La scène suivante se passe à l'hôtel de Saint-Dizier, le
surlendemain du jour où a eu lieu la réconciliation du maréchal
Simon et de ses filles.
La princesse écoute les paroles de Rodin avec la plus profonde
attention. Le révérend père est, selon son habitude, debout et
adossé à la cheminée, tenant ses mains plongées dans les poches de
derrière de sa vieille redingote brune; ses gros souliers boueux
ont laissé leur empreinte sur le tapis d'hermine qui garnit le
devant de la cheminée du salon. Une satisfaction profonde se lit
sur la face cadavéreuse du jésuite. Mme de Saint-Dizier, mise avec
cette sorte de coquetterie discrète qui convenait à une mère
d'Église de sa sorte, ne quittait pas Rodin des yeux, car celui-ci
avait complètement supplanté le père d'Aigrigny dans l'esprit de
la dévote. Le flegme, l'audace, la haute intelligence, le
caractère rude et dominateur de _l'ex-socius_, imposaient à cette
femme altière, la subjuguaient et lui inspiraient une admiration
sincère, presque de l'attrait; il n'était pas même jusqu'à la
saleté cynique, jusqu'à la repartie souvent brutale de ce prêtre,
qui ne lui agréât, et qui ne fût pour elle une sorte de ragoût
dépravé, qu'elle préférait alors de beaucoup aux formes exquises,
à l'élégance musquée du beau révérend père d'Aigrigny.
-- Oui, madame, disait Rodin d'un ton convaincu et pénétré, car
ces gens-là ne se démasquent pas, même entre complices, oui,
madame, les nouvelles de notre maison de retraite de Saint-Hérem
sont excellentes. M. Hardy... l'esprit fort... le libre penseur,
est enfin entré dans le giron de notre Église catholique,
apostolique et romaine.
Rodin ayant hypocritement nasillé ces derniers mots... la dévote
inclina la tête avec respect.
-- La grâce a touché cet impie... reprit Rodin, et l'a touché si
fort, que, dans son enthousiasme ascétique, il a voulu déjà
prononcer les voeux qui l'attachent à notre sainte compagnie.
-- Si tôt, mon père? dit la princesse étonnée.
-- Nos instituts s'opposent à cette précipitation, à moins
cependant qu'il ne s'agisse d'un pénitent qui, se voyant _in
articulo mortis _(à l'article de la mort), considère comme
souverainement efficace pour son salut de mourir dans notre habit,
et de nous abandonner ses biens... pour la plus grande gloire du
Seigneur.
-- Est-ce que M. Hardy se trouve dans une position aussi
désespérée, mon père?
-- La fièvre le dévore; après tant de coups successifs qui l'ont
miraculeusement poussé dans la voie du salut, reprit Rodin avec
componction, cet homme, d'une nature si frêle et si délicate, est
à cette heure presque entièrement anéanti, moralement et
physiquement. Aussi les austérités, les macérations, les joies
divines de l'extase vont-elles lui frayer on ne peut plus
promptement le chemin de la vie éternelle, et il est probable
qu'avant quelques jours...
Et le prêtre secoua la tête d'un air sinistre.
-- Si tôt que cela, mon père?
-- C'est presque certain; j'ai donc pu, usant de mes dispenses,
faire recevoir ce cher pénitent_, in articulo mortis_, membre de
notre sainte compagnie, à laquelle, selon la règle, il a abandonné
tous ses biens, présents et futurs... de sorte qu'à cette heure il
n'a plus à songer qu'au salut de son âme... Encore une victime du
philosophisme arrachée aux griffes de Satan.
-- Ah! mon père, s'écria la dévote avec admiration, c'est une
miraculeuse conversion... Le père d'Aigrigny m'a dit combien vous
aviez eu à lutter contre l'influence de l'abbé Gabriel.
