La Serbie après le traité de Berlin.--L’armée.--L’instruction
publique.--Les institutions scientifiques; le musée; la presse et la
littérature.--Le Kulturkampf.--La Serbie, la Russie et l’Autriche.
Arrivons à des choses plus sérieuses. Chez ces États nouveaux, ce qu’il
faut avant tout étudier, c’est la situation de l’armée et de
l’instruction publique; c’est le développement de la force matérielle,
qui assure l’indépendance de la nation, et celui de la force morale, qui
prépare son avenir. La Serbie, telle que l’a faite le traité de Berlin,
ne compte que deux millions d’habitants. Mais son rôle n’est pas fini.
Si vraiment elle doit être le Piémont des Serbes non encore affranchis,
elle a encore une grande étape à parcourir. Si elle manque à son rôle de
libératrice, elle n’a plus qu’à devenir une simple province
autrichienne. Jusqu’à nouvel ordre elle ne peut pas désarmer. Elle doit
entretenir une force militaire considérable, non pas seulement pour
défendre ses frontières, mais pour se mettre en état de les élargir. Il
ne faut donc point s’étonner si son armée absorbe près du tiers de son
budget. Elle lui consacre neuf millions cinq cent mille francs.
Le service militaire est rigoureusement obligatoire pour tous les
citoyens de vingt à cinquante ans. L’armée permanente ne comprend que
les jeunes gens de vingt à vingt-deux ans. Elle présente un effectif
très-restreint. Elle ne compte que dix bataillons d’infanterie, quatre
escadrons de cavalerie, trente-deux batteries d’artillerie. L’armée
nationale ou milice (narodna voïska) se divise en deux catégories
correspondant, l’une à notre réserve, l’autre à notre armée
territoriale. La première comprend cent bataillons d’infanterie,
vingt-cinq escadrons de cavalerie; la seconde, cent bataillons
d’infanterie et quatorze de cavalerie. Les exercices peuvent durer
jusqu’à vingt-cinq jours par an. Au total, en temps de guerre, la Serbie
peut mettre sur pied environ cent cinquante mille hommes. Il y a dans
cette armée d’excellents éléments. Je ne crois pas cependant qu’elle
vaille l’armée bulgare, organisée et disciplinée par des officiers
russes. C’est, dit-on, l’impression que le roi Milan aurait remportée de
sa récente visite au prince de Bulgarie.
Les Serbes, dans les deux guerres qu’ils viennent de soutenir contre les
Turcs, n’ont obtenu que de médiocres succès; ils ont même vu leur
territoire envahi et leur capitale menacée. Mais il ne faut pas oublier
qu’ils avaient à lutter contre toutes les forces réunies de l’Islam. La
Russie leur avait envoyé des volontaires; au fond, sauf quelques
exceptions héroïques, ils ne représentaient pas un élément militaire
bien sérieux. L’empereur Alexandre II, dans un discours qui a eu quelque
retentissement, s’est plu un jour à exalter la valeur des Monténégrins
au détriment de celle de leurs congénères serbes. J’ignore quelle
arrière-pensée inspirait le monarque russe: je crains qu’il n’ait cédé à
un mouvement de mauvaise humeur impolitique. Quoi qu’il en soit, il est
souverainement injuste d’exiger les mêmes exploits des Serbes que des
Monténégrins. Pour ceux-ci, la guerre est en quelque sorte une industrie
nationale; pour les Serbes, peuple essentiellement agricole, elle
constitue un état exceptionnel. Leur pays n’est d’ailleurs pas protégé
par des défenses naturelles aussi formidables que celles du Monténégro.
L’armée serbe est actuellement divisée en quatre corps, qui font face
aux quatre frontières du royaume: celui de la Choumadia (chef-lieu du
commandement, Belgrade), celui du Timok (Negotin), celui de la Morava
(Nich), et celui de la Drina (Valievo). Le point le plus faible de cette
armée est peut-être l’armement. Il y a bien une fonderie de canons à
Kragouievats; mais il n’y a point de manufacture de fusils. Force est
donc de faire venir les armes de l’étranger. L’armement de la Serbie est
entièrement à la discrétion de sa puissante et jalouse voisine,
l’Autriche. En cas de conflit avec elle, il faudrait s’adresser à la
Russie, qui pourrait expédier des armes par la voie de Bulgarie; mais le
Danube étant fermé, l’expédition se ferait par terre dans des conditions
fort défavorables. La Roumanie, la Bulgarie, la Serbie, dont les
intérêts sont solidaires, auraient peut-être quelques mesures à prendre
pour s’assurer réciproquement contre les dangers d’une invasion. Plus je
réfléchis, plus ces trois États me semblent destinés à former un groupe
confédéré appelé à peser d’un grand poids sur les destinées de l’Orient.
