Céphyse et la Mayeux continuaient avec calme les préparatifs de
leur mort.
Hélas! combien de pauvres jeunes filles, ainsi que les deux
soeurs, ont été et seront encore fatalement poussées à chercher
dans le suicide un refuge contre le désespoir, contre l'infamie ou
contre une vie trop misérable.
Et cela doit être... et sur la société pèsera aussi la terrible
responsabilité de ces morts désespérées, tant que des milliers de
créatures humaines_, ne pouvant pas matériellement vivre _du
salaire dérisoire qu'on leur accorde, seront forcées de choisir
entre ces trois abîmes de maux, de hontes et de douleurs:
_Une vie de travail énervant et des privations meurtrières,
causes d'une mort précoce..._
_La prostitution, qui tue aussi, mais lentement, par les mépris,
par les brutalités, par les maladies immondes..._
_Le suicide, qui tue tout de suite..._
Céphyse et la Mayeux symbolisent moralement deux fractions de la
classe ouvrière chez les femmes.
Ainsi que la Mayeux, les unes, sages, laborieuses, infatigables,
luttent énergiquement avec une admirable persévérance contre les
tentations mauvaises, contre les mortelles fatigues d'un labeur
au-dessus de leurs forces, contre une affreuse misère... Humbles,
douces, résignées, elles vont... les bonnes et vaillantes
créatures, elles vont... tant qu'elles peuvent aller, quoique bien
frêles, quoique bien étiolées, quoique bien endolories... car elles
ont presque toujours faim et froid, et presque jamais de repos, d'air
et de soleil. Elles vont enfin bravement jusqu'à la fin... jusqu'à ce
qu'affaiblies par un travail exagéré, minées par une pauvreté
homicide, les forces leur manquent tout à fait... Alors, presque
toujours atteintes de maladies d'épuisement, le plus grand nombre
va s'éteindre douloureusement à l'hospice et alimenter les
amphithéâtres... exploitées pendant leur vie, exploitées après
leur mort... toujours utiles aux vivants. Pauvres femmes, saints
martyrs!
Les autres, moins patientes, allument un peu de charbon, et_, bien
lasses_, comme dit la Mayeux, oh! bien lasses de cette vie terne,
sombre, sans joies, sans souvenirs, sans espérances, elles se
reposent enfin, et s'endorment du sommeil éternel, sans songer à
maudire un monde qui ne leur laisse que le choix du suicide...
Oui, le choix du suicide... car, sans parler des métiers dont
l'insalubrité mortelle décime périodiquement les classes
ouvrières, la misère, en un temps donné, tue comme l'asphyxie.
D'autres femmes, au contraire, douées, ainsi que Céphyse, d'une
organisation vivace et ardente, d'un sang riche et chaud,
d'appétits exigeants, ne peuvent se résigner à vivre seulement
d'un salaire qui ne leur permet pas même de manger à leur faim.
Quant à quelques distractions, si modestes qu'elles soient, quant
à des vêtements, non pas coquets mais propres, besoin aussi
impérieux que la faim chez la majorité de l'espèce, il n'y faut
pas songer...
Qu'arrive-t-il? Un amant se présente; il parle de fêtes, de bals,
de promenades aux champs, à une malheureuse fille toute palpitante
de jeunesse et clouée sur sa chaise dix-huit heures par jour...
dans quelques taudis sombre et infect; le tentateur parle de
vêtements élégants et frais, et la robe mauvaise qui couvre
l'ouvrière ne la défend même pas du froid; le tentateur parle de
mets délicats... et le pain qu'elle dévore est loin de rassasier
chaque soir son appétit de dix-sept ans. Alors elle cède à ces
offres pour elle irrésistibles. Et bientôt vient le délaissement,
l'abandon de l'amant: mais l'habitude de l'oisiveté est prise, la
crainte de la misère a grandi à mesure que la vie s'est un peu
raffinée; le travail, même incessant, ne suffirait plus aux
dépenses accoutumées... alors, par faiblesse, par peur... par
insouciance... on descend d'un degré de plus dans le vice; puis
enfin l'on tombe au plus profond de l'infamie... et, ainsi que le
disait Céphyse, les unes vivent de l'infamie... d'autres en
meurent.
Meurent-elles comme Céphyse, on doit les plaindre plus encore que
les blâmer. La société ne perd-elle pas ce droit de blâme dès que
toute créature humaine, d'abord laborieuse et honnête, n'a pas
trouvé, disons-le toujours, en retour de son travail assidu, un
logement salubre, un vêtement chaud, des aliments suffisants,
quelques jours de repos et toute facilité d'étudier, de
s'instruire, parce que le pain de l'âme est dû à tous, comme le
pain du corps, en échange de leur travail et de leur probité?
