La chapelle de la maison des révérends pères de la rue de
Vaugirard était coquette et charmante; de grandes verrières
colorées y jetaient un mystérieux demi-jour; l'autel éblouissait
de dorures et de vermeil; à la porte de cette petite église, sous
les assises du buffet d'orgues, dans un obscur renfoncement, était
un large bénitier de marbre richement sculpté.
Ce fut auprès de ce bénitier, dans un recoin ténébreux où on le
distinguait à peine, que Faringhea vint s'agenouiller le 1er juin,
de grand matin, dès que les portes de la chapelle furent ouvertes.
Le métis était profondément triste; de temps à autre il
tressaillait et soupirait comme s'il eût contenu les agitations
d'une violente lutte intérieure; cette âme sauvage, indomptable,
ce monomane possédé du génie du mal et de la destruction,
éprouvait, ainsi qu'on l'a peut-être deviné, une profonde
admiration pour Rodin, qui exerçait sur lui une sorte de
fascination magnétique; le métis, bête féroce à intelligence et à
face humaine, voyait dans le génie infernal de Rodin, quelque
chose de surhumain. Et Rodin, trop pénétrant pour ne pas être
certain du dévouement farouche de ce misérable, s'en était, on l'a
vu, fructueusement servi pour amener le dénouement tragique des
amours d'Adrienne et de Djalma.
Ce qui excitait à un point incroyable l'admiration de Faringhea,
c'était ce qu'il connaissait ou ce qu'il comprenait de la société
de Jésus. Ce pouvoir immense, occulte, qui minait le monde par ses
ramifications souterraines, et arrivait à son but par des moyens
diaboliques, avait frappé le métis d'un sauvage enthousiasme. Et
si quelque chose au monde primait son admiration fanatique pour
Rodin, c'était son dévouement aveugle à la compagnie d'Ignace de
Loyola, qui faisait des _cadavres qui marchaient_, ainsi que le
disait le métis.
Faringhea, caché dans l'ombre de la chapelle, réfléchissait donc
profondément, lorsque des pas se firent entendre; bientôt Rodin
parut, accompagné de son _socius_, le bon petit père borgne.
Soit préoccupation, soit que les ténèbres projetées par le buffet
d'orgues ne lui eussent pas permis de voir le métis, Rodin trempa
ses doigts dans le bénitier auprès duquel se tenait Faringhea,
sans apercevoir ce dernier, qui resta immobile comme une statue,
sentant une sueur glacée couler de son front, tant son émotion
était vive.
La prière de Rodin fut courte, on le conçoit; il avait hâte de se
rendre rue Saint-François.
Après s'être, ainsi que Caboccini, agenouillé pendant quelques
instants, il se leva, salua respectueusement le choeur, et se
dirigea vers la porte de sortie, suivi à quelques pas de son
_socius_.
Au moment où Rodin approchait du bénitier, il aperçut le métis,
dont la haute taille se dessinait dans la pénombre au milieu de
laquelle il s'était jusqu'alors tenu; s'avançant un peu, le métis
s'inclina respectueusement devant Rodin, qui lui dit tout bas et
d'un air préoccupé:
-- Tantôt, à deux heures... chez moi.
Ce disant, Rodin allongea le bras afin de plonger sa main dans le
bénitier; mais Faringhea lui épargna cette peine en lui présentant
vivement le goupillon qui restait d'ordinaire dans l'eau sainte.
Pressant entre ses doigts crasseux les brins humectés du goupillon
que le métis tenait par le manche, Rodin imbiba suffisamment son
index et son pouce, les porta à son front, où, selon l'usage, il
traça le signe d'une croix; puis, ouvrant la porte de la chapelle,
il sortit, après s'être retourné pour dire de nouveau à Faringhea:
-- À deux heures, chez moi. Croyant pouvoir user de l'occasion du
goupillon que Faringhea, immobile, atterré, tenait toujours, mais
d'une main tremblante, agitée, le père Caboccini avançait les
doigts, lorsque le métis, voulant peut-être borner sa gracieuseté
à Rodin, retira vivement l'instrument; le père Caboccini, trompé
dans son attente, suivit précipitamment Rodin, qu'il ne devait
pas, ce jour-là surtout, perdre de vue un seul instant, et monta
avec lui dans un fiacre qui les conduisit rue Saint-François. Il
est impossible de peindre le regard que le métis avait jeté sur
Rodin au moment où celui-ci sortait de la chapelle. Resté seul
dans le saint lieu, Faringhea s'affaissa sur lui-même et tomba sur
les dalles, moitié agenouillé, moitié accroupi, cachant son visage
dans ses mains. À mesure que la voiture approchait du quartier du
Marais, où était située la maison de Marius Rennepont, la
fiévreuse agitation, la dévorante impatience du triomphe se lisait
sur la physionomie de Rodin; deux ou trois fois, ouvrant son
portefeuille, il relut et classa les différents actes ou
notifications de décès des membres de la famille Rennepont, et de
temps en temps il avançait la tête à la portière avec anxiété,
comme s'il eût voulu hâter la marche lente de la voiture.
