IV

Toutes ces choses reviennent maintenant, pendant cette _Messe des

Anges_, à l'esprit de cet homme en noir, que vous voyez, le chapeau à

la main, debout, dans la première stalle du choeur. Elles reviennent en

leurs moindres détails, avec une netteté déchirante, cuisante. Il entend

le son d'une voix faible, les sanglots convulsifs des crises, le bruit

des pas du médecin qui se rapprochent, le son argentin et mouillé d'une

cuiller dans un verre de tisane. Et pourtant, c'est à peine s'il peut

admettre que tout cela se soit passé ainsi, que sa fille ait été malade

et qu'elle soit morte. Hier, les gens des pompes funèbres sont venus;

hier, on a pris mesure du mince cadavre de Marie; hier, on l'a habillée

et parée pour la tombe; hier, on l'a déposée dans le cercueil. Mais il

doute encore.

Il a dû les commander, les lettres noires! il a dû en donner la

rédaction, chercher et compléter la liste de ses parents, de ses amis,

des personnes connues par lui; il ne voulait pas faire d'impolitesses.

Il a dû conférer avec un homme d'affaires pour le cimetière, avec un

prêtre pour le service mortuaire. Mais il doute toujours.

En vain le cercueil est là, devant lui, drapé de blanc, au milieu du

choeur; en vain les cierges brûlent, tandis que la musique sourde et

pleurante l'enveloppe, le pénètre; vainement l'assistance en deuil,

convoquée par lui, le regarde avec une sympathique tristesse, et

vainement il se sent lui-même brisé de douleur: il se refuse toujours,

toujours, à concevoir que sa fille soit morte, morte pour ne plus

revenir.

C'est qu'aussi les bons moments, qui ont précédé cette semaine sinistre,

cette semaine fatale, le reprennent tout d'un coup avec tant de caresse!

Son mariage, les premières entrevues, la robe blanche de la mariée au

jour des noces, les chants et les fleurs de l'église, alors parée et

rayonnante, le repas du soir autour de la grande table longue, le rubis

des vins vieux qui tremble dans le fin cristal aux doigts mal assurés

des vieux parents, et la première valse, et les premiers abandons, tout

cela revit, réel, distinct, clair, sur le fond sombre de son désespoir.

Puis c'est la jeune femme qui se sent devenir mère; ce sont les soins,

les attentions dont chacun l'entoure, l'anxiété et les cris aigus de

l'enfantement, le regard apaisé, triomphal, de la faible accouchée sur

la chère petite créature qui vient de sortir d'elle, qui, aveugle encore

et presque sans organes, déjà pourtant souffre et vagit, et que l'on

consolera, et que l'on aura tant de bonheur à consoler, à rendre

heureuse et digne d'amour!

Ensuite passent trois années de contentement, de félicité. Elle voit,

elle parle, la chère enfant! Elle apprend à jaser, à sourire, à aimer.

O les belles toilettes mignonnes, depuis la longue pelisse blanche des

premiers jours jusqu'à la fine jupe écossaise, très élégante, qu'elle

portait le mois dernier! O les beaux petits souliers bleus, les beaux

petits bonnets à ruches! Et les premiers joujoux, le mouton qui bêle,

le lapin qui joue du tambour, le chemin de fer minuscule où monte et

descend la file des wagons de métal léger, aux étroites fenêtres et aux

caisses peintes en vert! Et l'avènement de la poupée, et les joyeux

ébats sur le tapis bariolé de la chambre à coucher, et les dînettes sur

la chaise haute, à table, entre père et mère! Et les baisers à la

ronde, et les recommandations d'être bien sage et de s'endormir bien

tranquillement, à neuf heures, avec la poupée rose!

Tout ce bonheur-là n'a-t-il été qu'un rêve, une illusion fugitive?

Le rêve, n'est-ce pas plutôt cet affreux cauchemar de huit jours et

cette funèbre cérémonie qui se poursuit, qui s'achève?

V

Elle s'achève, hélas! et le doute n'est pas possible. La réalité, c'est

la mort, c'est le désespoir. On conduit le père au catafalque, on lui

donne le goupillon, et ses jambes fléchissent quand il jette l'eau

bénite sur le coffre étroit où gît inanimé ce qu'il aimait le plus au

monde. Le défilé commence; chacun vient serrer la main à l'infortuné qui

voudrait être seul. C'est interminable; et les larmes lui montent aux

yeux, quand il voit les femmes, l'une après l'autre, le regarder en

pleurant.

On emporte la bière. La voilà hissée sur la voiture, il n'a pas fallu

grand effort; et voilà cet homme, il y a huit jours le plus heureux

des hommes, qui chemine, tête nue sous le ciel gris, le long des rues

boueuses, derrière le lent corbillard, dans la pleine conscience de son

irrémédiable malheur.

La mère est restée à la maison, affaissée, immobile. Elle pleure, elle

prie. On lui parle, mais elle n'écoute pas. Elle a les mains jointes et

regarde fixement devant elle. On a peur qu'elle ne meure de cette mort,

qu'elle ne suive l'enfant parti. Toutefois, elle se consolera peut-être

plus vite et mieux que le père. Elle a la religion. Elle croit à une

éternité où l'on retrouve tout ce qu'on a perdu.

Mais lui, lui n'est pas un être de sentiment; il est un être de raison,

il sait. Il a compris dès longtemps que toutes nos visions d'immortalité

ne sont que de frêles hypothèses, sinon de pures chimères. Il ne croit

plus aux mirages. Allez donc lui dire que madame la Vierge attend

là-haut, dans une étoile, les petites filles mortes, et les fait jouer

avec l'enfant Jésus en blouse d'or! Il sourira tristement. Pour lui,

cela n'est pas, cela ne peut pas être.

Sa tête se perd. Le cerveau vide, les yeux vagues, il monte le long

chemin pavé qui mène au cimetière. Il se rappelle soudain, dans des

lueurs intenses de mémoire, des coïncidences, des réflexions faites

jadis; il se rappelle le pressentiment qui lui serra le coeur, un jour,

en voyant un pauvre homme, humblement vêtu, suivre tout seul, à pied, un

tout petit, tout petit cercueil, que portaient, en se dandinant sous le

poids, deux croque-morts à uniforme noir usé et à chapeau luisant, dont

le premier mangeait, chemin faisant, une pomme rouge;--un tout petit,

tout petit cercueil blanc, sur lequel il y avait deux bouquets de

violettes d'un sou. Il s'était demandé, alors, ce qu'éprouvait le pauvre

homme qui marchait derrière; et le pauvre homme, aujourd'hui, c'est

lui-même. Hélas! le cortège piétine, bourdonne à sa suite, et les

passants se découvrent et s'arrêtent pour voir, comme lui jadis, ce

deuil et cette douleur.

Et pourtant il n'arrivera que trop tôt au cimetière. Pauvre père! qui

donc vous consolera maintenant des amers soucis de la vie ingrate qu'on

mène en notre âpre siècle, des luttes acharnées, des fausses amitiés,

des calomnies, des vols, des ingratitudes et des banalités écoeurantes?

A quoi bon travailler, à quoi bon gagner de l'argent ou de la gloire,

maintenant? N'êtes-vous pas ruiné, ruiné dans l'âme?

Il cherche pour quelle fin le destin veut que ces petits enfants, qui

nous sont si chers et qui sont si innocents, souffrent et meurent. Et

puis, malgré tout, lentement, irrésistiblement, il se prend à penser que

pas une parcelle d'amour ne doit se perdre ici-bas,--qu'il vaut mieux

avoir aimé et avoir vu fuir ce qu'on aimait, que n'avoir pas aimé du

tout,--et que la loi universelle, quelles que soient les apparences

contraires, doit être justice, bonté, bonheur.

Autrement, pourquoi l'univers, pourquoi l'existence?

_La Renaissance artistique et littéraire_. 22 mars 1873.

A quoi tient l'amour? Contes de France et d'Amérique · 第 94 / 154 题