Oui, une société égoïste et marâtre est responsable de tant de
vices, de tant d'actions mauvaises, qui ont eu pour seule cause
première:
_L'impossibilité matérielle de vivre sans faillir._
Oui, nous le répétons, un nombre effrayant de femmes n'ont que le
choix entre: _une misère homicide, la prostitution, le suicide._
Et cela, disons-le encore, on nous entendra peut-être, et cela
parce que le salaire de ces infortunées est insuffisant,
dérisoire... non que leurs patrons soient généralement durs ou
injustes, mais parce que, souffrant cruellement eux-mêmes des
continuelles réactions d'une concurrence anarchique, parce que,
écrasés sous le poids d'une implacable féodalité industrielle
(état de choses maintenu, imposé par l'inertie, l'intérêt ou le
mauvais vouloir des gouvernements), ils sont forcés d'amoindrir
chaque jour les salaires pour éviter une ruine complète.
Et tant de déplorables infortunes sont-elles au moins quelquefois
allégées par une lointaine espérance d'un avenir meilleur? Hélas!
on n'ose le croire...
Supposons qu'un homme sincère, sans aigreur, sans passion, sans
amertume, sans violence, mais le coeur douloureusement navré de
tant de misère, vienne simplement poser cette question à nos
législateurs:
«Il résulte de faits évidents, prouvés, irrécusables, que des
milliers de femmes sont obligées de vivre de Paris avec CINQ
FRANCS au plus par semaine... entendez-vous bien: CINQ FRANCS PAR
SEMAINE... pour se loger, se vêtir, se chauffer, se nourrir. Et
beaucoup de ces femmes sont veuves et ont de petits enfants; je ne
ferai pas, comme on dit_, de phrases! _Je vous conjure seulement
de penser à vos filles, à vos soeurs, à vos femmes, à vos mères...
Comme elles, pourtant, ces milliers de pauvres créatures, vouées à
un sort affreux et forcément démoraliseur, sont mères, filles,
soeurs, épouses. Je vous le demande au nom de la charité, au nom
du bon sens, au nom de l'intérêt de tous, au nom de la dignité
humaine, un tel état de choses, qui va d'ailleurs toujours en
s'aggravant, est-il tolérable? est-il possible? Le souffrirez-
vous, surtout si vous songez aux maux effroyables, aux vices sans
nombre qu'engendre une telle misère?»
Que se passerait-il parmi nos législateurs?
Sans doute ils répondraient... douloureusement, navrés (il faut le
croire) de leur impuissance:
-- Hélas! c'est désolant, nous gémissons de si grandes misères;
mais nous ne pouvons rien. NOUS NE POUVONS RIEN!!!
De tout ceci la morale est simple, la conclusion facile et à la
portée de tous... de ceux qui souffrent surtout... et ceux-là, en
nombre immense, concluent souvent... concluent beaucoup, à leur
manière... et ils attendent.
Aussi un jour viendra peut-être où la société regrettera bien
amèrement sa déplorable insouciance; alors les heureux de ce monde
auront de terribles comptes à demander aux gens qui, à cette
heure, nous gouvernent, car ils auraient pu, sans crises, sans
violences, sans secousse, assurer le bien-être du travailleur et
la tranquillité du riche.
Et, en attendant une solution quelconque à ces questions si
douloureuses, qui intéressent l'avenir de la société... du monde
peut-être, bien des pauvres créatures, comme la Mayeux, comme
Céphyse, mourront de misère et de désespoir.
* * * * *
En quelques minutes, les deux soeurs eurent achevé de
confectionner avec la paille de leur couche les bourrelets et les
tambours destinés à intercepter l'air et à rendre l'asphyxie plus
rapide et plus sûre.
La Mayeux dit à sa soeur:
-- Toi qui es la plus grande, Céphyse, tu te chargeras du plafond,
moi de la fenêtre et de la porte.
-- Sois tranquille, soeur... j'aurai fini avant toi, répondit
Céphyse.
Et les deux jeunes filles commencèrent à intercepter soigneusement
les courants d'air qui jusque-là sifflaient dans cette mansarde
délabrée.
Céphyse, grâce à sa taille élevée, atteignit aux crevasses du
toit, qui furent hermétiquement bouchées.
