Deux jours se sont passés depuis que Rodin a été miraculeusement
rappelé à la vie. Le lecteur n'a peut-être pas oublié la maison de
la rue Clovis, où le révérend père avait un pied-à-terre, et où se
trouvait aussi le logement de Philémon, habité par Rose-Pompon.
Il est environ trois heures de l'après-midi; un vif rayon de
lumière, pénétrant à travers un trou rond pratiqué au battant de
la porte de la boutique demi-souterraine occupée par la mère
Arsène, la fruitière-charbonnière, forme un brusque contraste avec
les ténèbres de cette espèce de cave. Ce rayon tombe sur un objet
sinistre... Au milieu des falourdes, des légumes flétris, tout à
côté d'un grand tas de charbon, est un mauvais grabat; sous le
drap qui le recouvre se dessine la forme anguleuse et raide d'un
cadavre. C'est le corps de la mère Arsène; atteinte de choléra,
elle a succombé depuis la surveille: les enterrements étant très
nombreux, ses restes n'ont pas encore pu être enlevés.
La rue Clovis est alors presque déserte; il règne au dehors un
silence morne, souvent interrompu par les aigres sifflements du
vent du nord-est; entre deux rafales, on entend parfois un petit
fourmillement sec et brusque... ce sont des rats énormes qui vont
et viennent sur le monceau de charbon.
Soudain, un bruit léger se fait entendre; aussitôt ces animaux
immondes se sauvent et se cachent dans leurs trous. On tâchait de
forcer la porte qui de l'allée communiquait dans la boutique;
cette porte offrait d'ailleurs peu de résistance; au bout d'un
instant, sa mauvaise serrure céda, une femme entra et resta
quelques moments immobile au milieu de l'obscurité de cette cave
humide et glacée. Après une minute d'hésitation, cette femme
s'avança; le rayon lumineux éclaire les traits de la reine
Bacchanal; elle s'approche peu à peu de la couche funèbre.
Depuis la mort de Jacques, l'altération des traits de Céphyse
avait encore augmenté; d'une pâleur effrayante, ses beaux cheveux
noirs en désordre, les jambes et les pieds nus, elle était à peine
vêtue d'un mauvais jupon rapiécé et d'un mouchoir de cou en
lambeaux. Arrivée auprès du lit, la reine Bacchanal jeta un regard
d'une assurance presque farouche sur le linceul... Tout à coup
elle se recula en poussant un cri de frayeur involontaire. Une
ondulation rapide avait couru et agité le drap mortuaire, en
remontant depuis les pieds jusqu'à la tête de la morte... Bientôt
la vue d'un rat qui s'enfuyait le long des ais vermoulus du grabat
expliqua l'agitation du suaire. Céphyse, rassurée, se mit à
chercher et à rassembler précipitamment divers objets, comme si
elle eût craint d'être surprise dans cette misérable boutique.
Elle s'empara d'abord d'un panier, et le remplit de charbon; après
avoir encore regardé de côté et d'autre, elle découvrit dans un
coin un fourneau de terre, dont elle se saisit avec un élan de
joie sinistre.
-- Ce n'est pas tout... ce n'est pas tout, disait Céphyse en
cherchant de nouveau autour d'elle d'un air inquiet.
Enfin elle avisa auprès du petit poêle de fonte une boîte de fer
blanc contenant un briquet et des allumettes. Elle plaça ces
objets sur le panier, le souleva d'une main, et de l'autre emporta
le fourneau. En passant auprès du corps de la pauvre charbonnière,
Céphyse dit avec un sourire étrange: Je vous vole, ma pauvre mère
Arsène, mais mon vol ne me profitera guère.
Céphyse sortit de la boutique, rajusta la porte du mieux qu'elle
put, suivit l'allée et traversa la petite cour qui séparait ce
corps de logis dans lequel Rodin avait eu son pied-à-terre.
Sauf les fenêtres de l'appartement de Philémon, sur l'appui
desquelles Rose-Pompon, perchée comme un oiseau, avait tant de
fois gazouillé _son _Béranger, les autres croisées de cette maison
étaient ouvertes; au premier et au second étage il y avait des
morts; comme tant d'autres, ils attendaient la charrette où l'on
entassait les cercueils.
La reine Bacchanal gagna l'escalier qui conduisait aux chambres
naguère occupées par Rodin; arrivée à leur palier, elle monta un
petit escalier délabré, raide comme une échelle, auquel une
vieille corde servait de rampe, et atteignit enfin la porte à demi
pourrie d'une mansarde située sous les combles.
