Concernant les Femmes de Chambre

Contre toutes les femmes de chambre, quels que soient leur âge et la

couleur de leurs cheveux, je déchaîne ma malédiction de célibataire.

Parce que:

Elles mettent toujours les oreillers juste du côté du lit où n'est pas

la table de nuit; de telle sorte que, quand vous lisez et fumez avant de

vous endormir (c'est l'ancienne et honorée coutume des célibataires), il

vous faut tenir votre livre ou votre journal en l'air, dans une position

fatigante.

Vous vous décidez à changer les oreillers de place, à la fin,

naturellement.

Mais quand, le lendemain matin, elles trouvent les oreillers de l'autre

côté du lit, la leçon ne leur profite pas. Elles vous en veulent.

Glorieuses de leur pouvoir absolu, sans pitié pour votre faiblesse et

votre abandon, elles refont le lit strictement comme la veille, et se

réjouissent en secret des angoisses que vous cause leur tyrannie.

Et toujours, et toujours, et dans les siècles des siècles, elles

remettent les oreillers où il ne faut pas. Elles ont, avec cela, un air

de défi. Elles saturent d'amertume la vie que Dieu vous a donnée.

Au besoin, pour vous faire enrager et vous mettre mal à l'aise, elles

installent votre lit dans un courant d'air.

Si vous posez ingénieusement votre malle à cinquante centimètres du mur,

pour ne pas heurter le couvercle en l'ouvrant et le faire tenir droit

une fois ouvert, elles poussent toujours votre malle tout contre la

muraille; elles guettent votre malle pour exécuter cela; elles le font

exprès.

Si vous avez besoin du crachoir ici ou là, elles l'emportent toujours

ailleurs, à l'autre extrémité de la chambre.

Elles vous logent toujours vos chaussures en des lieux inaccessibles.

Elles se plaisent surtout à les glisser aussi loin que possible sous

votre lit.

Pourquoi ça? pour que ça vous force à vous mettre à quatre pattes, à

tâtonner dans le noir et dans la poussière, et à jurer épouvantablement.

Il n'y a pas de danger que vous trouviez jamais les allumettes à leur

place. Elles leur inventent tous les jours une nouvelle cachette; et

elles leur substituent une bouteille ou un verre, ou un bibelot plus

fragile encore, s'il est possible, afin que la nuit, en vous éveillant,

vous cassiez le bibelot au lieu de trouver de la lumière.

Elles changent continuellement tous les meubles de position. Quand

vous rentrez dans l'obscurité, vous avez beau faire, vous vous cognez

toujours à quelque chose. C'est dégoûtant. Elles aiment ça.

Qu'est-ce que ça leur fait, que vous teniez à ce que telle chose soit à

tel endroit? Pourtant elles ne laissent rien en repos. Non, vous pouvez

en être sûr. Elles vous déménageront tout avec des complications

toujours nouvelles. C'est leur nature. Elles mourraient plutôt que de

s'en priver.

Elles ont toujours soin de ramasser scrupuleusement tous les rebuts, et

de les remettre en évidence sur votre table. En revanche, elles allument

le feu avec vos plus précieux manuscrits.

S'il y a quoi que ce soit dont vous vouliez plus particulièrement vous

débarrasser, il vous sera parfaitement inutile de faire les plus grands

efforts pour arriver à votre but; elles retrouveront toujours l'objet

partout où vous le jetterez, partout où vous le lancerez; et s'il est en

pièces, elles vous en rapporteront jusqu'au moindre morceau. Elles se

trouveront mieux, cela fait.

Et elles vous usent plus de pommade qu'une demi-douzaine de laquais.

Si vous les accusez d'en voler, elles mentent, elles jettent les hauts

cris. Croyez-vous qu'elles aient souci d'un avenir quelconque? En aucune

façon. Croyez-vous qu'elles pensent à une autre vie, à un autre monde?

Vous voulez rire.

Si vous laissez une minute votre clé sur votre porte, quand vous revenez

prendre quelque chose que vous avez oublié en sortant, elles vous

enferment et descendent la clé au concierge. Elles agissent ainsi sous

le futile prétexte de protéger votre bien contre les voleurs; mais, en

réalité, pour vous faire crier par la fenêtre, ameuter la population, et

manquer des rendez-vous.

Elles viennent toujours, pour faire votre lit, avant que vous ne soyez

levé, détruisant ainsi votre repos et vous infligeant une fièvre

perpétuelle. Mais une fois que vous êtes levé, elles ne reviennent plus

de la journée.

Elles font tout le mal possible, avec toute la mesquinerie possible, et

cela par simple perversité, pas autrement.

Les femmes de chambre sont dénuées de tout instinct généreux; elles

ignorent tout sentiment humain.

Je les ai maudites, pour le soulagement des célibataires outragés. Elles

le méritent. Je veux consacrer le reste de mes jours à faire voter, par

notre Corps législatif, une belle et bonne loi abolissant les femmes de

chambre, les abolissant à jamais. Voila!

A quoi tient l'amour? Contes de France et d'Amérique · 第 117 / 154 题