Cette triste besogne accomplie, les deux soeurs revinrent l'une
auprès de l'autre et se regardèrent en silence. Le moment fatal
approchait; leurs physionomies, quoique toujours calmes,
semblaient légèrement animées par cette surexcitation étrange qui
accompagne toujours les doubles suicides.
-- Maintenant, dit la Mayeux, vite le fourneau... Et elle
s'agenouilla devant le petit réchaud rempli de charbon; mais
Céphyse, prenant sa soeur par-dessous les bras, l'obligea de se
relever, en lui disant:
-- Laisse-moi allumer le feu... cela me regarde...
-- Mais, Céphyse...
-- Tu sais, pauvre soeur, combien l'odeur du charbon te fait mal à
la tête!
À cette naïveté, car la reine Bacchanal parlait sérieusement, les
deux soeurs ne purent s'empêcher de sourire tristement.
-- C'est égal, reprit Céphyse. À quoi bon te donner une souffrance
de plus... et plus tôt?
Puis, montrant à sa soeur la paillasse encore un peu garnie,
Céphyse ajouta:
-- Tu vas te coucher là, bonne petite soeur, lorsque le fourneau
sera allumé, je viendrai m'asseoir à côté de toi.
-- Ne sois pas longtemps... Céphyse.
-- Dans cinq minutes, c'est fait. Le bâtiment élevé sur la rue
était séparé par une cour étroite du corps de logis où se trouvait
le réduit des deux soeurs, et le dominait tellement, qu'une fois
le soleil disparu derrière de hauts pignons, la mansarde devint
assez obscure, le jour voilé de la fenêtre aux carreaux presque
opaques, tant ils étaient sordides, éclairait faiblement la
vieille paillasse à carreaux bleus et blancs sur laquelle la
Mayeux, vêtue d'une robe en lambeaux, se tenait à demi couchée.
S'accoudant alors sur son bras gauche, le menton appuyé dans la
paume de sa main elle se mit à regarder sa soeur avec une
expression déchirante, Céphyse, agenouillée devant le réchaud, le
visage penché vers le noir charbon au-dessus duquel voltigeait
déjà çà et là une petite flamme bleuâtre... Céphyse soufflait avec
force sur un peu de braise allumée, qui jetait sur la pâle figure
de la jeune fille des reflets ardents. Le silence était profond...
L'on n'entendait pas d'autre bruit que celui du souffle haletant
de Céphyse, et, par intervalles, la légère crépitation du charbon
qui, commençant à s'embraser, exhalait déjà une odeur fade à
soulever le coeur.
Céphyse, voyant le réchaud complètement allumé et se sentant déjà
un peu étourdie, se releva et dit à sa soeur en s'approchant
d'elle:
-- C'est fait...
-- Ma soeur, reprit la Mayeux en se mettant à genoux sur la
paillasse, pendant que Céphyse était encore debout, comment
allons-nous nous placer? Je voudrais bien être tout près de toi...
jusqu'à la fin...
-- Attends, dit Céphyse en exécutant à mesure les mouvements dont
elle parlait, je vais m'asseoir au chevet de la paillasse, adossée
au mur. Maintenant, petite soeur, viens, couche-toi là... Bon...
appuie ta tête sur mes genoux... et donne-moi ta main. Es-tu bien
ainsi?
-- Oui, mais je ne peux pas te voir.
-- Cela vaut mieux... Il paraît qu'il y a un moment, bien court...
il est vrai... où l'on souffre beaucoup... Et... ajouta Céphyse
d'une voix émue, autant ne pas nous voir souffrir.
-- Tu as raison, Céphyse...
-- Laisse-moi baiser une dernière fois tes beaux cheveux, dit
Céphyse en pressant contre ses lèvres la chevelure soyeuse qui
couronnait le pâle et mélancolique visage de la Mayeux, et puis
après, nous nous tiendrons tranquilles...
-- Soeur... ta main... dit la Mayeux; une dernière fois, ta
main... et après comme tu le dis, nous ne bougerons plus... et
nous n'attendrons pas longtemps, je crois, car je commence à me
sentir étourdie... et toi... soeur?
-- Moi?... pas encore, dit Céphyse, je ne m'aperçois que de
l'odeur du charbon.
-- Tu ne prévois pas à quel cimetière on nous mènera? dit la
Mayeux après un moment de silence.
-- Non; pourquoi cette question?
-- Parce que je préférerais le Père-Lachaise... j'y ai été une
fois avec Agricol et sa mère... Quel beau coup d'oeil... partout
des arbres... des fleurs... du marbre... sais-tu que les morts...
sont mieux logés... que les vivants et...
-- Qu'as-tu, soeur?... dit Céphyse à la Mayeux, qui s'était
interrompue après avoir parlé d'une voix plus lente.
