Gardez-vous de croire, comme quelques personnes l'assurent, qu'on ait
amnistié le ridicule en France. Rabelais et Molière, ces deux grandes
gloires de l'esprit français, comptent, il est vrai, peu de disciples
fidèles, peu d'heureux imitateurs; la tradition du rire semble perdue.
Les journaux, égarés dans l'inextricable labyrinthe du feuilleton
sentimental, ont renoncé à la satire; la muse comique, un pied chaussé
du cothurne classique, l'autre du brodequin du moyen âge, court en
boitant à la poursuite d'un but impossible: le théâtre a cessé d'être
l'école des moeurs pour devenir un kaléidoscope. N'importe! le crayon a
recueilli le double héritage de la plume, le journal et le théâtre. Il
n'y a plus de satire, il n'y a plus de comédie, il y a la caricature!
Autrefois la gaieté était française, et même un peu gauloise. La
caricature est parisienne; elle a commencé, flânant au bras de Lautara,
dans les guinguettes verdoyantes de la banlieue. Depuis, son éducation
s'est perfectionnée; elle a vu les ateliers, les théâtres, les salons
même, car la caricature a été introduite dans le monde, et vraiment, à
part quelques expressions hasardées et un laisser-aller parfois trop
grand, elle n'y a point fait mauvaise figure.
La caricature est bonne fille au fond, et bien des gens lui en font un
reproche; sa moquerie ne va pas jusqu'à la méchanceté; elle pince
quelquefois, mais jamais jusqu'au sang; au lieu d'un fouet elle est
armée d'une épingle; elle combat à la légère, et ne blesse qu'en
égratignant. C'est bien là le genre de vengeance qui convient à la
société de notre époque, où la morale ne se plaint qu'à voix basse, ne
s'indigne qu'à demi, mettant tous ses soins à dissimuler sa présence et
craignant cependant de se faire oublier. Nous lui viendrons en aide;
dans nos colonnes, elle aura le verbe haut. Notre caricature a pris des
habits d'homme. Arriére les petits mots, les petits caquets, les petites
médisances. Regardez ces yeux brillants, cette bouche souriante, ce
crayon effilé comme une dague; c'est pour mieux voir le ridicule, pour
mieux se moquer de lui, pour mieux le clouer sur le papier. Les bras
vigoureux de l'artiste comique poussent la porte qui défend l'entrée du
monde; si elle résiste, il l'enfoncera. Venez donc, vous tous qui avez
de la verve, de l'esprit, de l'observation: notre galerie
d'illustrations drolatiques est loin d'être complète, il y a place pour
tous ceux qui voudront nous apporter un type nouveau.
Quelle mine plus féconde à exploiter, quel plus beau thème à broder que
Paris! Gloires nouvelles, réputation du jour, splendeurs du moment,
royautés de la mode ou de l'esprit, tendances des moeurs et de
l'industrie, beaux-arts, littérature, théâtre, galanterie même, tout
change, tout se renouvelle, tout se modifie avec la rapidité d'un songe.
L'existence parisienne est un drame féerique, une comédie à tiroirs dont
les décorations changent sans cesse, où se résument en transformations
perpétuelles, la richesse, la beauté, l'esprit du monde entier. C'est là
un des côtés du tableau, celui qu'on montre le plus volontiers; mais il
en est un autre qu'on ne doit pas laisser dans l'ombre. Au-dessus de
Paris, plane sans cesse une rumeur sourde que ne peuvent éteindre ni les
roulements des voitures dorées, ni le bruit des instruments de fête, ni
les chansons de ceux qui sont heureux: c'est la voix de la misère qui va
se perdre dans le brouillard froid et humide, harmonie terrible que le
vent emporte sur son aile, plainte funèbre qui ne se tait ni le soir ni
le matin. Nous ferons l'histoire de cette misère, nous dirons quels
coeurs battent sous les oripeaux; nous montrerons le peuple tel qu'il
est, et surtout tel qu'il devait être, et cela sans fiel, sans haine,
sans passion: dans un cas semblable, la réalité vaut mieux que
l'imagination, et la vérité est la meilleure de toutes les satires.
