Belgrade il y a quinze ans et aujourd’hui.--Progrès accomplis.--Ce qui
reste à faire.--Vexations policières; les passe-ports.--La douane
autrichienne.--Les forçats.--La vie sociale et les partis.
Il y a quinze ans que j’ai visité Belgrade pour la première fois.
C’était en 1867, au lendemain de l’évacuation des forteresses serbes par
les Ottomans; la Serbie, si longtemps opprimée, commençait enfin à
respirer, grâce à l’heureuse et sage politique du prince Michel. Les
patriotes se plaisaient à nourrir «de longs espoirs et de vastes
pensées». Ils considéraient leur pays comme le Piémont des Slaves
méridionaux; ils voyaient déjà la Bosnie, l’Herzégovine, la vieille
Serbie, groupées autour de lui, la défaite de Kosovo vengée, l’empire du
tsar Douchan reconstitué. Je partageais ces illusions. Pendant la
dernière guerre, j’avais suivi avec un intérêt ému les épreuves par
lesquelles la principauté avait dû passer pour s’émanciper de la tutelle
ottomane et devenir un royaume indépendant. La plupart des amis que
j’avais quittés en 1867, les uns étudiants, les autres débutant à peine
dans la vie politique, étaient devenus à leur tour des hommes d’État. Je
me réjouissais de les revoir, de constater avec eux le progrès accompli,
de mesurer l’espace qui leur reste encore à parcourir. Je suis arrivé
les mains pleines de sympathies et d’illusions: je suis parti affligé et
je dirai presque désenchanté. Est-ce la faute des circonstances?
Serait-ce que l’âge mûr apporte avec lui un esprit morose que ne connaît
point la jeunesse? C’est une question à laquelle le lecteur impartial
pourra peut-être mieux répondre que moi.
J’ai décrit autrefois la ville de Belgrade telle qu’elle m’est apparue
au lendemain de l’évacuation des forteresses par les musulmans[20]. Je
l’avais quittée chef-lieu d’une principauté vassale; je l’ai retrouvée
résidence d’un roi et capitale d’un État indépendant. Je dois
reconnaître qu’elle a fait quelques efforts pour se mettre à la hauteur
de sa nouvelle fortune. Le quartier turc, le _Dortjol_, avec ses maisons
louches et ses ruelles étroites, a presque entièrement disparu. J’ai
cherché en vain les ruines monumentales du palais où avait naguère
habité le prince Eugène et celles de la grande mosquée turque, la
Battal-Djamia. Tout cela n’est plus. Les autres mosquées, qui donnaient
à Belgrade une physionomie orientale, ont été rasées. Deux seulement
subsistent encore: l’une, entretenue par le gouvernement, pourvoit aux
besoins spirituels des voyageurs musulmans; l’autre,--ironie amère du
destin!--sert à fabriquer le gaz du théâtre national. Les derniers
restes de l’enceinte fortifiée ont également disparu; les débris des
portes (Kapia) ont été nivelés; Belgrade a maintenant comme Paris son
boulevard (Chanats, de l’allemand Schanze), sur lequel on commence à
élever des constructions élégantes. La plupart des ambassades y ont
établi leur hôtel. Je regrette les consulats, dont les pavillons arborés
aux grands mâts flottaient naguère si gaiement au soleil.
[20] Dans mon livre _le Monde slave_. Paris, 1872.
La nouvelle rue du prince Michel, droite, flanquée de trottoirs et
presque pavée, est bordée de maisons à plusieurs étages et de magasins à
l’européenne; ils sont ornés d’enseignes cosmopolites dues au pinceau
d’artistes indigènes: _Au Viennois_, _Au Parisien_. Je ne donnerais ni
l’un ni l’autre pour un type de suprême distinction. Dans ces magasins
modernes, le système métrique et la monnaie décimale sont désormais en
usage. En ces pays lointains, le nom du mètre et de ses subdivisions a
une douceur toute particulière pour des oreilles françaises. Le dinar
(franc) et le décime ont heureusement remplacé l’effroyable anarchie
monétaire, roubles, ducats, piastres, contre laquelle se débattait jadis
l’étranger effaré. A vrai dire, les négociants serbes ne sont pas encore
faits à ce progrès. Ils se servent bien de la monnaie nouvelle, mais ils
persistent à compter en piastres. Faut-il s’en étonner, quand on voit
nos paysans, dans certaines provinces, rester encore fidèles aux vieux
noms d’écus et de pistoles?
