Le jour allait bientôt paraître...
Une lueur rose, presque imperceptible, commençait de poindre à
l'orient, mais les étoiles brillaient encore, étincelantes de
lumière, au milieu de l'azur du zénith.
Les oiseaux, s'éveillant sous la fraîche feuillée des grands bois
de la vallée, préludaient par quelques gazouillements isolés à
leur concert matinal.
Une légère vapeur blanchâtre s'élevait des hautes herbes baignées
de la rosée nocturne, tandis que les eaux calmes et limpides d'un
grand lac réfléchissaient l'aube blanchissante dans leur miroir
profond et bleu.
Tout annonçait une de ces joyeuses et chaudes journées du
commencement de l'été...
À mi-côté du versant du vallon, et faisant face à l'orient, une
touffe de vieux saules moussus, creusés par le temps, et dont la
rugueuse écorce disparaissait presque sous les rameaux grimpants
de chèvrefeuilles sauvages et de liserons aux clochettes de toutes
couleurs, une touffe de vieux saules formait une sorte d'abri
naturel, et sur leurs racines noueuses, énormes, recouvertes d'une
mousse épaisse, un homme et une femme étaient assis; leurs cheveux
entièrement blanchis, leurs rides séniles, leur taille voûtée,
annonçaient une grande vieillesse...
Et pourtant cette femme était naguère encore jeune, belle, et de
longs cheveux noirs couvraient son front pâle.
Et pourtant cet homme était naguère encore dans toute la vigueur
de l'âge.
De l'endroit où se reposaient cet homme et cette femme, on
découvrait la vallée, le lac, les bois, et au-dessus des bois la
cime âprement découpée d'une haute montagne bleuâtre, derrière
laquelle le soleil allait se lever.
Ce tableau, à demi voilé par la pâle transparence de l'heure
crépusculaire, était à la fois riant, mélancolique et solennel...
-- Ô ma soeur! disait le vieillard à la femme qui, comme lui, se
reposait dans le réduit agreste formé par le bouquet de saules, ô
ma soeur, que de fois... depuis tant de siècles que la main du
Seigneur nous a lancés dans l'espace, et que séparés, nous
parcourions le monde d'un pôle à l'autre; que de fois nous avons
assisté au réveil de la nature avec un sentiment de douleur
incurable! Hélas! c'était encore un jour à traverser... de l'aube
au couchant... un jour inutilement ajouté à nos jours, dont il
augmentait en vain le nombre, puisque la mort nous fuyait
toujours.
-- Mais, ô bonheur! depuis quelques temps, mon frère, le Seigneur,
dans sa pitié, a voulu qu'ainsi que pour les autres créatures,
chaque jour écoulé fût pour nous un pas de plus fait vers la
tombe. Gloire à lui!... gloire à lui!...
-- Gloire à lui, ma soeur... car depuis hier que sa volonté nous a
rapprochés... je ressens cette langueur ineffable que doivent
causer les approches de la mort...
-- Comme vous, mon frère, j'ai aussi peu à peu senti mes forces,
déjà bien affaiblies, s'affaiblir encore dans un doux épuisement;
sans doute le terme de notre vie approche... La colère du Seigneur
est satisfaite.
-- Hélas! ma soeur, sans doute aussi... le dernier rejeton de ma
race maudite... va, par sa mort prochaine, achever ma
rédemption... car la volonté de Dieu s'est enfin manifestée; je
serai pardonné lorsque le dernier de mes rejetons aura disparu de
la terre... À celui-là... saint parmi les plus saints... était
réservée la grâce d'accomplir mon rachat... lui qui a tant fait
pour le salut de ses frères.
-- Oh! oui, mon frère, lui qui a tant souffert, lui qui, sans se
plaindre, a vidé de si amers calices, a porté de si lourdes croix;
lui qui, ministre du Seigneur, a été l'image du Christ sur la
terre, il devait être le dernier instrument de cette rédemption...
-- Oui... car je le sens à cette heure, ma soeur, le dernier des
miens, touchante victime d'une lente persécution, est sur le point
de rendre à Dieu son âme angélique... Ainsi... jusqu'à la fin...
j'aurai été fatal à ma race maudite... Seigneur, Seigneur, si
votre clémence est grande, votre colère aussi a été grande.
-- Courage et espoir, mon frère... songez qu'après l'expiation
vient le pardon, après le pardon la récompense... Le Seigneur a
frappé en nous et dans votre postérité l'artisan rendu méchant par
le malheur et par l'injustice; il vous a dit: «Marche!...