Le bon petit père son _socius _ne le quittait pas du regard; ce
regard avait une expression aussi sournoise qu'étrange.
Enfin la voiture, entrant dans la rue Saint-François, s'arrêta
devant la porte ferrée de la vieille maison, naguère fermée depuis
un siècle et demi. Rodin sauta du fiacre, agile comme un jeune
homme, et heurta violemment à la porte pendant que le père
Caboccini, moins leste, prenait terre plus prudemment.
Rien ne répondit aux coups de marteau retentissants que Rodin
venait de frapper.
Frémissant d'anxiété, il frappa de nouveau: cette fois, prêtant
l'oreille attentivement, il entendit s'approcher des pas lents et
traînants, mais ils s'arrêtèrent à quelques pas de la porte, qui
ne s'ouvrait pas.
-- C'est griller sur des charbons ardents, dit Rodin, car il lui
semblait que sa poitrine en feu se desséchait d'angoisse. Après
avoir violemment heurté de nouveau à la porte, il se mit à ronger
ses ongles, selon son habitude. Soudain la porte cochère roula sur
ses gonds; Samuel, le gardien juif, parut sous le porche...
Les traits du vieillard exprimaient une douleur amère; sur ses
joues vénérables on voyait encore les traces de larmes récentes,
que ses mains séniles et tremblantes achevaient d'essuyer
lorsqu'il ouvrit à Rodin.
-- Qui êtes-vous, messieurs? dit Samuel à Rodin.
-- Je suis le mandataire chargé des pouvoirs et procurations de
l'abbé Gabriel, seul héritier vivant de la famille Rennepont,
répondit Rodin d'une voix hâtée.
-- Monsieur est mon secrétaire, ajouta-t-il en désignant d'un
geste le père Caboccini, qui salua. Après avoir attentivement
regardé Rodin, Samuel reprit:
-- En effet... je vous reconnais. Veuillez me suivre, monsieur.
Et le vieux gardien se dirigea vers le bâtiment du jardin, en
faisant signe aux deux révérends pères de le suivre.
-- Ce maudit vieillard m'a tellement irrité en me faisant attendre
à la porte, dit tout bas Rodin à son _socius_, que j'en ai, je
crois, la fièvre... Mes lèvres et mon gosier sont secs et brûlants
comme du parchemin racorni au feu...
-- Vous ne voulez rien prendre, mon bon père, mon cher père!... Si
vous demandiez un verre d'eau à cet homme? s'écria le petit borgne
avec la plus tendre sollicitude.
-- Non, non, répondit Rodin, cela n'est rien... L'impatience me
dévore. C'est tout simple.
Pâle et désolée, Bethsabée, la femme de Samuel, était debout à la
porte du logement qu'elle occupait avec son mari, et qui donnait
sous la voûte de la porte cochère; lorsque l'israélite passa
devant sa compagne, il lui dit en hébreu:
-- Et les rideaux de la chambre de deuil?
-- Ils sont fermés...
-- Et la cassette de fer?
-- Elle est préparée, répondit Bethsabée aussi en hébreu.
Après avoir prononcé ces paroles, complètement inintelligibles
pour Rodin et pour le père Caboccini, Samuel et Bethsabée, malgré
la désolation qui se lisait sur leurs traits, échangèrent une
sorte de sourire singulier et sinistre.
