Je m'approchai pour mieux voir.
Il me prit une folle et perverse envie de faire tirer la langue à la
grande vieille et de faire humecter un timbre par la petite jeune. Mais
elles ne m'honorèrent pas de la moindre attention. Je ne semblais point
exister; nul ne semblait exister pour elles. L'opération continua devant
moi, à mon nez, à ma barbe, sérieusement, très sérieusement, aussi
sérieusement que possible.
On eût dit qu'elles accomplissaient un devoir, qu'elles remplissaient
une fonction. Elles étaient imperturbables.
J'aurais bien voulu adresser la parole à madame ou à mademoiselle. Ma
curiosité aurait bien eu cette impudence. Mais j'avais peur de les
déranger.
Je les aurais bien pincées au-dessus du coude, pour voir si elles
étaient réellement des femmes vivantes et non des mirages ou des
machines. Mais je craignais d'être alors pincé moi-même en retour par
quelque ressort imprévu, ou d'être emporté subitement par ces fées au
fond de quelque royaume fantastique.
Et puis, faut-il tout dire?
Oui.
Eh bien! quand l'exercice recommençait, j'espérais toujours que la
petite jeune avalerait le timbre ou qu'elle mordrait les doigts de
la grande vieille. Et cette espérance impie me clouait au sol; et
je restais là, attentif, immuable, de plus en plus ébahi, béant,
écarquillé.
V
Je fus déçu. C'est singulier. Mais je dois l'avouer, je fus pleinement
déçu. Vous ne le croyez pas? C'est pourtant la vérité. Il n'y eut pas le
moindre timbre avalé, pas le moindre doigt mordu.
Quand les sept ou huit lettres eurent été affranchies par le procédé
décrit, la grande vieille les donna à la petite jeune, qui les jeta dans
la boîte.
Puis, la tête haute, le regard souverainement dédaigneux, le cou tendu,
les épaules en arrière, le buste en avant, la taille droite et roide, la
démarche automatique, avec un bruit de pas sonnant sec sur le trottoir,
la grande vieille s'en alla vers la rue Vivienne, escortée à quatre pas
par la petite jeune, qui trottait modestement, les yeux baissés, avec
toute la componction d'une première communiante.