Les preuves que Rouillon croyait impossibles à produire, étaient
acquises contre lui.
Tant que l'ennemi avait occupé Verval, tant que la tranquillité n'avait
pas été complètement rétablie, Madeleine Cibre avait gardé son secret.
Elle ne se décida pas sans trouble et sans déchirement à perdre le
misérable qu'un moment elle avait aimé! Mais chaque jour, à toute
heure, elle voyait la navrante douleur des braves gens qui l'avaient
recueillie, sauvée, et dont le fils unique avait été victime d'une si
odieuse lâcheté. Un jour elle ne put se contenir, et dit tout à M.
Dufriche. Elle lui remit la pièce décisive. La justice fut saisie.
Devant le Conseil de guerre, François Rouillon eut d'abord une attitude
hautaine. Il comptait sur les nombreuses personnes à qui, pendant
l'invasion, il avait procuré des affaires si lucratives. Est-ce que tout
le monde, sauf les enragés, ne professait pas la plus grande estime pour
lui à Verval? Certes, les témoins à décharge ne lui manqueraient point.
Néant que tout cela! De la fosse où il la croyait à jamais ensevelie, la
vérité se dressa, irrésistible! Madeleine, lorsqu'il lui eut reproché de
le calomnier par vengeance personnelle, l'accabla sans pitié. M. et
Mme Dufriche firent sur les juges une impression profonde. Maintes
circonstances vinrent corroborer l'accusation. Enfin, un incident
décisif dissipa les derniers doutes. Une enfant de dix ans, la fille du
jardinier de la Villa des Roses, surprise par l'arrivée des Allemands,
s'était réfugiée dans le salon, où, blottie derrière un rideau, elle
avait assisté à toute la scène de dénonciation, qu'elle évoqua avec une
ingénuité terrible.
Quand elle eut terminé, Rouillon se leva de son banc. La rumeur qui
remplissait la salle, s'apaisa. Il se fit un silence solennel.
«C'est vrai, dit-il, je suis un misérable. Condamnez-moi, et qu'on en
finisse au plus tôt! J'aimais une femme qui ne m'aimait pas. J'étais
jaloux; je n'ai pu résister à la tentation de perdre ceux que ma
jalousie soupçonnait. Crime absurde et inutile! Mon rival heureux a
survécu; bientôt il épousera celle pour qui je vais mourir. Voilà mon
châtiment, le vrai, le seul! Il est juste. Mais je ne suis pas un
traître. Je n'ai rien tramé contre la patrie. Je voudrais n'avoir jamais
vécu.»