d'exercice et de procédure
criminelle n'avaient pas contribué à rendre très bienveillant pour
les accusés. Il avait instruit tant d'affaires de ce genre, jugé
et condamné tant de malfaiteurs, que l'innocence d'un prévenu,
quel qu'il fût, lui semblait _a priori_ inadmissible.
Certainement, il ne jugeait pas contre sa conscience, mais sa
conscience, fortement cuirassée, ne se laissait pas facilement
entamer par les incidents de l'interrogatoire ou les arguments de
la défense. Comme beaucoup de présidents d'assises, il réagissait
volontiers contre l'indulgence du jury, et quand, après avoir été
passé au crible des enquêtes, informations, instructions, un
accusé arrivait devant lui, toutes les présomptions étaient, à ses
yeux, pour que cet accusé fût dix fois coupable.
Ce n'était point un méchant homme, cependant, ce Jarriquez.
Nerveux, remuant, loquace, fin, subtil, il était curieux à
observer avec sa grosse tête sur son petit corps, sa chevelure
ébouriffée, que n'eût pas déparée la perruque à mortier des
anciens temps, ses yeux percés à la vrille, dont le regard avait
une étonnante acuité, son nez proéminent, avec lequel il aurait
certainement gesticulé pour peu qu'il eût été mobile, ses oreilles
écartées afin de mieux saisir tout ce qui se disait même hors de
la portée ordinaire d'un appareil auditif, ses doigts tapotant
sans cesse sur la table du tribunal, comme ceux d'un pianiste qui
s'exerce à la muette, son buste trop long pour ses jambes trop
courtes, et ses pieds qu'il croisait et décroisait incessamment
lorsqu'il trônait sur son fauteuil de magistrat.
Dans la vie privée, le juge Jarriquez, célibataire endurci, ne
quittait ses livres de droit criminel que pour la table qu'il ne
dédaignait pas, le whist qu'il appréciait fort, les échecs où il
était passé maître, et surtout les jeux de casse-tête chinois,
énigmes, charades, rébus, anagrammes, logogriphes et autres, dont,
comme plus d'un magistrat européen,--vrais sphynx par goût comme
par profession--, il faisait son passe-temps principal.
C'était un original, on le voit, et l'on voit aussi combien Joam
Dacosta allait perdre à la mort du juge Ribeiro, puisque sa cause
venait devant ce peu commode magistrat. Dans l'espèce, d'ailleurs,
la tâche de Jarriquez était très simplifiée. Il n'avait point à
faire office d'enquêteur ou d'instructeur, non plus qu'à diriger
des débats, à provoquer un verdict, à faire application d'articles
du Code pénal, ni enfin à prononcer un condamnation.
Malheureusement pour le fazender d'Iquitos, tant de formalités
n'étaient plus nécessaires. Joam Dacosta avait été arrêté, jugé,
condamné, il y avait vingt-trois ans, pour le crime de Tijuco, la
prescription n'avait pas encore couvert sa condamnation, aucune
demande en commutation de peine ne pouvait être introduite, aucun
pourvoi en grâce ne pouvait être accueilli. Il ne s'agissait donc,
en somme, que d'établir son identité, et, sur l'ordre d'exécution
qui arriverait de Rio de Janeiro, la justice n'aurait plus qu'à
suivre son cours.
Mais, sans doute, Joam Dacosta protesterait de son innocence, il
dirait avoir été condamné injustement. Le devoir du magistrat,
quelque opinion qu'il eût à cet égard, serait de l'écouter. Toute
la question serait de savoir quelles preuves le condamné pourrait
donner de ses assertions. Et s'il n'avait pu les apporter lors de
sa comparution devant ses premiers juges, était-il maintenant en
mesure de les produire?
Là devait être tout l'intérêt de l'interrogatoire.
Il faut bien l'avouer cependant, le fait d'un contumax heureux et
en sûreté à l'étranger, quittant tout, bénévolement, pour
affronter la justice que son passé devait lui avoir appris à
redouter, c'était là un cas curieux, rare, qui devait intéresser
même un magistrat blasé sur toutes les péripéties d'un débat
judiciaire. Était-ce de la part du condamné de Tijuco, fatigué de
la vie, effrontée sottise ou élan d'une conscience qui veut à tout
prix avoir raison d'une iniquité? Le problème était étrange, on en
conviendra.
Le lendemain de l'arrestation de Joam Dacosta, le juge Jarriquez
se transporta donc à la prison de la rue de Dieu-le-Fils, où le
prisonnier avait été enfermé.
Cette prison était un ancien couvent de missionnaires, élevé sur
le bord de l'un des principaux iguarapés de la ville. Aux détenus
volontaires d'autrefois avaient succédé dans cet édifice, peu
approprié à sa nouvelle destination, les prisonniers malgré eux
d'aujourd'hui. La chambre occupée par Joam Dacosta, n'était donc
point une de ces tristes cellules que comporte le système
pénitentiaire moderne. Une ancienne chambre de moine, avec une
fenêtre, sans abat-jour, mais grillée, s'ouvrant sur un terrain
vague, un banc dans un coin, une sorte de grabat dans l'autre,
quelques ustensiles grossiers, rien de plus.
Ce fut de cette chambre que, ce jour-là 25 août, Joam Dacosta fut
extrait vers onze heures du matin, et amené au cabinet des
interrogatoires, disposé dans l'ancienne salle commune du couvent.
Le juge Jarriquez était là, devant son bureau, juché sur sa haute
chaise, le dos tourné à la fenêtre, afin que sa figure demeurât
dans l'ombre, tandis que celle du prévenu resterait en pleine
lumière. Son greffier avait pris place à un bout de la table, la
plume à l'oreille, avec l'indifférence qui caractérise ces gens de
justice, prêt à consigner les demandes et les réponses.
Joam Dacosta fut introduit dans le cabinet, et, sur un signe du
magistrat, les gardes qui l'avaient amené se retirèrent.
Le juge Jarriquez regarda longuement l'accusé. Celui-ci s'était
incliné devant lui et gardait une attitude convenable, ni
impudente, ni humble, attendant avec dignité que des demandes lui
fussent posées pour y répondre.
«Votre nom? dit le juge Jarriquez.
--Joam Dacosta.
--Votre âge?
--Cinquante-deux ans.
--Vous demeuriez?...
--Au Pérou, au village d'Iquitos.
--Sous quel nom?
--Sous le nom de Garral, qui est celui de ma mère.
--Et pourquoi portiez-vous ce nom?
Parce que, pendant vingt-trois ans, j'ai voulu me dérober aux
poursuites de la justice brésilienne.»
Les réponses étaient si précises, elles semblaient si bien
indiquer que Joam Dacosta était résolu à tout avouer de son passé
et de son présent, que le juge Jarriquez, peu habitué à ces
procédés, redressa son nez plus verticalement que d'habitude.
«Et pourquoi, reprit-il, la justice brésilienne pouvait-elle
exercer des poursuites contre vous?
Parce que j'avais été condamné à la peine capitale, en 1826, dans
l'affaire des diamants de Tijuco.
--Vous avouez donc que vous êtes Joam Dacosta?...
--Je suis Joam Dacosta.»
Tout cela était répondu avec un grand calme, le plus simplement du
monde. Aussi les petits yeux du juge Jarriquez, se dérobant sous
leur paupière, semblaient-ils dire: «Voilà une affaire qui ira
toute seule!»
Seulement, le moment arrivait où allait être posée l'invariable
question qui amenait l'invariable réponse des accusés de toute
catégorie, protestant de leur innocence.
Les doigts du juge Jarriquez commencèrent à battre un léger trille
sur la table. «Joam Dacosta, demanda-t-il, que faites-vous à
Iquitos?
--Je suis fazender, et je m'occupe de diriger un établissement
agricole qui est considérable.
--Il est en voie de prospérité?
--De très grande prospérité.
--Et depuis quand avez-vous quitté votre fazenda?
--Depuis neuf semaines environ.
--Pourquoi?
--À cela, monsieur, répondit Joam Dacosta, j'ai donné un
prétexte, mais en réalité j'avais un motif.
--Quel a été le prétexte?
--Le soin de conduire au Para tout un train de bois flotté et une
cargaison des divers produits de l'Amazone.
--Ah! fit le juge Jarriquez, et quel a été le véritable motif de
votre départ?» Et en posant cette question il se disait: «Nous
allons donc enfin entrer dans la voie des négations et des
mensonges!»
«Le véritable motif, répondit d'une voix ferme Joam Dacosta, était
la résolution que j'avais prise de venir me livrer à la justice de
mon pays!
--Vous livrer! s'écria le juge, en se relevant sur son fauteuil.
Vous livrer... de vous-même?...
--De moi-même!
--Et pourquoi?
--Parce que j'en avais assez, parce que j'en avais trop de cette
existence mensongère, de cette obligation de vivre sous un faux
nom; de cette impossibilité de pouvoir restituer à ma femme, à mes
enfants celui qui leur appartient; enfin, monsieur, parce que...
--Parce que?...
--Je suis innocent! «Voilà ce que j'attendais!» se dit à part lui
le juge Jarriquez.
Et tandis que ses doigts battaient une marche un peu plus
accentuée, il fit un signe de tête à Joam Dacosta, qui signifiait
clairement: «Allez! racontez votre histoire! Je la connais, mais
je ne veux pas vous empêcher de la narrer à votre aise!»
Joam Dacosta, qui ne se méprit pas à cette peu encourageante
disposition d'esprit du magistrat, ne voulut pas s'en apercevoir.
Il fit donc l'histoire de sa vie tout entière, il parla sobrement,
sans se départir du calme qu'il s'était imposé, sans omettre
aucune des circonstances qui avaient précédé ou suivi sa
condamnation. Il n'insista pas autrement sur cette existence
honorée et honorable qu'il avait menée depuis son évasion, ni sur
ses devoirs de chef de famille, d'époux et de père, qu'il avait si
dignement remplis. Il ne souligna qu'une seule circonstance,--
celle qui l'avait conduit à Manao pour poursuivre la révision de
son procès, provoquer sa réhabilitation, et cela sans que rien l'y
obligeât.
Le juge Jarriquez, naturellement prévenu contre tout accusé, ne
l'interrompit pas. Il se bornait à fermer ou à ouvrir
successivement les yeux, comme un homme qui entend raconter la
même histoire pour la centième fois; et, lorsque Joam Dacosta
déposa sur la table le mémoire qu'il avait rédigé, il ne fit pas
un mouvement pour le prendre.
«Vous avez fini? dit-il.
Oui, monsieur.
--Et vous persistez à soutenir que vous n'avez quitté Iquitos que
pour venir réclamer la révision de votre jugement?
--Je n'ai pas eu d'autre motif.
--Et qui le prouve? Qui prouve que sans la dénonciation qui a
amené votre arrestation, vous vous seriez livré?
--Ce mémoire d'abord, répondit Joam Dacosta.
--Ce mémoire était entre vos mains, et rien n'atteste que, si
vous n'aviez pas été arrêté, vous en auriez fait l'usage que vous
dites.
--Il y a, du moins, monsieur, une pièce qui n'est plus entre mes
mains, et dont l'authenticité ne peut être mise en doute.
--Laquelle?
--La lettre que j'ai écrite à votre prédécesseur, le juge
Ribeiro, lettre qui le prévenait de ma prochaine arrivée.
--Ah! vous aviez écrit?...
--Oui, et cette lettre, qui doit être arrivée à son adresse, ne
peut tarder à vous être remise!
--Vraiment! répondit le juge Jarriquez d'un ton quelque peu
incrédule. Vous aviez écrit au juge Ribeiro?...
--Avant d'être juge de droit de cette province, répondit Joam
Dacosta, le juge Ribeiro était avocat à Villa-Rica. C'est lui qui
m'a défendu au procès criminel de Tijuco. Il ne doutait pas de la
bonté de ma cause. Il a tout fait pour me sauver. Vingt ans plus
tard, lorsqu'il est devenu le chef de la justice à Manao, je lui
ai fait savoir qui j'étais, où j'étais, ce que je voulais
entreprendre. Sa conviction à mon égard n'avait pas changé, et
c'est sur son conseil que j'ai quitté la fazenda pour venir, en
personne, poursuivre ma réhabilitation. Mais la mort l'a frappé
inopinément, et peut-être suis-je perdu, si dans le juge Jarriquez
je ne retrouve pas le juge Ribeiro!»
Le magistrat, directement interpellé, fut sur le point de bondir,
au mépris de toutes les habitudes de la magistrature assise; mais
il parvint à se contenir et se borna à murmurer ces mots:
«Très fort, en vérité, très fort!»
Le juge Jarriquez avait évidemment des calus au coeur, et il était
à l'abri de toute surprise.
En ce moment, un garde entra dans le cabinet et remit un pli
cacheté à l'adresse du magistrat.
Celui-ci rompit le cachet et tira une lettre de l'enveloppe. Il
l'ouvrit, il la lut, non sans une certaine contraction de
sourcils, et dit:
«Je n'ai aucun motif, Joam Dacosta, pour vous cacher que voici la
lettre dont vous parliez, adressée par vous au juge Ribeiro, et
qui m'est communiquée. Il n'y a donc plus aucune raison de douter
de ce que vous avez dit à ce sujet.
--Pas plus à ce sujet, répondit Joam Dacosta, qu'au sujet de
toutes les circonstances de ma vie que je viens de vous faire
connaître, et dont il n'est pas permis de douter!
--Eh! Joam Dacosta, répondit vivement le juge Jarriquez, vous
protestez de votre innocence; mais tous les accusés en font
autant! Après tout, vous ne produisez que des présomptions
morales! Avez-vous maintenant une preuve matérielle?
Peut-être, monsieur», répondit Joam Dacosta.