Neuf millions d’hommes, ce n’est pas un chiffre à dédaigner.
L’intérieur du royaume, avec ses massifs de montagnes et de forêts, peut
être aisément défendu. En revanche, la capitale est à la merci du
premier coup de main; la forteresse, qui a été si longtemps la clef du
Danube, produit encore quelque effet, grâce à sa masse imposante et au
large développement de ses bastions; mais ses murs tombent en ruine, et
elle ne tiendrait pas devant quelques coups de canon.
La Serbie a été émancipée bien avant la Bulgarie; elle compte
aujourd’hui près de soixante-dix ans d’autonomie. Cependant, si l’on
comparait les deux États au point de vue de l’instruction publique, du
moins de l’instruction primaire, peut-être la supériorité serait-elle du
côté des Bulgares. Un professeur de Belgrade, M. Karitch, dans un récent
ouvrage[24], apprécie ainsi l’état intellectuel de son pays:
«L’instruction publique, dit-il, est chez nous, en moyenne, fort
arriérée, même dans les parties les plus avancées; le nombre des écoles
est excessivement restreint. Dans les provinces du Nord, l’école n’est
pas fréquentée par la moitié des enfants qui sont en âge d’y aller. En
remontant vers le Midi, cet état de choses empire de plus en plus. Il y
a de grands espaces où l’on ne trouve pas une école; on ne rencontre que
des illettrés, sauf les popes et les moines. Encore leur instruction
mérite-t-elle à peine ce nom.»
[24] _Srpska Zemlia_ (les Pays serbes). Belgrade, 1882.
Voilà, certes, un tableau peu flatté. Comment expliquer cette
infériorité des Serbes vis-à-vis des Bulgares? Sans doute par ce fait
qu’ils ne sont pas, comme leurs voisins, en contact avec les populations
helléniques. D’ailleurs, ainsi que nous le verrons plus loin, les Serbes
ont une supériorité marquée en ce qui concerne l’enseignement secondaire
et supérieur. Il ne faut pas oublier que sous la domination ottomane il
n’y avait d’autres écoles que celles des popes ou des moines. Le grand
libérateur du pays, Miloch Obrenovitch, ne savait ni lire ni écrire. Un
de ses principaux auxiliaires, le protopope Nenadovitch, qui fut chargé
de diverses missions diplomatiques à Vienne, à Varsovie, à Moscou,
raconte naïvement dans ses curieux Mémoires[25] comment se fit son
éducation:
[25] _Memoare Prota Nenadovitcha_. Belgrade, 1867.
«Mon père, dit-il, me remit jeune encore aux mains de notre pope pour
qu’il m’apprît à lire. Je commençai d’épeler dans un abécédaire de
Moscou dont les lettres initiales étaient imprimées en rouge. Le pauvre
pope m’instruisait comme on l’avait instruit lui-même. En ce
temps-là,--il s’agit de la fin du dix-huitième siècle,--personne en
Serbie n’avait l’idée de ce que pouvait être une école. Quiconque
voulait apprendre quelque chose devait aller chez le pope ou au
monastère. Les élèves pauvres étaient tenus de servir ou de soigner les
chevaux; mais on s’y résignait volontiers pour apprendre quelque chose.
En ce temps-là, il n’y avait chez nous d’hommes considérés que les
knezes (maires), les popes, les moines et les pandours. J’appris ainsi à
lire chez le pope Stanoïé; je commençais à lire le calendrier et je
savais distinguer les fêtes. Et les bonnes femmes disaient à ma mère:
«Tu es bien heureuse, sœur, d’avoir un fils si savant, qui peut
t’indiquer les fêtes et te préserver du péché qu’on commet en
travaillant les jours défendus.»
