III

La grande vieille se tenait en face de la petite jeune, des

timbres-poste dans la main droite et des lettres dans la main gauche. La

grande vieille prenait délicatement un timbre entre le pouce et l'index,

puis l'élevait à la hauteur des lèvres de la petite jeune. La petite

jeune tirait respectueusement la langue. La grande vieille humectait le

timbre en le passant sur cette langue, et collait ensuite le timbre,

ainsi humecté, à l'angle d'une enveloppe cachetée d'un large cachet de

cire rouge.

Je m'arrêtai, ébahi, béant, n'en croyant pas mes yeux, qui

s'écarquillaient en larges points d'interrogation.

Le même manège recommença, une fois, deux fois, trois fois. La grande

vieille levait chaque fois le timbre exactement à la même hauteur, par

un geste exactement pareil. La petite jeune tirait régulièrement une

semblable longueur de langue. Puis le timbre redescendait, avec un

mouvement identique, de la langue à la lettre.

Les deux travailleuses, la travailleuse active et la travailleuse

passive, semblaient faire naturellement la chose la plus naturelle du

monde, l'une en salivant, l'autre en collant. Elles opéraient comme chez

elles, à huis-clos. Les regards ne les gênaient pas, ne les intimidaient

nullement, ne les arrêtaient en aucune façon.

A quoi tient l'amour? Contes de France et d'Amérique · 第 75 / 154 题