-- L'abbé Gabriel, reprit Rodin, a été puni de s'être mêlé de ce
qui ne le regardait point et d'autres choses encore... J'ai exigé
son interdiction... et il a été interdit par son évêque et révoqué
de sa cure... On dit qu'afin de passer le temps, il court les
ambulances de cholériques pour y distribuer des consolations
chrétiennes; on ne peut s'opposer à cela... Mais ce consolateur
ambulant sent son hérétique d'une lieue...
-- C'est un esprit dangereux, reprit la princesse, car il a une
assez grande action sur les hommes; aussi n'a-t-il pas fallu moins
que votre éloquence admirable, irrésistible, pour ruiner les
détestables conseils de cet abbé Gabriel, qui s'était imaginé de
vouloir ramener M. Hardy à la vie mondaine... En vérité, mon père,
vous êtes un saint Chrysostome.
-- Bon, bon, madame, dit brusquement Rodin, très peu sensible aux
flatteries, gardez cela pour d'autres.
-- Je vous dis que vous êtes un saint Chrysostome, mon père,
répéta la princesse avec feu; car, comme lui vous méritez le
surnom de saint Jean Bouche d'or.
-- Allons donc, madame! dit Rodin avec brutalité en haussant les
épaules, moi _une bouche d'or!..._ j'ai les lèvres trop livides et
les dents trop noires... Vous plaisantez, avec votre bouche d'or.
-- Mais, mon père...
-- Mais, madame, on ne me prend pas à cette glu-là, moi, reprit
durement Rodin; je hais les compliments, je n'en fais point.
-- Que votre modestie me pardonne, mon père, dit humblement la
dévote, je n'ai pu résister au bonheur de vous témoigner mon
admiration; car, ainsi que vous l'aviez presque prédit... ou prévu
il y a peu de mois, voici déjà deux membres de la famille
Rennepont _désintéressés dans la question de l'héritage..._
Rodin regarda Mme de Saint-Dizier d'un air radouci et approbatif
en l'entendant formuler ainsi la position des deux défunts
héritiers. Car, selon Rodin, M. Hardy, par sa donation et son
ascétisme homicide, n'appartenait plus au monde.
La dévote continua:
-- L'un de ces hommes, misérable artisan, a été conduit à sa perte
par l'exaltation de ses vices... vous avez conduit l'autre dans la
voie du salut en exaltant ses qualités aimantes et tendres. Soyez
donc glorifié dans vos prévisions, mon père, car, vous l'avez dit:
«C'est aux passions que je m'adresserai pour arriver à mon but.»
-- Ne glorifiez pas si vite, je vous prie, dit impatiemment Rodin.
Et votre nièce? et les deux filles du maréchal Simon? Ces
personnes-là ont-elles fait aussi une fin chrétienne, ou sont-
elles désintéressées de la question de l'héritage, pour nous
glorifier sitôt?
-- Non, sans doute.
-- Eh bien, donc! vous le voyez, madame ne perdons point de temps
à nous congratuler du passé; songeons à l'avenir... Le grand jour
approche, le 1er juin n'est pas loin... fasse le ciel que nous ne
voyons pas les quatre membres de la famille qui survivent
continuer de vivre dans l'impénitence jusqu'à cette époque et
posséder cet énorme héritage... objet de nouvelles perditions
entre leurs mains, objet de gloire pour le Seigneur et pour son
Église entre les mains de notre compagnie.
-- Il est vrai, mon père...
-- À propos de cela, vous devriez voir des gens d'affaires au
sujet de votre nièce?
-- Je les ai vus, mon père; et, si incertaine que soit la chance
dont je vous ai parlé, elle est à tenter; je saurai aujourd'hui,
je l'espère, si légalement cela est possible...
-- Peut-être alors, dans le milieu où cette nouvelle condition la
placerait, trouverait-on... moyen d'arriver... à... sa
_conversion! _dit Rodin avec un étrange et hideux sourire; car
jusqu'ici, depuis qu'elle s'est fatalement rapprochée de cet
Indien, le bonheur de ces deux païens paraît inaltérable et
étincelant comme le diamant; rien n'y peut mordre... pas même la
dent de Faringhea... Mais espérons que le Seigneur fera justice de
ces vaines et coupables félicités.