L’esplanade qui précède la forteresse, le Kalimegdan, naguère témoin de
sanglantes exécutions, a été plantée d’arbres et constitue un agréable
jardin de ville où la population oisive vient respirer, le soir, l’air
frais du Danube. Le Konak du prince, devenu trop étroit pour la royauté
serbe, est en train de se transformer en un palais grandiose. Sur la
place, où la statue du regretté prince Michel a été récemment inaugurée,
un théâtre permanent a été élevé. Nous voilà loin du temps où la Thalie
serbe abritait ses pénates errants dans des granges ou dans des hangars.
Je me rappelle avoir assisté autrefois à la représentation d’un grand
drame intitulé: _Miloch, ou la Délivrance de la Serbie_. On y voyait des
voïévodes, des heidouques, des raiahs, des pachas, des nizams. «Il y
aura, avait dit l’affiche, une scène avec des décors.» Tout ce monde
épique s’agitait dans un espace de trente mètres carrés. Les coulisses
étaient figurées par des paravents derrière lesquels Turcs et Serbes
dissimulaient à grand’peine leur stature héroïque. Aujourd’hui, Belgrade
possède un vrai théâtre, une vraie troupe. Les acteurs se recrutent en
grande partie parmi les Serbes de la Hongrie. Le public se passionne et
ne dédaigne point les allusions politiques. Une représentation de
_Rabagas_ a été dernièrement le sujet d’une véritable émeute; les jeunes
gens croyaient que Sardou avait voulu rendre ridicules les chefs de
l’opposition indigène: Rabagas n’était plus Gambetta, c’était M.
Ristitch!
Voici encore un progrès fort louable, surtout en Orient. Les rues ont
reçu des noms, et les maisons des numéros. On les a même appliqués d’une
façon fort ingénieuse. Chaque maison a été ornée d’une petite plaque en
fonte indiquant le nom de la rue et le numéro. Précieuse innovation pour
l’étranger! Malheureusement, l’édilité a fait badigeonner de blanc
toutes les plaques, qui sont devenues aussitôt illisibles. Personne n’en
tient compte, et je pourrais citer tel habitant qui ignore absolument la
dénomination officielle de sa rue. Si vous demandez où est située telle
_oulitsa_ (c’est le mot serbe officiel), le passant riposte
invariablement par le mot turc de _sokak_. Si, du moins, le touriste
avait un plan à son service! Mais le seul qui existe est en quatre
feuilles grand aigle et vraiment peu portatif. Au bout de quelques
jours, j’ai renoncé à courir après mes amis, et j’ai attendu patiemment
qu’ils vinssent me chercher dans mon hôtel. Grâce à Dieu, Belgrade offre
au voyageur une hospitalité suffisamment confortable. Ce qu’elle ne lui
offre point, par exemple, c’est une poste restante bien organisée. J’ai
vu, de mes yeux, un employé me déclarer que rien n’était arrivé à mon
nom, et cela lorsque je reconnaissais sur les rayons un paquet de livres
qui m’était destiné. J’ai entendu à ce sujet, dans les bureaux des
légations, des plaintes sérieuses, et dont l’administration serbe
devrait bien tenir compte. La poste serbe fait presque regretter
l’ancienne poste autrichienne, qui avait la réputation--méritée ou
non--de lire les dépêches, mais qui du moins les remettait exactement.