Mais là ne se bornera point notre rôle.. Il ne s'agit de rien moins que
d'illustrer chaque année ce roman en trois cent soixante-cinq
livraisons, intitulé _Paris_. C'est la physiologie permanente de la
capitale que nous voulons faire avec le crayon. Il faut que ceux qui
n'ont jamais vu Paris puissent le visiter dans nos colonnes, que ceux
qui l'habitent le reconnaissent, que ceux qui l'ont quitté le
retrouvent; car Paris se désapprend comme toutes les grandes choses de
la vie. Soyez toujours amoureux, vous qui voulez aimer; marchez sans
cesse, vous qui voulez parvenir. Que la lampe, l'Héro s'éteigne, et
Léandre ne pourra plus traverser le Bosphore. Pour comprendre Paris, il
faut l'étudier sans cesse. Si vous le perdez un seul instant de vue,
vous ne les reconnaissez plus, il a changé de forme. Si nous n'avions
pas abusé de la métaphore, nous comparerions Paris à Protée. On nous
permettra d'esquiver ce parallèle traditionnel.
Que de gens qui méconnaissaient cette vérité ont fini par la
reconnaître! A peine a-t-on quitté le boulevard, que déjà on le
regrette; on n'éprouve point la maladie du pays, car Paris n'est le pays
de personne, mais une indéfinissable nostalgie. La vie est un cauchemar
perpétuel: vos habits vous gênent, l'existence a les entournures trop
étroites; vos bottes vous blessent, toutes les figures vous semblent
maussades; les meilleurs mets vous dégoûtent, et vous avez faim en
songeant aux restaurants à vingt-deux sous. On est atteint d'une
affection bizarre, incohérente, difficile à guérir, qu'on appelle le mal
de Paris.
C'est chez nous que ceux qui veulent voir Paris, ou le revoir, deux
maladies analogues, viendront se guérir. Nous leur esquisserons Paris
tel qu'il est, nous raconterons ses goûts, ses sympathies; nous
montrerons ses grands poètes, ses grands avocats, ses grands acteurs,
ses grands financiers, ses grands chanteurs, tout le personnel de sa
gloire d'aujourd'hui et de sa gloire de demain, nous n'oublierons que
les célébrités de la veille.--Hier n'est pas un mot parisien.--Un
journal seul peut mener à bien cette oeuvre gigantesque, parce qu'il
change sans mourir; c'est l'âme et le génie de la ville. Un journal,
c'est Paris volant.
Ne vous attendez pas à retrouver sous notre crayon ces types de
convention qui rendent Paris si monotone quelquefois, qu'on est tenté de
croire que sa réputation est la plus considérable des réputations
usurpées. Notre étudiant ne dansera pas inévitablement le cancan à la
Chaumière; notre jeune fille ne se présentera pas avec son invariable
cortège d'ânes rétifs, de rubans froissés, de baisers jetés d'une
mansarde à l'autre; nos hommes de lettres ne fumeront pas
perpétuellement le lattakie odorant sur des coussins d'or et de soie,
ils n'auront pas non plus, contraste familier aux observateurs, les
coudes percés, les bottes éculées, et le feutre gras; toutes nos femmes
de lettres ne seront pas ridicules, et tous nos écrivains n'auront pas
du génie; le foyer de l'Opéra ne sera pas pour nous le centre de la
politique européenne; notre intention n'est pas de faire de l'esprit
quand même.
Après les moeurs viendront les idées. L'histoire des hommes et des
choses littéraires appelle l'attention du caricaturiste. Il faut bien
que l'on sache aussi où en est la muse de 1830; cette jeune fille qui
avait le coeur d'une Allemande, le regard d'une Italienne, la passion
d'une Espagnole: ne l'apercevez-vous pas déjà vieille et ridée,
découpant des romans au fond d'une boutique obscure? elle en a de toutes
les dimensions, de tous les modèles, de tous les prix: patron Walter
Scott, patron Byron, patron Cooper, patron Goëthe; elle fait tous les
genres au rabais. C'est une revendeuse à la littérature. La muse s'est
donné un associé qui s'appelle le journalisme; celui-là s'occupe sans
cesse à prendre l'empreinte de tout ce qui surgit d'un peu original pour
le reproduire ensuite; il dresse de malheureux jeunes gens à imiter,
avec la cire molle de leur style, toutes les conceptions vigoureuses.
Nos grands écrivains sont parodiés ainsi journellement dans ces
feuilletons-Curlius qui détruisent tout ce qui reste encore d'esprit
littéraire en France.
