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TABLEAU
HISTORIQUE ET PITTORESQUE
DE PARIS.
IMPRIMERIE DE COSSON, RUE GARENCIÈRE, Nº 5.
TABLEAU
HISTORIQUE ET PITTORESQUE
DE PARIS,
DEPUIS LES GAULOIS JUSQU'À NOS JOURS.
Dédié au Roi
Par J. B. de Saint-Victor.
_Seconde Édition_,
REVUE, CORRIGÉE ET AUGMENTÉE.
TOME PREMIER.--PREMIÈRE PARTIE.
_Miratur molem..... Magalia quondam._
ÆNEID., lib. 1.
PARIS,
LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSELIN,
RUE DE SEINE, Nº 12.
M DCCC XXII.
AVERTISSEMENT.
Il y a plus de deux siècles qu'on écrit sur Paris et sur ses
antiquités. Ce sujet a fait naître une foule d'ouvrages où toutes les
recherches semblent avoir été épuisées; et cependant il restoit encore
un bon livre à faire sur cette cité célèbre, un livre sinon plus
savant, du moins plus utile et mieux conçu que tous ceux qui ont été
faits jusqu'à présent.
Paris peut être considéré sous les rapports divers de ses antiquités
religieuses, de ses institutions civiles et politiques, des
révolutions qu'il a éprouvées, des moeurs et des coutumes de ses
habitants, des faits historiques dont il a été le théâtre, des
monuments des arts qu'il renferme, etc. L'ensemble de ces rapports
dans ce qu'ils ont de plus curieux et de plus important peut seul
constituer une description intéressante d'une ville que tous les
peuples de l'Europe, toutes les classes de la société sont avides de
connoître; et jusqu'ici cependant aucun de ceux qui en ont écrit
l'histoire, ne l'a conçue sur ce plan général, n'en a même rempli
quelques parties à la fois d'une manière satisfaisante.
On ne connoît sur Paris aucun livre qui ait été écrit avant le règne
de François Ier. À cette époque[1] un libraire, nommé _Corrozet_,
publia un ouvrage ayant pour titre: _La Fleur des antiquités,
singularités et excellences de la ville de Paris._ Ce livre fut
réimprimé environ cinquante ans après, avec quelques augmentations,
par un autre libraire, nommé _Bonfons_. Il n'a maintenant d'autre
mérite que celui de son ancienneté; et ces deux auteurs ne s'y
montrent exacts que lorsqu'ils parlent de l'état des choses, telles
qu'elles étoient alors, et qu'elles se présentoient à leurs yeux.
[Note 1: 1532.]
L'un et l'autre manquoient de lumières et de critique. Un religieux
bénédictin de Saint-Germain-des-Prés, dom Jacques du Breul, revit
leur travail, consulta les titres, fit des recherches, corrigea leurs
erreurs, et perfectionnant cette informe ébauche, en fit un livre
nouveau[2], qu'il fit paroître au commencement du dix-septième siècle.
On trouve dans cet ouvrage des renseignements précieux, et qui ont été
d'une grande utilité à ceux qui ont écrit après lui: cependant, sans
compter que Paris a entièrement changé de face depuis cette époque,
son livre contient encore beaucoup d'erreurs, qu'il lui étoit sans
doute impossible d'éviter, parce que la matière étoit trop vaste pour
qu'un seul homme pût d'abord tout débrouiller et tout arranger.
[Note 2: _Théâtre des Antiquités de Paris_, in-4º, 1612. L'auteur y
ajouta un supplément en 1614; il fut réimprimé avec quelques additions
en 1639.]
Ces premiers ouvrages donnèrent naissance à des compilations, à des
abrégés plus ou moins médiocres qui n'apprenoient rien de nouveau. Une
dispute qui s'éleva quelques années après, entre deux savants[3], sur
nos anciennes églises, sans éclaircir beaucoup la question qu'ils
traitoient, répandit quelques nouvelles lumières sur les antiquités de
Paris. Pendant ce temps, Henri Sauval, avocat au parlement,
travailloit à nous donner des connoissances plus exactes et plus
étendues sur un sujet aussi important. Il recueillit, dans les dépôts
publics et dans les archives particulières, une quantité prodigieuse
de documents et de titres sur l'état ancien et moderne de la ville de
Paris, les lut, les dépouilla avec une patience infatigable; mais
n'eut ni le temps ni peut-être le talent de les mettre en ordre, de
les comparer, de les vérifier. Il en est résulté que son immense
recueil n'est qu'un amas informe de matériaux confondus ensemble, et
dont il est impossible d'user sans y apporter les plus grandes
précautions. Il est plein de répétitions, de détails fatigants, de
trivialités, inexact dans les faits, peu judicieux dans les
réflexions; et ses erreurs sur une foule de matières, principalement
sur l'appréciation des monuments, sont telles, qu'elles seroient
insupportables aujourd'hui aux personnes même les moins éclairées.
[Note 3: MM. de Valois et de Launoy.]
Cependant tant d'éléments divers, amassés par ce laborieux écrivain,
pouvoient servir à construire un édifice régulier, et il n'étoit
besoin que d'un esprit sage et patient qui sût choisir et ordonner,
pour en tirer une bonne histoire de Paris. D. D. Félibien et Lobineau,
deux religieux bénédictins, l'entreprirent avec succès, mais plutôt
en savants qu'en littérateurs. Leur compilation est exacte,
méthodique, mais sèche et minutieuse: les grands et les petits
événements y sont racontés du même style, avec la même prolixité; et
ces récits diffus et monotones ne peuvent être lus avec fruit et
patience que par des érudits. Saint-Foix, au contraire, dans ses
_Essais sur Paris_, a moins voulu faire une description exacte de
cette ville, que produire, à l'occasion de quelques-uns de ses
quartiers, de quelques rues, qu'il trouve tout simple de présenter par
ordre alphabétique, des opinions nouvelles et bizarres, des traits
hardis, satiriques et licencieux. Son livre, qui eut beaucoup de
succès dans un temps où un esprit de mutinerie et d'insolence contre
toute autorité étoit un sûr moyen de réussir dans toute production
littéraire, est justement considéré aujourd'hui comme l'ouvrage d'un
homme qui joignoit à quelque vivacité d'esprit, un jugement faux et
une inexpérience complète sur les grandes questions de morale et de
politique qu'il a l'audace de traiter à chaque instant. C'est de tous
les écrivains sur Paris celui que nous avons lu et consulté avec le
plus de défiance et de précaution; il nous a été d'ailleurs d'un
très-foible secours, ayant puisé lui-même dans Sauval, et le plus
souvent sans critique, presque toutes les particularités dont se
compose la compilation très-incomplète qu'il a publiée.
