II

Le hasard me conduisit, il y a quelques jours, vers les déclivités de

la Montagne Sainte-Geneviève, en ce point où le Paris provincial

d'outre-Seine a été récemment éventré par l'ouverture de larges voies

nouvelles.

Tout dépaysé, j'errais à l'aventure; et je constatais, avec un

étonnement triste, l'aspect violemment transformé des choses et des

lieux. Dans les temps déjà si lointains de notre insoucieuse jeunesse,

à la place de ce boulevard vide et béant, il y avait là un fouillis

inextricable de ruelles antiques, de maisons noires et ridées, à pignons

et à tourelles.

Chaque façade avait alors son individualité, son caractère. La

vétusté même de ces murs plusieurs fois centenaires offrait un charme

mystérieux; ils semblaient imprégnés d'humanité vive, d'humanité

pensive, d'humanité militante et souffrante. Ils avaient été dorés et

brunis par tant de soleils disparus, par tant d'ombres envolées! Le flux

et le reflux des jours et des ans s'y étaient traînés tant de fois! On y

évoquait tant de choses et tant de pensées!

A travers la poussière du plâtre et les éclats de pierre des chantiers,

j'avançais à pas lents, peiné de voir la froide et rude banalité

remplacer partout les libres manifestations de la vie ondoyante et

diverse. O les grandes maisons carrées, massives, anonymes, uniformes,

alignées sous le paratonnerre comme des Prussiens sous le casque à

pointe, vastes et plates comme la Poméranie, bêtes comme les cadavres

échoués des moutons de Panurge, roides comme des abstractions

géométriques, sans grâce, sans élan, sans vie, sans âme, avec leurs

balcons à écriteaux et leurs carreaux barbouillés par les peintres, avec

leurs cafés bleus, leurs traiteurs rouges, leurs musées de monstruosités

médicales et leurs femmes géantes à jambes éléphantesques, honorées sur

le tableau-affiche de la visite de plusieurs têtes couronnées! O la

tristesse accablante des grandes maisons neuves, de ces grandes maisons

funèbres comme des caveaux, nues et glacées comme la mort!

Navré, je baissai les yeux pour ne plus rien voir de ce désolant

spectacle. Pendant quelques minutes, je suivis machinalement la

chaussée, livré tout entier aux réflexions amères et aux turbulents

souvenirs, qui se disputaient dans une brume mélancolique les cellules

sans phosphorescence de mon cerveau désenchanté! Mais bientôt, cette

bataille intime ne me réjouissant guère, je relevai le nez pour chercher

au dehors quelque diversion.

A quoi tient l'amour? Contes de France et d'Amérique · 第 96 / 154 题