Il faisait déjà grand jour.
Rouillon monta avec l'aumônier dans une voiture du train des équipages
militaires.
Il en descendit sans faiblesse; et, d'un pas ferme, il alla se placer
devant le poteau, préparé au pied d'une des buttes du polygone.
Il ne voulut pas qu'on lui bandât les yeux. Pendant que l'officier
d'administration, greffier du Conseil de guerre, lui lisait son
jugement, il ôta tranquillement sa jaquette et son gilet. La lecture
finie, il embrassa l'aumônier et resta seul devant le peloton
d'exécution.
Alors, par cet instinct, si profondément humain, qui entraîne les
moribonds à ressaisir et à résumer leur existence entière dans une
manifestation suprême, il chercha une idée, un mot, un cri, où exhaler
tout son être. Mille souvenirs s'éveillèrent en lui avec une promptitude
et une acuité magiques. Il se rappela, pour les avoir entendu citer,
pour les avoir lues çà et là, dans les journaux, dans les romans,
ou même dans ses petits livres d'écolier, les dernières paroles des
condamnés célèbres. Pouvait-il crier comme eux: «Vive le Roi!» ou:
«Vive la France! Vive la République! Vive l'Humanité!» Non. Il voulait
pourtant crier quelque chose; il le voulait obstinément, passionnément.
Dans son entêtement enfantin et tragique, il mettait à le vouloir tout
ce qui lui restait de libre volonté. Il n'avait plus qu'une seconde. Il
ne trouvait rien. Il vit l'officier donner le signal; et machinalement
alors, avec une précipitation fébrile, il cria d'une voix folle, d'une
voix tonnante: «Vive la Mort!»