Marche!... sans trêve ni repos, et ta marche sera vaine, et chaque
soir, en te jetant sur la terre dure, tu ne seras pas plus près du
but que tu ne l'étais le matin en recommençant ta course
éternelle...». Ainsi, depuis les siècles, des hommes impitoyables
ont dit à l'artisan... «Travaille... travaille... travaille...
sans trêve ni repos, et ton travail, fécond pour tous, pour toi
seul sera stérile, et chaque soir, en te jetant sur la terre dure,
tu ne seras pas plus près d'atteindre le bonheur et le repos que
tu n'en étais près la veille, en revenant de ton labeur
quotidien... Ton salaire t'aura suffi à entretenir cette vie de
douleurs, de privations et de misère...»
-- Hélas!... hélas!... en sera-t-il donc toujours ainsi!...
-- Non, non, mon frère, au lieu de pleurer sur ceux de votre race,
réjouissez-vous en eux; s'il a fallu au Seigneur leur mort pour
votre rédemption, le Seigneur, en rédimant en vous l'artisan
maudit du ciel... rédimera aussi l'artisan maudit et craint de
ceux qui le soumettent à un joug de fer... les temps approchent...
les temps approchent... la commisération du Seigneur ne s'arrêtera
pas à nous seuls... Oui, je vous le dis, en nous seront rachetés
et la femme et l'esclave moderne. L'épreuve a été cruelle, mon
frère... depuis tantôt dix-huit siècles... elle dure; mais elle a
assez duré... Voyez, mon frère, voyez à l'orient cette lueur
vermeille, qui peu à peu gagne... gagne le firmament... Ainsi
s'élèvera bientôt le soleil de l'émancipation nouvelle, qui
répandra sur le monde sa clarté, sa chaleur vivifiante, comme
celle de l'astre qui va bientôt resplendir au ciel...
-- Oui, oui, ma soeur, je le sens, vos paroles sont
prophétiques... oui... nous fermerons nos yeux appesantis en
voyant du moins l'aurore de ce jour de délivrance... jour beau,
splendide comme celui qui va naître... Oh! non... non... je n'ai
plus que des larmes d'orgueil et de glorification pour ceux de ma
race qui sont morts peut-être pour assurer cette rédemption!
saints martyrs de l'humanité, sacrifiés par les éternels ennemis
de l'humanité; car les ancêtres de ces sacrilèges qui blasphèment
le saint nom de Jésus, en le donnant à leur compagnie, sont les
pharisiens, les faux et indignes prêtres, que le Christ a maudits.
Oui, gloire aux descendants de ma race d'avoir été les derniers
martyrs immolés par ces complices de tout esclavage, de tout
despotisme, par ces impitoyables ennemis de l'affranchissement de
ceux qui veulent jouir, comme fils de Dieu, des dons que le
Créateur a départis sur la grande famille humaine... Oui, oui,
elle approche, la fin du règne de ces modernes pharisiens, de ces
faux prêtres, qui prêtent un appui sacrilège à l'égoïsme
impitoyable du fort contre le faible, en osant soutenir, à la face
des inépuisables trésors de la création, que Dieu à fait l'homme
pour les larmes, pour le malheur et pour la misère... ces faux
prêtres qui, séides de toutes les oppressions, veulent toujours
courber vers la terre, humilié, abruti, désolé, le front de la
créature. Non, non, qu'elle relève fièrement son front; Dieu l'a
faite pour être digne, intelligente, libre et heureuse.
-- Ô mon frère!... vos paroles sont aussi prophétiques... Oui,
oui, l'aurore de ce beau jour... approche... elle approche...
comme approche le lever de ce jour qui, par la miséricorde de
Dieu, sera le dernier de notre vie... terrestre...
-- Le dernier... ma soeur... car je ne sais quel anéantissement me
gagne... il me semble que tout ce qui est en moi matière se
dissout; je sens les profondes aspirations de mon âme qui semble
vouloir s'élancer vers le ciel.
-- Mon frère... mes yeux se voilent; c'est à peine si, à travers
mes paupières closes, j'aperçois à l'orient cette clarté tout à
l'heure si vermeille...
-- Ma soeur... c'est à travers une vapeur confuse que je vois la
vallée... le lac... les bois... mes forces m'abandonnent...
-- Mon frère... Dieu soit béni... il approche, le moment de
l'éternel repos.
-- Oui... il vient, ma soeur... le bien-être du sommeil éternel...
s'empare de tous mes sens...
-- Ô bonheur!... mon frère... j'expire...
-- Ma soeur... mes yeux se ferment... Pardonnés... pardonnés...
-- Oh!... mon frère... que cette divine rédemption s'étende sur
tous... ceux qui souffrent... sur la terre.
-- Mourez... en paix... ma soeur... L'aurore de ce... grand
jour... a lui... le soleil se lève... voyez.
-- Ô Dieu!... soyez béni...
-- Ô Dieu!... soyez béni...
* * * * *
Et au moment où ces deux voix se turent pour jamais, le soleil
parut radieux, éblouissant, et inonda la vallée de ses rayons.