La statistique de l’enseignement, publiée en 1876 à Belgrade par M.
Bogolioub Iovanovitch[26], donnait pour la principauté un total de 507
écoles primaires. L’auteur ne se dissimulait pas que son pays occupait à
ce point de vue un des derniers rangs en Europe. Mais ce qui le
préoccupait le plus, c’était moins le petit nombre des écoles que la
valeur médiocre des instituteurs. «Ils n’embrassent leur profession,
écrit-il, que comme pis aller, et la quittent dès qu’ils en trouvent une
autre.» M. Iovanovitch nous apprend que sur cent recrues on n’en
comptait alors que quinze sachant lire et écrire. C’est là sans doute un
chiffre médiocre. Une élévation de 0 à 15 pour 100 en un demi-siècle
constitue cependant un progrès considérable. D’après M. Iovanovitch, le
nombre des écoles s’accroissait de 10 environ par an. Cette proportion
paraît s’être maintenue. M. Karitch accuse pour 1882 un chiffre de 600
établissements primaires. Il faut tenir compte ici de deux faits
importants: d’une part, les dommages subis par la Serbie pendant la
dernière guerre; d’autre part, l’accroissement de population résultant
de l’acquisition des arrondissements de Nich et de Pirot.
[26] _Statistika Nastave ou Knejevini Srbiji_. Belgrade, 1876.
En somme, la Serbie possède aujourd’hui une école primaire pour trois
mille habitants. Un dixième seulement des enfants fréquente l’école. Ce
chiffre paraît en contradiction avec la proportion de 15 pour 100 de
conscrits lettrés que j’ai citée plus haut; mais l’annexion des
provinces enlevées à la Turquie a nécessairement fait baisser le niveau
moyen de l’instruction publique.
A l’exemple de la Bulgarie, la Serbie a proclamé le principe de
l’obligation dans une loi votée par la Skoupchina au mois de décembre
1882. Cette loi fait aux instituteurs de fort belles conditions; elle
leur assure après dix ans de service une retraite égale à 40 pour 100 de
leur traitement. Après trente-cinq ans de service, la retraite est égale
à l’intégralité du traitement. J’ai assisté, pendant mon séjour à
Belgrade, à un congrès d’instituteurs et d’institutrices. Ils m’ont paru
sérieux et intelligents; mais c’était évidemment une élite.
L’instruction des filles est, bien entendu, très-inférieure à celle des
garçons.
Le ministre actuel de l’instruction publique, M. Stoïan Novakovitch, a
eu l’heureuse idée de créer pour son département un organe spécial: le
_Prosvetni Glasnik_. Ce recueil renferme des documents statistiques, des
travaux de pédagogie ou de science vulgarisée. Les inspecteurs y
publient leurs rapports et signalent les lacunes qu’ils ont constatées
dans l’enseignement ou dans le matériel des établissements scolaires. Le
_Glasnik_ nous apprend qu’il existe actuellement deux écoles normales
d’instituteurs: l’une à Belgrade, avec 143 élèves; l’autre à Nich, avec
53 élèves. L’enseignement secondaire est représenté par trois gymnases:
celui de Belgrade (490 élèves), celui de Kragouievats (445 élèves),
celui de Nich (168 élèves). C’est donc un millier d’enfants, sur deux
millions d’hommes, qui reçoivent les bienfaits de l’enseignement
classique. Le gouvernement serbe a multiplié avec raison les
établissements scolaires dans la ville de Nich; ce sont surtout les pays
le plus récemment enlevés à la Turquie, qui ont le plus besoin d’être
éclairés. Le royaume compte encore vingt-cinq pro-gymnases à quatre
classes seulement, avec une population scolaire de 4,727 enfants. On
constate que le nombre des élèves diminue très-rapidement en raison de
l’élévation des classes. Ainsi, la sixième, qui correspond à notre
rhétorique, ne compte pour tout le royaume que 146 élèves; la septième,
qui équivaut à notre philosophie, n’en a plus que 67.
L’enseignement supérieur n’est représenté en Serbie que par un seul
établissement, la haute école de Belgrade. Elle n’a point la prétention
d’être une université; elle ne décerne point de diplômes de docteur;
elle se contente de préparer des jeunes gens d’élite aux carrières
libérales. Elle comptait l’an dernier 172 élèves, dont 86 pour le droit,
21 pour l’histoire, 41 pour les sciences pures et appliquées.