Sur cette parole, le juge Jarriquez quitta son siège. Ce fut plus
fort que lui, et il lui fallut deux ou trois tours de chambre pour
se remettre.
CHAPITRE CINQUIÈME
PREUVES MATÉRIELLES
Lorsque le magistrat eut repris sa place, en homme qui croyait
être redevenu parfaitement maître de lui-même, il se renversa sur
son fauteuil, la tête relevée, les yeux au plafond, et du ton de
la plus parfaite indifférence, sans même regarder l'accusé:
«Parlez», dit-il.
Joam Dacosta se recueillit un instant, comme s'il eût hésité à
rentrer dans cet ordre d'idées, et répondit en ces termes:
«Jusqu'ici, monsieur, je ne vous ai donné de mon innocence que des
présomptions morales, basées sur la dignité, sur la convenance,
sur l'honnêteté de ma vie tout entière. J'aurais cru que ces
preuves étaient les plus dignes d'être apportées en justice...»
Le juge Jarriquez ne put retenir un mouvement d'épaules, indiquant
que tel n'était pas son avis.
«Puisqu'elles ne suffisent pas, voici quelles sont les preuves
matérielles que je suis peut-être en mesure de produire, reprit
Joam Dacosta. Je dis «peut-être», car je ne sais pas encore quel
crédit il convient de leur accorder. Aussi monsieur, n'ai-je parlé
de cela ni à ma femme ni à mes enfants, ne voulant pas leur donner
un espoir qui pourrait être déçu.
Au fait, répondit le juge Jarriquez.
--J'ai tout lieu de croire, monsieur, que mon arrestation, la
veille de l'arrivée de la jangada à Manao, a été motivée par une
dénonciation adressée au chef de police.
--Vous ne vous trompez pas, Joam Dacosta, mais je dois vous dire
que cette dénonciation est anonyme.
--Peu importe, puisque je sais qu'elle n'a pu venir que d'un
misérable, appelé Torrès.
--Et de quel droit, demanda le juge Jarriquez, traitez-vous ainsi
ce... dénonciateur?
--Un misérable, oui, monsieur! répondit vivement Joam Dacosta.
Cet homme, que j'avais hospitalièrement accueilli, n'était venu à
moi que pour me proposer d'acheter son silence, pour m'offrir un
marché odieux, que je n'aurai jamais le regret d'avoir repoussé,
quelles que soient les conséquences de sa dénonciation!
--Toujours ce système! pensa le juge Jarriquez: «accuser les
autres pour se décharger soi-même!»
Mais il n'en écouta pas moins avec une extrême attention le récit
que lui fit Joam Dacosta de ses relations avec l'aventurier,
jusqu'au moment où Torrès vint lui apprendre qu'il connaissait et
qu'il était à même de révéler le nom du véritable auteur de
l'attentat de Tijuco.
«Et quel est le nom du coupable? demanda le juge Jarriquez,
ébranlé dans son indifférence.
--Je l'ignore, répondit Joam Dacosta. Torrès s'est bien gardé de
me le nommer.
--Et ce coupable est vivant?...
--Il est mort.» Les doigts du juge Jarriquez tambourinèrent plus
rapidement, et il ne put se retenir de répondre:
«L'homme qui pourrait apporter la preuve de l'innocence d'un
accusé est toujours mort!
--Si le vrai coupable est mort, monsieur, répondit Joam Dacosta,
Torrès, du moins, est vivant, et cette preuve écrite tout entière
de la main de l'auteur du crime, il m'a affirmé l'avoir entre les
mains! Il m'a offert de me la vendre!
--Eh! Joam Dacosta, répondit le juge Jarriquez, ce n'eût pas été
trop cher que la payer de toute votre fortune!
--Si Torrès ne m'avait demandé que ma fortune, je la lui aurais
abandonnée, et pas un des miens n'eût protesté! Oui, vous avez
raison, monsieur, on ne peut payer trop cher le rachat de son
honneur! Mais ce misérable, me sachant à sa merci, exigeait plus
que ma fortune!
--Quoi donc?...
--La main de ma fille, qui devait être le prix de ce marché! J'ai
refusé, il m'a dénoncé, et voilà pourquoi je suis maintenant
devant vous!
--Et si Torrès ne vous eût pas dénoncé, demanda le juge
Jarriquez, si Torrès ne se fût pas rencontré sur votre passage,
qu'eussiez-vous fait en apprenant à votre arrivée ici la mort du
juge Ribeiro? Seriez-vous venu vous livrer à la justice?...
--Sans aucune hésitation, monsieur, répondit Joam Dacosta d'une
voix ferme, puisque, je vous le répète, je n'avais pas d'autre but
en quittant Iquitos pour venir à Manao.»
Cela fut dit avec un tel accent de vérité, que le juge Jarriquez
sentit une sorte d'émotion le pénétrer dans cet endroit du coeur
où les convictions se forment; mais il ne se rendit pas encore.
Il ne faudrait pas s'en étonner. Magistrat, procédant à cet
interrogatoire, il ne savait rien de ce que savent ceux qui ont
suivi Torrès depuis le commencement de ce récit. Ceux-là ne
peuvent douter que Torrès n'ait entre les mains la preuve
matérielle de l'innocence de Joam Dacosta. Ils ont la certitude
que le document existe, qu'il contient cette attestation, et
peut-être seront-ils portés à penser que le juge Jarriquez fait montre
d'une impitoyable incrédulité. Mais qu'ils songent à ceci: c'est
que le juge Jarriquez n'est pas dans leur situation; il est
habitué à ces invariables protestations des prévenus que la
justice lui envoie; ce document qu'invoque Joam Dacosta, il ne lui
est pas produit; il ne sait même pas s'il existe réellement, et,
en fin de compte, il se trouve en présence d'un homme dont la
culpabilité a pour lui force de chose jugée.
Cependant il voulut, par curiosité peut-être, pousser Joam Dacosta
jusque dans ses derniers retranchements.
«Ainsi, lui dit-il, tout votre espoir repose maintenant sur la
déclaration que vous a faite ce Torrès?
--Oui, monsieur, répondit Joam Dacosta, si ma vie entière ne
plaide pas pour moi!
--Où pensez-vous que soit Torrès actuellement?
--Je pense qu'il doit être à Manao.
--Et vous espérez qu'il parlera, qu'il consentira à vous remettre
bénévolement ce document que vous avez refusé de lui payer du prix
qu'il en demandait?
--Je l'espère, monsieur, répondit Joam Dacosta. La situation,
maintenant, n'est plus la même pour Torrès. Il m'a dénoncé, et par
conséquent il ne peut plus conserver un espoir quelconque de
reprendre son marché dans les conditions où il voulait le
conclure. Mais ce document peut encore lui valoir une fortune,
qui, si je suis acquitté ou condamné, lui échappera à jamais. Or,
puisque son intérêt est de me vendre ce document, sans que cela
puisse lui nuire en aucune façon, je pense qu'il agira suivant son
intérêt.»
Le raisonnement de Joam Dacosta était sans réplique. Le juge
Jarriquez le sentit bien. Il n'y fit que la seule objection
possible:
«Soit, dit-il, l'intérêt de Torrès est sans aucun doute de vous
vendre ce document... si ce document existe!
S'il n'existe pas, monsieur, répondit Joam Dacosta d'une voix
pénétrante, je n'aurai plus qu'à m'en rapporter à la justice des
hommes, en attendant la justice de Dieu!»
Sur ces paroles, le juge Jarriquez se leva, et, d'un ton moins
indifférent, cette fois:
«Joam Dacosta, dit-il, en vous interrogeant ici, en vous laissant
raconter les particularités de votre vie et protester de votre
innocence, je suis allé plus loin que ne le voulait mon mandat.
Une information a déjà été faite sur cette affaire, et vous avez
comparu devant le jury de Villa-Rica, dont le verdict a été rendu
à l'unanimité des voix, sans admission de circonstances
atténuantes. Vous avez été condamné pour instigation et complicité
dans l'assassinat des soldats et le vol des diamants de Tijuco, la
peine capitale a été prononcée contre vous, et ce n'a été que par
une évasion que vous avez pu échapper au supplice. Mais, que vous
soyez venu vous livrer ou non à la justice, après vingt-trois ans,
vous n'en avez pas moins été repris. Une dernière fois, vous
reconnaissez que vous êtes bien Joam Dacosta, le condamné dans
l'affaire de l'arrayal diamantin?
--Je suis Joam Dacosta.
--Vous êtes prêt à signer cette déclaration?
--Je suis prêt.»
Et d'une main qui ne tremblait pas, Joam Dacosta apposa son nom au
bas du procès-verbal et du rapport que le juge Jarriquez venait de
faire rédiger par son greffier.
«Le rapport, adressé au ministère de la justice va partir pour Rio
de Janeiro, dit le magistrat. Plusieurs jours s'écouleront avant
que nous recevions l'ordre de faire exécuter le jugement qui vous
condamne. Si donc, comme vous le dites, ce Torrès possède la
preuve de votre innocence, faites par vous-même, par les vôtres,
faites tout au monde pour qu'il la produise en temps utile!
L'ordre arrivé, aucun sursis ne serait possible, et la justice
suivrait son cours!»
Joam Dacosta s'inclina. «Me sera-t-il permis de voir maintenant ma
femme, mes enfants? demanda-t-il.
Dès aujourd'hui, si vous le voulez, répondit le juge Jarriquez.
Vous n'êtes plus au secret, et ils seront introduits près de vous,
dès qu'ils se présenteront.»
Le magistrat donna alors un coup de sonnette. Des gardes entrèrent
dans le cabinet et emmenèrent Joam Dacosta.
Le juge Jarriquez le regarda partir, en secouant la tête.
«Eh! eh! cela est véritablement plus étrange que je ne l'aurais
pensé!» murmura-t-il.
CHAPITRE SIXIÈME
LE DERNIER COUP
Pendant que Joam Dacosta subissait cet interrogatoire, Yaquita,
sur une démarche faite par Manoel, apprenait que ses enfants et
elle seraient admis à voir le prisonnier, le jour même, vers
quatre heures du soir.
Depuis la veille, Yaquita n'avait pas quitté sa chambre. Minha et
Lina s'y tenaient près d'elle, en attendant le moment où il lui
serait permis de revoir son mari. Yaquita Garral ou Yaquita
Dacosta, il retrouverait en elle la femme dévouée, la vaillante
compagne de toute sa vie.
Ce jour-là, vers onze heures, Benito rejoignit Manoel et Fragoso
qui causaient sur l'avant de la jangada.
«Manoel, dit-il, j'ai un service à te demander.
--Lequel?
--À vous aussi, Fragoso.
--Je suis à vos ordres, monsieur Benito, répondit le barbier.
--De quoi s'agit-il? demanda Manoel, en observant son ami, dont
l'attitude était celle d'un homme qui a pris une inébranlable
résolution.
--Vous croyez toujours à l'innocence de mon père, n'est-ce pas?
dit Benito.
--Ah! s'écria Fragoso, je croirais plutôt que c'est moi qui ai
commis le crime!
--Eh bien, il faut aujourd'hui même mettre à exécution le projet
que j'avais formé hier.
--Retrouver Torrès? demanda Manoel.
--Oui, et savoir de lui comment il a découvert la retraite de mon
père! Il y a dans tout cela d'inexplicables choses! L'a-t-il connu
autrefois? je ne puis le comprendre, puisque mon père n'a pas
quitté Iquitos depuis plus de vingt ans, et que ce misérable en a
trente à peine! Mais la journée ne s'achèvera pas avant que je le
sache, ou malheur à Torrès!»
La résolution de Benito n'admettait aucune discussion. Aussi, ni
Manoel, ni Fragoso n'eurent-ils la pensée de le détourner de son
projet.
«Je vous demande donc, reprit Benito, de m'accompagner tous les
deux. Nous allons partir à l'instant. Il ne faut pas attendre que
Torrès ait quitté Manao. Il n'a plus à vendre son silence
maintenant, et l'idée peut lui en venir. Partons!»
Tous trois débarquèrent sur la berge du rio Negro et se dirigèrent
vers la ville.
Manao n'était pas si considérable qu'elle ne pût être fouillée en
quelques heures. On irait de maison en maison, s'il le fallait,
pour y chercher Torrès; mais mieux valait s'adresser tout d'abord
aux maîtres des auberges ou des lojas, où l'aventurier avait pu se
réfugier. Sans doute, l'ex-capitaine des bois n'aurait pas donné
son nom, et il avait peut-être des raisons personnelles d'éviter
tout rapport avec la justice. Toutefois, s'il n'avait pas quitté
Manao, il était impossible qu'il échappât aux recherches des
jeunes gens. En tout cas, il ne pouvait être question de
s'adresser à la police, car il était très probable,--cela était
effectivement, on le sait--, que sa dénonciation avait été
anonyme.
Pendant une heure, Benito, Manoel et Fragoso coururent les rues
principales de la ville, interrogeant les marchands dans leurs
boutiques, les cabaretiers dans leurs lojas, les passants
eux-mêmes, sans que personne pût reconnaître l'individu dont ils
donnaient le signalement avec une extrême précision.
Torrès avait-il donc quitté Manao? Fallait-il perdre tout espoir
de le rejoindre?
Manoel essayait en vain de calmer Benito dont la tête était en
feu. Coûte que coûte, il lui fallait Torrès!
Le hasard allait le servir, et ce fut Fragoso qui fut enfin mis
sur la véritable piste.
Dans une auberge de la rue de Dieu-le-Saint-Esprit, au signalement
qu'il donna de l'aventurier, on lui répondit que l'individu en
question était descendu la veille dans la loja.
«A-t-il couché dans l'auberge? demanda Fragoso.
--Oui, répondit l'aubergiste.
--Est-il là en ce moment?
--Non, il est sorti.
--Mais a-t-il réglé son compte comme un homme qui se dispose à
partir?