Nous ne parlerons point de Piganiol de la Force, le compilateur
peut-être le plus ennuyeux, le plus dépourvu de discernement et de
goût, parmi tous ceux qui ont entrepris de faire l'inventaire des
monuments de Paris, de ses rues, et des curiosités dont il est rempli.
Il n'est presque rien dans son livre qu'on ne trouve ailleurs plus
exactement présenté et plus clairement décrit.
Le commissaire Delamare dans son Traité de la Police, Jaillot dans ses
_Recherches_, l'abbé Lebeuf dans son _Histoire du Diocèse de Paris_,
se sont montrés fort supérieurs à ceux qui les avoient précédés et à
ceux qui les ont suivis. On diroit qu'ils se sont partagés entre eux
un si vaste sujet, chacun en ayant traité plus spécialement une des
parties dont il se compose; et tous les trois ayant porté, dans leurs
travaux, une érudition et un discernement qui semblent ne pouvoir être
surpassés. Sur la topographie ancienne et nouvelle de Paris, sur
l'origine de ses monuments, sur ses institutions civiles et
religieuses, sur toutes les parties de son administration, on peut
dire qu'ils ont en quelque sorte épuisé la matière, et que leurs
savants travaux laissent peu de choses à désirer; mais ce seroit
vainement encore qu'on y chercheroit cet ensemble, cet accord de
toutes les parties, sans lequel un ouvrage ne peut être bon, et
quelques-uns de ces agréments du langage qui seuls font lire les bons
ouvrages et en assurent le succès et la durée. Ils ont rassemblé
d'excellents matériaux pour une histoire de Paris; mais cette
histoire, aucun d'eux ne l'a faite, et n'a même pensé à la faire.
Toutefois ici finit la liste des écrivains qu'il nous est permis de
citer. Après eux viennent en foule des compilateurs sans jugement,
sans goût, dépourvus de toute critique, qui ramassent indistinctement
tout ce qu'ont recueilli leurs devanciers, et en composent des
rapsodies, dont pas une ne mérite même l'honneur d'être nommée[4].
[Note 4: Il est un grand nombre de savants recommandables dont les
excellents travaux ont jeté de grandes lumières sur les antiquités de
Paris, tels que Adrien de Valois, les auteurs de _la France
chrétienne_, le savant académicien M. Bonami, etc., etc. Nous en avons
tiré de grands secours, et nous aurons souvent occasion de les citer;
mais ils ne peuvent être comptés au nombre des historiens de cette
capitale.]
Nous ne craignons donc pas de le dire, il n'existe pas encore un seul
ouvrage où Paris soit considéré sous tous les rapports qui peuvent le
faire bien connoître; où la description de ses monuments soit
accompagnée d'une critique judicieuse sur leur véritable mérite; où
les faits historiques, se liant aux peintures de moeurs, soient
présentés dans cette juste mesure qui les rend curieux et attachants.
On ne trouve dans aucun une marche claire et méthodique; aucun n'a
donné un tableau complet et bien ordonné des diverses révolutions que
cette ville célèbre a éprouvées.
Ce qu'ils n'ont point fait nous avons essayé de le faire: voici donc
le plan que nous nous sommes tracé, et qu'autant qu'il est en nous,
nous nous sommes efforcés de remplir.
Adoptant une division depuis long-temps consacrée, nous avons partagé
en ses vingt quartiers la ville immense que nous avions à décrire;
passant de là, et dans un ordre également consacré à la description
particulière de chacun de ces quartiers, nous en avons d'abord
présenté le tableau topographique, puis nous avons indiqué les
accroissements qu'il a pu successivement recevoir. Viennent ensuite
les institutions et les monuments, dans lesquels ce qui est religieux
précède, autant qu'il est possible, ce qui n'est que civil et
politique; de même que les origines et les antiquités sont discutées
et expliquées avant que nous traitions de ce qui touche les
productions des beaux-arts et les autres objets de détail purement
matériels; et ces objets, dont l'importance sans doute est beaucoup
moindre, sans être séparés de l'historique du monument ou de
l'institution à laquelle ils appartiennent, y reçoivent une place et
un classement tout particulier. Par un semblable motif, tout ce qui
concerne les rues, les places publiques, leurs origines et leurs
étymologies, est rejeté à la fin de chaque division; et là, rangé
suivant l'ordre alphabétique, peut y être ou lu ou simplement
consulté. Au milieu de tant de descriptions et de récits divers qui se
suivent ainsi (nous le croyons du moins), sans embarras et sans
confusion, nous avons introduit, lorsqu'il nous a semblé convenable de
le faire et que l'occasion s'en est naturellement présentée, des
dissertations générales sur plusieurs points les plus intéressants de
nos anciennes traditions, tels que l'origine des églises et des
monastères, celles des confréries, des corps de métiers, de
l'université, des parlements, etc, etc.
Ce n'étoit point assez: le récit des grands événements dont Paris a
été le théâtre pendant une si longue suite de siècles, pouvoit seul
animer une semblable composition, en lier entre elles toutes les
parties naturellement incohérentes, rompre la monotonie sans doute
inévitable de tant de descriptions accumulées, mettre enfin dans leur
véritable jour l'ensemble et les détails de cet immense tableau.
C'étoit là une difficulté que n'avoit essayé de vaincre aucun de ceux
qui ont écrit l'histoire de Paris: nous avons cru toutefois qu'elle
n'étoit pas invincible. Ayant donc ainsi distribué la ville en ses
vingt quartiers, nous avons imaginé de partager en dix époques
l'histoire de ses révolutions; et nous les avons tellement disposées,
que chacune d'elles s'est presque toujours rattachée par quelques
circonstances frappantes et singulières aux deux quartiers auxquels
elle sert, pour ainsi dire, d'introduction; et cette disposition nous
l'avons combinée de manière que les trois principales époques de cette
histoire se trouvant placées à la tête de chacun des trois volumes
dont se compose l'ouvrage entier, elles sont ainsi devenues pour
chacun de ces volumes une sorte d'introduction d'une importance plus
grande, d'un plus vif intérêt, et celle en effet qu'il devoit avoir.
