IV

Je m'approchai pour mieux voir.

Il me prit une folle et perverse envie de faire tirer la langue à la

grande vieille et de faire humecter un timbre par la petite jeune. Mais

elles ne m'honorèrent pas de la moindre attention. Je ne semblais point

exister; nul ne semblait exister pour elles. L'opération continua devant

moi, à mon nez, à ma barbe, sérieusement, très sérieusement, aussi

sérieusement que possible.

On eût dit qu'elles accomplissaient un devoir, qu'elles remplissaient

une fonction. Elles étaient imperturbables.

J'aurais bien voulu adresser la parole à madame ou à mademoiselle. Ma

curiosité aurait bien eu cette impudence. Mais j'avais peur de les

déranger.

Je les aurais bien pincées au-dessus du coude, pour voir si elles

étaient réellement des femmes vivantes et non des mirages ou des

machines. Mais je craignais d'être alors pincé moi-même en retour par

quelque ressort imprévu, ou d'être emporté subitement par ces fées au

fond de quelque royaume fantastique.

Et puis, faut-il tout dire?

Oui.

Eh bien! quand l'exercice recommençait, j'espérais toujours que la

petite jeune avalerait le timbre ou qu'elle mordrait les doigts de

la grande vieille. Et cette espérance impie me clouait au sol; et

je restais là, attentif, immuable, de plus en plus ébahi, béant,

écarquillé.

V

Je fus déçu. C'est singulier. Mais je dois l'avouer, je fus pleinement

déçu. Vous ne le croyez pas? C'est pourtant la vérité. Il n'y eut pas le

moindre timbre avalé, pas le moindre doigt mordu.

Quand les sept ou huit lettres eurent été affranchies par le procédé

décrit, la grande vieille les donna à la petite jeune, qui les jeta dans

la boîte.

Puis, la tête haute, le regard souverainement dédaigneux, le cou tendu,

les épaules en arrière, le buste en avant, la taille droite et roide, la

démarche automatique, avec un bruit de pas sonnant sec sur le trottoir,

la grande vieille s'en alla vers la rue Vivienne, escortée à quatre pas

par la petite jeune, qui trottait modestement, les yeux baissés, avec

toute la componction d'une première communiante.

A quoi tient l'amour? Contes de France et d'Amérique · 第 76 / 154 题