Quelques-uns des professeurs de la haute école sont des savants
très-distingués. La Serbie n’est pas réduite, comme la Bulgarie, à
recruter son personnel enseignant dans son propre fonds. Il y a, au delà
de la Save et du Danube, des milliers de Serbes, descendants d’aïeux
émigrés au siècle dernier, qui ont reçu en Autriche une éducation
supérieure et qui viennent volontiers prendre du service dans la patrie
de leurs ancêtres. La plupart d’entre eux se font naturaliser.
En dehors des élèves de la haute école (_visoka schkola_), un certain
nombre de jeunes gens sont envoyés, aux frais de l’État ou par leur
famille, dans les universités étrangères. Ce sont surtout des étudiants
en droit, en médecine, en économie politique. Il est évidemment
indispensable d’aller chercher ces sciences du dehors. Malheureusement,
ces jeunes gens n’ont à leur retour qu’une ambition, celle de se faire
caser à Belgrade dans les bureaux et d’administrer, du fond de leurs
fauteuils, un pays qu’ils ne connaissent pas, qu’ils n’ont jamais
visité. Ici encore, je me plais à citer le témoignage de mon ami, M.
Constantin Jireczek. «En Serbie, dit-il, le voyageur constate à chaque
pas que, depuis le départ des Turcs, le gouvernement n’a pas fait tout
ce que l’étranger, peut-être même l’indigène, pourrait attendre de
lui... Un négociant serbe attribuait devant moi cette stagnation du pays
aux bureaucrates de Belgrade, des gens qui, après avoir passé quelques
joyeuses années à Vienne, à Paris, à Berlin, reviennent dans leur pays
sans en connaître les besoins, y introduisent des réformes la plupart du
temps intempestives et souvent ne pensent qu’à leur propre intérêt[27].»
[27] Voir la _Revue de Prague_, _Osveta_, année 1875, p. 428.
A côté de la haute école, l’institution scientifique la plus importante
du royaume, c’est la Société des sciences (_Outcheno droujtvo_), qui,
sans avoir la prétention de rivaliser avec celle d’Agram, a rendu
d’utiles services au pays. Elle a été fondée en 1842, sous le règne
de Miloch; elle publie, depuis 1847, un recueil annuel de
mémoires(_Glasnik_), dont la collection jouit d’une légitime autorité.
Elle a édité, en outre, un certain nombre de travaux d’histoire, de
sciences naturelles, d’archéologie. Elle se divise en quatre sections:
philosophie et philologie,--histoire et droit,--sciences mathématiques
et naturelles,--beaux-arts. Le gouvernement lui accorde une subvention
de 12,000 francs. Les membres les plus distingués de la Société sont,
dans l’ordre des lettres: M. Novakovitch, le ministre actuel de
l’instruction publique; son collègue M. Miatovitch, ministre des
finances, historien et publiciste distingué; M. Militchevitch, un
géographe consommé, auquel on doit la meilleure description de la Serbie
et nombre de récits populaires; M. Kouïoundjitch, poëte et philosophe,
qui représente aujourd’hui la Serbie auprès de la cour d’Italie.
Il existe en outre, à Belgrade, une Société de médecine, une
d’agriculture et une fondation particulière due à la libéralité d’un
officier récemment décédé, le capitaine Tchoupitch. Ce patriote a légué
par testament une partie de sa fortune pour la publication d’œuvres
morales et littéraires. De telles libéralités ne sont pas rares chez les
Serbes, plus pourtant que chez les Grecs et les Bulgares. L’un des
Mécènes les plus généreux a été le capitaine Micha Atanasievitch, qui a
fait construire à ses frais le grandiose édifice où sont logés la haute
école, la Société scientifique, la bibliothèque et le musée.
La bibliothèque, qui a été autrefois sous la direction de M. Stoïan
Novakovitch, renferme environ vingt-cinq mille volumes et une belle
collection de cartes et de dessins. Les catalogues sont fort bien tenus.
Une autre bibliothèque a été fondée par l’État dans la seconde capitale
du pays, à Kragouievats.