--En aucune façon; il a quitté sa chambre depuis une heure, et il
rentrera sans doute pour le souper.
--Savez-vous quel chemin il a pris en sortant?
--On l'a vu se diriger vers l'Amazone, en descendant parla basse
ville, et il est probable qu'on le rencontrerait de ce côté.»
Fragoso n'avait pas à en demander davantage. Quelques instants
après, il retrouvait les deux jeunes gens et leur disait: «Je suis
sur la piste de Torrès.
Il est là! s'écria Benito.
--Non, il vient de sortir, et on l'a vu se diriger à travers la
campagne, du côté de l'Amazone.
--Marchons!» répondit Benito. Il fallait redescendre vers le
fleuve, et le plus court fut de prendre la rive gauche du rio
Negro jusqu'à son embouchure.
Benito et ses compagnons eurent bientôt laissé en arrière les
dernières maisons de la ville, et ils suivirent la berge, mais en
faisant un détour pour ne pas passer en vue de la jangada.
La plaine était déserte à cette heure. Le regard pouvait se porter
au loin, à travers cette campine, où les champs cultivés avaient
remplacé les forêts d'autrefois.
Benito ne parlait pas: il n'aurait pu prononcer une parole. Manoel
et Fragoso respectaient son silence. Ils allaient ainsi tous
trois, ils regardaient, ils parcouraient l'espace depuis la rive
du rio Negro jusqu'à la rive de l'Amazone. Trois quarts d'heure
après avoir quitté Manao, ils n'avaient encore rien aperçu.
Une on deux fois, des Indiens qui travaillaient à la terre furent
rencontrés; Manoel les interrogea, et l'un d'eux lui apprit enfin
qu'un homme, ressemblant à celui qu'on lui désignait, venait de
passer en se dirigeant vers l'angle formé par les deux cours d'eau
à leur confluent.
Sans en demander davantage, Benito, par un mouvement irrésistible,
se jeta en avant, et ses deux compagnons durent se hâter, afin de
ne pas se laisser distancer par lui.
La rive gauche de l'Amazone apparaissait alors à moins d'un quart
de mille. Une sorte de falaise s'y dessinait en cachant une partie
de l'horizon, et limitait la portée du regard à un rayon de
quelques centaines de pas.
Benito, précipitant sa course, disparut bientôt derrière l'une de
ces tumescences sablonneuses.
«Plus vite! plus vite! dit Manoel à Fragoso. Il ne faut pas le
laisser seul un instant!»
Et tous deux se jetaient dans cette direction, quand un cri se fit
entendre.
Benito avait-il aperçu Torrès? Celui-ci l'avait-il vu? Benito et
Torrès s'étaient-ils déjà rejoints?
Manoel et Fragoso, cinquante pas plus loin, après avoir rapidement
tourné une des pointes de la berge, voyaient deux hommes arrêtés
en face l'un de l'autre.
C'était Torrès et Benito.
En un instant, Manoel et Fragoso furent à leur côté.
On aurait pu croire que dans l'état d'exaltation où se trouvait
Benito, il lui aurait été impossible de se contenir, au moment où
il se retrouverait en présence de l'aventurier.
Il n'en fut rien.
Dès que le jeune homme se vit devant Torrès, lorsqu'il eut la
certitude que celui-ci ne pouvait plus lui échapper, un changement
complet se fit dans son attitude, sa poitrine se dégonfla, il
retrouva tout son sang-froid, il redevint maître de lui.
Ces deux hommes, depuis quelques instants, se regardaient sans
prononcer une parole.
Ce fut Torrès, le premier, qui rompit le silence, et de ce ton
d'effronterie dont il avait l'habitude:
«Ah! fit-il, monsieur Benito Garral?
Non! Benito Dacosta! répondit le jeune homme.
En effet, reprit Torrès, monsieur Benito Dacosta, accompagné de
monsieur Manoel Valdez et de mon ami Fragoso!»
Sur cette qualification outrageante que lui donnait l'aventurier,
Fragoso, très disposé à lui faire un mauvais parti, allait
s'élancer, lorsque Benito, toujours impassible, le retint:
«Qu'est-ce qui vous prend, mon brave? s'écria Torrès en reculant
de quelques pas. Eh! je crois que je ferais bien de me tenir sur
mes gardes!»
Et, tout en parlant, il tira de son poncho une manchetta, cette
arme offensive on défensive,--au choix--, qui ne quitte jamais
un Brésilien. Puis, à demi courbé, il attendit de pied ferme.
«Je suis venu vous chercher, Torrès, dit alors Benito, qui n'avait
pas bougé devant cette attitude provocatrice.
--Me chercher? répondit l'aventurier. Je ne suis pas difficile à
rencontrer! Et pourquoi me cherchiez-vous?
--Afin d'apprendre de votre bouche ce que vous paraissez savoir
du passé de mon père!
--Vraiment!
--Oui! j'attends que vous me disiez comment vous l'avez reconnu,
pourquoi vous étiez à rôder autour de notre fazenda dans les
forêts d'Iquitos, pourquoi vous l'attendiez à Tabatinga?...
--Eh bien! il me semble que rien n'est plus clair! répondit
Torrès en ricanant. Je l'ai attendu pour m'embarquer sur sa
jangada, et je me suis embarqué dans l'intention de lui faire une
proposition très simple... qu'il a peut-être eu tort de rejeter!»
À ces mots, Manoel ne put se retenir. La figure pâle, l'oeil en
feu, il marcha sur Torrès. Benito, voulant épuiser tous les moyens
de conciliation, s'interposa entre l'aventurier et lui. «Contiens-toi,
Manoel, dit-il. Je me contiens bien, moi!» Puis reprenant:
«En effet, Torrès, je sais quelles sont les raisons qui vous ont
fait prendre passage à bord de la jangada. Possesseur d'un secret
qui vous a été livré sans doute, vous avez voulu faire oeuvre de
chantage! Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit maintenant.
--Et de quoi?
--Je veux savoir comment vous avez pu reconnaître Joam Dacosta
dans le fazender d'Iquitos!
--Comment j'ai pu le reconnaître! répondit Torrès, ce sont mes
affaires, cela, et je n'éprouve pas le besoin de vous les
raconter! L'important, c'est que je ne me sois pas trompé, lorsque
j'ai dénoncé en lui le véritable auteur du crime de Tijuco!
--Vous me direz!... s'écria Benito, qui commençait à perdre la
possession de lui-même.
--Je ne dirai rien! riposta Torrès. Ah! Joam Dacosta a repoussé
mes propositions! Il a refusé de m'admettre dans sa famille! Eh
bien! maintenant que son secret est connu, qu'il est arrêté, c'est
moi qui refuserai d'entrer dans sa famille, la famille d'un
voleur, d'un assassin, d'un condamné que le gibet attend!
--Misérable!» s'écria Benito, qui, a son tour, tira une manchetta
de sa ceinture et se mit sur l'offensive. Manoel et Fragoso, par
un mouvement identique, s'étaient aussi rapidement armés. «Trois
contre un! dit Torrès.
Non! Un contre un! répondit Benito.
--Vraiment! J'aurais plutôt cru à un assassinat de la part du
fils d'un assassin!
--Torrès! s'écria Benito, défends-toi, ou je te tue comme un
chien enragé!
--Enragé, soit! répondit Torrès. Mais je mords, Benito Dacosta,
et gare aux morsures!» Puis, ramenant à lui sa manchetta, il se
mit en garde, prêt à s'élancer sur son adversaire.
Benito avait reculé de quelques pas.
«Torrès, dit-il, en reprenant tout le sang-froid qu'il avait un
instant perdu, vous étiez l'hôte de mon père, vous l'avez menacé,
vous l'avez trahi, vous l'avez dénoncé, vous avez accusé un
innocent, et, avec l'aide de Dieu, je vais vous tuer!»
Le plus insolent sourire s'ébaucha sur les lèvres de Torrès.
Peut-être ce misérable eut-il, en ce moment, la pensée d'empêcher
tout combat entre Benito et lui, et il le pouvait. En effet, il avait
compris que Joam Dacosta n'avait rien dit de ce document qui
renfermait la preuve matérielle de son innocence.
Or, en révélant à Benito que lui, Torrès, possédait cette preuve,
il l'eût à l'instant désarmé. Mais, outre qu'il voulait attendre
au dernier moment, sans doute afin de tirer un meilleur prix de ce
document, le souvenir des insultantes paroles du jeune homme, la
haine qu'il portait à tous les siens, lui fit oublier même son
intérêt.
D'ailleurs, très accoutumé au maniement de la manchetta, dont il
avait souvent eu l'occasion de se servir, l'aventurier était
robuste, souple, adroit. Donc, contre un adversaire, âgé de vingt
ans à peine, qui ne pouvait avoir ni sa force ni son adresse, les
chances étaient pour lui.
Aussi Manoel, dans un dernier effort, voulut-il insister pour se
battre à la place de Benito.
«Non, Manoel, répondit froidement le jeune homme, c'est à moi seul
de venger mon père, et, comme il faut que tout ici se passe dans
les règles, tu seras mon témoin!
Benito!...
--Quant à vous, Fragoso, vous ne me refuserez pas si je vous prie
de servir de témoin à cet homme?
--Soit, répondit Fragoso, quoiqu'il n'y ait aucun honneur à cela!
--Moi, sans tant de cérémonies, ajouta-t-il, je l'aurais tout
bonnement tué comme une bête fauve!»
L'endroit où le combat allait avoir lieu était une berge plate,
qui mesurait environ quarante pas de largeur et dominait l'Amazone
d'une quinzaine de pieds. Elle était coupée à pic, par conséquent
très accore. À sa partie inférieure, le fleuve coulait lentement,
en baignant les paquets de roseaux qui hérissaient sa base.
Il n'y avait donc que peu de marge dans le sens de la largeur de
cette berge, et celui des deux adversaires qui céderait serait
bien vite acculé à l'abîme.
Le signal donné par Manoel, Torrès et Benito marchèrent l'un sur
l'autre. Benito se possédait alors entièrement. Défenseur d'une
sainte cause, son sang-froid l'emportait, et de beaucoup, sur
celui de Torrès, dont la conscience, si insensible, si endurcie
qu'elle fût, devait en ce moment troubler le regard.
Lorsque tous deux se furent rejoints, le premier coup fut porté
par Benito. Torrès le para. Les deux adversaires reculèrent alors;
mais, presque aussitôt, ils revenaient l'un sur l'autre, ils se
saisissaient de la main gauche à l'épaule... Ils ne devaient plus
se lâcher.
Torrès, plus vigoureux, lança latéralement un coup de sa
manchetta, que Benito ne put entièrement esquiver. Son flanc droit
fut atteint, et l'étoffe de son poncho se rougit de sang. Mais il
riposta vivement et blessa légèrement Torrès à la main.
Divers coups furent alors échangés sans qu'aucun fût décisif. Le
regard de Benito, toujours silencieux, plongeait dans les yeux de
Torrès, comme une lame qui s'enfonce jusqu'au coeur. Visiblement,
le misérable commençait à se démonter. Il recula donc peu à peu,
poussé par cet implacable justicier, qui était plus décidé à
prendre la vie du dénonciateur de son père qu'à défendre la
sienne. Frapper, c'était tout ce que voulait Benito, lorsque
l'autre ne cherchait déjà plus qu'à parer ses coups.
Bientôt Torrès se vit acculé à la lisière même de la berge, en un
endroit où, légèrement évidée, elle surplombait le fleuve. Il
comprit le danger, il voulut reprendre l'offensive et regagner le
terrain perdu... Son trouble s'accroissait, son regard livide
s'éteignait sous ses paupières... Il dut enfin se courber sous le
bras qui le menaçait.
«Meurs donc!» cria Benito.
Le coup fut porté en pleine poitrine, mais la pointe de la
manchetta s'émoussa sur un corps dur, caché sous le poncho de
Torrès.
Benito redoubla son attaque. Torrès, dont la riposte n'avait pas
atteint son adversaire, se sentit perdu. Il fut encore obligé de
reculer. Alors il voulut crier... crier que la vie de Joam Dacosta
était attachée à la sienne!... Il n'en eut pas le temps.
Un second coup de la manchetta s'enfonça, cette fois, jusqu'au
coeur de l'aventurier. Il tomba en arrière, et, le sol lui
manquant soudain, il fut précipité en dehors de la berge. Une
dernière fois ses mains se raccrochèrent convulsivement à une
touffe de roseaux, mais elles ne purent l'y retenir... Il disparut
sous les eaux du fleuve. Benito était appuyé sur l'épaule de
Manoel; Fragoso lui serrait les mains. Il ne voulut même pas
donner à ses compagnons le temps de panser sa blessure, qui était
légère.
«À la jangada, dit-il, à la jangada! Manoel et Fragoso, sous
l'empire d'une émotion profonde, le suivirent sans ajouter une
parole.
Un quart d'heure après, tous trois arrivaient près de la berge à
laquelle la jangada était amarrée. Benito et Manoel se
précipitaient dans la chambre de Yaquita et de Minha, et ils les
mettaient toutes deux au courant de ce qui venait de se passer.
«Mon fils! mon frère!»
Ces cris étaient partis à la fois.
--À la prison!... dit Benito.
--Oui!... viens!... viens!...» répondit Yaquita.
Benito, suivi de Manoel, entraîna sa mère. Tous trois
débarquèrent, se dirigèrent vers Manao, et, une demi-heure plus
tard, ils arrivaient devant la prison de la ville. Sur l'ordre qui
avait été préalablement donné par le juge Jarriquez, on les
introduisit immédiatement et ils furent conduits à la chambre
occupée par le prisonnier.
La porte s'ouvrit. Joam Dacosta vit entrer sa femme, son fils et
Manoel. «Ah! Joam, mon Joam! s'écria Yaquita.