Bientôt Samuel, précédant les deux révérends pères, monta le
perron et entra dans le vestibule, où brûlait une lampe; Rodin,
doué d'une excellente mémoire locale, se dirigeait vers le salon
rouge où avait eu lieu la première convocation des héritiers,
lorsque Samuel l'arrêta et lui dit:
-- Ce n'est pas là qu'il faut aller... Puis, prenant la lampe, il
se dirigea vers un sombre escalier, car les fenêtres de la maison
n'avaient pas été démurées.
-- Mais, dit Rodin, la dernière fois... on s'était rassemblé dans
ce salon du rez-de-chaussée...
-- Aujourd'hui... on se rassemble en haut, répondit Samuel. Et il
commençait de gravir lentement l'escalier.
-- Où çà... en haut?... dit Rodin en le suivant.
-- Dans la chambre de deuil... dit l'israélite. Et il montait
toujours.
-- Qu'est-ce que la chambre de deuil?... reprit Rodin assez
surpris.
-- Un lieu de larmes et de mort, dit l'israélite. Et il montait
toujours à travers les ténèbres, qui s'épaississaient davantage,
car la petite lampe les dissipait à peine.
-- Mais... dit Rodin, de plus en plus surpris et en s'arrêtant
court, pourquoi aller dans ce lieu?
-- L'argent y est, répondit Samuel.
Et il montait toujours.
-- L'argent y est, c'est différent, reprit Rodin. Et il se hâta de
gagner les quelques marches qu'il avait perdues pendant son temps
d'arrêt.
Samuel montait... montait toujours.
Arrivé à une certaine hauteur, l'escalier faisant brusquement un
coude, les deux jésuites purent apercevoir, à la pâle clarté de la
petite lampe et dans le vide laissé entre la balustrade de fer et
la voûte, le profil du vieil israélite qui, les dominant,
gravissait l'escalier en s'aidant péniblement de la rampe de fer.
Rodin fut frappé de l'expression de la physionomie de Samuel, ses
yeux noirs, ordinairement doux et voilés par l'âge, brillaient
d'un vif éclat. Ses traits, toujours empreints de tristesse,
d'intelligence et de bonté, semblaient se contracter, se durcir,
et de ses lèvres minces il souriait d'une façon étrange.
-- Ce n'est pas excessivement haut, dit tout bas Rodin au père
Caboccini, et pourtant j'ai les jambes brisées, je suis tout
essoufflé... et les tempes me bourdonnent.
En effet, Rodin haletait péniblement, sa respiration était
embarrassée. À cette confidence, le bon petit père Caboccini,
toujours si rempli de tendres soins pour son compagnon, ne
répondit pas; il paraissait fort préoccupé.
-- Arrivons-nous bientôt?... dit Rodin à Samuel d'une voix
impatiente.
-- Nous y voici... répondit Samuel.
-- Enfin! c'est bien heureux, dit Rodin.
-- Très heureux, répondit l'israélite.
Et se rangeant le long d'un corridor où il avait précédé Rodin, il
indiqua de la main dont il tenait sa lampe une grande porte d'où
sortait une faible clarté. Rodin, malgré sa surprise croissante,
entra résolument, suivi du père Caboccini et de Samuel.
La chambre où se trouvaient alors ces trois personnages était très
vaste; elle ne pouvait recevoir de lumière que par un belvédère
carré, mais les vitres des quatre faces de cette lanterne
disparaissaient sous des plaques de plomb percées chacune de sept
trous formant la croix.
Aussi, le jour n'arrivant dans cette pièce que par ces croix
ponctuées, l'obscurité eût été complète sans une lampe qui brûlait
sur une grande et massive console de marbre noir appuyée à l'un
des murs. On eût dit un appartement funéraire; ce n'étaient
partout que draperies ou rideaux noirs frangés de blanc. On ne
voyait d'autre meuble que la console de marbre dont on a parlé.
Sur cette console était une cassette de fer forgé du dix-septième
siècle, admirablement travaillée à jour, une véritable dentelle
d'acier.
Samuel, s'adressant à Rodin, qui s'essuyant le front avec son sale
mouchoir, regardait autour de lui très surpris, mais nullement
effrayé, lui dit:
-- Les volontés du testateur, si bizarres qu'elles puissent vous
paraître, sont sacrées... pour moi... je les accomplirai donc
toutes... si vous le voulez bien.
-- Rien de plus juste, reprit Rodin; mais que venons-nous faire
ici?...
