M. Hardy interrompit Agricol.

-- Vous vous trompez sur le compte de ces religieux, mon ami; ils

ont eu pour moi de grands soins... et quant à ce prétendu

héritage... ajouta M. Hardy avec une morne insouciance, que me

font à cette heure les biens de ce monde, mon ami!... Les choses,

les affections de cette vallée de misères et de larmes... ne sont

plus rien pour moi... J'offre mes souffrances au Seigneur, et

j'attends qu'il m'appelle à lui dans sa miséricorde...

-- Non... non... monsieur... il est impossible que vous soyez

changé à ce point, dit Agricol qui ne pouvait se résoudre à croire

ce qu'il entendait. Vous, monsieur, vous... croire à ces maximes

désolantes! vous, qui nous faisiez toujours admirer, aimer

l'inépuisable bonté d'un Dieu paternel... Et nous vous croyions,

car il vous avait envoyé parmi nous...

-- Je dois me soumettre à sa volonté, puisqu'il m'a retiré d'au

milieu de vous, mes amis, sans doute parce que, malgré mes bonnes

intentions, je ne le servais pas comme il voulait être servi...

j'avais toujours en vue la créature plus que le Créateur.

-- Et comment pouviez-vous mieux servir, mieux honorer Dieu,

monsieur, s'écria le forgeron, de plus en plus désolé; encourager

et récompenser le travail, la probité, rendre les hommes meilleurs

en assurant leur bonheur, traiter vos ouvriers en frères,

développer leur intelligence, donner le goût du beau, du bien,

augmenter leur bien-être, propager chez eux, par votre exemple,

les sentiments d'égalité, de fraternité, de communauté

évangélique... Ah! monsieur, pour vous rassurer, rappelez-vous

donc seulement le bien que vous avez fait, les bénédictions

quotidiennes de tout un petit peuple qui vous devait le bonheur

inespéré dont il jouissait.

-- Mon ami, à quoi bon rappeler le passé! reprit doucement

M. Hardy. Si j'ai bien agi aux yeux du Seigneur, peut-être il m'en

saura gré... Loin de me glorifier... je dois m'humilier dans la

poussière, car j'ai été, je le crains, dans une voie mauvaise et

en dehors de son Église... Peut-être l'orgueil m'a égaré, moi

infime, obscur, tandis que tant de grands génies se sont soumis

humblement à cette Église... C'est dans les larmes, dans

l'isolement, dans la mortification, que je dois expier mes fautes,

oui... dans l'espoir que ce Dieu vengeur me les pardonnera un

jour... et que mes souffrances ne seront pas du moins perdues pour

ceux qui sont encore plus coupables que moi.

Agricol ne trouva pas un mot à répondre; il contemplait M. Hardy

avec une frayeur muette; à mesure qu'il l'entendait prononcer ces

désolantes banalités d'une voix épuisée, à mesure qu'il examinait

cette physionomie abattue, il se demandait avec un secret effroi

par quelle fascination ces prêtres, exploitant les chagrins et

l'affaiblissement moral de ce malheureux, étaient parvenus à

isoler de tout et de tous, à stériliser, annihiler ainsi une des

plus généreuses intelligences, un des esprits les plus

bienfaisants, les plus éclairés qui se fussent jamais voués au

bonheur de l'espèce humaine. La stupeur du forgeron était si

profonde qu'il ne se sentait ni le courage ni la volonté de

continuer une discussion d'autant plus poignante pour lui qu'à

chaque mot son regard plongeait davantage dans l'abîme de

désolation incurable où les révérends pères avaient plongé

M. Hardy.

Celui-ci, de son côté, retombant sur sa morne apathie, gardait le

silence, pendant que ses yeux erraient çà et là sur les sinistres

maximes de l'_Imitation_.

Enfin Agricol rompit le silence, et tirant de sa poche la lettre

de Mlle de Cardoville, lettre dans laquelle il mettait son dernier

espoir, il la présenta à M. Hardy en lui disant:

-- Monsieur... une de vos parentes, que vous ne connaissez que de

nom sans doute, m'a chargé de vous remettre cette lettre...

-- À quoi bon... cette lettre... mon ami?

-- Je vous en supplie, monsieur... prenez-en connaissance. Mlle de

Cardoville attend votre réponse, monsieur; il s'agit de graves

intérêts.

-- Il n'y a plus pour moi... qu'un grave intérêt... mon ami... dit

M. Hardy en levant vers le ciel ses yeux rougis par les larmes.

-- Monsieur Hardy... reprit le forgeron, de plus en plus ému,

lisez cette lettre, lisez-la au nom de votre reconnaissance à tous

et dans laquelle nous élèverons nos enfants... qui n'auront pas eu

comme nous le bonheur de vous connaître... oui... lisez cette

lettre... et si, après, vous ne changez pas d'avis... monsieur

Hardy... eh bien! que voulez-vous? tout sera fini... pour nous...

pauvres travailleurs... nous aurons à tout jamais perdu notre

bienfaiteur... celui qui nous traitait en frères... celui qui nous

aimait en amis... celui qui prêchait généreusement un exemple que

d'autres bons coeurs auraient suivi tôt ou tard... de sorte que,

peu à peu, de proche en proche, et grâce à vous, l'émancipation

des prolétaires aurait commencé... Enfin, n'importe, pour nous

autres, enfants du peuple, votre mémoire sera toujours sacrée...

oh! oui... et nous ne prononcerons jamais votre nom qu'avec

respect, qu'avec attendrissement... car nous ne pourrons nous

empêcher de vous plaindre.

Depuis quelques moments, Agricol parlait d'une voix entrecoupée;

il ne put achever; son émotion atteignit à son comble; malgré la

mâle énergie de son caractère, il ne put retenir ses larmes et

s'écria:

-- Pardon, pardon, si je pleure; mais ce n'est pas sur moi seul,

allez; car, voyez-vous, j'ai le coeur brisé en pensant à toutes

les larmes qui seront versées par bien des braves gens qui se

diront: «Nous ne verrons plus M. Hardy, plus jamais.»

L'émotion, l'accent d'Agricol, étaient si sincères, sa noble et

franche figure, baignée de larmes, avait une expression de

dévouement si touchante, que M. Hardy, pour la première fois

depuis son séjour chez les révérends pères, se sentit pour ainsi

dire le coeur un peu réchauffé, ranimé; il lui sembla qu'un

vivifiant rayon de soleil perçait enfin les ténèbres glacées au

milieu desquelles il végétait depuis si longtemps.

Le juif errant - Tome II · 第 88 / 128 题