Le musée est certainement, au point de vue archéologique, un des plus
intéressants de l’Europe orientale. Les antiquités, les médailles,
abondent sur le sol de l’ancienne _Singidunum_. On en découvre chaque
jour. Le commandant de la forteresse m’a montré toute une poignée de
monnaies que ses forçats venaient de découvrir au pied d’un vieux mur.
Une statue d’Isis a été rapportée de la Bosnie. Une tête de bronze,
trouvée dans le Danube, est considérée comme ayant appartenu à une
statue de Trajan. Mais ce qui mérite surtout l’attention des amateurs,
c’est la numismatique des anciens États serbes, Serbie, Bosnie,
Bulgarie. Il y a là des pièces à faire pâmer de joie un collectionneur.
Toutes ces richesses ont été décrites dans un grand ouvrage publié à
Agram par un archéologue dalmate, M. Sime Ljubich.
Une salle particulièrement intéressante pour l’historien, c’est celle
qui renferme les souvenirs de la domination turque et de la guerre de
l’Indépendance. Quel est le Serbe dont le patriotisme ne s’enflammerait
à voir ces carcans de fer, ces fouets aux nœuds métalliques sous
lesquels ont naguère gémi ses ancêtres, ces drapeaux qui ont mené au
combat les Karageorge et les Obrenovitch?
Une galerie de peinture renferme les portraits de ces héros épiques et
ceux des hommes qui ont régénéré par la science un peuple redevenu à
demi barbare: les Dosithée Obradovitch, les Karadjitch, les
Miloutinovitch. Œuvres d’artistes indigènes, ces portraits sont d’une
exécution grossière, mais d’une grande sincérité. Ils donnent bien
l’idée de ces rudes personnages, nés pour vendre des prunes, élever des
pourceaux ou végéter dans un monastère, et qui s’improvisèrent un beau
matin chefs d’armée, poëtes, diplomates. Cette partie du musée est une
excellente école de patriotisme.
Parmi les établissements fondés par l’État, il faut encore citer
l’imprimerie royale, qui existe depuis de longues années, et qui est
dirigée avec zèle et intelligence par M. Steva Raïtchevitch. Ses travaux
sont très-soignés, et, dans une exposition internationale, ils
mériteraient d’être distingués. Elle a été longtemps la seule imprimerie
de Belgrade. Aujourd’hui, l’industrie privée lui fait une sérieuse
concurrence. Le nombre des typographies s’est multiplié, en même temps
que celui des journaux, et les journaux se sont accrus en raison du
progrès des passions et des idées politiques. Nos confrères belgradiens
se font remarquer par la violence de leurs polémiques. Ils ont un goût
peut-être prématuré pour les questions sociales et la logomachie
cosmopolite. Cela tient sans doute à ce que la plupart d’entre eux ont
fait leur éducation à l’étranger. Il est bien tôt pour parler des
rapports du travail et du capital dans un pays où l’industrie est encore
dans l’enfance. Il serait plus pratique et plus patriotique de créer une
industrie nationale, qui affranchirait le pays du monopole du marché
autrichien.
La librairie se développe en même temps que l’imprimerie. Je me rappelle
le temps où elle n’avait d’autre établissement que celui du sieur
Valojitch, une papeterie de village. Aujourd’hui, le commerce des livres
est représenté par des magasins à l’européenne; Belgrade a même des
éditeurs. Leur commerce s’alimente en grande partie de travaux publiés à
l’étranger, à Novi-Sad et à Pancsevo (Hongrie), à Pesth, à Vienne, à
Raguse. La littérature serbe dépasse de beaucoup les limites restreintes
du royaume; son territoire s’étend des bouches de Cattaro aux frontières
de la Bulgarie, et de la Drave aux Balkans. Elle obéit à des influences
très-diverses. Parmi les littérateurs distingués de Belgrade, beaucoup
sont originaires des pays étrangers, de la Dalmatie, de la Syrmie, de la
Hongrie méridionale. Les études historiques me paraissent être les plus
florissantes; la poésie a des représentants de quelque mérite; le drame,
le roman, vivent surtout de traductions et d’adaptations.
Si les progrès de l’instruction publique dans un pays dépendaient
uniquement des mérites du ministre compétent, la Serbie ne tarderait pas
à égaler les plus avancés des États européens. Le ministre actuel, M.