-- Vous le saurez tout à l'heure, monsieur... Vous êtes le
mandataire de l'unique héritier restant de la famille Rennepont,
M. l'abbé Gabriel de Rennepont?
-- Oui, monsieur, et voici mes titres, répondit Rodin.
-- Afin d'épargner le temps, reprit Samuel, je vais, en attendant
l'arrivée du magistrat, faire devant vous l'inventaire des valeurs
montant de la succession Rennepont, renfermées dans cette cassette
de fer, et que hier j'ai été retirer de la Banque de France.
-- Les valeurs... sont là?... s'écria Rodin d'une voix ardente en
se précipitant vers la cassette.
-- Oui, monsieur, répondit Samuel, voici mon bordereau. Monsieur
votre secrétaire fera l'appel des valeurs; je vous en présenterai
à mesure les titres, vous les examinerez, et ils seront ensuite
replacés dans cette cassette, que je vous remettrai en présence du
magistrat.
-- Ceci est parfait de tous points, dit Rodin. Samuel remit un
carnet au père Caboccini, s'approcha de la cassette, fit jouer un
ressort, que Rodin ne put apercevoir; le lourd couvercle se leva,
et, à mesure que le père Caboccini, lisant le bordereau, énonçait
une valeur, Samuel en mettait le titre sous les yeux de Rodin, qui
le remettait au vieux juif après un mûr examen. Cette vérification
fut rapide, car ces valeurs immenses ne se composaient, comme on
sait, que de huit titres[35] et d'un appoint de cinq cent mille
francs en billets de banque, de trente-cinq mille en or, et de
deux cent cinquante francs en argent; total: _deux cent douze
millions cent soixante-quinze mille francs._
Lorsque Rodin, après avoir compté le dernier des cinq cents
billets de banque de mille francs, dit, en les remettant à Samuel:
-- C'est bien cela... total: DEUX CENT DOUZE MILLIONS CENT
SOIXANTE-QUINZE MILLE FRANCS, il eut sans doute une espèce
d'étouffement de joie, d'éblouissement de bonheur, car un instant
sa respiration s'arrêta, ses yeux se fermèrent, et il fut forcé de
s'appuyer sur le bras du bon petit père Caboccini, en lui disant
d'une voix altérée:
-- C'est singulier... je me croyais... plus fort contre les
émotions... Ce que je ressens est extraordinaire.
Et la lividité naturelle du jésuite augmenta tellement, il fut
agité de frémissements convulsifs si saccadés, que le père
Caboccini s'écria tout en le soutenant:
-- Mon cher père... revenez à vous... revenez à vous... il ne faut
pas que l'ivresse du succès vous trouble à ce point...
Pendant que le petit borgne donnait à Rodin cette preuve de sa
tendre sollicitude, Samuel s'occupait de replacer les titres et
les valeurs dans la cassette de fer...
Rodin, grâce à son indomptable énergie et à l'indicible joie qu'il
ressentait en se voyant sur le point de toucher à un but si
ardemment poursuivi, Rodin surmonta cet excès de faiblesse, et, se
redressant, calme, fier, il dit au père Caboccini:
_-- _Ce n'est rien... je n'ai pas voulu mourir du choléra, ce
n'est pas pour mourir de joie le 1er juin. Et, en effet, quoique
d'une lividité effrayante, la face du jésuite rayonnait d'orgueil
et d'audace.
Lorsqu'il eut vu Rodin complètement remis, le père Caboccini
sembla se transformer: quoique petit, obèse et borgne, ses traits,
naguère si riants, prirent tout à coup une expression si ferme, si
dure, si dominatrice, que Rodin recula d'un pas en le regardant.
Alors le père Caboccini, tirant de sa poche un papier, qu'il baisa
respectueusement, jeta un regard d'une sévérité extrême sur Rodin,
et lut ce qui suit d'une voix sonore et menaçante:
«Au reçu du présent rescrit, le révérend père Rodin remettra tous
ses pouvoirs au révérend père Caboccini, qui demeurera seul
chargé, ainsi que le révérend père d'Aigrigny, de recueillir la
succession de Rennepont, si, dans sa justice éternelle, le
Seigneur veut que ces biens, qui ont été autrefois dérobés à notre
compagnie, nous soient rendus.