Yaquita! ma femme! mes enfants! répondit le prisonnier, qui leur
ouvrit ses bras et les pressa sur son coeur.
--Mon Joam innocent!
--Innocent et vengé!... s'écria Benito.
--Vengé! Que veux-tu dire?
Torrès est mort, mon père, et mort de ma main!» Ses mains se
raccrochèrent convulsivement. «Mort!... Torrès!... mort!...
s'écria Joam Dacosta. Ah! mon fils!... tu m'as perdu!»
CHAPITRE SEPTIÈME
RÉSOLUTIONS
Quelques heures plus tard, toute la famille, revenue à la jangada,
était réunie dans la salle commune. Tous étaient là,--moins ce
juste qu'un dernier coup venait de frapper!
Benito, atterré, s'accusait d'avoir perdu son père. Sans les
supplications de Yaquita, de sa soeur, du padre Passanha, de
Manoel, le malheureux jeune homme se serait peut-être porté, dans
les premiers moments de son désespoir, à quelque extrémité sur
lui-même. Mais on ne l'avait pas perdu de vue, on ne l'avait pas
laissé seul. Et pourtant, quelle plus noble conduite que la
sienne! N'était-ce pas une légitime vengeance qu'il avait exercée
contre le dénonciateur de son père!
Ah! pourquoi Joam Dacosta n'avait-il pas tout dit avant de quitter
la jangada! Pourquoi avait-il voulu se réserver de ne parler qu'au
juge de cette preuve matérielle de sa non-culpabilité! Pourquoi,
dans son entretien avec Manoel, après l'expulsion de Torrès,
s'était-il tu sur ce document que l'aventurier prétendait avoir
entre les mains! Mais, après tout, quelle foi devait-il ajouter à
ce que lui avait dit Torrès? Pouvait-il être certain qu'un tel
document fut en la possession de ce misérable?
Quoi qu'il en soit, la famille savait tout maintenant, et de la
bouche même de Joam Dacosta. Elle savait qu'au dire de Torrès, la
preuve de l'innocence du condamné de Tijuco existait réellement!
que ce document avait été écrit de la main même de l'auteur de
l'attentat; que ce criminel, pris de remords, au moment de mourir,
l'avait remis à son compagnon Torrès, et que celui-ci, au lieu de
remplir les volontés du mourant, avait fait de la remise de ce
document une affaire de chantage!... Mais elle savait aussi que
Torrès venait de succomber dans ce duel, que son corps s'était
englouti dans les eaux de l'Amazone, et qu'il était mort, sans
même avoir prononcé le nom du vrai coupable!
À moins d'un miracle, Joam Dacosta, maintenant, devait être
considéré comme irrémissiblement perdu. La mort du juge Ribeiro,
d'une part, la mort de Torrès de l'autre, c'était là un double
coup dont il ne pourrait se relever!
Il convient de dire ici que l'opinion publique à Manao,
injustement passionnée comme toujours, était toute contre le
prisonnier. L'arrestation si inattendue de Joam Dacosta remettait
en mémoire cet horrible attentat de Tijuco, oublié depuis
vingt-trois ans. Le procès du jeune employé des mines de l'arrayal
diamantin, sa condamnation à la peine capitale, son évasion,
quelques heures avant le supplice, tout fut donc repris, fouillé,
commenté. Un article, qui venait de paraître dans l'_O Diario d'o
Grand Para_, le plus répandu des journaux de cette région, après
avoir relaté toutes les circonstances du crime, était
manifestement hostile au prisonnier. Pourquoi aurait-on cru à
l'innocence de Joam Dacosta, lorsqu'on ignorait tout ce que
savaient les siens,--ce qu'ils étaient seuls à savoir!
Aussi la population de Manao fut-elle instantanément surexcitée.
La tourbe des Indiens et des noirs, aveuglée follement, ne tarda
pas à affluer autour de la prison, en poussant des cris de mort.
Dans ce pays des deux Amériques, dont l'une voit trop souvent
s'appliquer les odieuses exécutions de la loi de Lynch, la foule a
vite fait de se livrer à ses instincts cruels, et l'on pouvait
craindre qu'en cette occasion elle ne voulût faire justice de ses
propres mains!
Quelle triste nuit pour les passagers de la fazenda! Maîtres et
serviteurs avaient été frappés de ce coup! Ce personnel de la
fazenda, n'était-ce pas les membres d'une même famille? Tous,
d'ailleurs, voulurent veiller pour la sûreté de Yaquita et des
siens. Il y avait sur la rive du rio Negro une incessante allée et
venue d'indigènes, évidemment surexcités par l'arrestation de Joam
Dacosta, et qui sait à quels excès ces gens, à demi barbares,
auraient pu se porter!
La nuit se passa, cependant, sans qu'aucune démonstration fût
faite contre la jangada.
Le lendemain, 26 août, dès le lever du soleil, Manoel et Fragoso,
qui n'avaient pas quitté Benito d'un instant pendant cette nuit
d'angoisses, tentèrent de l'arracher à son désespoir. Après
l'avoir emmené à l'écart, ils lui firent comprendre qu'il n'y
avait plus un moment à perdre, qu'il fallait se décider à agir.
«Benito, dit Manoel, reprends possession de toi-même, redeviens un
homme, redeviens un fils!
Mon père! s'écria Benito, je l'ai tué!...
--Non, répondit Manoel, et avec l'aide du ciel, il est possible
que tout ne soit pas perdu!
--Écoutez-nous, monsieur Benito», dit Fragoso. Le jeune homme,
passant la main sur ses yeux, fit un violent effort sur lui-même.
«Benito, reprit Manoel, Torrès n'a jamais rien dit qui puisse nous
mettre sur la trace de son passé. Nous ne pouvons donc savoir quel
est l'auteur du crime de Tijuco, ni dans quelles conditions il l'a
commis. Chercher de ce côté, ce serait perdre notre temps!
Et le temps nous presse! ajouta Fragoso.
--D'ailleurs, dit Manoel, lors même que nous parviendrions à
découvrir quel a été ce compagnon de Torrès, il est mort, et il ne
pourrait témoigner de l'innocence de Joam Dacosta. Mais il n'en
est pas moins certain que la preuve de cette innocence existe, et
il n'y a pas lieu de douter de l'existence d'un document, puisque
Torrès venait en faire l'objet d'un marché. Il l'a dit lui-même.
Ce document, c'est un aveu entièrement écrit de la main du
coupable, qui rapporte l'attentat jusque dans ses plus petits
détails, et qui réhabilite notre père! Oui! cent fois oui! ce
document existe!
--Mais Torrès n'existe plus, lui! s'écria Benito, et le document
a péri avec ce misérable!...
--Attends et ne désespère pas encore! répondit Manoel. Tu te
rappelles dans quelles conditions nous avons fait la connaissance
de Torrès? C'était au milieu des forêts d'Iquitos. Il poursuivait
un singe, qui lui avait volé un étui de métal, auquel il tenait
singulièrement, et sa poursuite durait déjà depuis deux heures
lorsque ce singe est tombé sous nos balles. Eh bien, peux-tu
croire que ce soit pour les quelques pièces d'or enfermées dans
cet étui que Torrès avait mis un tel acharnement à le ravoir, et
ne te souviens-tu pas de l'extraordinaire satisfaction qu'il
laissa paraître lorsque tu lui remis cet étui, arraché à la main
du singe?
--Oui!... oui!... répondit Benito. Cet étui que j'ai tenu, que je
lui ai rendu!... Peut-être renfermait-il...!
--Il y a là plus qu'une probabilité!... Il y a une certitude!...
répondit Manoel.
--Et j'ajoute ceci, dit Fragoso,--car ce fait me revient
maintenant à la mémoire. Pendant la visite que vous avez faite à
Ega, je suis resté à bord, sur le conseil de Lina, afin de
surveiller Torrès, et je l'ai vu... oui... je l'ai vu lire et
relire un vieux papier tout jauni... en murmurant des mots que je
ne pouvais comprendre!
--C'était le document! s'écria Benito, qui se raccrochait à cet
espoir,--le seul qui lui restât! Mais, ce document, n'a-t-il pas
dû le déposer en lieu sûr?
--Non, répondit Manoel, non!... Il était trop précieux pour que
Torrès pût songer à s'en séparer! Il devait le porter toujours sur
lui, et sans doute, dans cet étui!...
--Attends... attends... Manoel s'écria Benito. Je me souviens!
Oui! je me souviens!... Pendant le duel, au premier coup que j'ai
porté à Torrès en pleine poitrine, ma manchetta a rencontré sous
son poncho un corps dur... comme une plaque de métal...
--C'était l'étui! s'écria Fragoso.
--Oui! répondit Manoel. Plus de doute possible! Cet étui, il
était dans une poche de sa vareuse!
--Mais le cadavre de Torrès?... Nous le retrouverons!
--Mais ce papier! L'eau l'aura atteint, peut-être détruit, rendu
indéchiffrable!
--Pourquoi, répondit Manoel, si cet étui de métal qui le contient
était hermétiquement fermé!
--Manoel, répondit Benito, qui se raccrochait à ce dernier
espoir, tu as raison! Il faut retrouver le cadavre de Torrès! Nous
fouillerons toute cette partie du fleuve, si cela est nécessaire,
mais nous le retrouverons!»
Le pilote Araujo fut aussitôt appelé et mis au courant de ce qu'on
allait entreprendre.
«Bien! répondit Araujo. Je connais les remous et les courants au
confluent du rio Negro et de l'Amazone, et nous pouvons réussir à
retrouver le corps de Torrès. Prenons les deux pirogues, les deux
ubas, une douzaine de nos Indiens, et embarquons.»
Le padre Passanha sortait alors de la chambre de Yaquita. Benito
alla à lui et il lui apprit, en quelques mots, ce qu'ils allaient
tenter pour rentrer en possession du document.
«N'en dites rien encore ni à ma mère ni à ma soeur! ajouta-t-il.
Ce dernier espoir, s'il était déçu, les tuerait!
Va, mon enfant, va, répondit le padre Passanha, et que Dieu vous
assiste dans vos recherches!»
Cinq minutes après, les quatre embarcations débordaient la
jangada; puis, après avoir descendu le rio Negro, elles arrivaient
près de la berge de l'Amazone, sur la place même où Torrès,
mortellement frappé, avait disparu dans les eaux du fleuve.
CHAPITRE HUITIÈME
PREMIÈRES RECHERCHES
Les recherches devaient être opérées sans retard, et cela pour
deux raisons graves:
La première,--question de vie ou de mort--, c'est que cette
preuve de l'innocence de Joam Dacosta, il importait qu'elle fût
produite avant qu'un ordre arrivât de Rio de Janeiro. En effet,
cet ordre, l'identité du condamné étant établie, ne pouvait être
qu'un ordre d'exécution.
La seconde, c'est qu'il fallait ne laisser le corps de Torrès
séjourner dans l'eau que le moins de temps possible, afin de
retrouver intact l'étui et ce qu'il pouvait contenir.
Araujo fit preuve, en cette conjoncture, non seulement de zèle et
d'intelligence, mais aussi d'une parfaite connaissance de l'état
du fleuve, à son confluent avec le rio Negro.
«Si Torrès, dit-il aux deux jeunes gens, a été tout d'abord
entraîné par le courant, il faudra draguer le fleuve sur un bien
long espace, car d'attendre que son corps reparaisse à la surface
par l'effet de la décomposition, cela demanderait plusieurs jours.
--Nous ne le pouvons pas, répondit Manoel, et il faut
qu'aujourd'hui même nous ayons réussi!
--Si, au contraire, reprit le pilote, ce corps est resté pris
dans les herbes et les roseaux, au bas de la berge, nous ne serons
pas une heure sans l'avoir retrouvé.
À l'oeuvre donc!» répondit Benito.
Il n'y avait pas d'autre manière d'opérer. Les embarcations
s'approchèrent de la berge, et les Indiens, munis de longues
gaffes, commencèrent à sonder toutes les parties du fleuve, à
l'aplomb de cette rive, dont le plateau avait servi de lieu de
combat.
L'endroit, d'ailleurs, avait pu être facilement reconnu. Une
traînée de sang tachait le talus dans sa partie crayeuse, qui
s'abaissait perpendiculairement jusqu'à la surface du fleuve. Là,
de nombreuses gouttelettes, éparses sur les roseaux, indiquaient
la place même où le cadavre avait disparu.
Une pointe de la rive, se dessinant à une cinquantaine de pieds en
aval, retenait les eaux immobiles dans une sorte de remous, comme
dans une large cuvette. Nul courant ne se propageait au pied de la
grève, et les roseaux s'y maintenaient normalement dans une
rigidité absolue. On pouvait donc espérer que le corps de Torrès
n'avait pas été entraîné en pleine eau. D'ailleurs, au cas où le
lit du fleuve aurait accusé une déclivité suffisante, tout au plus
aurait-il pu glisser à quelques toises du talus, et là encore
aucun fil de courant ne se faisait sentir.
Les ubas et les pirogues, se divisant la besogne, limitèrent donc
le champ des recherches à l'extrême périmètre du remous, et, de la
circonférence au centre, les longues gaffes de l'équipe n'en
laissèrent pas un seul point inexploré.
Mais aucun sondage ne permit de retrouver le corps de
l'aventurier, ni dans le fouillis des roseaux ni sur le fond du
lit, dont la pente fut alors étudiée avec soin.
Deux heures après le commencement de ce travail, on fut amené à
reconnaître que le corps, ayant sans doute heurté le talus, avait
dû tomber obliquement, et rouler hors des limites de ce remous, où
l'action du courant commençait à se faire sentir.
«Mais il n'y a pas lieu de désespérer, dit Manoel, encore moins de
renoncer à nos recherches!
--Faudra-t-il donc, s'écria Benito, fouiller le fleuve dans toute
sa largeur et dans toute sa longueur?