Tout en constatant avec sympathie les progrès accomplis, un peu
lentement peut-être, mais au milieu du tumulte des guerres extérieures
et des convulsions politiques, il faut signaler tous ceux qui restent
encore à réaliser. Belgrade n’a point de quai sur la Save, et la berge
mal pavée où abordent les voyageurs est vraiment trop primitive. On
s’étonne de ne pas rencontrer un système d’éclairage conforme aux
besoins de la civilisation moderne. Il est singulier qu’on n’ait pas
encore établi une usine à gaz dans une capitale commerçante dont la
population, suffisamment agglomérée, est certainement supérieure à
trente mille âmes. Les optimistes se consolent, il est vrai, en pensant
qu’on débutera tout à coup par l’éclairage électrique. Le pavage, sauf
dans une ou deux rues privilégiées, continue à ne justifier nullement ce
nom grec de _kalderma_ (kalos dromos, la belle route!) que la tradition
byzantine a légué à l’idiome serbe.
D’ici à deux ou trois ans, Belgrade, qui n’est encore accessible que par
les voies fluviales, sera définitivement rattachée à l’Europe par le
chemin de fer. J’ai visité sur les bords de la Save le vaste chantier où
notre compagnie de Fives-Lille achève le grand pont de fer qui réunira
prochainement l’Autriche à la Serbie. Deux locomotives courent déjà le
long du fleuve et ballastent la voie. Non loin de Belgrade, on commence
à percer des tunnels. Le royaume tout entier est couvert d’ingénieurs
qui plantent des jalons et relèvent des niveaux. Bientôt Belgrade sera
reliée à Pesth et à Vienne, à Sofia, à Salonique, à Constantinople. Elle
deviendra une des grandes étapes du transit international. Il faut
qu’elle s’apprête à jouer dignement le rôle de ville européenne. En
attendant que le royaume soit traversé de part en part par la voie
ferrée, on a du moins organisé quelques lignes postales. Une diligence,
fort primitive d’ailleurs, franchit en vingt-quatre heures les 300
kilomètres qui séparent Belgrade de Nich. Dans la plupart des provinces,
on voyage encore à cheval ou en voiture particulière.
Il faut espérer que, le jour où les railways auront définitivement
pénétré en Serbie, le gouvernement serbe renoncera à des vexations
policières qui ne se retrouvent plus nulle part en Europe, pas même chez
ces pauvres Turcs, pas même en Russie. Le voyageur qui débarque à
Belgrade est d’abord tenu d’exhiber son passe-port. C’est là une
formalité qui n’est plus guère en usage dans les pays civilisés, sauf en
Russie et en Turquie. Si la Serbie tient à se distinguer d’eux, c’est
son droit, et il n’y a rien à dire. Ce qui est plus grave, c’est ceci.
Le passe-port est remis à un gendarme qui happe le voyageur sur la
passerelle même du bateau, sans lui donner le temps de se reconnaître.
Il est expédié à la police serbe, qui ne le rend pas à son propriétaire,
mais l’envoie à la légation compétente, où vous êtes libre d’aller le
réclamer le lendemain ou même vingt-quatre heures après. Vous arrivez à
Belgrade le samedi soir à cinq heures; vous comptez y dîner et repartir
immédiatement pour Nich ou Kragouievats; impossible, votre passe-port
est confisqué. Le lendemain dimanche, la légation n’est pas ouverte. Le
lundi matin, vous courez à la chancellerie; mais comme elle était déjà
fermée le samedi soir, votre passe-port n’y est point encore arrivé.
Total, quarante-huit heures d’internement à Belgrade. Les Serbes,
auxquels je signalais non sans indignation cet abus de leur
gouvernement, paraissaient fort étonnés. Ceux qui n’avaient jamais
quitté le pays trouvaient la chose toute naturelle; ceux qui avaient
vécu en Europe ne s’apercevaient point de la différence. D’aucuns
cherchaient à justifier leur administration.