«De plus, au reçu du présent rescrit, le révérend père Rodin,
surveillé par un de nos pères, que désignera le révérend père
Caboccini, sera conduit dans notre maison de la ville de Laval,
où, mis en cellule, il restera en retraite et claustration absolue
jusqu'à nouvel ordre.»
Et le père Caboccini tendit le rescrit à Rodin pour que celui-ci
pût y lire la signature du général de la compagnie. Samuel,
vivement intéressé par cette scène, laissant la cassette
entrouverte, se rapprocha de quelques pas. Tout à coup Rodin
éclata de rire... mais d'un rire de joie, de mépris et de
triomphe, impossible à rendre.
Le père Caboccini le regardait avec un étonnement irrité, lorsque
Rodin se grandissant encore, et redevenant plus impérieux, plus
hautain, plus souverainement dédaigneux que jamais, écarta du
revers de sa main crasseuse le papier que lui tendait le père
Caboccini, et lui dit:
-- De quelle date est ce rescrit!
-- Du 11 mai... dit le père Caboccini stupéfait.
-- Voici un bref que j'ai reçu cette nuit de Rome, il est daté du
18... et m'apprend que je suis nommé général de l'ordre...
Lisez...
Le père Caboccini prit la cédule, lut, et resta d'abord atterré.
Puis il rendit humblement le rescrit à Rodin en ployant
respectueusement le genou devant lui.
Ainsi se trouvait accomplie la première visée ambitieuse de
Rodin... Malgré tous les soupçons, toutes les défiances, toutes
les haines qu'il avait soulevées dans le parti dont le cardinal
Malipieri était le représentant et le chef, Rodin, à force
d'adresse, de ruse, d'audace, de persuasion, et surtout à raison
de la haute idée que ses partisans de Rome avaient de sa rare
capacité, était parvenu, grâce à l'activité, aux intrigues de ses
séides, à faire déposer son général et à se faire élever à ce
poste éminent...
Or, selon les combinaisons de Rodin, garanties par les millions
qu'il allait posséder, de ce poste au trône pontifical... il ne
lui restait plus qu'un pas à faire...
Muet témoin de cette scène, Samuel sourit aussi, lui, d'un air de
triomphe, lorsqu'il eut fermé la cassette au moyen du secret que
lui seul connaissait.
Ce bruit métallique rappela Rodin des hauteurs d'une ambition
effrénée aux réalités de la vie, et il dit à Samuel d'une voix
brève:
-- Vous avez entendu!... À moi... à moi seul... ces millions...
Et il étendit ses mains impatientes et avides vers la caisse de
fer, comme pour en prendre possession avant l'arrivée du
magistrat.
Mais alors Samuel, à son tour se transfigura; croisant les bras
sur sa poitrine, redressant sa taille courbée par le grand âge, il
apparut imposant, menaçant; ses yeux, de plus en plus brillants,
lançaient des éclairs d'indignation; il s'écria d'une voix
solennelle:
-- Cette fortune, d'abord humble débris de l'héritage du plus
noble des hommes, que les trames des fils de Loyola ont forcé au
suicide... cette fortune, devenue royale, grâce à la sainte
probité de trois générations de serviteurs fidèles... ne sera pas
le prix du mensonge, de l'hypocrisie... et du meurtre... Non,
non... dans son éternelle justice... Dieu ne le veut pas...
-- Que parlez-vous de meurtre, monsieur! demanda témérairement
Rodin. Samuel ne répondit pas... il frappa du pied... et étendit
lentement le bras vers le fond de la salle. Alors Rodin et le père
Caboccini virent un spectacle effrayant.
Les draperies qui cachaient les murailles s'écartèrent comme si
elles eussent cédé à une main invisible... Rangés autour d'une
sorte de crypte éclairée par la lueur funèbre et bleuâtre d'une
lampe d'argent, six corps étaient couchés sur des draperies noires
et vêtus de longues robes noires...
C'étaient: Jacques Rennepont, François Hardy, Rose et Blanche
Simon, Adrienne et Djalma.
Ils paraissaient endormis... leurs paupières étaient closes...
leurs mains croisées sur leur poitrine...
Le père Caboccini, tremblant de tous ses membres, se signa et
recula jusqu'à la muraille opposée, où il s'appuya en cachant sa
figure dans ses mains.