Stoïan Novakovitch[28], est un des savants les plus remarquables du
monde slave. Ses travaux d’histoire et de linguistique font autorité. Il
est depuis de longues années l’âme de la Société des sciences; les
Académies de Pétersbourg et d’Agram l’ont nommé membre correspondant.
Ses amis regrettent que les labeurs de l’administration et de la
politique l’aient arraché aux études qui ont assuré sa réputation.
Malheureusement ni le talent, ni l’érudition ne peuvent faire jaillir du
sol les instituteurs ou les écoles. M. Novakovitch a hérité d’une
situation qui ne peut être modifiée qu’avec l’aide de deux facteurs
indispensables, le temps et l’argent.
[28] M. Novakovitch a donné sa démission en septembre 1883.
M. Novakovitch a d’ailleurs d’autres soucis que ceux de l’instruction
publique. Il est aussi ministre des cultes. Ce devrait être un
portefeuille aisé à manier dans un pays où l’unité religieuse est à peu
près absolue. Sauf quelques musulmans de passage, trois ou quatre mille
catholiques, sujets étrangers, et deux mille Israélites, toute la
population du royaume appartient à la religion orthodoxe. L’Église serbe
n’a point de parti ultramontain. Cependant la Serbie, tout comme la
Prusse, a eu son Kulturkampf.
La chose, au premier abord, semble assez singulière. S’il est un peuple
chez lequel les passions religieuses paraissent peu capables de
s’allumer, c’est le peuple serbe. Il pratique l’orthodoxie avec
sobriété; son caractère est essentiellement flegmatique. Le fanatisme et
le mysticisme n’ont guère prise sur lui. A ce point de vue, il offre peu
de rapports avec le peuple russe. Vous ne verrez dans les rues de
Belgrade ni génuflexions ni signes de croix devant les églises, ni
saintes images pieusement baisées, ni cierges allumés devant la chapelle
de tel patron miraculeux. Les pèlerinages sont surtout des prétextes à
fêtes populaires et à réunions.
On compte en Serbie cinquante-quatre couvents avec cent trente-huit
moines, soit, pour parler le langage rigoureux de la statistique, deux
moines six dixièmes par monastère. Il n’y a point de couvents de femmes.
Étant donné ces dispositions générales des esprits, on s’attendait peu à
voir éclater un conflit entre l’Église et l’État.
Ce conflit a pourtant eu lieu; il s’est produit à propos d’une loi de
finances. Le gouvernement prétendait frapper d’un impôt certaines
fonctions ecclésiastiques; il voulait faire payer une taxe de cent
francs à quiconque se faisait moine, une de cent cinquante à qui
devenait hiéromonaque. Le métropolitain de Belgrade, Mgr Michel,
protesta contre une mesure qui lui semblait contraire aux canons, aux
constitutions apostoliques, et qui, paraît-il, entachait l’Église serbe
du péché de simonie. Non-seulement il protesta par lettre, mais la
première fois qu’il eut une consécration à célébrer, il se refusa à
prélever l’impôt en question. Le gouvernement le frappa d’une amende
égale à six fois la somme exigée. Le métropolitain soumit le conflit à
un concile national composé des évêques de Nich, Negotin, Oujitsa et
Schabats. Le concile se prononça également contre l’innovation
gouvernementale. Le ministre répondit par la suspension du
métropolitain, qui se vit relégué dans un monastère[29]. Le scandale a
été grand dans le monde russe, à Moscou notamment.
[29] Mgr Michel a été remplacé (avril 1883) par M. Mraovitch; ce
prélat a été sacré par le métropolitain serbe de Karlovtsi
(Hongrie).
D’après les hommes d’État serbes, il s’agit d’une simple question de
discipline intérieure; d’après les slavophiles moscovites, l’incident
est beaucoup plus grave.
Le métropolitain, chef suprême de l’Église serbe, est le partisan le
plus dévoué de la Russie dans le royaume. Or, le ministère actuel suit
une politique entièrement docile à l’Autriche. Il a donc dû supprimer
l’homme dont la présence à la tête du clergé national est une
protestation vivante contre la tutelle autrichienne. Je ne prends point
parti entre les deux opinions; je me contente de les exposer. Il m’a
semblé qu’à Belgrade la suspension du métropolitain avait produit assez
peu d’effet, du moins parmi les classes intelligentes.