En tête du premier volume est placée l'histoire de Paris sous les deux
premières races, alors que la ville étoit circonscrite et renfermée
dans cette île que l'on appelle aujourd'hui le _quartier de la Cité_,
quartier le plus ancien de tous, et le premier dans l'ordre des
descriptions. Au commencement du second volume, nous racontons les
querelles sanglantes des _Armagnacs_ et des _Bourguignons_, sous le
malheureux règne de Charles VI, querelles dont la partie
septentrionale de Paris, qui occupe tout ce volume, fut le théâtre
principal. Enfin le récit des guerres de religion, depuis le règne de
François II jusqu'à la prise de Paris par Henri IV, commence le
troisième volume, consacré tout entier à la description de la partie
méridionale de Paris; et l'on sait que ce fut dans cette partie de la
ville que se passèrent les scènes les plus tragiques et les plus
tumultueuses de cette époque de calamités; qu'elles s'y renouvelèrent
même si fréquemment et pendant un si long espace de temps, que le
faubourg Saint-Germain en avoit reçu le nom de _Petite Genève_[5].
[Note 5: Nous avons conservé, dans cette nouvelle édition, la division
de trois volumes, consacrée en quelque sorte par cette disposition des
matières, division qu'il eût été impossible de changer, sans détruire
l'accord des parties et l'ensemble de l'ouvrage. Mais comme ces
volumes eussent été d'une grosseur démesurée dans le format in-8º, que
nous avons adopté, il a été nécessaire de les diviser chacun en deux
parties, séparées par des titres, et réunies par la suite de la
pagination; de cette manière l'ouvrage, qui, dans la première édition,
se composoit de 3 volumes in-4º, offrira, dans la deuxième, six
demi-volumes in-8º.]
Ce plan a obtenu les suffrages du public; on a de même approuvé le
parti que nous avons pris de faire une simple énumération des
innombrables productions des arts dont jadis étoient ornés les églises
et autres monuments que nous avons décrits, indiquant ensuite dans
des notes plus ou moins étendues, celles qui méritoient d'être
remarquées, soit par l'excellence de l'exécution, soit par quelque
singularité ou circonstance particulière qui pouvoit leur donner une
sorte d'intérêt. C'étoit en effet le seul moyen de ne rien oublier et
cependant de ne rien confondre; d'éviter l'examen fastidieux et la
critique fatigante de tant de peintures et sculptures, ou mauvaises ou
du moins médiocres, et par conséquent au-dessous de toute critique et
de tout examen; et au milieu de cet amas d'objets si peu dignes
d'occuper le lecteur, de lui faire distinguer nettement et promptement
ce qui devoit arrêter sa pensée et ses regards. Nous ne craignons pas
de dire que rien n'a plus contribué que cette disposition si simple,
si facile, et que cependant aucun historien de Paris n'avoit imaginée
avant nous, à répandre l'ordre et la clarté dans ce qui n'avoit été
jusqu'alors que désordre et confusion. Au reste, nous ne nous ferons
point un mérite d'avoir mieux apprécié ces productions des arts que
nos devanciers; sur ce point tout étoit à faire: les plus habiles
eux-mêmes n'y entendoient rien; les autres ont servilement copié ce
qui avoit été écrit avant eux; et de tous les jugements qui ont été
portés sur un si grand nombre de statues, de tableaux, de monuments
d'architecture, il n'en étoit peut-être pas un seul qui ne fût à
réformer.
Ce n'étoit point encore assez: un ouvrage du genre de celui-ci
devient, presque à chaque page, obscur et quelquefois inintelligible,
s'il n'est accompagné de cartes, de plans, de vues perspectives qui,
au milieu de tant de descriptions purement matérielles, font saisir
aux yeux ce que la parole est souvent impuissante à exprimer, et en
sont alors l'indispensable complément. Sous ce rapport, notre première
édition ne laissoit rien à désirer: elle étoit enrichie d'une
collection de trois cents planches ou vignettes, qui offroient
non-seulement la topographie complète de Paris dans tous ses détails,
à toutes ses époques et avec tous ses développements, mais encore tous
ses monuments actuellement existants, tous ceux que la révolution a
détruits, tous ceux qui n'existoient déjà plus avant cette époque
désastreuse, et dont quelques traces nous ont été conservées, ou dans
des gravures extrêmement rares, ou dans des dessins inédits. Cette
collection précieuse et jusqu'à présent unique en son espèce, étoit
jointe au texte de cette première édition: elle accompagne la seconde
dans un atlas in-4º, où elle a été arrangée dans l'ordre le plus
méthodique, chaque planche portant un numéro qui correspond exactement
aux renvois indiqués dans le texte.