Cet entretien fut interrompu par le père d'Aigrigny; il entra dans
le salon d'un air triomphant et s'écria de la porte:
-- Victoire!
-- Que dites-vous? demanda la princesse.
-- Il est parti... cette nuit, dit le père d'Aigrigny.
-- Qui cela?... fit Rodin.
-- Le maréchal Simon, répondit le père d'Aigrigny.
-- Enfin... dit Rodin, qui ne put cacher sa joie profonde.
-- C'est sans doute son entretien avec le général d'Havrincourt
qui aura comblé la mesure, s'écria la dévote; car, je le sais, il
a eu une entrevue avec le général, qui, comme tant d'autres, a cru
aux bruits plus ou moins fondés que j'avais fait répandre... Tout
moyen est bon pour atteindre l'impie, ajouta la princesse en
manière de correctif.
-- Avez-vous quelques détails? dit Rodin.
-- Je quitte Robert, dit le père d'Aigrigny; son signalement, son
âge, peuvent se rapporter à l'âge et au signalement du maréchal;
celui-ci est parti avec ses papiers. Seulement une chose a
profondément surpris votre émissaire.
-- Laquelle? dit Rodin.
-- Jusqu'alors, il avait eu sans cesse à combattre les hésitations
du maréchal; il avait, en outre, remarqué son air sombre,
désespéré... Hier, au contraire, il lui a trouvé un air si
heureux, si rayonnant, qu'il n'a pu s'empêcher de lui demander la
cause de ce changement.
-- Eh bien! dirent à la fois Rodin et la princesse, étrangement
surpris.
--» Je suis en effet l'homme le plus heureux du monde, a répondu
le maréchal, car je vais avec joie et bonheur remplir un devoir
sacré.»
Les trois acteurs de cette scène se regardèrent en silence.
-- Et qui a pu amener ce brusque changement dans l'esprit du
maréchal? dit la princesse d'un air pensif; on comptait au
contraire sur des chagrins, sur des irritations de toute sorte
pour le jeter dans cette aventureuse entreprise.
-- Je m'y perds, dit Rodin en réfléchissant; mais il m'importe, il
est parti: il ne faut pas perdre un moment pour agir sur ses
filles... A-t-il emmené ce maudit soldat?
-- Non... dit le père d'Aigrigny, malheureusement non... mis en
défiance et instruit par le passé, il va redoubler de précautions,
et un homme qui aurait pu, dans un cas désespéré, nous servir
contre lui... vint d'être frappé par la contagion.
-- Qui donc cela? demanda la princesse.
-- Morok... Je pouvais compter sur lui en tout, pour tout,
partout... et il est perdu, car, s'il échappe à la contagion, il
est à craindre qu'il ne succombe à un mal horrible et incurable.
-- Que dites-vous?...
-- Il y a peu de jours, il a été mordu par un des molosses de sa
ménagerie, et le lendemain la rage s'est déclarée chez le chien.
-- Ah! c'est affreux! s'écria la princesse. Et où est ce
malheureux?
-- On l'a transporté dans une des ambulances provisoires établies
à Paris, car le choléra seul s'est déclaré chez lui jusqu'à
présent... et, je le répète, c'est un double malheur, car c'était
un homme dévoué, décidé et prêt à tout... Or, le soldat, gardien
des orphelines, sera d'un abord presque impossible, et par lui
seul cependant on peut arriver aux filles du maréchal Simon.
-- C'est évident, dit Rodin d'un air pensif.
-- Surtout depuis que les lettres anonymes ont de nouveau éveillé
ses soupçons, ajouta le père d'Aigrigny et...
-- À propos de lettres anonymes, dit tout à coup Rodin en
interrompant le père d'Aigrigny, il est un fait qu'il est bon que
vous sachiez; je vous dirai pourquoi.
-- De quoi s'agit-il?