--Dans toute sa largeur, peut-être, répondit Araujo. Dans toute
sa longueur, non!... heureusement!
--Et pourquoi? demanda Manoel.
--Parce que l'Amazone, à un mille en aval de son confluent avec
le rio Negro, fait un coude très prononcé, en même temps que le
fond de son lit remonte brusquement. Il y a donc là comme une
sorte de barrage naturel, bien connu des mariniers sous le nom de
barrage de Frias, que les objets flottant à sa surface peuvent
seuls franchir. Mais, s'il s'agit de ceux que le courant roule
entre deux eaux, il leur est impossible de dépasser le talus de
cette dépression!»
C'était là, on en conviendra, une circonstance heureuse, si Araujo
ne se trompait pas. Mais, en somme, on devait se fier à ce vieux
pratique de l'Amazone. Depuis trente ans qu'il faisait le métier
de pilote, la passe du barrage de Frias, où le courant
s'accentuait en raison de son resserrement, lui avait souvent
donné bien du mal. L'étroitesse du chenal, la hauteur du fond,
rendaient cette passe fort difficile, et plus d'un train de bois
s'y était trouvé en détresse.
Donc, Araujo avait raison de dire que, si le corps de Torrès était
encore maintenu par sa pesanteur spécifique sur le fond sablonneux
du lit, il ne pouvait avoir été entraîné au-delà du barrage. Il
est vrai que plus tard, lorsque, par suite de l'expansion des gaz,
il remonterait à la surface, nul doute qu'il ne prît alors le fil
du courant et n'allât irrémédiablement se perdre, en aval, hors de
la passe. Mais cet effet purement physique ne devait pas se
produire avant quelques jours.
On ne pouvait s'en rapporter à un homme plus habile et connaissant
mieux ces parages que le pilote Araujo. Or, puisqu'il affirmait
que le corps de Torrès ne pouvait avoir été entraîné au-delà de
l'étroit chenal, sur l'espace d'un mille au plus, en fouillant
toute cette portion du fleuve, on devait nécessairement le
retrouver.
Aucune île, d'ailleurs, aucun îlot, ne rompait en cet endroit le
cours de l'Amazone. De là cette conséquence que, lorsque la base
des deux berges du fleuve aurait été visitée jusqu'au barrage, ce
serait dans le lit même, large de cinq cents pieds, qu'il
conviendrait de procéder aux plus minutieuses investigations.
C'est ainsi que l'on opéra. Les embarcations, prenant la droite et
la gauche de l'Amazone, longèrent les deux berges. Les roseaux et
les herbes furent fouillés à coups de gaffe. Des moindres saillies
des rives, auxquelles un corps aurait pu s'accrocher, pas un point
n'échappa aux recherches d'Araujo et de ses Indiens.
Mais tout ce travail ne produisit aucun résultat, et la moitié de
la journée s'était déjà écoulée, sans que l'introuvable corps eût
pu être ramené à la surface du fleuve.
Une heure de repos fut accordée aux Indiens. Pendant ce temps, ils
prirent quelque nourriture, puis se remirent à la besogne.
Cette fois, les quatre embarcations, dirigées chacune par le
pilote, par Benito, par Fragoso, par Manoel, se partagèrent en
quatre zones tout l'espace compris entre l'embouchure du rio Negro
et le barrage de Frias. Il s'agissait maintenant d'explorer le lit
du fleuve. Or, en de certains endroits, la manoeuvre des gaffes ne
parut pas devoir être suffisante pour bien fouiller le fond
lui-même. C'est pourquoi des sortes de dragues, ou plutôt de herses,
faites de pierres et de ferraille, enfermées dans un solide filet,
furent installées à bord, et, tandis que les embarcations étaient
poussées perpendiculairement aux rives, on immergea ces râteaux
qui devaient racler le fond en tous sens.
Ce fut à cette besogne difficile que Benito et ses compagnons
s'employèrent jusqu'au soir. Les ubas et les pirogues, manoeuvrées
à la pagaie, se promenèrent à la surface du fleuve dans tout le
bassin que terminait en aval le barrage de Frias.
Il y eut bien des instants d'émotion, pendant cette période des
travaux, lorsque les herses, accrochées à quelque objet du fond,
faisaient résistance. On les halait alors, mais, au lieu du corps
si avidement recherché, elles ne ramenaient que quelques lourdes
pierres ou des paquets d'herbages qu'elles arrachaient de la
couche de sable.
Cependant personne ne songeait à abandonner l'exploration
entreprise. Tous s'oubliaient pour cette oeuvre de salut. Benito,
Manoel, Araujo n'avaient point à exciter les Indiens ni à les
encourager. Ces braves gens savaient qu'ils travaillaient pour le
fazender d'Iquitos, pour l'homme qu'ils aimaient, pour le chef de
cette grande famille, qui comprenait dans une même égalité les
maîtres et les serviteurs!
Oui! s'il le fallait, sans songer à la fatigue, on passerait la
nuit à sonder le fond de ce bassin. Ce que valait chaque minute
perdue, tous ne le savaient que trop.
Et pourtant, un peu avant que le soleil eût disparu, Araujo,
trouvant inutile de continuer cette opération dans l'obscurité,
donna le signal de ralliement aux embarcations, et elles revinrent
au confluent du rio Negro, de manière à regagner la jangada.
L'oeuvre, si minutieusement et si intelligemment qu'elle eût été
conduite, n'avait pas abouti!
Manoel et Fragoso, en revenant, n'osaient causer de cet insuccès
devant Benito. Ne devaient-ils pas craindre que le découragement
ne le poussât à quelque acte de désespoir!
Mais ni le courage, ni le sang-froid ne devaient plus abandonner
ce jeune homme. Il était résolu à aller jusqu'au bout dans cette
suprême lutte pour sauver l'honneur et la vie de son père, et ce
fut lui qui interpella ses compagnons en disant:
«À demain! Nous recommencerons, et dans de meilleures conditions,
si cela est possible!
--Oui, répondit Manoel, tu as raison, Benito. Il y a mieux à
faire! Nous ne pouvons avoir la prétention d'avoir entièrement
exploré ce bassin au bas des rives et sur toute l'étendue du fond!
--Non! nous ne le pouvons pas, répondit Araujo, et je maintiens
ce que j'ai dit, c'est que le corps de Torrès est là, c'est qu'il
est là, parce qu'il n'a pu être entraîné, parce qu'il n'a pu
passer le barrage de Frias, parce qu'il faut plusieurs jours pour
qu'il remonte à la surface et puisse être emporté en aval! Oui! il
y est, et que jamais dame-jeanne de tafia ne s'approche de mes
lèvres si je ne le retrouve pas!»
Cette affirmation, dans la bouche du pilote, avait une grande
valeur, et elle était de nature à rendre l'espoir.
Cependant Benito, qui ne voulait plus se payer de mots et
préférait voir les choses telles qu'elles étaient, crut devoir
répondre:
«Oui, Araujo, le corps de Torrès est encore dans ce bassin, et
nous le retrouverons, si...
Si?... fit le pilote.
S'il n'est pas devenu la proie des caïmans!» Manoel et Fragoso
attendaient, non sans émotion, la réponse qu'Araujo allait faire.
Le pilote se tut pendant quelques instants. On sentait qu'il
voulait réfléchir avant de répondre.
«Monsieur Benito, dit-il enfin, je n'ai pas l'habitude de parler à
la légère. Moi aussi j'ai eu la même pensée que vous, mais écoutez
bien. Pendant ces dix heures de recherches qui viennent de
s'écouler, avez-vous aperçu un seul caïman dans les eaux du
fleuve?
Pas un seul, répondit Fragoso.
Si vous n'en avez pas vu, reprit le pilote, c'est qu'il n'yen a
pas, et s'il n'y en a pas, c'est que ces animaux n'ont aucun
intérêt à s'aventurer dans des eaux blanches, quand, à un quart de
mille d'ici, se trouvent de larges étendues de ces eaux noires
qu'ils recherchent de préférence! Lorsque la jangada a été
attaquée par quelques-uns de ces animaux, c'est qu'en cet endroit
il n'y avait aucun affluent de l'Amazone où ils pussent se
réfugier. Ici, c'est tout autre chose. Allez sur le rio Negro, et
là, vous trouverez des caïmans par vingtaines! Si le corps de
Torrès était tombé dans cet affluent, peut-être n'y aurait-il plus
aucun espoir de jamais le retrouver! Mais c'est dans l'Amazone
qu'il s'est perdu, et l'Amazone nous le rendra!»
Benito, soulagé de cette crainte, prit la main du pilote, il la
serra et se contenta de répondre:
«À demain! mes amis.»
Dix minutes plus tard, tout le monde était à bord de la jangada.
Pendant cette journée, Yaquita avait passé quelques heures près de
son mari. Mais, avant de partir, lorsqu'elle ne vit plus ni le
pilote, ni Manoel, ni Benito, ni les embarcations, elle comprit à
quelles sortes de recherches on allait se livrer. Toutefois elle
n'en voulut rien dire à Joam Dacosta, espérant que, le lendemain,
elle pourrait lui en apprendre le succès.
Mais, dès que Benito eut mis le pied sur la jangada, elle comprit
que ces recherches avaient échoué. Cependant elle s'avança vers
lui. «Rien? dit-elle.
Rien, répondit Benito, mais demain est à nous!» Chacun des membres
de la famille se retira dans sa chambre, et il ne fut plus
question de ce qui s'était passé.
Manoel voulut obliger Benito à se coucher, afin de prendre au
moins une ou deux heures de repos.
«À quoi bon? répondit Benito. Est-ce que je pourrais dormir!»
CHAPITRE NEUVIÈME
SECONDES RECHERCHES
Le lendemain, 27 août, avant le lever du soleil, Benito prit
Manoel à part et lui dit:
«Les recherches que nous avons faites hier ont été vaines. À
recommencer aujourd'hui dans les mêmes conditions, nous ne serons
peut-être pas plus heureux!
Il le faut cependant, répondit Manoel.
--Oui, reprit Benito; mais, au cas où le corps de Torrès ne sera
pas retrouvé, peux-tu me dire quel temps est nécessaire pour qu'il
revienne à la surface du fleuve?
--Si Torrès, répondit Manoel, était tombé vivant dans l'eau, et
non à la suite d'une mort violente, il faudrait compter de cinq à
six jours. Mais, comme il n'a disparu qu'après avoir été frappé
mortellement, peut-être deux ou trois jours suffiront-ils à le
faire reparaître?»
Cette réponse de Manoel, qui est absolument juste, demande quelque
explication.
Tout être humain qui tombe à l'eau, est apte à flotter, à la
condition que l'équilibre puisse s'établir entre la densité de son
corps et celle de la couche liquide. Il s'agit bien entendu d'une
personne qui ne sait pas nager. Dans ces conditions, si elle se
laisse submerger tout entière, en ne tenant que la bouche et le
nez hors de l'eau, elle flottera. Mais, le plus généralement, il
n'en est pas ainsi. Le premier mouvement d'un homme qui se noie
est de chercher à tenir le plus de lui-même hors de l'eau; il
redresse la tête, il lève les bras, et ces parties de son corps,
n'étant plus supportées par le liquide, ne perdent pas la quantité
de poids qu'elles perdraient si elles étaient complètement
immergées. De là, un excès de pesanteur, et, finalement, une
immersion complète. En effet, l'eau pénètre, par la bouche, dans
les poumons, prend la place de l'air qui les remplissait, et le
corps coule par le fond.
Dans le cas, au contraire, où l'homme qui tombe à l'eau est déjà
mort, il est dans des conditions très différentes et plus
favorables pour flotter, puisque les mouvements dont il est parlé
plus haut lui sont interdits, et s'il s'enfonce, comme le liquide
n'a pas pénétré aussi abondamment dans ses poumons, puisqu'il n'a
pas cherché à respirer, il est plus apte à reparaître promptement.
Manoel avait donc raison d'établir une distinction entre le cas
d'un homme encore vivant et le cas d'un homme déjà mort qui tombe
à l'eau. Dans le premier cas, le retour à la surface est
nécessairement plus long que dans le second.
Quant à la réapparition d'un corps, après une immersion plus on
moins prolongée, elle est uniquement déterminée par la
décomposition qui engendre des gaz, lesquels amènent la distension
de ses tissus cellulaires; son volume s'augmente sans que son
poids s'accroisse, et, moins pesant alors que l'eau qu'il déplace,
il remonte et se retrouve dans les conditions voulues de
flottabilité.
«Ainsi, reprit Manoel, bien que les circonstances soient
favorables, puisque Torrès ne vivait plus lorsqu'il est tombé dans
le fleuve, à moins que la décomposition ne soit modifiée par des
circonstances que l'on ne peut prévoir, il ne peut reparaître
avant trois jours.
--Nous n'avons pas trois jours à nous! répondit Benito. Nous ne
pouvons attendre, tu le sais! Il faut donc procéder à de nouvelles
recherches, mais autrement.
--Que prétends-tu faire? demanda Manoel.
--Plonger moi-même jusqu'au fond du fleuve, répondit Benito.
Chercher de mes yeux, chercher de mes mains...
--Plonger cent fois, mille fois! s'écria Manoel. Soit! Je pense
comme toi qu'il faut aujourd'hui procéder par une recherche
directe, et ne plus agir en aveugle, avec des dragues ou des
gaffes, qui ne travaillent que par tâtonnements! Je pense aussi
que nous ne pouvons attendre même trois jours! Mais plonger,
remonter, redescendre, tout cela ne donne que de courtes périodes
d'exploration. Non! c'est insuffisant, ce serait inutile, et nous
risquerions d'échouer une seconde fois!
--As-tu donc d'autre moyen à me proposer, Manoel? demanda Benito,
qui dévorait son ami du regard.