--Notre pays est trop petit, disaient-ils; si nous le laissions ouvert à
tout le monde, nous serions envahis par les aventuriers de toute
l’Europe. Nous avons subi des convulsions politiques; la dynastie
régnante des Obrenovitch a longtemps eu à craindre les complots de la
dynastie tombée des Karageorgevitch. Il faut bien prendre ses
précautions.
En vérité, ces précautions sont prises d’une singulière façon: le
gendarme chargé de recueillir les passe-ports ne connaît aucune langue
étrangère et d’ailleurs ne les lit même pas. On lui remet un papier plié
en quatre, une note quelconque, et le tour est joué. Mon ami M.
Jireczek, qui a visité Belgrade en 1874, raconte ceci: «J’ai vu, dit-il,
dans un consulat, un monceau de notes de restaurant, de récépissés
postaux, de laisser-passer de bétail, de quittances et autres documents
du même genre, qui avaient été remis par des étrangers au gendarme; il
ne savait pas lire et prenait pour un passe-port tout ce qui portait un
timbre ou un cachet[21].» Ceci était écrit en 1875. Les choses n’ont pas
changé depuis, si j’en crois les témoignages que j’ai recueillis dans
certaines chancelleries. Le procédé est vexatoire, mais en revanche
absurde, puisqu’il ne peut en aucune façon empêcher les gens suspects
d’entrer dans le royaume.
[21] Le témoignage de M. Jireczek est peu suspect de malveillance. Il
est, comme je crois l’être moi-même, un ami dévoué de la Serbie.
Mais le premier devoir qu’impose la sympathie pour un peuple, c’est
de lui dire franchement ses défauts.
Je sais des étrangers que leurs affaires appellent fréquemment à Semlin,
de l’autre côté du Danube; ils sont obligés, pour assurer la liberté de
leurs mouvements, d’avoir un jeu de trois ou quatre passe-ports. Que mes
amis serbes prennent la peine d’aller chez leurs voisins, en Bulgarie,
en Roumanie, en Roumélie, dans les États aussi petits et plus récents
que le leur, ils ne trouveront nulle part ces chinoiseries grotesques,
véritables inventions de pachas en délire. Ce n’est vraiment pas la
peine d’envoyer chaque année des jeunes gens étudier à Vienne, à
Heidelberg, à Paris, pour qu’ils rapportent chez leurs compatriotes des
idées aussi saugrenues en matière de police et d’administration.
Je cherche tous les moyens possibles d’excuser mes amis serbes. J’avais
supposé que peut-être leurs procédés étaient provoqués par des procédés
analogues de leurs voisins d’Autriche. Un beau matin, j’allai à Semlin
tout exprès pour vérifier la chose. Pas le moindre gendarme sur le
ponton autrichien; on m’a laissé entrer dans Semlin et en sortir, sans
daigner même s’informer de mon identité. Cette grande villasse ne mérite
guère d’ailleurs d’être visitée. Je ne sais où Lamartine avait l’esprit
quand il a écrit qu’elle lui était apparue «avec toutes les splendeurs
de l’Orient».
Il n’est pas aisé d’entrer en Serbie,--par Belgrade du moins,--même pour
les honnêtes gens qui ont un passe-port; il n’est pas plus commode d’en
sortir. Le voyageur qui prend les bateaux de la Compagnie autrichienne,
fût-ce pour aller à Semlin, doit: 1º présenter son passe-port à la
police serbe; 2º payer un droit fixe de 35 centimes; 3º remettre le
récépissé de ces 35 centimes au gendarme qui l’attend sur la passerelle;
4º soumettre ses bagages à la visite de la douane autrichienne établie
sur le ponton, et cela quand même il n’irait point en Autriche.
Examinons un peu en détail ces formalités. Le visa des passe-ports à la
sortie de la frontière ne se pratique plus aujourd’hui que dans un seul
État, la Russie. Mais la Russie autocratique traîne après elle deux
boulets: le polonisme et le nihilisme. La Serbie pourrait assurément
choisir de meilleurs modèles.