Rodin, au contraire, les traits bouleversés, les yeux fixes, les
cheveux hérissés, cédant à une invincible attraction, s'avança
vers ces corps inanimés.
On eût dit que ces derniers des Rennepont venaient d'expirer à
l'instant même, car ils semblaient être dans la première heure du
sommeil éternel.
-- Les voilà... ceux que vous avez tués... reprit Samuel d'une
voix entrecoupée de sanglots. Oui, vos horribles trames ont dû
causer leur mort... car vous aviez besoin de leur mort... Chaque
fois que tombait, frappé par vos maléfices... un des membres de
cette famille infortunée... je parvenais à m'emparer de ses restes
avec un soin pieux... car, hélas! ils doivent tous reposer dans le
même sépulcre. Oh! soyez maudit... maudit... maudit, vous qui les
avez tués!... Mais leurs dépouilles échapperont à vos mains
homicides.
Rodin, toujours attiré malgré lui, s'était peu à peu approché de
la couche funèbre de Djalma: surmontant sa première épouvante, le
jésuite, pour s'assurer qu'il n'était pas le jouet d'une
effrayante illusion... osa toucher les mains de l'Indien qu'il
avait croisées sur sa poitrine... Ces mains étaient glacées mais
leur peau était souple et humide. Rodin recula d'horreur...
Pendant quelques secondes, il frémit convulsivement; mais sa
première stupeur passée, la réflexion lui vint, et, avec la
réflexion, cette invincible énergie, cette infernale opiniâtreté
de caractère qui lui donnait tant de puissance; alors, se
raffermissant sur ses jambes chancelantes, passant sa main sur son
front, redressant la tête, mouillant deux ou trois fois ses lèvres
avant de parler, car il se sentait de plus en plus la poitrine, la
gorge et la bouche en feu sans pouvoir s'expliquer la cause de
cette chaleur dévorante, il parvint à donner à ses traits altérés
une expression impérieuse et ironique, se retourna vers Samuel,
qui pleurait silencieusement et lui dit d'une voix rauque et
gutturale:
-- Je n'ai pas besoin de vous montrer les actes de décès...
les voici... en personne.
Et de sa main décharnée, il désigna les six cadavres.
À ces mots de son général, le père Caboccini se signa de nouveau
avec effroi, comme s'il eût vu le démon.
-- Ô mon Dieu! dit Samuel, vous vous êtes donc tout à fait retiré
de lui?... De quel regard il contemple ses victimes!...
-- Allons donc, monsieur! dit Rodin avec un affreux sourire, c'est
une exposition de _Curtius _au naturel... rien de plus... Mon
calme vous prouve mon innocence. Allons, au fait... car j'ai un
rendez-vous chez moi à deux heures. Descendons cette cassette...
Et il fit un pas vers la console.
Samuel, saisi d'indignation, de courroux et d'horreur, devança
Rodin, et pesant avec force sur un bouton placé au milieu du
couvercle de la cassette, bouton qui céda sous cette pression, il
s'écria:
-- Puisque votre âme infernale ne connaît pas le remords... peut-
être la rage de la cupidité trompée l'ébranlera-t-elle...
-- Que dit-il!... s'écria Rodin. Que fait-il!...
-- Regardez, dit à son tour Samuel avec un farouche triomphe; je
vous l'ai dit, les dépouilles de vos victimes échapperont à vos
mains homicides.
À peine Samuel eut-il prononcé ces mots, qu'à travers les
découpures de la cassette de fer travaillée à jours s'échappèrent
quelques jets de fumée, et une légère odeur de papier brûlé se
répandit dans la salle...
Rodin comprit.
-- Le feu!... s'écria-t-il en se précipitant sur la cassette pour
l'enlever. Elle était rivée à la pesante console de marbre.
-- Oui... le feu!... dit Samuel; dans quelques minutes... de ce
trésor immense il ne restera plus que des cendres... et mieux vaut
qu'il soit réduit en cendres que d'être à vous et aux vôtres... Ce
trésor ne m'appartient pas... il ne me reste plus qu'à l'anéantir,
car Gabriel de Rennepont sera fidèle au serment qu'il a fait!