-- J'ai comme des vertiges... les tempes me bourdonnent...
répondit la Mayeux. Et toi, comment te sens-tu!
-- Je commence seulement à être un peu étourdie; c'est singulier,
chez moi... l'effet est plus tardif que chez toi.
-- Oh! c'est que moi, dit la Mayeux en tâchant de sourire, j'ai
toujours été si précoce... Te souviens-tu... à l'école des soeurs,
on disait que j'étais toujours plus avancée que les autres... Cela
m'arrive encore, comme tu vois.
-- Oui... mais j'espère te rattraper tout à l'heure, dit Céphyse.
Ce qui étonnait les deux soeurs était naturel; quoique très
affaiblie par les chagrins et par la misère, la reine Bacchanal,
d'une constitution aussi robuste que celle de la Mayeux était
frêle et délicate, devait ressentir beaucoup moins promptement que
sa soeur les effets de l'asphyxie.
Après un instant de silence, Céphyse reprit en posant sa main sur
le front de la Mayeux, dont elle supportait toujours la tête sur
ses genoux:
-- Tu ne me dis rien... soeur!... tu souffres, n'est-ce pas?
-- Non, dit la Mayeux d'une voix affaiblie; mes paupières sont
pesantes comme du plomb... l'engourdissement me gagne... je
m'aperçois... que je parle plus lentement... mais je ne sens
encore aucune douleur vive... Et toi, soeur?
-- Pendant que tu me parlais, j'ai éprouvé un vertige; maintenant
mes tempes battent avec force.
-- Comme elles me battaient tout à l'heure; on croirait que c'est
plus douloureux et plus difficile que cela... de mourir...
Puis après un moment de silence, la Mayeux dit soudain à sa soeur:
-- Crois-tu qu'Agricol me regrette beaucoup et pense longtemps à
moi?
-- Peux-tu demander cela!... dit Céphyse d'un ton de reproche.
-- Tu as raison... reprit doucement la Mayeux. Il y a un mauvais
sentiment dans ce doute... mais si tu savais...
-- Quoi, soeur? La Mayeux hésita un instant et dit avec
accablement:
-- Rien... Puis elle ajouta:
-- Heureusement, je meurs bien convaincue qu'il n'aura jamais
besoin de moi; il est marié à une jeune fille charmante; ils
s'aiment... je suis sûre... qu'elle fera son bonheur.
En prononçant ces derniers mots, l'accent de la Mayeux s'était de
plus en plus affaibli. Tout à coup elle tressaillit, et dit à
Céphyse, d'une voix tremblante, presque craintive:
-- Ma soeur, serre-moi dans tes bras... oh! j'ai peur: je vois
tout d'un bleu sombre, et les objets tourbillonnent autour de moi.
Et la malheureuse créature, se relevant un peu, cacha son visage
dans le sein de sa soeur, toujours assise, et l'entoura de ses
deux bras languissants.
-- Courage... soeur!... dit Céphyse en la serrant contre sa
poitrine; et d'une voix qui s'affaiblissait aussi:
-- Ça va finir... Et Céphyse ajouta, avec un mélange d'envie et
d'effroi:
-- Pourquoi donc ma soeur est-elle si vite défaillante?... J'ai
encore toute ma tête et je souffre moins qu'elle... Oh! mais cela
ne durera pas; si je pensais qu'elle dût mourir avant moi, j'irais
me mettre le visage au-dessus du réchaud... oui... et j'y vais.
Au mouvement que fit Céphyse pour se relever, une faible étreinte
de sa soeur la retint.
-- Tu souffres, pauvre petite?... dit Céphyse en tremblant.
-- Ah!... oui... à cette heure... beaucoup... ne me quitte pas...
je t'en prie...
-- Et moi... rien... presque rien encore... se dit Céphyse en
jetant un coup d'oeil farouche sur le réchaud... Ah!... si...
pourtant, ajouta-t-elle avec une sorte de joie sinistre, je
commence à étouffer, et il... me semble... que ma tête va se
fendre.
En effet, le gaz délétère remplissait alors la petite chambre dont
il avait peu à peu chassé tout l'air respirable... le jour
s'avançait; la mansarde, devenue assez obscure, était éclairée par
la réverbération du fourneau, qui jetait ses reflets rougeâtres
sur le groupe des deux soeurs étroitement embrassées. Soudain la
Mayeux fit quelques légers mouvements convulsifs, en prononçant
ces mots d'une voix éteinte:
-- Agricol... mademoiselle de Cardoville... Oh! adieu...