Quand sur une personne on prétend se régler,
C’est par les beaux côtés qu’il lui faut ressembler.
La seule raison du visa qui m’ait paru vraisemblable, c’est une raison
fiscale, assez difficile d’ailleurs à justifier. On m’a proposé diverses
explications. Autrefois, les bateaux à vapeur du Danube ne touchaient
point Belgrade; ils restaient à Semlin, sur la rive autrichienne. Il
fallait aller les chercher en canot; le gouvernement serbe profitait de
ce trafic. Depuis que les paquebots abordent à Belgrade, cette source de
revenu est supprimée. On la remplace par une taxe imposée au voyageur.
Voulez-vous une autre explication qui ne vaut guère mieux? La Save,
comme je l’ai dit plus haut, n’a point de quai. La taxe en question
serait destinée à produire les fonds nécessaires pour en construire un.
Soit; mais un gouvernement intelligent trouverait pour le prélever des
procédés moins vexatoires. Il suffirait de faire percevoir l’impôt sous
forme de surtaxe ajoutée au prix du billet. C’est ce qui se pratique
chez nous pour les billets de chemin de fer. Personne en France n’a eu
l’idée d’envoyer d’abord chez le percepteur les voyageurs qui veulent
aller de Paris à Bougival. En tout cas, l’impôt est hors de toute
proportion avec la matière imposée. Une excursion à Semlin coûte environ
1 franc; le voyageur est frappé d’une contribution de plus de 30 p. 100.
Il est vrai qu’il ne paye pas plus pour descendre jusqu’aux bouches du
Danube. J’aime mieux croire qu’il s’agit d’une simple mesure
protectionniste. On veut empêcher les Belgradiens d’aller chercher à
Semlin les articles autrichiens qu’ils introduiraient au détriment de la
douane dans le royaume. Quoi qu’il en soit, il y a là un abus à
supprimer au plus vite. J’ai souvent lu dans les journaux de Belgrade de
généreuses tirades sur la liberté et la dignité humaine. Si jamais ceux
qui les écrivent sont au pouvoir, voilà pour eux une belle occasion de
réformes à accomplir.
Du reste, il semble que tout ait été combiné dans le port de Belgrade
pour la plus grande incommodité du voyageur. Après avoir échappé au
policier et au gendarme serbe, à peine met-il le pied sur le ponton
qu’il tombe aux mains du douanier autrichien. «Mais je ne vais pas en
Autriche, je vais à Semendria en Serbie, à Viddin en Bulgarie, à Turn
Severin en Roumanie.--Il n’importe! Ouvrez vos malles.» Le voyageur non
prévenu de cette formalité, qui arriverait à la dernière heure, se
verrait inexorablement refuser l’accès du bateau. Les personnages
diplomatiques ne sont pas même assurés d’échapper à ces vexations.
Dernièrement, le ministre de Roumanie à Belgrade s’est vu, _malgré ses
passe-ports_, obligé de laisser fouiller ses bagages. Les douaniers
exigeaient de lui un certificat de l’ambassadeur autrichien. Qu’est
ceci, sinon le fameux droit de visite naguère réclamé par l’Angleterre,
et contre lequel l’Europe s’est insurgée à bon droit?
L’Autriche a toujours tenu les Slaves méridionaux en suspicion; elle a
longtemps fait contre eux la police du Danube. Le temps n’est pas loin
où les capitaines de ses paquebots livraient aux agents de Mithad-Pacha
les Bulgares suspects qui naviguaient sous le pavillon de l’empire. Elle
garde encore ses habitudes inquisitoriales. Je ne puis croire qu’elle
déploie un tel luxe de douaniers uniquement pour empêcher quelques
voyageurs de fumer du tabac serbe ou de boire du vin de Negotin à bord
de ses bâtiments. Ah! si les Anglais voyageaient dans ces contrées,
comme ils feraient retentir les journaux de leurs doléances! Ils sont
malheureusement fort rares dans ces parages. De Belgrade à
Constantinople, je n’en ai pas rencontré un seul.
