XXV

Il faisait déjà grand jour.

Rouillon monta avec l'aumônier dans une voiture du train des équipages

militaires.

Il en descendit sans faiblesse; et, d'un pas ferme, il alla se placer

devant le poteau, préparé au pied d'une des buttes du polygone.

Il ne voulut pas qu'on lui bandât les yeux. Pendant que l'officier

d'administration, greffier du Conseil de guerre, lui lisait son

jugement, il ôta tranquillement sa jaquette et son gilet. La lecture

finie, il embrassa l'aumônier et resta seul devant le peloton

d'exécution.

Alors, par cet instinct, si profondément humain, qui entraîne les

moribonds à ressaisir et à résumer leur existence entière dans une

manifestation suprême, il chercha une idée, un mot, un cri, où exhaler

tout son être. Mille souvenirs s'éveillèrent en lui avec une promptitude

et une acuité magiques. Il se rappela, pour les avoir entendu citer,

pour les avoir lues çà et là, dans les journaux, dans les romans,

ou même dans ses petits livres d'écolier, les dernières paroles des

condamnés célèbres. Pouvait-il crier comme eux: «Vive le Roi!» ou:

«Vive la France! Vive la République! Vive l'Humanité!» Non. Il voulait

pourtant crier quelque chose; il le voulait obstinément, passionnément.

Dans son entêtement enfantin et tragique, il mettait à le vouloir tout

ce qui lui restait de libre volonté. Il n'avait plus qu'une seconde. Il

ne trouvait rien. Il vit l'officier donner le signal; et machinalement

alors, avec une précipitation fébrile, il cria d'une voix folle, d'une

voix tonnante: «Vive la Mort!»

A quoi tient l'amour? Contes de France et d'Amérique · 第 30 / 154 题