-- Outre les lettres que vous savez, le maréchal Simon en a reçu
nombre d'autres que vous ignorez, et dans lesquelles, par tous les
moyens possibles, on tâchait d'exaspérer son irritation contre
vous, en lui rappelant toutes les raisons qu'il avait de vous
haïr, et en le raillant de ce que votre caractère sacré vous
mettait à l'abri de sa vengeance.
Le père d'Aigrigny regarda Rodin avec stupeur, et s'écria en
rougissant malgré lui:
-- Mais dans quel but... Votre Révérence a-t-elle agi ainsi?
-- D'abord, afin de détourner de moi les soupçons qui pouvaient
être éveillés par ces lettres; puis, afin d'exalter la rage du
maréchal jusqu'au délire, en lui rappelant sans cesse et les
justes motifs de sa haine contre vous, et l'impossibilité où il
était de vous atteindre. Ceci, joint aux autres ferments de
chagrins, de colère, d'irritation, que les brutales passions de
cet homme de bataille faisaient bouillonner en lui, devait le
pousser à cette folle entreprise, qui est la conséquence et la
punition de son idolâtrie pour un misérable usurpateur.
-- Soit, dit le père d'Aigrigny d'un air contraint; mais je ferai
observer à Votre Révérence qu'il était un peu dangereux d'exciter
ainsi le maréchal Simon contre moi.
-- Pourquoi? demanda Rodin en attachant un coup d'oeil perçant sur
le père d'Aigrigny.
-- Parce que le maréchal, poussé hors des bornes, ne se souvenant
que de notre haine mutuelle... pouvait me chercher, me
rencontrer...
-- Eh bien! après? fit Rodin.
-- Eh il pouvait oublier... que je suis prêtre... et...
-- Ah! vous avez peur?... dit dédaigneusement Rodin en
interrompant le père d'Aigrigny.
À ces mots de Rodin: «Vous avez peur» le révérend père bondit sur
sa chaise; puis, reprenant son sang-froid, il ajouta:
-- Votre Révérence ne se trompe pas; oui, j'aurais peur... oui...
Dans une circonstance pareille... J'aurais peur d'oublier que je
suis prêtre... et de trop me souvenir que j'ai été soldat.
-- Vraiment? dit Rodin avec un souverain mépris... vous en êtes
encore là... à ce niais et sauvage point d'honneur? Votre soutane
n'a pas éteint ce beau feu? Ainsi, ce sabreur, dont j'étais bien
sûr de détraquer la pauvre cervelle, vide et sonore comme un
tambour, en prononçant quelques mots magiques pour ces batailleurs
stupides: _Honneur militaire... serment... Napoléon II_, ainsi, ce
sabreur, s'il se fût porté contre vous à quelque acte de violence,
il vous eût fallu faire un grand effort pour rester calme?
Et Rodin attacha de nouveau son regard pénétrant sur le révérend
père.
-- Il est inutile, je crois, à Votre Révérence, de faire des
suppositions semblables, dit le père d'Aigrigny en contenant
difficilement son agitation.
-- Comme votre supérieur, reprit sévèrement Rodin, j'ai le droit
de vous demander ce que vous eussiez fait si le maréchal Simon
avait levé la main sur vous...
-- Monsieur! s'écria le révérend père.
-- Il n'y a pas de _messieurs _ici, il y a des prêtres, dit
durement Rodin. Le père d'Aigrigny baissa la tête, contenant
difficilement sa colère.
-- Je vous demande, reprit obstinément Rodin, quelle aurait été
votre conduite si le maréchal Simon vous eût frappé? Est-ce clair?
-- Assez! de grâce, dit le père d'Aigrigny, assez!
-- Ou, si vous l'aimez mieux, s'il vous eût souffleté sur les deux
joues? reprit Rodin avec un flegme opiniâtre.
Le père d'Aigrigny, blême, les dents serrées, les poings crispés,
était en proie à une sorte de vertige à la seule pensée d'un
outrage, tandis que Rodin, qui n'avait pas sans doute fait en vain
cette question, soulevant ses flasques paupières, semblait
profondément attentif aux symptômes significatifs qui se
trahissaient sur la physionomie bouleversée de l'ancien colonel.
