Le hasard me conduisit, il y a quelques jours, vers les déclivités de
la Montagne Sainte-Geneviève, en ce point où le Paris provincial
d'outre-Seine a été récemment éventré par l'ouverture de larges voies
nouvelles.
Tout dépaysé, j'errais à l'aventure; et je constatais, avec un
étonnement triste, l'aspect violemment transformé des choses et des
lieux. Dans les temps déjà si lointains de notre insoucieuse jeunesse,
à la place de ce boulevard vide et béant, il y avait là un fouillis
inextricable de ruelles antiques, de maisons noires et ridées, à pignons
et à tourelles.
Chaque façade avait alors son individualité, son caractère. La
vétusté même de ces murs plusieurs fois centenaires offrait un charme
mystérieux; ils semblaient imprégnés d'humanité vive, d'humanité
pensive, d'humanité militante et souffrante. Ils avaient été dorés et
brunis par tant de soleils disparus, par tant d'ombres envolées! Le flux
et le reflux des jours et des ans s'y étaient traînés tant de fois! On y
évoquait tant de choses et tant de pensées!
A travers la poussière du plâtre et les éclats de pierre des chantiers,
j'avançais à pas lents, peiné de voir la froide et rude banalité
remplacer partout les libres manifestations de la vie ondoyante et
diverse. O les grandes maisons carrées, massives, anonymes, uniformes,
alignées sous le paratonnerre comme des Prussiens sous le casque à
pointe, vastes et plates comme la Poméranie, bêtes comme les cadavres
échoués des moutons de Panurge, roides comme des abstractions
géométriques, sans grâce, sans élan, sans vie, sans âme, avec leurs
balcons à écriteaux et leurs carreaux barbouillés par les peintres, avec
leurs cafés bleus, leurs traiteurs rouges, leurs musées de monstruosités
médicales et leurs femmes géantes à jambes éléphantesques, honorées sur
le tableau-affiche de la visite de plusieurs têtes couronnées! O la
tristesse accablante des grandes maisons neuves, de ces grandes maisons
funèbres comme des caveaux, nues et glacées comme la mort!
Navré, je baissai les yeux pour ne plus rien voir de ce désolant
spectacle. Pendant quelques minutes, je suivis machinalement la
chaussée, livré tout entier aux réflexions amères et aux turbulents
souvenirs, qui se disputaient dans une brume mélancolique les cellules
sans phosphorescence de mon cerveau désenchanté! Mais bientôt, cette
bataille intime ne me réjouissant guère, je relevai le nez pour chercher
au dehors quelque diversion.