Ainsi donc, ce n'est pas l'espace qui nous manque. Moeurs, caractères,
passions, idées, sentiments, ce qu'il y a de permanent au fond de Paris,
ce qui jette le flux des événements, aristocratie, peuple, bourgeoisie,
artistes, gens du monde, industriels, il n'est pas un coté du coeur ou
de l'intelligence que nous ne puissions explorer, pas une classe de la
société qui ne s'offre à nos investigations. Que les artistes se
présentent donc en foule, la plume leur offre ici une association
bienveillante; c'est à eux à faire revivre, avec leur crayon, l'antique
maxime _castigat ridendo_, qui ne se lit plus maintenant ni sur la
couverture de nos livres, ni sur le rideau de nos théâtres.
Pour commencer cette série, Grandville a résumé tous les ridicules du
moment. Le crayon a rédigé la synthèse de l'actualité.
La caricature ouvre la porte du journal à tous les ridicules qu'elle a
emprisonnés depuis longtemps dans ses cartons. Voici d'abord la canne à
sucre et la betterave qui se poursuivent, brûlant d'éteindre dans le suc
l'une de l'autre la haine qui les fait sécher sur plante; cette jeune
grenouille en frac et le chapeau sur l'oreille, qui cherche à se faire
aussi grosse que la caricature, c'est un symbole de l'amour-propre qui
dévore notre malheureuse époque; ces deux enfants à peine échappés de
nourrice, portant l'un une pipe et un paletot, l'autre un manchon et des
plumes, n'est-ce pas là une charmante traduction de ce proverbe, qui
devient malheureusement plus vrai de jour en jour: Il n'y a plus
d'enfants!
Regardez cette femme avec son chapeau étriqué, ses boucles de cheveux
dépassant la ceinture, son air pincé, ses allures de vieille coquette,
voilà la mode, saluez la déesse, et gardez-vous d'entr'ouvrir le livre
que ce _penseur profond_ tient à la main avec tant de componction, vous
n'y trouveriez que du vide. Il vaut mieux causer un moment avec ces deux
débardeurs qui boivent du champagne dans un cornet à piston, double
personnification du carnaval actuel.
Cet homme qui porte une colonne sur son dos, c'est l'architecte de
l'Empire: voyez cette boule au sommet du monument, c'est le _vieux
monde_: gare dessous! le vieux monde peut s'écrouler d'un instant à
l'autre; fuyons. Mais un autre danger nous menace. Quel est ce volume
qu'on hisse avec tant de peine avec cet instrument vulgairement appelé
_cherre_? Ce sont les _Poésies légères_ d'un auteur bien connu. Si la
corde venait à casser, nous serions écrasés par ces feuilles fugitives.
Ici, un capitaine anglais grimpe sur un mandarin chinois qui,
passez-nous l'expression, en a plein le dos; là se dressent des chemins
de fer portatifs, dernière expression du progrès industriel; ce chapeau
sur une boîte, c'est l'art et le daguerréotype: le soleil dessiné par
lui-même. Que peut-on inventer après cela?
[Illustration: Paris au crayon. Caricature par Grandville.]
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--L'administration du Musée du Louvre vient de faire placer dans la
salle des bronzes une inscription tracée sur une lame de plomb qui,
dit-on, a été trouvée dans l'intérieur de la belle statue de bronze
d'ancien style qui est placée sur un piédestal au centre de la galerie.
Cette inscription donne les fragments du nom de deux artistes dont l'un
est Rhodien: les caractères sont d'une forme telle que, si l'un s'en
rapportait à ce témoignage, il faudrait faire descendre au second siècle
avant notre ère un monument que l'on a considéré jusqu'à présent comme
antérieur à Phidias. Mais il s'est rencontré des esprits soupçonneux qui
ont révoqué en doute l'authenticité de cette lame de plomb, et qui ont
pensé que le directeur du Musée avait trop facilement accordé confiance
au nettoyeur qui dit l'avoir trouvée. Ces doutes ont été consignés dans
un article imprimé dans la revue qui a pour titre _Le Cabinet de
l'Antiquaire_ Le sous-conservateur du Musée, qui s'est cru engagé dans
la question, a répondu par une brochure dans laquelle il cherche à
prouver l'antiquité de l'inscription sur plomb. Cette petite querelle
occupe vivement le monde des antiquaires: elle doit intéresser aussi les
artistes, puisque, en définitive, il s'agit de renverser les idées
généralement reçues touchant le style de l'art des anciens sculpteurs.
Correspondance.