La dévote, de plus en plus sous le charme de _l'ex-socius,
_trouvant la position du père d'Aigrigny aussi pénible que fausse,
sentait s'augmenter son admiration pour Rodin.
Enfin le père d'Aigrigny, reprenant peu à peu son sang-froid,
répondit à Rodin d'un ton calme et contraint:
-- Si j'avais à subir un pareil outrage, je prierais le Seigneur
de me donner la résignation de l'humilité.
-- Et certainement le Seigneur écouterait vos voeux, dit
froidement Rodin, satisfait de l'épreuve qu'il venait de tenter
sur le père d'Aigrigny. D'ailleurs, vous voici prévenu, et il est
peu probable, ajouta-t-il avec un sourire affreux, que le maréchal
Simon revienne ici afin d'éprouver si rudement votre humilité...
Mais s'il revenait, et Rodin attacha de nouveau un regard long et
perçant sur le révérend père, s'il revenait... vous sauriez, je
n'en doute pas, montrer à ce brutal traîneur de sabre, malgré ses
violences, tout ce qu'il y a de résignation et d'humilité dans une
âme vraiment chrétienne.
Deux coups, discrètement frappés à la porte de l'appartement
interrompirent un moment la conversation. Un valet de chambre
entra portant sur un plateau une large enveloppe cachetée, qu'il
remit à la princesse, après quoi il sortit.
Mme de Saint-Dizier, ayant d'un regard demandé à Rodin la
permission de décacheter cette lettre, la parcourut, et bientôt
une satisfaction cruelle éclata sur son visage.
-- Il y a de l'espoir, s'écria-t-elle en s'adressant à Rodin; la
demande est rigoureusement légale, elle se renforce de l'instance
en interdiction; les conséquences peuvent être celles que nous
souhaitons. En un mot, ma nièce peut, du jour au lendemain, être
menacée de la plus complète misère... Elle si prodigue... quel
bouleversement dans toute sa vie!...
-- Il y aurait sans doute alors quelque prise sur ce caractère
indomptable... dit Rodin d'un air méditatif; car jusqu'ici tout a
échoué. On dirait que certains bonheurs rendent invulnérable,
murmura le jésuite en rongeant ses ongles plats et noirs.
-- Mais, pour obtenir le résultat que je désire, il faut exaspérer
l'orgueil de ma nièce; il est donc absolument indispensable que je
la voie et que je cause avec elle, dit Mme de Saint-Dizier en
réfléchissant.
-- Mlle de Cardoville refusera cette entrevue, dit le père
d'Aigrigny.
-- Peut-être, dit la princesse. Elle est si heureuse!... que son
audace doit être à son comble; oui... oui... je la connais. Je lui
écrirai de telle sorte... qu'elle viendra.
-- Vous croyez? demanda Rodin d'un air dubitatif.
-- N'en doutez pas, mon père, reprit la princesse, elle viendra.
Et, une fois sa fierté en jeu... on peut beaucoup espérer.
-- Il faut donc agir, madame, reprit Rodin, agir promptement, le
moment approche, les haines, les défiances sont éveillées... il
n'y a pas un moment à perdre.
-- Quant aux haines, reprit la princesse, Mlle de Cardoville a pu
voir où aboutit le procès qu'elle a tenté de faire à propos de ce
qu'elle appelle sa détention dans une maison de santé, et la
séquestration des demoiselles Simon dans le couvent de Sainte-
Marie. Dieu merci, nous avons des amis partout; je sais de bonne
part qu'il sera passé outre sur ces criailleries, faute de preuves
suffisantes, malgré l'acharnement de certains magistrats
parlementaires qui seront notés, et bien notés...
-- Dans ces circonstances, reprit Rodin, le départ du maréchal
donne toute latitude; il faut agir immédiatement sur ses filles.
-- Mais comment? dit la princesse.
-- Il faut d'abord les voir, reprit Rodin, causer avec elles, les
étudier... ensuite on agira en conséquence.