--Écoute-moi. Il est une circonstance, pour ainsi dire
providentielle, qui peut nous venir en aide!
--Parle donc! parle donc!
--Hier, en traversant Manao, j'ai vu que l'on travaillait à la
réparation de l'un de ses quais, sur la rive du rio Negro. Or, ces
travaux sous-marins se faisaient au moyen d'un scaphandre.
Empruntons, louons, achetons à tout prix cet appareil, et il sera
possible de reprendre nos recherches dans des conditions plus
favorables!
--Préviens Araujo, Fragoso, nos hommes et partons! répondit
immédiatement Benito.
Le pilote et le barbier furent mis au courant des résolutions
prises, conformément au projet de Manoel. Il fut convenu que tous
deux se rendraient avec les Indiens et les quatre embarcations au
bassin de Frias, et qu'ils attendraient là les deux jeunes gens.
Manoel et Benito débarquèrent sans perdre un instant, et ils se
rendirent au quai de Manao. Là, ils offrirent une telle somme à
l'entrepreneur des travaux du quai, que celui-ci s'empressa de
mettre son appareil à leur disposition pour toute la journée.
«Voulez-vous un de mes hommes, demanda-t-il, qui puisse vous
aider?
Donnez-nous votre contremaître et quelques-uns de ses camarades
pour manoeuvrer la pompe à air, répondit Manoel.
--Mais qui revêtira le scaphandre?
--Moi, répondit Benito.
--Benito, toi! s'écria Manoel.
--Je le veux!»
Il eût été inutile d'insister. Une heure après, le radeau, portant
la pompe et tous les instruments nécessaires à la manoeuvre, avait
dérivé jusqu'au bas de la berge où l'attendaient les embarcations.
On sait en quoi consiste cet appareil du scaphandre, qui permet de
descendre sous les eaux, d'y rester un certain temps, sans que le
fonctionnement des poumons soit gêné en aucune façon. Le plongeur
revêt un imperméable vêtement de caoutchouc, dont les pieds sont
terminés par des semelles de plomb, qui assurent la verticalité de
sa position dans le milieu liquide. Au collet du vêtement, à la
hauteur du cou, est adapté un collier de cuivre, sur lequel vient
se visser une boule en métal, dont la paroi antérieure est formée
d'une vitre. C'est dans cette boule qu'est enfermée la tête du
plongeur, et elle peut s'y mouvoir à l'aise. À cette boule se
rattachent deux tuyaux: l'un sert à la sortie de l'air expiré, qui
est devenu impropre au jeu des poumons; l'autre est en
communication avec une pompe manoeuvrée sur le radeau, qui envoie
un air nouveau pour les besoins de la respiration. Lorsque le
plongeur doit travailler sur place, le radeau demeure immobile
au-dessus de lui; lorsque le plongeur doit aller et venir sur le fond
du lit, le radeau suit ses mouvements ou il suit ceux du radeau,
suivant ce qui est convenu entre lui et l'équipe.
Ces scaphandres, très perfectionnés, offrent moins de danger
qu'autrefois. L'homme, plongé dans le milieu liquide, se fait
assez facilement à cet excès de pression qu'il supporte. Si, dans
l'espèce, une éventualité redoutable eût été à craindre, elle
aurait été due à la rencontre de quelque caïman dans les
profondeurs du fleuve. Mais, ainsi que l'avait fait observer
Araujo, pas un de ces amphibies n'avait été signalé la veille, et
l'on sait qu'ils recherchent de préférence les eaux noires des
affluents de l'Amazone. D'ailleurs, au cas d'un danger quelconque,
le plongeur a toujours à sa disposition le cordon d'un timbre
placé sur le radeau, et au moindre tintement, on peut le haler
rapidement à la surface.
Benito, toujours très calme, lorsque, sa résolution prise, il
allait la mettre à exécution, revêtit le scaphandre; sa tête
disparut dans la sphère métallique; sa main saisit une sorte
d'épieu ferré, propre à fouiller les herbes ou les détritus
accumulés dans le lit de ce bassin, et, sur un signe de lui, il
fut affalé par le fond.
Les hommes du radeau, habitués à ce travail, commencèrent aussitôt
à manoeuvrer la pompe à air, pendant que quatre des Indiens de la
jangada, sous les ordres d'Araujo, le poussaient lentement avec
leurs longues gaffes dans la direction convenue.
Les deux pirogues, montées, l'une par Fragoso, l'autre par Manoel,
plus deux pagayeurs, escortaient le radeau, et elles se tenaient
prêtes à se porter rapidement en avant, en arrière, si Benito,
retrouvant enfin le corps de Torrès, le ramenait à la surface de
l'Amazone.
CHAPITRE DIXIÈME
UN COUP DE CANON
Benito était donc descendu sous cette vaste nappe qui lui dérobait
encore le cadavre de l'aventurier. Ah! s'il avait eu le pouvoir de
les détourner, de les vaporiser, de les tarir, ces eaux du grand
fleuve, s'il avait pu mettre à sec tout ce bassin de Frias, depuis
le barrage d'aval jusqu'au confluent du rio Negro, déjà, sans
doute, cet étui, caché dans les vêtements de Torrès, aurait été
entre ses mains! L'innocence de son père eût été reconnue! Joam
Dacosta, rendu à la liberté, aurait repris avec les siens la
descente du fleuve, et que de terribles épreuves eussent pu être
évitées!
Benito avait pris pied sur le fond. Ses lourdes semelles faisaient
craquer le gravier du lit. Il se trouvait alors par dix à quinze
pieds d'eau environ, à l'aplomb de la berge, qui était très
accore, à l'endroit même où Torrès avait disparu.
Là se massait un inextricable lacis de roseaux, de souches et de
plantes aquatiques, et certainement, pendant les recherches de la
veille, aucune des gaffes n'avait pu en fouiller tout
l'entrelacement. Il était donc possible que le corps, retenu dans
ces broussailles sous-marines, fût encore à la place même où il
était tombé.
En cet endroit, grâce au remous produit par l'allongement d'une
des pointes de la rive, le courant était absolument nul. Benito
obéissait donc uniquement aux mouvements du radeau que les gaffes
des Indiens déplaçaient au-dessus de sa tête.
La lumière pénétrait assez profondément alors ces eaux claires,
sur lesquelles un magnifique soleil, éclatant dans un ciel sans
nuages, dardait presque normalement ses rayons. Dans les
conditions ordinaires de visibilité sous une couche liquide, une
profondeur de vingt pieds suffit pour que la vue soit extrêmement
bornée; mais ici les eaux semblaient être comme imprégnées du
fluide lumineux, et Benito pouvait descendre plus bas encore, sans
que les ténèbres lui dérobassent le fond du fleuve.
Le jeune homme suivit doucement la berge. Son bâton ferré en
fouillait les herbes et les détritus accumulés à sa base. Des
«volées» de poissons, si l'on peut s'exprimer ainsi, s'échappaient
comme des bandes d'oiseaux hors d'un épais buisson. On eût dit des
milliers de morceaux d'un miroir brisé, qui frétillaient à travers
les eaux. En même temps, quelques centaines de crustacés couraient
sur le sable jaunâtre, semblables à de grosses fourmis chassées de
leur fourmilière.
Cependant, bien que Benito ne laissât pas un seul point de la rive
inexploré, l'objet de ses recherches lui faisait toujours défaut.
Il observa alors que la déclivité du lit était assez prononcée, et
il en conclut que le corps de Torrès avait pu rouler au-delà du
remous, vers le milieu du fleuve. S'il en était ainsi, peut-être
s'y trouverait-il encore, puisque le courant n'avait pu le saisir
à une profondeur déjà grande et qui devait sensiblement
s'accroître.
Benito résolut donc de porter ses investigations de ce côté, dès
qu'il aurait achevé de sonder le fouillis des herbages. C'est
pourquoi il continua de s'avancer dans cette direction, que le
radeau allait suivre pendant un quart d'heure, selon ce qui avait
été préalablement arrêté.
Le quart d'heure écoulé, Benito n'avait rien trouvé encore. Il
sentit alors le besoin de remonter à la surface, afin de se
retrouver dans des conditions physiologiques où il pût reprendre
de nouvelles forces. En de certains endroits, où la profondeur du
fleuve s'accusait davantage, il avait dû descendre jusqu'à trente
pieds environ. Il avait donc eu à supporter une pression presque
équivalente à celle d'une atmosphère,--cause de fatigue physique
et de trouble moral pour qui n'est pas habitué à ce genre
d'exercice.
Benito tira donc le cordon du timbre, et les hommes du radeau
commencèrent à le haler; mais ils opéraient lentement, mettant une
minute à le relever de deux on trois pieds, afin de ne point
produire dans ses organes internes les funestes effets de la
décompression.
Dès que le jeune homme eut pris pied sur le radeau, la sphère
métallique du scaphandre lui fut enlevée, il respira longuement et
s'assit, afin de prendre un peu de repos.
Les pirogues s'étaient aussitôt rapprochées. Manoel, Fragoso,
Araujo étaient là, près de lui, attendant qu'il pût parler.
«Eh bien? demanda Manoel.
--Rien encore!... rien!
--Tu n'as aperçu aucune trace?
--Aucune.
--Veux-tu que je cherche à mon tour?
Non, Manoel, répondit Benito, j'ai commencé... je sais où je veux
aller... laisse-moi faire!»
Benito expliqua alors au pilote que son intention était bien de
visiter la partie inférieure de la berge jusqu'au barrage de
Frias, là où le relèvement du sol avait pu arrêter le corps de
Torrès, surtout si ce corps, flottant entre deux eaux, avait subi,
si peu que ce fût, l'action du courant; mais, auparavant, il
voulait s'écarter latéralement de la berge et explorer avec soin
cette sorte de dépression, formée par la déclivité du lit,
jusqu'au fond de laquelle les gaffes n'avaient pu évidemment
pénétrer.
Araujo approuva ce projet et se disposa à prendre des mesures en
conséquence. Manoel crut devoir alors donner quelques conseils à
Benito.
«Puisque tu veux poursuivre tes recherches de ce côté, dit-il, le
radeau va obliquer vers cette direction, mais sois prudent,
Benito. Il s'agit d'aller plus profondément que tu ne l'as fait,
peut-être à cinquante ou soixante pieds, et là, tu auras à
supporter une pression de deux atmosphères. Ne t'aventure donc
qu'avec une extrême lenteur, ou la présence d'esprit pourrait
t'abandonner. Tu ne saurais plus où tu es, ni ce que tu es allé
faire. Si ta tête se serre comme dans un étau, si tes oreilles
bourdonnent avec continuité, n'hésite pas à donner le signal, et
nous te remonterons à la surface. Puis, tu recommenceras, s'il le
faut, mais, du moins, tu seras quelque peu habitué à te mouvoir
dans ces profondes couches du fleuve.»
Benito promit à Manoel de tenir compte de ses recommandations,
dont il comprenait l'importance. Il était frappé surtout de ce que
la présence d'esprit pouvait lui manquer, au moment où elle lui
serait peut-être le plus nécessaire.
Benito serra la main de Manoel; la sphère du scaphandre fut de
nouveau vissée à son cou, puis la pompe recommença à fonctionner,
et le plongeur eut bientôt disparu sous les eaux.
Le radeau s'était alors écarté d'une quarantaine de pieds de la
rive gauche; mais, à mesure qu'il s'avançait vers le milieu du
fleuve, comme le courant pouvait le faire dériver plus vite qu'il
n'aurait fallu, les ubas s'y amarrèrent, et les pagayeurs le
soutinrent contre la dérive, de manière à ne le laisser se
déplacer qu'avec une extrême lenteur.
Benito fut descendu très doucement et retrouva le sol ferme.
Lorsque ses semelles foulèrent le sable du lit, on put juger, à la
longueur de la corde de halage, qu'il se trouvait par une
profondeur de soixante-cinq à soixante-dix pieds. Il y avait donc
là une excavation considérable, creusée bien au-dessous du niveau
normal.
Le milieu liquide était plus obscur alors, mais la limpidité de
ces eaux transparentes laissait pénétrer encore assez de lumière
pour que Benito pût distinguer suffisamment les objets épars sur
le fond du fleuve et se diriger avec quelque sûreté. D'ailleurs le
sable, semé de mica, semblait former une sorte de réflecteur, et
l'on aurait pu en compter les grains, qui miroitaient comme une
poussière lumineuse.
Benito allait, regardait, sondait les moindres cavités avec son
épieu. Il continuait à s'enfoncer lentement. On lui filait de la
corde à la demande, et comme les tuyaux qui servaient à
l'aspiration et à l'expiration de l'air n'étaient jamais raidis,
le fonctionnement de la pompe s'opérait dans de bonnes conditions.
Benito s'écarta ainsi, de manière à atteindre le milieu du lit de
l'Amazone, là où se trouvait la plus forte dépression.
Quelquefois une profonde obscurité s'épaississait autour de lui,
et il ne pouvait plus rien voir alors, même dans un rayon très
restreint. Phénomène purement passager: c'était le radeau qui, se
déplaçant au-dessus de sa tête, interceptait complètement les
rayons solaires et faisait la nuit à la place du jour. Mais, un
instant après, la grande ombre s'était dissipée et la réflexion du
sable reprenait toute sa valeur.
Benito descendait toujours. Il le sentait surtout à
l'accroissement de la pression qu'imposait à son corps la masse
liquide. Sa respiration était moins facile, la rétractibilité de
ses organes ne s'opérait plus, à sa volonté, avec autant d'aisance
que dans un milieu atmosphérique convenablement équilibré. Dans
ces conditions, il se trouvait sous l'action d'effets
physiologiques dont il n'avait pas l'habitude. Le bourdonnement
s'accentuait dans ses oreilles; mais, comme sa pensée était
toujours lucide, comme il sentait le raisonnement se faire dans
son cerveau avec une netteté parfaite,--même un peu
extranaturelle--, il ne voulut point donner le signal de halage
et continua à descendre plus profondément.