Le bateau qui part de Belgrade, à six heures du matin, pour le bas
Danube arrive la veille au soir sur les dix heures, venant de Pesth. Il
dépose les passagers qu’il amène d’Autriche, mais refuse de prendre,
pour passer la nuit à bord, ceux qui doivent partir le lendemain matin.
MM. les douaniers ont besoin de dormir en paix et ne sauraient visiter
les bagages à la lueur du pétrole. Force est donc au voyageur de passer
la nuit à l’hôtel et de se lever à quatre heures du matin pour remplir
toutes les formalités que j’ai indiquées plus haut. Ce que j’admire le
plus, c’est le flegme avec lequel les Serbes supportent cette série
d’avanies. On parle beaucoup de la liberté du Danube; elle n’a point de
pire ennemie que la _Donaudampfschifffahrtsgesellschaft_[22]. On se
querelle dans les parlements de Bucarest, de Belgrade, de Sofia. Il y a
des blancs et des rouges, des conservateurs et des libéraux. On verse
des flots d’encre et des torrents d’éloquence. Pendant ce temps-là, le
noble fleuve, le grand lien des trois États, reste aux mains d’étrangers
qui l’exploitent et en font la police. Quand donc Serbes, Roumains et
Bulgares sauront-ils s’entendre pour s’émanciper de ce monopole
humiliant? On me dit que dans tel de ces trois États il y a des
personnages considérables qui ont des actions de la Société danubienne,
et qui, en luttant contre elle, lutteraient contre leurs propres
intérêts. Ce sont là, j’aime à le croire, des bruits calomnieux. Il y a
des cas où une spéculation, d’ailleurs en soi-même indifférente, devient
un véritable crime de haute trahison envers le pays.
[22] Compagnie de navigation danubienne.
Belgrade est donc pour le touriste une prison d’où l’on ne sort pas sans
l’autorisation de deux ou trois geôliers. Cette prison, à certains
moments, prend des allures de bagne. Si j’ai été blessé dans ma liberté,
je ne l’ai pas moins été dans le sentiment élevé que j’ai de la dignité
humaine. La forteresse de la ville, à peu près inutile aujourd’hui au
point de vue militaire, sert de résidence à un certain nombre de
forçats. Il y en a, hélas! en tout pays; mais ce qui est le propre de
Belgrade, c’est l’exhibition perpétuelle de ces misérables. Ils ne
restent pas renfermés dans la citadelle; ils sont employés en ville aux
corvées les plus diverses, et on les rencontre sans cesse par escouades,
marchant sous la conduite d’un soldat en armes et faisant sonner leurs
chaînes sur le rude pavé des rues. La capitale serbe est la seule ville
d’Europe où j’aie jamais eu l’occasion de constater cette prostitution
quotidienne de la dignité humaine.
Que les farouches compagnons de Miloch aient ignoré les délicatesses
occidentales, rien de plus naturel. Que leurs descendants, les élèves
des Bluntschli, des Faustin Hélie, des Stuart Mill, ne saisissent pas
tout ce qu’il y a de dégradant, d’humiliant dans ces lamentables
exhibitions, cela m’étonne. Il y a peut-être, en ce moment, à la Faculté
de droit, à l’École des sciences politiques, un étudiant serbe qui sera
quelque jour là-bas ministre de la justice. Si ces lignes lui tombent
sous les yeux, je le supplie de les méditer un instant dans l’intérêt de
son propre pays. On ne peut pas civiliser tout un peuple en un
demi-siècle; on peut faire disparaître, du jour au lendemain, les
marques extérieures de la barbarie.