Dans cette édition nouvelle, de même que dans l'autre, nous nous
arrêtons à l'année 1789, époque à laquelle commence _matériellement_
la révolution, époque que nous considérions, lorsque nous conçûmes la
première idée de cet ouvrage, comme la fin de la monarchie. Nous nous
y arrêtons, parce que l'histoire de cette révolution ne peut être
traitée ni légèrement ni aussi succinctement qu'il le faudroit pour
pouvoir trouver place dans un livre tel que le nôtre. Peut-être même,
malgré l'heureux événement qui nous a rendu nos princes légitimes, ne
sommes-nous point arrivés au moment où il est possible d'en tracer le
tableau hideux avec toutes les couleurs qui peuvent le rendre
ressemblant, et où il soit permis de dire toute la vérité sur les
hommes et sur les choses. Plus nous sommes pénétrés d'horreur pour les
crimes inouïs qui ont amené et consommé ce grand bouleversement de la
société, plus nous nous sentons timides à entamer de pareils récits;
et ainsi que nous le disions alors, et que nous le répétons encore
aujourd'hui: _ces récits sont réservés à d'autres temps et à des
plumes plus éloquentes que la nôtre._
Mais du moins avons-nous profité de l'expérience que ce grand
événement dont le triste spectacle a passé tout entier sous nos yeux,
nous a en quelque sorte forcé d'acquérir, pour rectifier les erreurs
et les négligences dans lesquelles nous étions tombé sur un grand
nombre de points très-importants de nos origines, sur le vrai
caractère de certaines institutions, sur les causes secrètes de
certains événements, sur ce qui a pu se faire de juste ou d'injuste,
d'utile ou de pernicieux dans cette longue suite de siècles qu'il nous
a fallu parcourir. Ces erreurs étoient celles des écrivains qui nous
avoient précédé: presque tous ont écrit notre histoire avec les
préjugés funestes qui ont amené notre ruine, et nous nous étions
légèrement et malheureusement engagé sur les traces de ces historiens
ou passionnés ou superficiels. La révolution française semble avoir
été envoyée par la Providence pour _enseigner toute vérité_[6] aux
hommes de coeur droit et _de bonne volonté_[7]. Arrivé à cette
maturité de l'âge où il est donné de mieux voir et de mieux
comprendre, nous avons fait en sorte de profiter de cet avertissement
du ciel; et c'est une véritable satisfaction pour nous d'avoir cette
occasion de protester contre ce que nous écrivions, il y a quinze
ans, sur la féodalité, sur le gouvernement de la France pendant la
durée des deux premières races, sur plusieurs attributions du clergé
dont nous n'avions point assez apprécié l'influence salutaire, sur nos
parlements dont nous n'avions point assez fait connoître les fautes et
les torts, sur l'université qui méritoit plus de blâme encore que nous
ne lui en avons donné, sur les jésuites que nous n'avons point assez
défendus contre leurs ennemis et leurs calomniateurs, etc., etc., et
nous osons espérer que tous les honnêtes gens protesteront avec nous
contre ce que nous écrivions alors, en faveur de ce que nous écrivons
aujourd'hui.
[Note 6: Joan., XVI, 13.]
[Note 7: Luc., II, 14.]
Enfin, dans cette seconde édition, il y a plus d'ordre et de clarté
dans l'arrangement des matières: beaucoup de détails qui nous étoient
échappés dans la première, y ont été soigneusement recueillis;
quelques passages qui avoient semblé obscurs ont été éclaircis et
développés; et ce qui lui donne principalement sur l'autre un immense
avantage, c'est qu'ici nous ne marchons au milieu de tant de souvenirs
confus, de tant de ruines accumulées, qu'appuyés sur l'_autorité_, ce
que d'abord nous n'avions point fait avec un aussi grand soin; que
nous ne présentons pas un fait seul sans citer tous les témoignages
que la saine critique nous permet d'appeler comme garants de ce que
nous croyons devoir en nier ou en affirmer; de manière que les choses
même les plus vraies que nous avons pu dire dans la première édition,
ont ici un caractère beaucoup plus frappant de vérité.
[Illustration: Lutetia Parisiorum]
DISCOURS PRÉLIMINAIRE.
On a vu de puissants monarques, conquérants ou législateurs, élever
tout à coup des villes superbes, et depuis devenues fameuses, soit
qu'ils fussent séduits par les avantages que présentoient les lieux
pour y établir le centre de leur gouvernement, soit qu'ils n'eussent
d'autres vues que celle de donner un nouvel éclat à leur nom en
l'attachant à d'aussi grands monuments. L'antiquité nous offre
plusieurs exemples de ces prodigieuses entreprises: c'est ainsi que
furent fondées Alexandrie et Constantinople; et le commencement du
siècle dernier fut surtout mémorable par l'exécution hardie d'un
semblable projet. Un souverain législateur, sous le ciel le plus
rigoureux, et au milieu d'un marais jusqu'alors impraticable, jeta les
fondements d'une ville[8] qui, dans moins de cinquante ans, s'est
couverte de palais magnifiques, de monuments publics d'une grandeur
toute royale, et qui déjà rivalise en étendue et en beauté, avec les
villes les plus florissantes de l'Europe.
[Note 8: Saint-Pétersbourg.]
Mais de tels événements sont rares, et les capitales des empires n'ont
point ordinairement des commencements aussi illustres. Dans l'origine
des sociétés, un concours de circonstances fait que telle ville, qui
d'abord n'étoit ni plus puissante ni plus remarquable que celles qui
l'environnoient, remporte sur ses voisins des avantages qui lui en
assujettissent plusieurs; ou, par sa position, semble offrir une
retraite plus sûre au premier conquérant qui s'élève au milieu de ces
petites peuplades barbares. L'État s'agrandit, et ses richesses
s'accumulent dans cette ville; les ressorts du gouvernement se
multiplient; des communications s'établissent avec les peuples
policés; l'opulence fait naître le luxe, et le luxe appelle les arts;
la population s'accroît, les moeurs se polissent, les monuments
s'élèvent: alors la grande cité, parvenue à son dernier degré de
splendeur, décline insensiblement par ce retour inévitable des choses
d'ici-bas, et finit par des ruines après avoir commencé par des
cabanes.
La ville la plus fameuse des temps anciens, Rome, eut des
commencements aussi misérables. Paris qui, dans nos temps modernes,
tient parmi les peuples le même rang que Rome occupoit dans
l'antiquité, Paris, dont la célébrité, déjà si grande depuis plusieurs
siècles, devient incomparable par les événements inouïs, uniques dans
l'histoire, dont il a été le théâtre pendant trente ans, ne fut, dans
son origine, qu'une habitation de sauvages, comme la reine du monde
n'avoit été d'abord qu'un repaire de brigands; et son origine, sur
laquelle on s'est vainement épuisé en recherches, est même tout-à-fait
inconnue. Aucune des hypothèses imaginées à ce sujet ne peut supporter
le moindre examen, parce qu'aucune ne repose sur des monuments qui
jouissent de quelque autorité; et généralement toutes les origines des
peuples barbares se confondent dans cette obscurité impénétrable[9],
résultat nécessaire de leur profonde ignorance. Nous nous garderons
donc bien de rappeler ici l'histoire de ce fils d'Hector échappé à
l'embrasement de Troie, et mille autres contes non moins puérils,
tels, par exemple, que celui d'un monstre né en Franconie, que de
vieux légendaires historiques ont présenté sérieusement comme le
premier fondateur de l'ancienne _Lutèce_. Cette suite imaginaire de
rois que d'autres savants presque aussi peu sensés ont jugé à propos
de faire régner dans les Gaules, depuis _Samothès_, fils de _Japhet_,
jusqu'au Troyen _Francus_, qu'ils assurent gravement avoir succédé à
_Rémus_, son beau-père, dernier roi de la race d'Hercule, nous semble
également ridicule, et indigne d'occuper un seul instant des esprits
raisonnables.