Un instant, dans la pénombre où il se trouvait, une masse confuse
attira son attention. Cela lui paraissait avoir la forme d'un
corps engagé sous un paquet d'herbes aquatiques.
Une vive émotion le prit. Il s'avança dans cette direction. De son
bâton il remua cette masse.
Ce n'était que le cadavre d'un énorme caïman, déjà réduit à l'état
de squelette, et que le courant du rio Negro avait entraîné jusque
dans le lit de l'Amazone.
Benito recula, et, en dépit des assertions du pilote, la pensée
lui vint que quelque caïman vivant pourrait bien s'être engagé
dans les profondes couches du bassin de Frias!...
Mais il repoussa cette idée et continua sa marche, de manière à
atteindre le fond même de la dépression.
Il devait être alors parvenu à une profondeur de quatre-vingt-dix
à cent pieds, et, conséquemment, il était soumis à une pression de
trois atmosphères. Si donc cette cavité s'accusait encore
davantage, il serait bientôt obligé d'arrêter ses recherches.
Les expériences ont démontré en effet que, dans les profondeurs
inférieures à cent vingt on cent trente pieds, se trouve l'extrême
limite qu'il est dangereux de franchir en excursion sous-marine:
non seulement l'organisme humain ne se prête pas à fonctionner
convenablement sous de telles pressions, mais les appareils ne
fournissent plus l'air respirable avec une régularité suffisante.
Et cependant Benito était résolu à aller tant que la force morale
et l'énergie physique ne lui feraient pas défaut. Par un
inexplicable pressentiment, il se sentait attiré vers cet abîme;
il lui semblait que le corps avait dû rouler jusqu'au fond de
cette cavité, que peut-être Torrès, s'il était chargé d'objets
pesants, tels qu'une ceinture contenant de l'argent, de l'or ou
des armes, avait pu se maintenir à ces grandes profondeurs.
Tout d'un coup, dans une sombre excavation, il aperçut un cadavre!
oui! un cadavre, habillé encore, étendu comme eût été un homme
endormi, les bras repliés sous la tête!
Était-ce Torrès? Dans l'obscurité, très opaque alors, il était
malaisé de le reconnaître; mais c'était bien un corps humain qui
gisait là, à moins de dix pas, dans une immobilité absolue!
Une poignante émotion saisit Benito. Son coeur cessa de battre un
instant. Il crut qu'il allait perdre connaissance. Un suprême
effort de volonté le remit. Il marcha vers le cadavre.
Soudain une secousse, aussi violente qu'inattendue, fit vibrer
tout son être! Une longue lanière lui cinglait le corps, et,
malgré l'épais vêtement du scaphandre, il se sentit fouetté à
coups redoublés.
«Un gymnote!» se dit-il.
Ce fut le seul mot qui put s'échapper de ses lèvres.
Et en effet, c'était un «puraqué», nom que les Brésiliens donnent
au gymnote ou couleuvre électrique, qui venait de s'élancer sur
lui.
Personne n'ignore ce que sont ces sortes d'anguilles à peau
noirâtre et gluante, munies le long du dos et de la queue d'un
appareil qui, composé de lames jointes par de petites lamelles
verticales, est actionné par des nerfs d'une très grande
puissance. Cet appareil, doué de singulières propriétés
électriques, est apte à produire des commotions redoutables. De
ces gymnotes, les uns ont à peine la taille d'une couleuvre, les
autres mesurent jusqu'à dix pieds de longueur; d'autres, plus
rares, en dépassent quinze et vingt sur une largeur de huit à dix
pouces.
Les gymnotes sont assez nombreux, aussi bien dans l'Amazone que
dans ses affluents, et c'était une de ces «bobines» vivantes,
longue de dix pieds environ, qui, après s'être détendue comme un
arc, venait de se précipiter sur le plongeur.
Benito comprit tout ce qu'il avait à craindre de l'attaque de ce
redoutable animal. Son vêtement était impuissant à le protéger.
Les décharges du gymnote, d'abord peu fortes, devinrent de plus en
plus violentes, et il allait en être ainsi jusqu'au moment où,
épuisé par la dépense du fluide, il serait réduit à l'impuissance.
Benito, ne pouvant résister à de telles commotions, était tombé à
demi sur le sable. Ses membres se paralysaient peu à peu sous les
effluences électriques du gymnote, qui se frottait lentement sur
son corps et l'enlaçait de ses replis. Ses bras mêmes ne pouvaient
plus se soulever. Bientôt son bâton lui échappa, et sa main n'eut
pas la force de saisir le cordon du timbre pour donner le signal.
Benito se sentit perdu. Ni Manoel ni ses compagnons ne pouvaient
imaginer quel horrible combat se livrait au-dessous d'eux entre un
redoutable puraqué et le malheureux plongeur, qui ne se débattait
plus qu'à peine, sans pouvoir se défendre.
Et cela, au moment où un corps--le corps de Torrès sans doute!--
venait de lui apparaître!
Par un suprême instinct de conservation, Benito voulait
appeler!... Sa voix expirait dans cette boîte métallique, qui ne
pouvait laisser échapper aucun son!
En ce moment, le puraqué redoubla ses attaques; il lançait des
décharges qui faisaient tressauter Benito sur le sable comme les
tronçons d'un ver coupé, et dont les muscles se tordaient sous le
fouet de l'animal.
Benito sentit la pensée l'abandonner tout à fait. Ses yeux
s'obscurcirent peu à peu, ses membres se raidirent!...
Mais, avant d'avoir perdu la puissance de voir, la puissance de
raisonner, un phénomène inattendu, inexplicable, étrange, se
produisit devant ses regards.
Une détonation sourde venait de se propager à travers les couches
liquides. Ce fut comme un coup de tonnerre, dont les roulements
coururent dans les couches sous-marines, troublées par les
secousses du gymnote. Benito se sentit baigné en une sorte de
bruit formidable, qui trouvait un écho jusque dans les dernières
profondeurs du fleuve.
Et, tout d'un coup, un cri suprême lui échappa!... C'est qu'une
effrayante vision spectrale apparaissait à ses yeux.
Le corps du noyé, jusqu'alors étendu sur le sol, venait de se
redresser!... Les ondulations des eaux remuaient ses bras, comme
s'il les eût agités dans une vie singulière!... Des soubresauts
convulsifs rendaient le mouvement à ce cadavre terrifiant!
C'était bien celui de Torrès! Un rayon de soleil avait percé
jusqu'à ce corps à travers la masse liquide, et Benito reconnut la
figure bouffie et verdâtre du misérable, frappé de sa main, dont
le dernier soupir s'était étouffé sous ces eaux!
Et pendant que Benito ne pouvait plus imprimer un seul mouvement à
ses membres paralysés, tandis que ses lourdes semelles le
retenaient comme s'il eût été cloué au lit de sable, le cadavre se
redressa, sa tête s'agita de haut en bas, et, se dégageant du trou
dans lequel il était retenu par un fouillis d'herbes aquatiques,
il s'enleva tout droit, effrayant à voir, jusque dans les hautes
nappes de l'Amazone!
CHAPITRE ONZIÈME
CE QUI EST DANS L'ÉTUI
Que s'était-il passé? Un phénomène purement physique, dont voici
l'explication.
La canonnière de l'État _Santa-Ana_, à destination de Manao, qui
remontait le cours de l'Amazone, venait de franchir la passe de
Frias. Un peu avant d'arriver à l'embouchure du rio Negro, elle
avait hissé ses couleurs et salué d'un coup de canon le pavillon
brésilien. À cette détonation, un effet de vibration s'était
produit à la surface des eaux, et ces vibrations, se propageant
jusqu'au fond du fleuve, avaient suffi à relever le corps de
Torrès, déjà allégé par un commencement de décomposition, en
facilitant la distension de son système cellulaire. Le corps du
noyé venait de remonter tout naturellement à la surface de
l'Amazone.
Ce phénomène, bien connu, expliquait la réapparition du cadavre,
mais, il faut en convenir, il y avait eu coïncidence heureuse dans
cette arrivée de la _Santa-Ana__ _sur le théâtre des recherches.
À un cri de Manoel, répété par tous ses compagnons, l'une des
pirogues s'était dirigée immédiatement vers le corps, pendant que
l'on ramenait le plongeur au radeau.
Mais, en même temps, quelle fut l'indescriptible émotion de
Manoel, lorsque Benito, halé jusqu'à la plate-forme, y fut déposé
dans un état de complète inertie, et sans que la vie se trahît
encore en lui par un seul mouvement extérieur.
N'était-ce pas un second cadavre que venaient de rendre là les
eaux de l'Amazone?
Le plongeur fut, aussi rapidement que possible, dépouillé de son
vêtement de scaphandre.
Benito avait entièrement perdu connaissance sous la violence des
décharges du gymnote.
Manoel, éperdu, l'appelant, lui insufflant sa propre respiration,
chercha à retrouver les battements de son coeur.
«Il bat! il bat!» s'écria-t-il.
Oui! le coeur de Benito battait encore, et, en quelques minutes,
les soins de Manoel l'eurent rappelé à la vie.
«Le corps! le corps!»
Tels furent les premiers mots, les seuls qui s'échappèrent de la
bouche de Benito.
«Le voilà! répondit Fragoso, en montrant la pirogue qui revenait
au radeau avec le cadavre de Torrès.
--Mais toi, Benito, que t'est-il arrivé? demanda Manoel. Est-ce
le manque d'air?...
--Non! dit Benito. Un puraqué qui s'est jeté sur moi!... Mais ce
bruit?... cette détonation?...
--Un coup de canon! répondit Manoel. C'est un coup de canon qui a
ramené le cadavre à la surface du fleuve!»
En ce moment, la pirogue venait d'accoster le radeau. Le corps de
Torrès, recueilli par les Indiens, reposait au fond. Son séjour
dans l'eau ne l'avait pas encore défiguré. Il était facilement
reconnaissable. À cet égard, pas de doute possible.
Fragoso, agenouillé dans la pirogue, avait déjà commencé à
déchirer les vêtements du noyé, qui s'en allaient en lambeaux.
En cet instant, le bras droit de Torrès, mis à nu, attira
l'attention de Fragoso. En effet, sur ce bras apparaissait
distinctement la cicatrice d'une ancienne blessure, qui avait dû
être produite par un coup de couteau.
«Cette cicatrice! s'écria Fragoso. Mais... c'est bien cela!... Je
me rappelle maintenant...
Quoi? demanda Manoel.
--Une querelle!... oui! une querelle dont j'ai été témoin dans la
province de la Madeira... il y a trois ans! Comment ai-je pu
l'oublier!... Ce Torrès appartenait alors à la milice des
capitaines des bois! Ah! je savais bien que je l'avais déjà vu, ce
misérable!
--Que nous importe à présent! s'écria Benito. L'étui! l'étui!...
L'a-t-il encore?» Et Benito allait déchirer les derniers vêtements
du cadavre pour les fouiller...
Manoel l'arrêta.
«Un instant, Benito», dit-il.
Puis, se retournant vers les hommes du radeau qui n'appartenaient
pas au personnel de la jangada, et dont le témoignage ne pourrait
être suspecté plus tard:
«Prenez acte, mes amis, leur dit-il, de tout ce que nous faisons
ici, afin que vous puissiez redire devant les magistrats comment
les choses se sont passées.»
Les hommes s'approchèrent de la pirogue.
Fragoso déroula alors la ceinture qui étreignait le corps de
Torrès sous le poncho déchiré, et tâtant la poche de la vareuse:
«L'étui!» s'écria-t-il.
Un cri de joie échappa à Benito. Il allait saisir l'étui pour
l'ouvrir, pour vérifier ce qu'il contenait...
«Non, dit encore Manoel, que son sang-froid n'abandonnait pas. Il
ne faut pas qu'il y ait de doute possible dans l'esprit des
magistrats! Il convient que des témoins désintéressés puissent
affirmer que cet étui se trouvait bien sur le corps de Torrès!
Tu as raison, répondit Benito.
Mon ami, reprit Manoel en s'adressant au contremaître du radeau,
fouillez vous-même dans la poche de cette vareuse.»
Le contremaître obéit. Il retira un étui de métal, dont le
couvercle était hermétiquement vissé et qui ne semblait pas avoir
souffert de son séjour dans l'eau.
«Le papier... le papier est-il encore dedans? s'écria Benito, qui
ne pouvait se contenir.
--C'est au magistrat d'ouvrir cet étui! répondit Manoel. À lui
seul appartient de vérifier s'il s'y trouve un document!
--Oui... oui... tu as encore raison, Manoel! répondit Benito. À
Manao! mes amis, à Manao!»
Benito, Manoel, Fragoso et le contremaître qui tenait l'étui
s'embarquèrent aussitôt dans l'une des pirogues, et ils allaient
s'éloigner, lorsque Fragoso de dire:
«Et le corps de Torrès?
La pirogue s'arrêta.
En effet, les Indiens avaient déjà rejeté à l'eau le cadavre de
l'aventurier, qui dérivait à la surface du fleuve.
«Torrès n'était qu'un misérable, dit Benito. Si j'ai loyalement
risqué ma vie contre la sienne, Dieu l'a frappé par ma main, mais
il ne faut pas que son corps reste sans sépulture!»
Ordre fut donc donné à la seconde pirogue d'aller rechercher le
cadavre de Torrès, afin de le transporter sur la rive où il serait
enterré.