Ceci m’amène à étudier la situation que les circonstances ont faite à la
Serbie. Je suis depuis de longues années en rapport avec ses hommes
politiques, avec les représentants de l’opinion publique en ce pays, et
je crois pouvoir donner des appréciations assez exactes. Le peuple serbe
n’est plus,--sauf telle ou telle exception individuelle,--capable ni de
fanatisme religieux, ni même de fanatisme patriotique. Plusieurs siècles
de servitude, de longs rapports avec les Osmanlis, lui ont appris qu’il
faut savoir tour à tour se résigner et dissimuler. Si la Serbie, au
début de notre siècle, s’est affranchie par les armes, elle s’est
maintenue par la diplomatie. Elle a cherché tout d’abord d’où venait le
vent, et elle a plié devant les plus forts, de crainte d’être brisée par
eux. Pièce à pièce, morceau par morceau, elle a arraché à l’Europe et
aux sultans les concessions successives avec lesquelles elle a fait son
indépendance.
Les sympathies naturelles qu’elle peut avoir pour ses congénères slaves
ou ses coreligionnaires orthodoxes, elle a toujours su les sacrifier aux
nécessités du moment ou aux espérances de l’avenir. C’est ainsi que,
pendant la guerre de Crimée, elle est restée neutre pour être agréable
aux puissances alliées, et surtout par crainte de l’Autriche, sa
puissante voisine. Certes, elle prévoyait bien qu’elle aurait un jour
besoin de la Russie, et en Orient on regardait volontiers la Russie
comme sa protectrice. Mais cette protection, elle la subissait plutôt
qu’elle ne la désirait: «L’homme qui se noie se raccroche même à une
paille», dit un proverbe indigène.
Causée par les abus de l’administration turque, fomentée peut-être en
secret par le gouvernement autrichien, l’insurrection de la Bosnie et de
l’Herzégovine a été, comme on sait, le point de départ des événements
qui ont définitivement affranchi la Serbie et l’ont transformée en
royaume. La principauté ne pouvait guère refuser l’aide que venaient lui
apporter les volontaires russes. Elle en a profité, avec l’assentiment
tacite de l’Autriche, bien entendu. Cependant, cette fraternité d’armes
n’a peut-être pas beaucoup contribué à resserrer les liens d’affection
avec les Russes et les Serbes. Si parmi les volontaires il y avait des
héros, il y avait aussi beaucoup d’aventuriers. On les a subis, mais
sans enthousiasme, et l’on n’en a pas gardé partout un excellent
souvenir. D’ailleurs, l’empereur Alexandre II a fait payer cher à
l’amour-propre des Serbes les secours qu’il leur envoyait. Dans le
discours célèbre auquel je faisais plus haut allusion, il a grièvement
blessé leur amour-propre. Il se servit même, m’assure-t-on,
d’expressions que des raisons de haute convenance ne permettent pas de
reproduire ici. Il n’est jamais habile d’humilier ceux à qui l’on vient
de rendre service.
Un bienfait reproché tint toujours lieu d’offense.
Quand les Turcs arrivés devant Djunis se furent ouvert la route de
Belgrade, la médiation russe vint tout à coup arrêter leur marche
triomphante et rétablir le _statu quo ante bellum_. La Russie ne faisait
que son devoir le plus strict en tirant le petit État d’une aventure où
elle avait puissamment contribué à l’engager. Un peu plus tard, vers la
fin de la campagne de Bulgarie, la Russie eut à son tour besoin de la
principauté. Elle lui fit reprendre les armes, et cette intervention
produisit une diversion utile sur l’aile gauche des Ottomans. Les Serbes
prétendent donc que si la Russie leur a rendu quelques services, elle
les leur a bien fait payer. Ils se considèrent comme quittes envers
elle, et n’admettent point d’ailleurs que la reconnaissance ait un rôle
quelconque à jouer dans la politique des nations. La Serbie, comme
l’Autriche de Schwarzenberg, est prête à «étonner le monde par son
ingratitude».