[Note 9: Les Gaulois, bien qu'ils eussent quelque connoissance de
l'écriture, ne vouloient rien écrire de leur histoire et des mystères
de leur religion; ils les faisoient apprendre de mémoire à leurs
enfans, et eux-mêmes ne les savoient que par les traditions et les
chants guerriers de leurs ancêtres.]
Ce qu'il y a de très-certain c'est que la ville de Paris est une des
plus anciennes des Gaules; et cette obscurité même de son origine en
est une preuve aussi glorieuse qu'incontestable. Jules-César, qui en a
parlé le premier, la nomme _Lutetia_, et la présente comme la ville
principale des peuples qu'il désigne sous le nom de _Parisiens_.
Strabon et Ptolomée en font mention, d'après lui, sous les noms de
_Loucototia_ et _Loucotetia_, ce qui a donné lieu à diverses
étymologies également fausses et fabuleuses. Les noms de _Lutèce_ et
de Paris ne sont ni grecs ni latins; ils sont celtiques, et il y a
grande apparence que nous en ignorerons toujours la véritable
signification.
Cependant, lorsque le général romain vint dans les Gaules, cette
capitale des Parisiens n'étoit encore qu'un amas de chétives
cabanes[10] renfermées dans une île au milieu de la Seine[11]. Cette
île, connue aujourd'hui sous le nom de quartier de la Cité,
communiquoit avec la terre ferme au moyen de deux ponts de bois. Les
deux rives du fleuve, maintenant couvertes d'édifices somptueux, et
d'une population si nombreuse et si animée, n'étoient alors que
d'affreuses forêts, qu'entouroient des marais fétides, et dont les
solitudes étoient consacrées à des divinités sanguinaires[12]. Car les
anciens Gaulois n'avoient point de temples, et ils ne commencèrent à
en bâtir que sous la domination des Romains. Des bois obscurs et
mystérieux étoient les sanctuaires redoutables des dieux qu'ils
adoroient; et ces horribles enceintes furent souvent arrosées de sang
humain par leurs druides.
[Note 10: Leurs maisons étoient construites de bois et de terre,
couvertes de paille et de chaume, et sans cheminées. Ils se servoient
de fourneaux pour faire cuire leurs aliments et pour se garantir du
froid, usage qu'ils ont conservé long-temps, et qui subsistoit encore
du temps de l'empereur Julien. Vers ce même temps, ils commençoient à
élever des figuiers autour de la ville, et y cultivoient des vignes,
qui produisoient d'excellent vin. (JUL. MISOPOG).]
[Note 11: _Lutetia oppidum est Parisiorum positum in insulâ fluminis
Sequanæ._ César, C.]
[Note 12: Ils adoroient Mars[12-A], Isis, Cybèle et d'autres divinités
du paganisme. Le collége des prêtres d'Isis étoit à _Issi_; et
l'église de Saint-Vincent, depuis Saint-Germain-des-Prés, fut bâtie
sur les ruines de son temple. Mercure, ou Pluton (car c'étoit le même
chez les Gaulois), avoit le sien sur le mont _Leucolitius_, sur lequel
s'élèvent maintenant les Carmélites de la rue Saint-Jacques; et vers
l'endroit où est Saint-Eustache, il existoit un édifice consacré à
Cybèle. Tous ces temples n'étoient, avant les Romains, que des
bocages; et ces dieux _avoient alors d'autres noms_.]
[Note 12-A: Le temple de ce dieu étoit à _Montmartre_ qui en a retenu
le nom. Cependant Hilduin, qui écrivoit sous le règne de
Louis-le-Débonnaire, l'appelle aussi _Mons Martyrum_, d'après une
ancienne tradition qui veut que saint Denis et ses compagnons aient
souffert le martyre en cet endroit.]
Les Parisiens ont été célèbres parmi les peuples de leur nation pour
leur courage et leur haine de toute domination étrangère; et lorsque
César, maître d'une grande partie des Gaules, voulut subjuguer leur
ville capitale, son lieutenant Labiénus, qu'il avoit chargé de cette
expédition, y trouva une résistance à laquelle il ne s'attendoit pas:
ces braves insulaires, craignant d'être forcés dans leur retraite,
prirent la résolution héroïque de mettre le feu à leurs habitations,
et marchèrent au-devant de l'ennemi, sous la conduite de Camulogène,
vieux guerrier plein de bravoure et d'expérience. Le Romain, aussi
courageux et plus habile, les trompa par une fausse marche, prit une
position avantageuse dans la plaine qui est au-dessous de Meudon, et
là les força à recevoir la bataille. La victoire y fut long-temps
disputée, et ce peuple s'y défendit avec une opiniâtreté qui tenoit du
désespoir; mais enfin la valeur aveugle fut forcée de céder au
courage soutenu de la science militaire. Les Parisiens furent vaincus,
le plus grand nombre y perdit la vie, et Camulogène justifia leur
choix en périssant avec eux.
César, maître de Paris, ordonna aux Gaulois de le rebâtir; et
considérant la situation avantageuse de cette ville au milieu d'un
fleuve qui séparoit la Gaule celtique de la Belgique[13], situation
qui pouvoit en faire un point de jonction très-avantageux pour les
deux provinces, s'il leur prenoit envie de se révolter; n'ayant point
oublié, d'ailleurs, la résistance vigoureuse que lui avoient opposée
ses premiers habitants, il résolut de la faire entourer de murailles,
de la fortifier, et d'y entretenir continuellement une garnison
romaine. Il l'embellit en outre d'une grande quantité d'édifices, et
la remit dans un état tellement florissant, que, peu de temps après,
elle put secouer le joug, pour entrer dans la ligue des villes qui se
réunirent au fameux Vercingetorix, dans l'espoir d'affranchir les
Gaules du pouvoir de l'étranger. César, qui, depuis sa première
conquête, ne parle que cette seule fois de la ville de Paris, dit
qu'elle envoya huit mille hommes à l'assemblée des peuples confédérés.