Agricol... je te...
Puis elle murmura quelques autres paroles inintelligibles; ses
mouvements convulsifs cessèrent, et ses bras, qui enlaçaient
Céphyse, retombèrent inertes sur la paillasse.
-- Ma soeur!... s'écria Céphyse effrayée, en soulevant la tête de
la Mayeux entre ses deux mains pour la regarder, toi... déjà, ma
soeur... mais moi?
La douce figure de la Mayeux n'était pas plus pâle que de coutume,
seulement ses yeux, à demi fermés, n'avaient plus de regard; un
demi-sourire rempli de tristesse et de bonté erra encore un
instant sur ses lèvres violettes, d'où s'échappait un souffle
imperceptible... puis sa bouche devint immobile: l'expression du
visage était d'une grande sérénité.
-- Mais tu ne dois pas mourir avant moi... s'écria Céphyse d'une
voix déchirante en couvrant de baisers les joues de la Mayeux, qui
se refroidirent sous ses lèvres. Ma soeur... attends-moi...
attends-moi...
La Mayeux ne répondit pas; sa tête, que Céphyse abandonna un
moment, retomba doucement sur la paillasse.
-- Mon Dieu! je te le jure... ce n'est pas ma faute si nous ne
mourrons pas ensemble!... s'écria avec désespoir Céphyse
agenouillée devant la couche où était étendue la Mayeux. Morte!...
murmura Céphyse épouvantée, la voilà morte... avant moi... c'est
peut-être que je suis la plus forte... Ah!... heureusement... je
commence... comme elle... tout à l'heure... à voir d'un bleu
sombre... oh!... je souffre... quel bonheur!... Oh! l'air me
manque... Soeur, ajouta-t-elle en jetant ses bras autour du cou de
la Mayeux, me voilà... je viens...
Soudain, un bruit de pas et de voix se fit entendre dans
l'escalier. Céphyse avait encore assez de présence d'esprit pour
que ces sons arrivassent jusqu'à elle. Toujours étendue sur le
corps de sa soeur, elle redressa la tête. Le bruit se rapprocha de
plus en plus; bientôt une voix s'écria au dehors, à peu de
distance de la porte:
-- Grand Dieu!... quelle odeur de charbon!...
Et au même instant les ais de la porte furent ébranlés, tandis
qu'une autre voix s'écriait:
-- Ouvrez!... ouvrez!
-- On va entrer... me sauver... moi!... et ma soeur morte... Oh!
non... je n'aurai pas la lâcheté de lui survivre.
Telle fut la dernière pensée de Céphyse. Usant de tout ce qui lui
restait de forces pour courir à la fenêtre, elle l'ouvrit... et au
moment où la porte, à demi brisée, cédait sous un vigoureux
effort... la malheureuse créature se précipita dans la cour, du
haut de ce troisième étage. À cet instant, Adrienne et Agricol
paraissaient au seuil de la chambre.
Malgré l'odeur suffocante du charbon, Mlle de Cardoville se
précipita dans la mansarde, et, voyant le réchaud, s'écria:
-- La malheureuse enfant!... elle s'est tuée!...
-- Non... elle s'est jetée par la fenêtre, s'écria Agricol, car il
avait vu, au moment où la porte se brisait, une forme humaine
disparaître par la croisée où il courut. Ah!... c'est affreux!
s'écria-t-il bientôt, et poussant un cri déchirant, il mit sa main
devant ses yeux et se retourna pâle, terrifié, vers Mlle de
Cardoville.
Mais se méprenant sur la cause de l'épouvante d'Agricol, Adrienne,
qui venait d'apercevoir la Mayeux à travers l'obscurité, répondit:
-- Non... la voici... Et elle montra au forgeron la pâle figure de
la Mayeux étendue sur la paillasse, auprès de laquelle Adrienne se
jeta à genoux... Saisissant les mains de la pauvre ouvrière, elle
les trouva glacées... lui posant vite la main sur le coeur, elle
ne le sentit plus battre... Cependant, au bout d'une seconde,
l'air frais entrant à flots par la porte, par la fenêtre, Adrienne
crut remarquer une pulsation presque imperceptible et s'écria:
-- Son coeur bat, vite du secours... monsieur Agricol, courez! du
secours... Heureusement j'ai mon flacon.
-- Oui... oui... du secours pour elle... et pour l'autre... s'il
en est temps encore! dit le forgeron désespéré en se précipitant
vers l'escalier, laissant Mlle de Cardoville agenouillée devant la
paillasse où était étendue la Mayeux.