La vie sociale était naguère presque inconnue à Belgrade; elle commence
à naître aujourd’hui. Il faudra cependant quelque temps encore pour que
nos mœurs pénètrent dans toutes les couches de la bourgeoisie. Vous
trouverez en Serbie cette hospitalité patriarcale qui installe l’hôte au
foyer domestique, en fait un membre de la famille, une sorte de frère ou
d’enfant d’adoption. J’ai joui longuement autrefois de cette
hospitalité, et j’ai gardé un souvenir reconnaissant à ceux qui m’en ont
fait connaître la douceur. C’était dans une vieille famille indigène qui
n’avait jamais voyagé et ne connaissait d’autre langue que le parler
national. Mais les salons sont rares à Belgrade, et ne s’ouvrent pas
aisément. Les diplomates sont réduits à se recevoir entre eux et forment
comme un îlot isolé.
Ces mœurs commencent pourtant à changer, grâce à l’influence de la jeune
reine qui préside aujourd’hui la petite cour de Serbie. A moitié Russe,
à moitié Roumaine, elle appartient par ses origines à deux pays où la
femme est depuis longtemps émancipée du gynécée oriental. Les réceptions
qu’elle a inaugurées dans les salons du Konak apprendront peu à peu aux
dames serbes les charmes de cette vie délicate que les Belgradiens
ignoraient presque complétement sous le règne précédent. Les Serbes
appelés à représenter leur pays dans les grandes capitales de l’Europe
en rapporteront certainement des traditions d’élégance et de courtoisie
qu’ils transmettront à leurs compatriotes. Les légations étrangères,
récemment installées à Belgrade avec tout un état-major de secrétaires
d’ambassade, exerceront aussi une influence inévitable sur les mœurs des
habitants.
J’ai trouvé les Serbes divisés sur toutes les questions de politique
intérieure ou extérieure. Je ne les ai vus d’accord que sur un point:
leur enthousiasme pour la reine Nathalie. «Avez-vous vu notre reine?» me
demandaient mes interlocuteurs et surtout mes interlocutrices. J’ai le
regret d’avouer que je n’ai pas eu l’honneur d’être présenté à Sa
très-gracieuse Majesté. C’est la première fois que les Serbes ont une
princesse vraiment digne de ce nom. Lioubitsa, la femme de Miloch,
n’était qu’une héroïque paysanne; Hélène, l’épouse du prince Michel,
était Hongroise d’origine et ne vivait pas en très-bons termes avec son
mélancolique époux. La reine Nathalie est jeune, belle, intelligente.
Elle réussira certainement à donner à ses sujets une idée de la vie
sociale telle qu’elle se pratique à Pétersbourg et à Bucarest, à leur
apprendre cet art de recevoir, que l’on peut ignorer même quand on
pratique de la façon la plus cordiale les devoirs de l’hospitalité.
Malheureusement ce développement de la vie sociale, si désirable à tous
égards, est fortement contrarié par les dissensions politiques qui
agitent le pays depuis plusieurs années. Il y a, en Serbie comme en tous
pays, des conservateurs et des libéraux; il y a en outre deux partis
bien tranchés: d’un côté, ceux qui estiment que le rôle de la Serbie
n’est pas encore fini, et qu’elle doit travailler sans relâche à
s’annexer tous les pays de langue serbe, la Bosnie, l’Herzégovine, la
vieille Serbie; de l’autre, ceux qui croient que le développement de la
patrie est arrêté jusqu’à nouvel ordre, et que le royaume doit se
contenter des limites assignées par le traité de Berlin. Les querelles
des deux partis, envenimées par les violentes discussions de la presse,
ont atteint un degré d’acuité maladive. Dans une petite capitale moins
importante que telle de nos sous-préfectures, le contact incessant des
adversaires politiques donne lieu à des conflits sans cesse renaissants.
Les meilleurs amis brisent d’anciennes relations parce qu’ils sont, les
uns libéraux, les autres radicaux. On se traite mutuellement de traîtres
et de vendus. Les démarches les plus banales de la vie privée sont
interprétées au point de vue des passions du moment.