Ce fut là, comme on sait, le dernier effort des Gaulois pour la
liberté; et la défaite de leur innombrable armée sous les murs
d'Alexia les assujettit sans retour aux Romains.
[Note 13: Boëce, qui écrivoit peu de siècles après ce grand événement,
et qui étoit sénateur romain, dit: _Lutetiam Cæsar usque adeò
ædificiis adauxit, tamque fortiter moenibus cinxit, ut Julii Cæsaris
civitas vocetur._]
Dès ce moment cette vaste contrée, dépouillée pour toujours de ses
coutumes et de ses lois, se vit soumise à la même forme de
gouvernement que les autres provinces de la république, et chaque
ville fut traitée[14] suivant le degré de haine ou d'affection qu'elle
avoit témoigné pour le vainqueur. Ce fut principalement sur la Gaule
celtique que les Romains crurent devoir appesantir leur joug. À
l'exception de quelques villes qui furent épargnées, ils la soumirent
tout entière au tribut, et Paris, qui avoit opposé une si longue
résistance, fut au nombre de ces cités appelées _vectigales_ ou
tributaires. Avec les lois romaines s'introduisit aussi la langue
latine parmi les peuples conquis, et l'ancien langage celtique se
perdit peu à peu. Quant à la religion, elle resta la même: vainqueurs
et vaincus étoient également plongés dans les ténèbres du paganisme.
Toutefois les sacrifices humains furent abolis, et ce fut un des
bienfaits qu'apporta à ces nations barbares la police des Romains.
[Note 14: Ils mirent entre ces villes de grandes distinctions:
quelques-unes furent regardées comme _alliées_; il y en eut qui furent
honorées du nom de _colonies_, d'autres de celui de _municipales_; ils
établirent des _préfectures_ au milieu des peuples les plus mutins; et
toutes les villes qui avoient fortement résisté, furent réduites à la
condition des _vectigales_.]
Un auteur[15] a avancé, sans autorité suffisante, que les deux
forteresses, connues sous le nom de grand et de petit Châtelet, qui,
des deux côtés de la rivière, défendoient la tête des ponts, étoient
un ouvrage de César. Cette opinion a été victorieusement combattue:
les Romains fortifièrent sans doute Paris lorsqu'ils y eurent
entièrement établi leur domination; mais ils durent employer, pour s'y
maintenir, le genre de fortification qui étoit en usage dans toutes
les villes de leur vaste empire. Il est donc probable qu'ils élevèrent
de chaque côté de la Seine deux tours en bois, l'une à la tête du
pont, l'autre à l'entrée de la Cité; ces tours durent avoir une
circonférence suffisante pour contenir les machines de guerre et les
soldats nécessaires à leur défense; et le passage de Boëce, déjà cité,
prouve que l'île elle-même étoit entourée de murs et flanquée de
tours. Il est naturel aussi de penser que Paris, comme toutes les
villes de l'Empire, eut des temples, des places, des édifices
publics, et que, tranquille sous la protection d'un gouvernement aussi
puissant, cette ville commença à étendre ses faubourgs sur les deux
rives du fleuve. Toutefois il est impossible de donner aucun
renseignement sur l'état de sa topographie intérieure pendant la
domination des Romains, ni sur les accroissements progressifs qu'elle
put alors éprouver; car il n'est plus question de Paris dans les
historiens pendant près de quatre siècles, jusqu'à l'empereur Julien,
qui y passa plusieurs hivers, avant et après son expédition contre les
Allemands. L'affection qu'il portoit à cette ville, qu'il appelle _sa
chère Lutèce_, le séjour qu'y firent après lui les empereurs
Valentinien et Gratien, donnent lieu de croire que dès lors elle
possédoit tout ce qui étoit nécessaire pour loger des empereurs et
cette suite nombreuse d'officiers de toute espèce dont ils étoient
sans cesse accompagnés, un palais, des thermes, une place d'armes, des
arènes, un cirque, un amphithéâtre; mais si l'on considère les
dimensions de l'île qui composoit la ville proprement dite, on se
convaincra facilement qu'il est impossible que de tels édifices[16]
aient existé dans un si petit espace. Ammien Marcellin, quoique fort
embrouillé dans tout ce qu'il dit sur Paris, le fait cependant
entendre assez clairement; les débris du palais des Thermes en sont
une preuve encore plus incontestable, et leur construction toute
romaine donne l'idée d'un grand et magnifique édifice. A-t-il été
élevé avant Julien? est-ce lui qui l'a fait bâtir? C'est une question
qu'il est impossible de décider, et d'ailleurs peu important
d'éclaircir, puisqu'enfin de tout ce qui existoit alors à Paris du
temps des Romains, si l'on en excepte une salle des Thermes, les
ruines d'un aquéduc et quelques autres foibles débris, il ne reste
plus absolument le moindre vestige.
[Note 15: Le commissaire Delamare. Le nom de _Chambre de César_ qu'a
conservé une des chambres du grand Châtelet, et l'inscription
_Tributum Cæsaris_ qu'on lisoit sous l'arcade, lui avoient fait
adopter cette opinion, soutenue d'ailleurs avant lui par divers
historiens de Paris. Lorsque nous parlerons en détail de ce monument,
nous donnerons les raisons qui nous déterminent à la rejeter.]
[Note 16: On ne peut douter qu'il n'y ait eu un palais dans l'île
même; mais aucun de nos historiens ne nous apprend ni quand ni comment
il fut bâti, ni quel étoit alors son usage. Nous y reviendrons
incessamment.]
