«Les invétérés faussaires du journal _Le Tremblement de Terre
semi-hebdomadaire_ sont évidemment en train de faire avaler par quelque
noble et chevaleresque imagination une autre de leurs viles et brutales
fourberies par rapport à cette superbe conception, une des plus
glorieuses du XIXe siècle, le chemin de fer de Rosseteigne. L'idée
que Sotteville devait être laissée de côté est sortie de leur propre
cerveau, de leur cerveau obscène et stupide, ou plutôt des couches
fécales qu'ils considèrent comme leur cerveau. Quant à leur dégoûtante
carcasse de reptile, elle mérite une correction exemplaire.
«Blossom, cet âne du journal _Le Coup de Tonnerre et le Cri de bataille
de la Liberté_, est revenu braire ici, chez Van Buren.
«Nous remarquerons que ces damnées canailles du _Hurlement matinal_,
de Puits-de-Boue, ont soutenu, avec leur impudeur habituelle, que Van
Werther n'avait pas été élu. La céleste mission du journalisme est de
répandre la vérité, d'affiner les moeurs et les manières, de rendre
tous les hommes plus polis, plus vertueux, plus charitables, et en tous
points meilleurs, plus purs, plus heureux; pourtant ces goujats au coeur
d'encre dégradent leur grand sacerdoce avec une infâme persistance, en
répandant la médisance, le mensonge, la calomnie et les grossièretés les
plus ignobles.
«Triplemont a besoin d'un pavage Nicholson. Triplemont a besoin aussi
d'une prison et d'un asile. La belle idée de paver une ville qui possède
en tout un seul cheval, deux fabriques de genièvre, une serrurerie et un
cataplasme de journal appelé _Le Hourra quotidien_! On ferait bien par
là d'aller prendre des leçons à Memphis, où l'article est pour rien. Ce
rampant insecte, Buckner, qui édite _Le Hourra_, s'est mis à croasser
à ce propos avec son ineptie accoutumée, et s'imagine qu'il parle
sérieusement. Une telle sottise nous épouvante pour l'avenir du genre
humain.»
«Voilà comment il faut écrire, s'écria le rédacteur en chef. Poivre et
vinaigre! Et faire revenir à point. Le journalisme à la crème me donne
la nausée.»
A ce moment, une brique vint, à travers la croisée, me fracasser
considérablement le dos. Je me mis à l'écart; je commençais à me sentir
exposé.
Le chef dit: «C'est le colonel, probablement. Je l'attends depuis deux
jours. Il va venir tout droit maintenant.»
Il ne se trompait pas. Le colonel apparut à la porte un moment après, un
revolver de cavalerie à la main.
Il dit: «Monsieur, est-ce au poltron qui édite cette feuille galeuse que
j'ai l'honneur de parler?
--A lui-même. Asseyez-vous, monsieur. Faites attention à la chaise; elle
a perdu une de ses jambes. Je pense que j'ai l'honneur de m'adresser à
ce beuglant Robert Macaire, qui se fait appeler le colonel Blatherskite
Tecumseh.
--Oui, c'est moi. J'ai un petit compte à régler avec vous. Si vous en
avez le loisir, nous allons commencer.
--J'ai un article à finir sur les encourageants progrès de la morale et
le développement intellectuel en Amérique. Mais ce n'est pas pressé.
Commençons.»
Immédiatement, deux coups de pistolet partirent à la fois. Mon rédacteur
en chef perdit le bout de son mouchoir, après quoi la balle finit sa
carrière dans la partie charnue de ma cuisse. L'épaule du colonel fut
éraflée. Us firent feu de nouveau. Cette fois ils se manquèrent tous
deux; mais, par compensation, je fus atteint au bras. A la troisième
attaque, les deux combattants furent blessés légèrement; moi, j'eus le
jarret endommagé. Je me hasardai alors à dire que je pensais devoir
sortir et faire une petite promenade, car, l'entrevue de ces messieurs
ayant un caractère absolument intime, j'avais quelque scrupule à y
participer plus longtemps. Mais ces deux messieurs me prièrent de me
rasseoir, en m'assurant que j'étais hors de portée. J'avais pensé le
contraire jusqu'alors.
Ils parlèrent un instant des élections et des récoltes, et je me mis à
bander mes blessures. Mais, sans prévenir, ils recommencèrent le feu
avec beaucoup d'entrain, et chaque coup porta;--or, je dois remarquer
que, cinq fois sur six, c'est vers moi que se dirigèrent les balles. Le
sixième coup blessa mortellement le colonel, qui observa, avec belle
humeur, qu'il avait maintenant à nous souhaiter le bonsoir, une
affaire urgente l'appelant en ville. Puis il demanda l'adresse des
Pompes-Funèbres, le chemin pour y aller, et sortit.
Mon rédacteur en chef se tourna vers moi et dit: «J'attends de la
compagnie à dîner; il faut que je fasse un brin de toilette. Je vous
serai fort obligé de lire les épreuves et de recevoir les clients.»
Je regimbai quelque peu à l'idée de recevoir la pratique, mais j'étais
trop abasourdi par la fusillade, qui me résonnait encore dans les
oreilles, pour penser à répliquer la moindre parole.
