La grande vieille se tenait en face de la petite jeune, des
timbres-poste dans la main droite et des lettres dans la main gauche. La
grande vieille prenait délicatement un timbre entre le pouce et l'index,
puis l'élevait à la hauteur des lèvres de la petite jeune. La petite
jeune tirait respectueusement la langue. La grande vieille humectait le
timbre en le passant sur cette langue, et collait ensuite le timbre,
ainsi humecté, à l'angle d'une enveloppe cachetée d'un large cachet de
cire rouge.
Je m'arrêtai, ébahi, béant, n'en croyant pas mes yeux, qui
s'écarquillaient en larges points d'interrogation.
Le même manège recommença, une fois, deux fois, trois fois. La grande
vieille levait chaque fois le timbre exactement à la même hauteur, par
un geste exactement pareil. La petite jeune tirait régulièrement une
semblable longueur de langue. Puis le timbre redescendait, avec un
mouvement identique, de la langue à la lettre.
Les deux travailleuses, la travailleuse active et la travailleuse
passive, semblaient faire naturellement la chose la plus naturelle du
monde, l'une en salivant, l'autre en collant. Elles opéraient comme chez
elles, à huis-clos. Les regards ne les gênaient pas, ne les intimidaient
nullement, ne les arrêtaient en aucune façon.