L’acquisition de dix mille kilomètres carrés alloués par le traité de
Berlin, l’indépendance, le titre de royaume, peuvent-ils être considérés
comme des compensations suffisantes pour les sacrifices que le petit
État s’est imposés pendant la dernière guerre? Oui, sans doute, si ces
avantages sont l’augure et le gage assuré d’un développement ultérieur.
Non, s’ils tracent le cadre définitif où la nation serbe doit être
renfermée _ne varietur_.
Le traité de Berlin, en accordant à la Serbie les districts de Nich et
de Pirot, a donné à l’Autriche la Bosnie et l’Herzégovine; il a fauché
jusque dans leurs racines les espérances de la Serbie; il a réduit le
royaume à l’état de vassal du dangereux voisin, qui s’annonce dès
maintenant comme l’héritier réservataire de la Turquie, et dont
l’ambition vise, dit-on, les rivages de l’Archipel. Depuis que la Serbie
régénérée a recommencé son existence politique, jamais un coup plus rude
n’avait été porté à son avenir. Ces provinces maintenant livrées au
_Schwaba_, elles avaient été l’objet des aspirations et des convoitises
de tous les patriotes. De tout temps ils avaient rêvé de les affranchir
du joug détesté et d’aller, par-dessus la Drina, donner la main aux
frères du Monténégro.
Tant que les Osmanlis restaient les maîtres en Bosnie et en Herzégovine,
on pouvait avoir l’espérance de les en chasser, comme on les a chassés
jadis des forêts de la Schoumadia. Et voici que l’éternel ennemi des
Slaves, l’Allemand, s’y établit avec la force militaire d’un empire de
quarante millions d’hommes! Désormais la Serbie est surveillée par
l’Autriche, non pas seulement sur la ligne si mal défendue de la Save et
du Danube, mais encore sur la frontière occidentale de la Drina. Dans
ces provinces où elle voyait naguère des frères prêts à l’accueillir
comme une libératrice, elle ne voit plus désormais que des ennemis
jaloux qui épient toutes ses démarches, contrôlent toutes ses ambitions.
Au sud de la Bosnie et de l’Herzégovine, il y a encore la Vieille
Serbie, où les Autrichiens n’ont pas pénétré. C’est là que s’élèvent la
ville de Prizren, où fut jadis la capitale du tsar Douchan, la ville de
Petch, où siégeaient les patriarches; c’est là qu’est le champ de
bataille de Kosovo, où succomba l’indépendance nationale. Il suffirait
d’un coup de main heureux pour remettre les Serbes en possession de tous
ces sanctuaires nationaux. Mais les Kaiserliks sont là, à deux pas, qui
veillent sur le chemin de fer de Salonique.
Quelle rage a dû mordre le cœur des patriotes quand ils ont vu la
diplomatie européenne briser ainsi toutes leurs espérances! En
vingt-quatre heures les Autrichiens peuvent occuper Belgrade; en cinq ou
six jours leur armée de Bosnie peut arriver à Kragouievats. La Serbie,
pour renouer le fil brisé de ses destinées, ne doit plus compter que sur
une guerre européenne.
Faut-il s’étonner si, au milieu de circonstances si délicates, le roi
Milan et ses conseillers ont cru devoir courber la tête et s’incliner
devant la loi inéluctable du plus fort? La Serbie est aujourd’hui dans
la situation où se trouvait le Piémont après Novare. Elle se recueille
et elle attend. _Tempus et meum jus_, dit l’exergue inscrit dans les
armoiries de sa jeune royauté.
Il ne manque pas d’impatients à qui l’attente semble pénible et qui
contiennent mal l’expression de leurs angoisses et de leurs aspirations.
On m’a raconté à Belgrade une anecdote significative. L’an dernier, le
roi faisait un voyage dans ses États; il se rendait à Oujitsa. C’est un
chef-lieu de département à l’ouest du royaume, à dix lieues environ de
la frontière bosniaque. Ainsi qu’il est d’usage entre pays monarchiques,
une députation d’officiers autrichiens de l’armée d’occupation cantonnée
en Bosnie devait venir le saluer au passage. Les habitants d’Oujitsa
avaient imaginé d’élever à l’entrée de la ville un arc de triomphe
portant deux inscriptions; d’un côté: