XXIII

Les preuves que Rouillon croyait impossibles à produire, étaient

acquises contre lui.

Tant que l'ennemi avait occupé Verval, tant que la tranquillité n'avait

pas été complètement rétablie, Madeleine Cibre avait gardé son secret.

Elle ne se décida pas sans trouble et sans déchirement à perdre le

misérable qu'un moment elle avait aimé! Mais chaque jour, à toute

heure, elle voyait la navrante douleur des braves gens qui l'avaient

recueillie, sauvée, et dont le fils unique avait été victime d'une si

odieuse lâcheté. Un jour elle ne put se contenir, et dit tout à M.

Dufriche. Elle lui remit la pièce décisive. La justice fut saisie.

Devant le Conseil de guerre, François Rouillon eut d'abord une attitude

hautaine. Il comptait sur les nombreuses personnes à qui, pendant

l'invasion, il avait procuré des affaires si lucratives. Est-ce que tout

le monde, sauf les enragés, ne professait pas la plus grande estime pour

lui à Verval? Certes, les témoins à décharge ne lui manqueraient point.

Néant que tout cela! De la fosse où il la croyait à jamais ensevelie, la

vérité se dressa, irrésistible! Madeleine, lorsqu'il lui eut reproché de

le calomnier par vengeance personnelle, l'accabla sans pitié. M. et

Mme Dufriche firent sur les juges une impression profonde. Maintes

circonstances vinrent corroborer l'accusation. Enfin, un incident

décisif dissipa les derniers doutes. Une enfant de dix ans, la fille du

jardinier de la Villa des Roses, surprise par l'arrivée des Allemands,

s'était réfugiée dans le salon, où, blottie derrière un rideau, elle

avait assisté à toute la scène de dénonciation, qu'elle évoqua avec une

ingénuité terrible.

Quand elle eut terminé, Rouillon se leva de son banc. La rumeur qui

remplissait la salle, s'apaisa. Il se fit un silence solennel.

«C'est vrai, dit-il, je suis un misérable. Condamnez-moi, et qu'on en

finisse au plus tôt! J'aimais une femme qui ne m'aimait pas. J'étais

jaloux; je n'ai pu résister à la tentation de perdre ceux que ma

jalousie soupçonnait. Crime absurde et inutile! Mon rival heureux a

survécu; bientôt il épousera celle pour qui je vais mourir. Voilà mon

châtiment, le vrai, le seul! Il est juste. Mais je ne suis pas un

traître. Je n'ai rien tramé contre la patrie. Je voudrais n'avoir jamais

vécu.»

A quoi tient l'amour? Contes de France et d'Amérique · 第 28 / 154 题