Jusqu'au règne de Clovis, les rois francs, possesseurs d'une partie
des Gaules qu'ils avoient envahie, n'avoient point encore étendu leur
domination jusqu'au territoire et à la ville de Paris[17]: ce prince,
que l'on doit considérer comme le véritable fondateur de la monarchie
française, fut le premier qui s'en rendit maître; et il en fit la
capitale de son empire[18]. Mais ce fut dans le palais des empereurs
qu'il établit sa résidence, et non dans l'intérieur de la cité, car
les Francs avoient un grand mépris pour ceux qui habitoient les
villes. Ce mépris qui tenoit à leurs moeurs, le préjugé national qui
les portoit à n'honorer aucune autre profession que celle des armes,
les dévastations qu'ils commirent en pénétrant dans le pays conquis,
les guerres sanglantes que Clovis fut forcé d'entreprendre et de
soutenir pour former son établissement, le partage de ses conquêtes
après sa mort, et les nouvelles capitales que fit naître cette
division impolitique, toutes ces causes réunies empêchèrent Paris de
s'agrandir sous la première race. Sous la seconde, on le voit presque
abandonné: Pépin, Charlemagne, Louis-le-Débonnaire, Charles-le-Chauve
n'y demeurèrent qu'en passant; et vers la fin de cette époque fatale,
cette ville, assiégée sans cesse par les Normands, se trouva réduite,
par la dévastation et l'incendie de ses faubourgs, à cette enceinte
entourée d'eau, qui avoit été l'habitation des premiers Gaulois.
[Note 17: «Paris étoit dès lors une ville commerçante, dit le
président Hénault, et les _Nautæ Parisiaci_ étoient une compagnie de
négociants», mais il se trompe lorsqu'il ajoute _qu'on y venoit de
tout l'Orient, les Syriens surtout, qui donnèrent leur nom à la rue
des Arcis_. Cette étymologie est fausse; nous donnerons ailleurs sur
ce corps des _Nautæ Parisiaci_ tous les renseignements les plus exacts
qu'il a été possible de se procurer jusqu'à présent.]
[Note 18: _Egressus Clodoveus à Turonis Parisios venit, ibique
cathedram regni constituit._ Greg. Tur., Hist. Franc., lib. 1.]
Ce n'est donc que sous le gouvernement plus ferme et moins troublé des
rois de la troisième race, que Paris a commencé à prendre, par degrés,
ces accroissements qui l'ont amené enfin au point où nous le voyons
aujourd'hui. C'est à cette époque seulement que ses faubourgs du nord
et du midi, composés de quelques maisons éparses, d'églises et de
couvents isolés, commencèrent à se réunir par des constructions
intermédiaires, furent renfermés dans des enceintes qui s'accrurent
presque de siècle en siècle, et formèrent enfin ces deux parties
nouvelles de Paris, connues sous le nom de la _Ville_ et de
l'_Université_, dont l'ensemble immense, renfermé dans sa dernière
enceinte sous le règne de Louis XVI, compose cette ville superbe que
l'on admire aujourd'hui.
Toutes les topographies qui ont été faites de l'ancien Paris
s'accordent à présenter Philippe-Auguste comme auteur de la première
enceinte de Paris, hors de la cité. Cependant, avant ce roi, il
existoit déjà une clôture du côté du nord, qu'un historien[19],
d'ailleurs exact et judicieux, a prétendu être un ouvrage des Romains.
Cette opinion a été victorieusement combattue; et tout porte à croire
que cette clôture, dont il est fait mention dans une ancienne charte,
et dont il restoit encore quelques vestiges dans le dix-septième
siècle, n'a été élevée que sous les derniers rois de la seconde race.
«Alors, dit Félibien, tout le terrain où est à présent la ville étoit
couvert d'une forêt.» La tour octogone qui subsistoit encore dans le
siècle dernier au coin du cimetière des Innocents, servoit, dit-on, de
corps-de-garde contre les bandes de voleurs dont cette forêt étoit
infestée, et contre les incursions subites des Normands, qui s'y
embusquoient par troupes détachées, et qui, plus d'une fois, en
étoient sortis, pour se précipiter dans la place de Grève, piller le
port et emmener des esclaves. La muraille fut sans doute construite
dans la même intention, et pour une plus grande sûreté. Les juifs,
qui, à cette époque de la fin de la seconde race, reparoissent en
France, obtinrent la permission de bâtir dans cette enceinte[20], où
se trouvoit une grande étendue de terrains vagues et de cultures,
qu'ils acquirent sans doute à grands frais; et dès le commencement de
la troisième race, on voit qu'ils y avoient des écoles et une
synagogue. Ce qui ne leur avoit point été cédé fut long-temps désert,
et ce ne fut que sous le règne de Louis-le-Jeune qu'on commença à
élever des maisons dans Champeaux[21] et aux environs de
Sainte-Opportune, qu'on appeloit auparavant l'_Ermitage de
Notre-Dame-des-Bois_, parce que cette église étoit à l'entrée de la
forêt.
[Note 19: Le commissaire Delamare.]
[Note 20: Les maisons qu'ils construisirent formèrent, dit-on, ces
rues sales et étroites de Saint-Bon, de la Tacherie, du Pet-au-Diable,
et autres adjacentes.]
[Note 21: Quartier des Halles.]
«Entre le boulevart et la rivière au nord, dit Saint-Foix, depuis le
terrain où est à présent l'Arsenal jusqu'au bout des Tuileries,
représentons-nous donc les restes d'un bois marécageux, de petits
champs, des _cultures_[22], des haies, des fossés et quatre ou cinq
bourgs[23] plus ou moins éloignés les uns des autres; quelques rues
bien boueuses autour du Grand-Châtelet et de la Grève; un grand pont
(_le pont au Change_), pour arriver dans une petite île (_la Cité_),
qui n'étoit habitée que par des prêtres, quelques marchands et des
ouvriers; un autre pont (_le Petit-Pont_), pour en sortir du côté du
midi; et au-delà de ce pont et du Petit-Châtelet, trois ou quatre
cents maisons[24] éparses çà et là sur le bord de la rivière et dans
les vignes qui couvroient la montagne Sainte-Geneviève: tel étoit
Paris sous nos premiers rois de la troisième race; et je crois que, si
l'on veut réfléchir sur les moeurs de ce temps-là, et sur les causes
de ses accroissements dans la suite, on conviendra qu'il ne devoit pas
être plus grand ni plus considérable. Tous ces tribunaux que nous
voyons aujourd'hui, et dont les dépendances sont si nombreuses,
n'existoient point encore; le roi, le comte ou le vicomte écoutoient
les parties, jugeoient sommairement, ou bien ordonnoient le combat, si
le cas étoit trop embarrassant. Il n'y avoit point aussi de colléges;
l'évêque et les chanoines entretenoient quelques écoles, auprès de la
cathédrale, pour ceux qui se destinoient à la cléricature. Les nobles
se piquoient d'ignorance, et souvent ne savoient pas signer leur nom:
ils vivoient sur leurs terres; et s'ils étoient obligés de passer
trois ou quatre jours à la ville, ils affectoient de paroître toujours
bottés pour qu'on ne les prît pas pour des _vilains_. Dix hommes
suffisoient pour la perception des impôts; il n'y avoit que deux
portes: et sous Louis-le-Gros, les droits de la porte du Nord ne
rapportoient que douze francs par an[25]. Les arts les plus
nécessaires ne se présentoient pas même à l'imagination, et l'on peut
juger des divertissements et des spectacles par la grossièreté des
moeurs; enfin rien dans Paris ne pouvoit engager l'étranger à y venir,
l'homme industrieux à s'y établir.»