-- Mais le soldat ne les quittera pas d'une seconde, dit le père
d'Aigrigny.
-- Alors, reprit Rodin, il faudra causer avec elles devant le
soldat et le mettre des nôtres.
-- Lui!... Cet espoir est insensé! s'écria le père d'Aigrigny;
vous ne connaissez pas cet homme.
-- Je ne le connais pas! dit Rodin en haussant les épaules. Mlle
de Cardoville ne m'a-t-elle pas présenté à lui comme son
libérateur, lorsque je vous ai eu dénoncé comme l'âme de cette
machination? n'est-ce pas moi qui lui ai rendu sa ridicule relique
impériale... sa croix d'honneur, chez le docteur Baleinier?...
n'est-ce pas moi enfin qui lui ai ramené les jeunes filles du
couvent, et qui les ai mises aux bras de leur père?
-- Oui, reprit la princesse; mais, depuis ce temps, ma nièce
maudite a tout deviné, tout découvert. Elle vous a dit, à vous-
même, mon père...
-- Qu'elle me considérait comme son plus mortel ennemi, dit Rodin.
Soit. Mais a-t-elle dit cela au maréchal? M'a-t-elle nommé à lui?
et si elle l'a fait, le maréchal a-t-il appris cette circonstance
à son soldat? Cela se peut, mais cela n'est pas certain; en tous
cas, il faut s'en assurer: si le soldat me traite en ennemi
dévoilé... nous verrons... mais je tenterai d'abord d'être
accueilli en ami.
-- Quand cela? dit la dévote.
-- Demain matin, répondit Rodin.
-- Grand Dieu! mon cher père, s'écria Mme de Saint-Dizier avec
crainte, si ce soldat voit en vous un ennemi? Prenez garde...
-- Je prends toujours garde, madame... J'ai eu raison de
compagnons plus terribles que lui... du choléra, par exemple. Et
le jésuite sourit en montrant ses dents noires...
-- Mais, s'il vous traite en ennemi... il refusera de vous
recevoir; de quelle manière parviendrez-vous jusqu'aux filles du
maréchal Simon? dit le père d'Aigrigny.
-- Je n'en sais rien du tout, dit Rodin; mais, comme je veux y
parvenir... j'y parviendrai.
-- Mon père, dit tout à coup la princesse en réfléchissant, ces
jeunes filles ne m'ont jamais vue... si, sans me nommer... je
pouvais m'introduire auprès d'elles?
-- Cela serait, madame, parfaitement inutile, car il faut d'abord
que je sache à quoi me résoudre à l'égard de ces orphelines... À
tout prix, je veux donc les voir, les entretenir longtemps...
alors seulement, une fois mon plan bien arrêté, votre concours
pourra m'être utile... En tous cas... veuillez être prête demain
matin, afin de m'accompagner, madame.
-- Où cela, mon père?
-- Chez le maréchal Simon.
-- Chez lui?
-- Pas précisément chez lui; vous monterez dans votre voiture, moi
je prendrai un fiacre: je tenterai de m'introduire auprès des
jeunes filles; pendant ce temps-là, vous m'attendrez à quelques
pas de la maison du maréchal; si je réussis, si j'ai besoin de
votre aide, j'irai vous trouver dans votre voiture; vous recevrez
mes instructions, et rien n'aura paru concerté entre nous.
-- Soit, mon révérend père; mais, en vérité, je tremble en
songeant à votre entrevue avec ce soldat brutal, dit la princesse.
-- Le seigneur veillera sur son serviteur, madame, répondit Rodin.
Quant à vous, mon père, ajouta-t-il en s'adressant au père
d'Aigrigny, faites à l'instant partir pour Vienne la note qui
était prête, afin d'annoncer à qui vous savez le départ et la
prochaine arrivée du maréchal. Tout est prévu. Ce soir, j'écrirai
plus amplement.
Le lendemain matin, sur les huit heures, Mme de Saint-Dizier, dans
sa voiture, et Rodin dans son fiacre, se dirigeaient vers la
maison du maréchal Simon.