Mais, en ce moment, une bande d'oiseaux de proie, qui planait
au-dessus du fleuve, se précipita sur ce corps flottant. C'étaient de
ces urubus, sortes de petits vautours, au cou pelé, aux longues
pattes, noirs comme des corbeaux, appelés «gallinazos» dans
l'Amérique du Sud, et qui sont d'une voracité sans pareille. Le
corps, déchiqueté par leur bec, laissa fuir les gaz qui le
gonflaient; sa densité s'accroissant, il s'enfonça peu à peu, et,
pour la dernière fois, ce qui restait de Torrès disparut sous les
eaux de l'Amazone.
Dix minutes après, la pirogue, rapidement conduite, arrivait au
port de Manao. Benito et ses compagnons mirent pied à terre et
s'élancèrent à travers les rues de la ville.
En quelques instants, ils étaient arrivés à la demeure du juge
Jarriquez, et ils lui faisaient demander par l'un de ses
serviteurs de vouloir bien les recevoir immédiatement.
Le magistrat donna ordre de les introduire dans son cabinet.
Là, Manoel fit le récit de tout ce qui s'était passé, depuis le
moment où Torrès avait été mortellement frappé par Benito dans une
rencontre loyale, jusqu'au moment où l'étui avait été retrouvé sur
son cadavre et pris dans la poche de sa vareuse par le
contremaître.
Bien que ce récit fût de nature à corroborer tout ce que lui avait
dit Joam Dacosta au sujet de Torrès et du marché que celui-ci lui
avait offert, le juge Jarriquez ne put retenir un sourire
d'incrédulité.
«Voici l'étui, monsieur, dit Manoel. Pas un seul instant il n'a
été entre nos mains, et l'homme qui vous le présente est celui-là
même qui l'a trouvé sur le corps de Torrès!»
Le magistrat saisit l'étui, il l'examina avec soin, le tournant et
le retournant comme il eût fait d'un objet précieux. Puis il
l'agita, et quelques pièces, qui se trouvaient à l'intérieur,
rendirent un son métallique.
Cet étui ne contenait-il donc pas le document tant cherché, ce
papier écrit de la main du véritable auteur du crime, et que
Torrès avait voulu vendre à un prix indigne à Joam Dacosta? Cette
preuve matérielle de l'innocence du condamné était-elle
irrémédiablement perdue?
On devine aisément à quelle violente émotion étaient en proie les
spectateurs de cette scène. Benito pouvait à peine proférer une
parole, il sentait son coeur prêt à se briser.
«Ouvrez donc, monsieur, ouvrez donc cet étui!» s'écria-t-il enfin
d'une voix brisée.
Le juge Jarriquez commença à dévisser le couvercle; puis, quand ce
couvercle eut été enlevé, il renversa l'étui d'où s'échappèrent,
en roulant sur la table, quelques pièces d'or.
«Mais le papier!... le papier!...» s'écria encore une fois Benito,
qui se retenait à la table pour ne pas tomber.
Le magistrat introduisit ses doigts dans l'étui, et en retira, non
sans quelque difficulté, un papier jauni, plié avec soin, et que
l'eau paraissait avoir respecté.
«Le document! c'est le document! s'écria Fragoso. Oui! c'est bien
là le papier que j'ai vu entre les mains de Torrès!»
Le juge Jarriquez déploya ce papier, il y jeta les yeux, puis il
le retourna de manière à en examiner le recto et le verso, qui
étaient couverts d'une assez grosse écriture.
«Un document, en effet, dit-il. Il n'y a pas à en douter. C'est
bien un document!
--Oui, répondit Benito, et ce document, c'est celui qui atteste
l'innocence de mon père!
--Je n'en sais rien, répondit le juge Jarriquez, et je crains que
ce ne soit peut-être difficile à savoir!
--Pourquoi?... s'écria Benito, qui devint pâle comme un mort.
--Parce que ce document est écrit dans un langage cryptologique,
répondit le juge Jarriquez, et que ce langage...
--Eh bien?
--Nous n'en avons pas la clef!
CHAPITRE DOUZIÈME
LE DOCUMENT
C'était là, en effet, une très grave éventualité, que ni Joam
Dacosta ni les siens n'avaient pu prévoir. En effet,--ceux qui
n'ont pas perdu le souvenir de la première scène de cette histoire
le savent--, le document était écrit sous une forme
indéchiffrable, empruntée à l'un des nombreux systèmes en usage
dans la cryptologie.
Mais lequel?
C'est à le découvrir que toute l'ingéniosité dont peut faire
preuve un cerveau humain allait être employée.
Avant de congédier Benito et ses compagnons, le juge Jarriquez fit
faire une copie exacte du document dont il voulait garder
l'original, et il remit cette copie dûment collationnée aux deux
jeunes gens, afin qu'ils puissent la communiquer au prisonnier.
Puis, rendez-vous pris pour le lendemain, ceux-ci se retirèrent,
et, ne voulant pas tarder d'un instant à revoir Joam Dacosta, ils
se rendirent aussitôt à la prison.
Là, dans une rapide entrevue qu'ils eurent avec le prisonnier, ils
lui firent connaître tout ce qui s'était passé.
Joam Dacosta prit le document, l'examina avec attention. Puis,
secouant la tête, il le rendit à son fils.
«Peut-être, dit-il, y a-t-il dans cet écrit la preuve que je n'ai
jamais pu produire! Mais si cette preuve m'échappe, si toute
l'honnêteté de ma vie passée ne plaide pas pour moi, je n'ai plus
rien à attendre de la justice des hommes, et mon sort est entre
les mains de Dieu!»
Tous le sentaient bien! Si ce document demeurait indéchiffrable,
la situation du condamné était au pire!
«Nous trouverons, mon père! s'écria Benito. Il n'y a pas de
document de cette espèce qui puisse résister à l'examen! Ayez
confiance... oui! confiance! Le ciel nous a, miraculeusement pour
ainsi dire, rendu ce document qui vous justifie, et, après avoir
guidé notre main pour le retrouver, il ne se refusera pas à guider
notre esprit pour le lire!»
Joam Dacosta serra la main de Benito et de Manoel; puis les trois
jeunes gens, très émus, se retirèrent pour retourner directement à
la jangada, où Yaquita les attendait.
Là, Yaquita fut aussitôt mise au courant des nouveaux incidents
qui s'étaient produits depuis la veille, la réapparition du corps
de Torrès, la découverte du document et l'étrange forme sous
laquelle le vrai coupable de l'attentat, le compagnon de
l'aventurier, avait cru devoir l'écrire, sans doute pour qu'il ne
le compromît pas, au cas où il serait tombé entre des mains
étrangères.
Naturellement Lina fut également instruite de cette inattendue
complication et de la découverte qu'avait faite Fragoso, que
Torrès était un ancien capitaine des bois, appartenant à cette
milice qui opérait aux environs des bouches de la Madeira.
«Mais dans quelles circonstances l'avez-vous donc rencontré?
demanda la jeune mulâtresse.
--C'était pendant une de mes courses à travers la province des
Amazones, répondit Fragoso, lorsque j'allais de village en village
pour exercer mon métier.
--Et cette cicatrice?...
--Voici ce qui s'était passé: Un jour, j'arrivais à la mission
des Aranas, au moment où ce Torrès, que je n'avais jamais vu,
s'était pris de querelle avec un de ses camarades,--du vilain
monde que tout cela!--et ladite querelle se termina par un coup
de couteau, qui traversa le bras du capitaine des bois. Or, c'est
moi qui fus chargé de le panser, faute de médecin, et voilà
comment j'ai fait sa connaissance!
--Qu'importe, après tout, répliqua la jeune fille, que l'on sache
ce qu'a été Torrès! Ce n'est pas lui l'auteur du crime, et cela
n'avancera pas beaucoup les choses!
--Non, sans doute, répondit Fragoso, mais on finira bien par lire
ce document, que diable! et l'innocence de Joam Dacosta éclatera
alors aux yeux de tous!»
C'était aussi l'espoir de Yaquita, de Benito, de Manoel, de Minha.
Aussi tous trois, enfermés dans la salle commune de l'habitation,
passèrent-ils de longues heures à essayer de déchiffrer cette
notice.
Mais si c'était leur espoir,--il importe d'insister sur ce point
--, c'était aussi, à tout le moins, celui du juge Jarriquez.
Après avoir rédigé le rapport qui, à la suite de son
interrogatoire, établissait l'identité de Joam Dacosta, le
magistrat avait expédié ce rapport à la chancellerie, et il avait
lieu de penser qu'il en avait fini, pour son compte, avec cette
affaire. Il ne devait pas en être ainsi.
En effet, il faut dire que, depuis la découverte du document, le
juge Jarriquez se trouvait tout à coup transporté dans sa
spécialité. Lui, le chercheur de combinaisons numériques, le
résolveur de problèmes amusants, le déchiffreur de charades,
rébus, logogryphes et autres, il était évidemment là dans son
véritable élément.
Or, à la pensée que ce document renfermait peut-être la
justification de Joam Dacosta, il sentit se réveiller tous ses
instincts d'analyste. Voilà donc qu'il avait devant les yeux un
cryptogramme! Aussi ne pensa-t-il plus qu'à en chercher le sens.
Il n'aurait pas fallu le connaître pour douter qu'il y
travaillerait jusqu'à en perdre le manger et le boire.
Après le départ des jeunes gens, le juge Jarriquez s'était
installé dans son cabinet. Sa porte, défendue à tous, lui assurait
quelques heures de parfaite solitude. Ses lunettes étaient sur son
nez, sa tabatière sur sa table. Il prit une bonne prise, afin de
mieux développer les finesses et sagacités de son cerveau, il
saisit le document, et s'absorba dans une méditation qui devait
bientôt se matérialiser sous la forme du monologue. Le digne
magistrat était un de ces hommes en dehors, qui pensent plus
volontiers tout haut que tout bas.
«Procédons avec méthode, se dit-il. Sans méthode, pas de logique.
Sans logique, pas de succès possible.»
Puis, prenant le document, il le parcourut, sans y rien
comprendre, d'un bout à l'autre.
Ce document comprenait une centaine de lignes, qui étaient
divisées en six paragraphes.
«Hum! fit le juge Jarriquez, après avoir réfléchi, vouloir
m'exercer sur chaque paragraphe, l'un après l'autre, ce serait
perdre inutilement un temps précieux. Il faut choisir, au
contraire, un seul de ces alinéas, et choisir celui qui doit
présenter le plus d'intérêt. Or, lequel se trouve dans ces
conditions, si ce n'est le dernier, où doit nécessairement se
résumer le récit de toute l'affaire? Des noms propres peuvent me
mettre sur la voie, entre autres celui de Joam Dacosta, et, s'il
est quelque part dans ce document, il ne peut évidemment manquer
au dernier paragraphe.»
Le raisonnement du magistrat était logique. Très certainement il
avait raison de vouloir d'abord exercer toutes les ressources de
son esprit de cryptologue sur le dernier paragraphe.
Le voici, ce paragraphe,--car il est nécessaire de le remettre
sous les yeux du lecteur, afin de montrer comment un analyste
allait employer ses facultés à la découverte de la vérité.
«_Phyjslyddqfdzxgasgzzqqehxgkfndrxujugiocytdxvksbxhhuypo
hdvyrymhuhpuydkjoxphetozsletnpmvffovpdpajxhyynojyggayme
qynfuqlnmvlyfgsuzmqiztlbqgyugsqeubvnrcredgruzblrmxyuhqhp
zdrrgcrohepqxufivvrplphonthvddqfhqsntzhhhnfepmqkyuuexktog
zgkyuumfvijdqdpzjqsykrplxhxqrymvklohhhotozvdksppsuvjhd_.»
Tout d'abord, le juge Jarriquez observa que les lignes du document
n'avaient été divisées ni par mots, ni même par phrases, et que la
ponctuation y manquait. Cette circonstance ne pouvait qu'en rendre
la lecture beaucoup plus difficile.
«Voyons, cependant, se dit-il, si quelque assemblage de lettres
semble former des mots,--j'entends de ces mots dont le nombre
des consonnes par rapport aux voyelles permet la prononciation!...
Et d'abord, au début, je vois le mot _phy_... plus loin, le mot
_gas_... Tiens!... _ujugi_... Ne dirait-on pas le nom de cette
ville africaine sur les bords du Tanganaika? Que vient faire cette
cité dans tout cela?... Plus loin, voilà le mot _ypo_. Est-ce donc
du grec? Ensuite, c'est _rym_... _puy_... _jor_ ... _phetoz_...
_juggay_... _suz_... _gruz_... Et, auparavant, _red_... _let_ ...
Bon! voilà deux mots anglais!... Puis, _ohe_... _syk_ ... Allons!
encore une fois le mot _rym_... puis, le mot _oto_! ...»
Le juge Jarriquez laissa retomber la notice, et se prit à
réfléchir pendant quelques instants.
«Tous les mots que je remarque dans cette lecture sommairement
faite sont bizarres! se dit-il. En vérité, rien n'indique leur
provenance! Les uns ont un air grec, les autres un aspect
hollandais, ceux-ci une tournure anglaise, ceux-là n'ont aucun
air,--sans compter qu'il y a des séries de consonnes qui
échappent à toute prononciation humaine! Décidément il ne sera pas
facile d'établir la clef de ce cryptogramme!»
Les doigts du magistrat commencèrent à battre sur son bureau une
sorte de diane, comme s'il eût voulu réveiller ses facultés
endormies.
«Voyons donc d'abord, dit-il, combien il se trouve de lettres dans
ce paragraphe.
Il compta, le crayon à la main.
«Deux cent soixante-seize! dit-il. Eh bien, il s'agit de
déterminer maintenant dans quelle proportion ces diverses lettres
se trouvent assemblées les unes par rapport aux autres.»
Ce compte fut un peu plus long à établir. Le juge Jarriquez avait
repris le document; puis, son crayon à la main, il notait
successivement chaque lettre suivant l'ordre alphabétique. Un
quart d'heure après, il avait obtenu le tableau suivant: