Le père! il est là, voyez-vous, dans la première stalle du choeur, pâle,
les yeux rouges, la figure gonflée. Oui, il a réellement l'air accablé,
brisé. Le chapeau à la main, correctement vêtu de noir, se levant et
s'asseyant comme les autres au bruit que fait en tombant sur les dalles
la hallebarde du suisse, sa douleur est d'autant plus poignante qu'elle
est plus correcte et plus éteinte.
Le regard vague, il est tout absorbé par des visions intérieures; il
suit un souvenir, un rêve; brusquement éveillé, il tressaille, il se
demande si la funèbre réalité qui le ressaisit n'est pas un songe
également, s'il est bien là pour son propre compte aujourd'hui, si c'est
le deuil de son enfant qu'il mène, et s'il n'est pas venu, comme cela
lui est déjà plusieurs fois arrivé, en ami, en étranger, pour un père
autre que lui-même, pour un autre enfant que sa petite Marie.
Pendant une semaine, ô la terrible, la longue et lugubre semaine! il a
suivi les progrès incessants de l'implacable maladie. Il a vu, jour
par jour, l'âme frêle s'enfuir, insaisissable, du pauvre petit corps
martyrisé. Il a vu les médecins pencher leurs cheveux blancs sur le
berceau, et se retourner silencieusement vers lui en hochant la tête.
Il a guetté, des nuits entières, un signe d'espoir et de renouveau, un
regard plus clair, un sourire moins souffrant. Rien! L'enfant ne se
plaignait seulement pas; elle avait l'expression mystérieusement
résignée des innocents qui se sentent emportés du monde et de la vie. En
la retrouvant toujours plus faible, toujours plus émaciée, il regardait
alors autour de lui, il écoutait, il cherchait qui pouvait maltraiter
ainsi sa fille, et ne voyant personne, n'entendant personne, dans le
morne apaisement que l'on fait autour des malades, il se sentait frappé
de stupeur, il restait là, sur une chaise, au chevet de l'enfant, sans
parole, sans mouvement, la tête lourde, les yeux fixes.
Puis, un matin, tandis que le jour blafard, se glissant à travers volets
et rideaux, isolait et atténuait la lueur jaune des lampes,--sans un
bruit, sans un mouvement, sans un signe, sans un adieu, elle avait
expiré.
De tant d'amour et de bonheur, de tant d'espérance, il n'était resté
qu'un petit corps froid, inerte, un visage fermé, où le suprême sourire
s'était figé, s'était glacé en des pâleurs d'ivoire. Une fleur flétrie,
un parfum envolé! Et plus de traces de cette frêle existence, sauf dans
la douleur, dans le désespoir, hélas! d'un père et d'une mère.