[Note 22: Les rues Culture-Sainte-Catherine et Culture-Saint-Gervais
(on prononçoit _Coulture_) s'appellent ainsi de ce mot, qui signifie
des endroits propres à être cultivés. Il y avoit une grande quantité
de ces terrains appartenants à des églises, à des abbayes, tant au
dedans de Paris qu'au dehors, la Coulture-Saint-Éloi, la Coulture du
Temple, celle de Saint-Martin, celle de Saint-Lazare, celle de
Saint-Magloire, etc., etc.]
[Note 23: Au nord, du côté de la ville, le bourg Thiboust, les
bourgs l'Abbé et Beaubourg, et l'ancien et le nouveau bourg
Saint-Germain-l'Auxerrois. Ils furent en partie renfermés dans
l'enceinte que fit faire Philippe-Auguste, et qui fut achevée en
1121. Les rues de ces bourgs en ont toujours conservé les noms. Le
commissaire Delamare convient qu'ils étoient séparés de Paris et de
ses faubourgs par des prés, des marais et des terres labourées; on
peut juger par là du peu d'étendue des faubourgs.
(_Note de_ SAINT-FOIX.)]
[Note 24: Les premiers faubourgs, du temps des Romains, furent élevés
du côté de l'Université. Saint-Ouen et Frédégaire font aussi mention
de deux faubourgs bâtis également de ce côté; l'un qui environnoit
l'église Saint-Vincent, depuis Saint-Germain-des-Prés; l'autre, qui
étoit situé près de Saint-Pierre, depuis Sainte-Geneviève.]
[Note 25: La livre _numéraire_ de France doit son institution à
Charlemagne; ce fut lui qui fit tailler, dans une livre d'argent,
vingt pièces qu'on nomma sous, et dans un de ces sous, douze pièces
qu'on nomma deniers; en sorte que la livre d'alors, comme celle
d'aujourd'hui, étoit composée de deux cent quarante deniers. Les sous
et les deniers ont été d'argent fin jusqu'au règne de Philippe Ier,
père de Louis-le-Gros; on y mêla un tiers de cuivre en 1103, moitié
dix ans après, les deux tiers sous Philippe-le-Bel, et les trois
quarts sous Philippe de Valois. Cet affoiblissement a été porté au
point que vingt sols, qui, avant le règne de Philippe Ier, faisoient
une livre réelle d'argent, n'en renferment pas aujourd'hui le tiers
d'une once. On prétend que Charlemagne étoit aussi riche, avec un
million de revenu, que Louis XV avec soixante-douze millions.
Vingt-quatre livres de pain blanc coûtoient un denier sous le règne de
Charlemagne: ce denier étoit d'argent fin sans alliage. On peut voir,
par la valeur qu'il auroit dans ce temps-ci, si le pain et les autres
denrées étoient plus ou moins chères alors qu'à présent. Douze livres,
du temps de Louis-le-Gros, feroient, je crois, environ douze fois
trente-quatre livres de ce temps-ci. (_Note de_ SAINT-FOIX.)
Suger, abbé de Saint-Denis, et ministre d'état de Louis-le-Gros et de
Louis-le-Jeune, se glorifie, dans le livre qu'il a écrit sur son
administration, d'avoir élevé les produits de cette porte de douze
francs à cinquante.]
L'établissement de l'Université[26], sous Louis-le-Jeune, fut une des
premières causes de l'agrandissement de Paris. La protection éclatante
que Philippe-Auguste, son successeur, accorda à cette institution,
l'estime singulière qu'il faisoit des savants, et les distinctions
flatteuses dont il les honoroit, rendirent bientôt les écoles de Paris
célèbres dans toute l'Europe. On y accourut des provinces et des pays
étrangers; et le quartier appelé depuis l'_Université_, se peupla
tellement, que la multitude des étudiants égaloit celle des citoyens.
Ce prince, qui, parmi les grands projets qu'il avoit conçus, mettoit
au premier rang l'embellissement de sa capitale, la fit entourer de
murs, et dans cette clôture (la première dont on puisse parler avec
certitude), non seulement il renferma une partie des bourgs déjà
existants, mais encore une grande quantité de terrains vagues, dans
lesquels il excita ses sujets à bâtir, par tous les avantages et les
encouragements qu'il put imaginer. La noblesse et le clergé l'aidèrent
puissamment dans des vues si utiles, et dans moins de quarante ans ces
places vides et désertes furent couvertes d'édifices. Philippe-le-Bel
augmenta encore l'importance et la population de Paris, en rendant le
parlement sédentaire; et par la défense qu'il fit du duel en matière
civile, les gens de loi se multiplièrent presque autant que les
étudiants.
[Note 26: Les écoles de Paris étoient, de temps immémorial, autour du
parvis de Notre-Dame, et dépendoient du chapitre de cette église. Sous
Louis-le-Jeune, la foule des étudiants devint si grande, à cause du
mérite et de la réputation des maîtres qui professoient alors, qu'il
fut permis à plusieurs facultés d'aller s'établir au-delà de la
rivière. En 1244 cette permission devint générale et sans restriction
pour tous ceux qui se livroient à l'enseignement des sciences.]