Il ajouta: «Jones sera ici à trois heures,--assommez-le! Gillespie
viendra un peu plus tôt, peut-être;--jetez-le par la fenêtre! Fergusson
vous rendra visite sur les quatre heures,--tuez-le! C'est tout pour
aujourd'hui, je crois. S'il vous reste quelques minutes, vous pourrez
écrire un grand article sur la police et arranger comme il faut
l'inspecteur en chef. Il y a des nerfs de boeuf et des cannes plombées
sous la table;--des armes dans le tiroir;--des munitions, là, dans
le coin;--de la charpie et des bandes dans ces trous à pigeon. En cas
d'accident, allez voir Lancet, le docteur, à l'étage supérieur. Nous lui
faisons des réclames, visites comprises.»
Et le voilà parti. Trois heures plus tard, j'avais traversé de si
terribles catastrophes, que j'avais à jamais perdu toute ma sérénité,
tout mon courage. Gillespie était venu, et c'est _moi_ qu'il avait jeté
par la fenêtre. Jones l'avait promptement suivi, et c'est _moi_ qu'il
avait roué de coups. Un étranger imprévu, qui n'était pas dans le
programme, était entré et m'avait scalpé. Un autre étranger, un M.
Thompson, n'avait laissé de moi que des ruines lamentables, qu'un
informe tas de loques sanglantes. A la fin, je me trouvai dans un coin,
aux abois, en proie à une meute furieuse d'éditeurs, de rédacteurs,
d'aventuriers et de coquins, qui extravaguaient, juraient, et
brandissaient leurs armes sur ma tête. L'air semblait plein d'aveuglants
reflets d'acier. Je me résignais à donner ma démission, quand mon
rédacteur en chef rentra, suivi d'une cohorte d'amis enthousiastes. Il
s'ensuivit une scène de pillage et de carnage que nulle plume humaine,
nulle plume de fer, d'oie ou même de canard, ne pourrait décrire. Il y
eut des gens blessés, lardés, mutilés, écartelés, désarticulés, hachés,
exterminés, anéantis. Il y eut une courte éjaculation de sombres
blasphèmes, avec une danse guerrière, aussi confuse que frénétique, et
tout fut dit. Cinq minutes après, le silence régnait à la rédaction:
mon chef sanguinaire et moi, nous restions seuls, assis sur des chaises
doublement boiteuses, et regardant les horribles débris qui jonchaient
le sol autour de nous.
Il me dit: «Vous vous plairez ici, quand vous aurez un peu l'habitude.
--Pardonnez-moi, répondis-je. Je pourrais écrire comme vous le désirez.
J'apprendrais vite votre langage; j'en suis sûr, je l'apprendrais
vite. Mais, pour vous parler franchement, je trouve que cette énergie
d'expressions a ses inconvénients, et qu'elle nous expose à des
interruptions peu agréables. Vous le voyez, vous-même. La littérature
énergique est calculée pour élever le niveau de l'esprit public, nul
doute; mais je suis peu désireux d'attirer sur moi l'attention qu'elle
commande. Je ne puis écrire posément, quand je suis interrompu comme je
l'ai été aujourd'hui. J'aimerais assez la situation que j'ai ici,
mais je n'aime pas du tout qu'on me laisse recevoir seul les visites.
L'expérience est nouvelle pour moi, et jusqu'à un certain point
intéressante, si l'on veut; mais je trouve que les rôles ne sont pas
équitablement distribués. Un monsieur vous vise par la croisée, et me
blesse, _moi_; une bombe portative est lancée par le tuyau du poêle dans
ma tête, _à moi_; un ami entre pour échanger des compliments avec vous,
et c'est _moi_ qu'il crible de balles, jusqu'à ce que ma peau ne puisse
plus retenir mes principes. Vous allez dîner; et Jones m'éreinte,
Gillespie me flanque par la fenêtre, Thompson me met en lambeaux. Puis
un étranger absolument imprévu me scalpe avec la libre familiarité d'une
vieille connaissance. En moins de cinq minutes, toute la canaille du
pays se donne rendez-vous à la rédaction; ces coquins arrivent dans un
épouvantable attirail de guerre et se disposent à mettre à mort le peu
qui reste de moi à coups de je ne sais quels tomahawks. Prenez-le comme
vous voudrez, mais jamais de ma vie je n'ai eu un jour aussi accidenté
que celui-ci. Voyez-vous, je vous admire, et j'admire votre manière
implacablement calme d'expliquer les choses aux visiteurs; mais vous
comprenez que je ne pourrais m'y faire. Non, non! je ne saurais. Les
coeurs du Midi sont trop expansifs, l'hospitalité méridionale est trop
prodigue pour un étranger. Les alinéas que j'ai écrits aujourd'hui, et
dans les froides phrases desquels votre main magistrale a infusé le
fervent esprit du journalisme tennesséen, éveilleront un autre nid de
guêpes. Tous ces brigands de journalistes viendront; et ils viendront en
fureur, et ils voudront dévorer quelqu'un pour leur déjeuner. Je n'ai
plus qu'à vous dire adieu. Je renonce à assister à ces solennités. Je
suis venu dans le Midi pour ma santé; je m'en retourne pour le même
motif, et tout de suite. Le journalisme du Tennessee est trop nerveux
pour moi.»
Cela dit, nous nous quittâmes avec de mutuels regrets: et je pris le lit
à l'hôpital.