Je me rappelle à ce sujet un curieux incident qui date de mon premier
séjour à Belgrade. Je vivais alors dans une famille serbe qui m’offrait
la plus aimable hospitalité. Cette famille se plaisait à me présenter à
ses amis, et je m’y prêtais d’autant plus volontiers que c’était le
meilleur moyen d’étudier à fond la langue et les mœurs du pays. J’avais
ainsi été présenté à une famille ...itch, dont le chef était un haut
fonctionnaire du ministère. A ce moment-là se tenait à Belgrade une
réunion de l’Omladina serbe, c’est-à-dire de la jeunesse des écoles[23];
j’y assistais naturellement. Après une séance orageuse, le gouvernement
crut devoir dissoudre la réunion. Ce fut M...itch qui fut chargé de
mettre cette mesure à exécution. Elle excita une fermentation générale.
[23] L’Omladina (la jeunesse) était une association de jeunes gens qui
avait pour objet le développement de la littérature et de la
nationalité serbes dans tous les pays habités par les Serbes,
notamment dans la principauté et en Hongrie.
Quelques jours plus tard, un visiteur se présente chez mes hôtes; ils me
prient de passer au salon pour voir M...itch. Presque tous les noms
serbes se terminent ainsi, et l’étranger peut aisément les confondre. Je
suis assez myope, et le salon,--c’était au mois d’août,--avait ses
jalousies et ses rideaux soigneusement fermés. Je ne reconnais point le
visiteur, et la conversation se borne à un échange de banalités.
Quelques jours plus tard, j’apprends que M...itch est fort mécontent de
moi et convaincu que j’ai voulu l’insulter à cause du rôle qu’il a joué
dans l’affaire de l’Omladina. Je ne m’étais point rappelé son nom, et ne
l’avais point reconnu. Lui, s’imaginait de bonne foi que je m’associais
aux passions du jour, et que j’avais tenu à lui témoigner mon
indignation. Une courte explication suffit à dissiper le malentendu.
Lors de mon récent voyage, tel homme politique, depuis descendu du
pouvoir, s’est montré indigné de me voir rendre visite à d’anciens amis
actuellement dans l’opposition, plutôt qu’à des inconnus qui se trouvent
aujourd’hui aux affaires. Un haut personnage, que je ne nommerai pas, a
cru devoir chercher à m’être désagréable parce que je n’étais pas allé
lui présenter mes hommages, alors que j’allais dîner chez son
subordonné. Depuis quelques années, avec les chemins de fer et les
emprunts serbes, il s’est abattu sur Belgrade toute une nuée de
quémandeurs, parmi lesquels on a signalé même quelques aventuriers. Ils
n’ont épargné aux gens en place ni les visites ni les flagorneries. Pour
tel homme d’État, la présence d’un étranger, simple observateur,
connaissant déjà les hommes et les choses, et ne demandant rien à
personne, s’exprimant sur tout avec franchise, a semblé un phénomène
extraordinaire et même désagréable.
Dans ces petites capitales, le rôle de l’étranger doit être des plus
réservés. S’il se permet de signaler un abus, il n’est jamais sûr de
n’être pas en face de celui qui l’a imaginé ou qui en vit. S’il apprécie
un homme public, c’est peut-être en présence de son fils ou de son
neveu. Le plus sage est donc de laisser parler les indigènes et de
garder un silence religieux. Cette neutralité ne saurait cependant aller
jusqu’à faire oublier ou renier de vieux amis qui ont le malheur d’être
aujourd’hui dans l’opposition, et qui demain reviendront peut-être au
pouvoir. «La roue de la fortune tourne, tourne sans cesse sans
s’arrêter. Celui qui fut en haut, le voici en bas. Celui qui était en
bas, le voici en haut:
Kolo od srece u okoli
Varteci se ne prestaje.
Tko bi gori eto doli,
A tko doli, gori ustaje.»
Qui a dit cela? Le Serbe Gundoulitch, qui ne faisait que mettre en beaux
vers un axiome de la sagesse des nations.