-- Au secours!... de l'eau!... de l'eau!... criait Rodin en se
précipitant sur la cassette qu'il couvrait de son corps, tâchant
en vain d'étouffer la flamme, qui, activée par le courant d'air,
sortait par les mille découpures du fer; puis bientôt son
intensité diminua peu à peu, quelques filets de fumée bleuâtre
s'échappèrent alors de la cassette... et tout s'éteignit!...
C'en était fait... Alors Rodin, éperdu, haletant, se retourna; il
s'appuyait d'une main sur la console... pour la première fois de
sa vie... il pleurait... de grosses larmes... larmes de rage,
ruisselaient sur ses joues cadavéreuses.
Mais soudain d'atroces douleurs, d'abord sourdes, mais qui avaient
peu à peu augmenté d'intensité, quoiqu'il usât de toute son
énergie pour les combattre, éclatèrent en lui avec tant de furie,
qu'il tomba sur ses genoux en portant ses deux mains à sa
poitrine, et il murmura, tâchant encore de sourire:
-- Ce n'est rien... ne vous réjouissez pas... quelques spasmes,
voilà tout. Le trésor est détruit... mais je... reste toujours...
général... de l'ordre... et je... Oh!... je souffre... Quelle
fournaise! ajouta-t-il en se tordant dans d'horribles étreintes.
Depuis... que je suis entré dans cette maison maudite... reprit-
il, je ne sais... ce que j'ai... Si... je ne vivais... depuis
longtemps... que de racines... d'eau et de pain... que je vais...
acheter moi-même... je croirais... au poison... car... je
triomphe... et le... cardinal Malipieri... a les bras longs...
Oui... je triomphe... aussi... je ne mourrai pas... non... pas
plus cette fois que les autres... Je ne veux pas... mourir, moi.
Puis, faisant un bond convulsif et raidissant les bras:
-- Mais c'est du... feu... qui me dévore les entrailles... Plus de
doute... on... a voulu m'empoisonner... aujourd'hui... mais... où?
mais qui?...
Et s'interrompant encore, Rodin cria de nouveau d'une voix
étouffée:
-- Au secours!... mais secourez-moi donc; vous me regardez là...
tous deux... comme des spectres... Au secours!
Samuel et le père Caboccini, épouvantés de cette horrible agonie,
ne pouvaient faire un mouvement.
-- Au secours!... criait Rodin d'une voix strangulée... car ce
poison est horrible... Mais comment... me l'a-t-on...
Puis, poussant un terrible cri de rage, comme si une idée subite
se fût offerte à sa pensée, il s'écria:
-- Ah!... Faringhea... ce matin... ce matin... l'eau bénite...
qu'il m'a donnée... il connaît des poisons si subtils... Oui...
c'est lui... il avait... eu une entrevue... avec Malipieri... Oh!
démon... C'est bien joué... je l'avoue... les Borgia... chassent
de race... Oh!... c'est fini... je meurs... ils me regretteront...
les niais... Oh!... enfer!... enfer!... Oui... l'Église ne sait
pas... ce qu'elle perd!... Mais je brûle! Au secours!
On vint au secours de Rodin. Des pas précipités se firent entendre
dans l'escalier; bientôt le docteur Baleinier, suivi de la
princesse de Saint-Dizier, parut à la porte de la chambre de
deuil... La princesse, ayant appris vaguement le matin même la
mort du père d'Aigrigny, accourait interroger Rodin à ce sujet.
Lorsque cette femme, entrant brusquement, eut jeté un regard sur
l'effrayant spectacle qui s'offrait à ses yeux... lorsqu'elle eut
vu Rodin se tordant au milieu d'une affreuse agonie, puis, plus
loin, éclairés par la lampe sépulcrale, les six cadavres... et
parmi eux le corps de sa nièce et ceux des deux orphelines qu'elle
avait envoyées à la mort... la princesse resta pétrifiée... sa
raison ne put résister à ce formidable choc... Après avoir
lentement regardé autour d'elle, elle leva les bras au ciel et
éclata d'un rire insensé...
Elle était folle...
Pendant que le docteur Baleinier, éperdu, soutenait la tête de
Rodin, qui expirait entre ses bras, Faringhea parut à la porte,
resta dans l'ombre, et dit en jetant un regard farouche sur le
cadavre de Rodin:
-- Il voulait se faire chef de la compagnie de Jésus pour la
détruire... pour moi, la compagnie de Jésus remplace Bohwanie...
j'ai obéi au cardinal.