Cette maison était tellement délabrée, qu'en plusieurs endroits,
la toiture, percée à jour, laissait, lorsqu'il pleuvait, pénétrer
la pluie dans ce réduit à peine large de dix pieds carrés, et
éclairé par une fenêtre mansardée. Pour tout mobilier, on voyait,
au long du mur dégradé, sur le carreau, une vieille paillasse
éventrée, d'où sortaient quelques brins de paille; à côté de cette
couche, une petite cafetière de faïence égueulée, contenant un peu
d'eau.
La Mayeux, vêtue de haillons, était assise au bord de la
paillasse, ses coudes sur ses genoux, son visage caché entre ses
mains fluettes et blanches. Lorsque Céphyse rentra, la soeur
adoptive d'Agricol releva la tête; son pâle et doux visage
semblait encore amaigri, encore creusé par la souffrance, par le
chagrin, par la misère: ses yeux caves, rougis par les larmes,
s'attachèrent sur sa soeur avec une expression de mélancolique
tendresse.
-- Soeur... j'ai ce qu'il nous faut, dit Céphyse d'une voix sourde
et brève. Dans ce panier, il y a la fin de nos misères.
Puis, montrant à la Mayeux les objets qu'elle venait de déposer
sur le carreau, elle ajouta:
-- Pour la première fois de ma vie... j'ai... volé... et cela m'a
fait honte et peur... Décidément, je ne suis faite ni pour être
voleuse ni pour être pis encore. C'est dommage, ajouta-t-elle en
se prenant à sourire d'un air sardonique.
Après un moment de silence, la Mayeux dit à sa soeur avec une
expression navrante:
-- Céphyse... ma bonne Céphyse... tu veux donc absolument mourir?
-- Comment hésiter! répondit Céphyse d'une voix ferme. Voyons,
soeur, si tu veux, faisons encore une fois mon compte: quand même
je pourrais oublier ma honte et le mépris de Jacques mourant, que
me reste-t-il? Deux partis à prendre: le premier, redevenir
honnête et travailler. Eh bien, tu le sais, malgré ma bonne
volonté, le travail me manquera souvent, comme il nous manque
depuis quelques jours, et, quand il ne manquera pas, il me faudra
vivre avec quatre ou cinq francs par semaine. Vivre... c'est-à-
dire mourir à petit feu à force de privations, je connais ça...
j'aime mieux mourir tout d'un coup... L'autre parti serait de
continuer, pour vivre, le métier infâme dont j'ai essayé une
fois... et je ne veux pas... c'est plus fort que moi...
Franchement, soeur entre une affreuse misère, l'infamie ou la
mort, le choix peut-il être douteux? réponds.
Puis se reprenant aussitôt sans laisser parler la Mayeux, Céphyse
ajouta d'une voix brève et saccadée:
-- D'ailleurs, à quoi bon discuter?... je suis décidée; rien au
monde ne m'empêcherait d'en finir, puisque toi... toi... soeur
chérie, tout ce que tu as pu obtenir... de moi... c'est un retard
de quelques jours... espérant que le choléra nous épargnerait la
peine... Pour te faire plaisir, j'y consens: le choléra vient...
tue tout dans la maison... et nous laisse... Tu vois bien, il vaut
mieux faire ses affaires soi-même, ajouta-t-elle en souriant de
nouveau d'un air sardonique.
Puis elle reprit:
-- Et d'ailleurs, toi qui parles, pauvre soeur... tu en as aussi
envie que moi... d'en finir... avec la vie.
-- Cela est vrai, Céphyse, répondit la Mayeux, qui semblait
accablée. Mais... seule... on n'est responsable que de soi... et
il me semble que mourir avec toi, ajouta-t-elle en frissonnant,
c'est être complice de ta mort.
-- Aimes-tu mieux en finir... moi de mon côté... toi du tien?...
Ce sera gai... dit Céphyse, montrant dans ce moment terrible cette
espèce d'ironie amère, désespérée, plus fréquente qu'on ne le
croit au milieu des préoccupations mortelles.
-- Oh! non... non... dit la Mayeux avec effroi, pas seule... Oh!
je ne veux pas mourir seule.
-- Tu le vois donc bien, soeur chérie... nous avons raison de ne
pas nous quitter, et pourtant, ajouta Céphyse d'une voix émue,
j'ai parfois le coeur brisé quand je songe que tu veux mourir
comme moi...
-- Égoïste! dit la Mayeux avec un sourire navrant, quelles raisons
ai-je plus que toi d'aimer la vie? quel vide laisserai-je après
moi?
-- Mais toi, soeur, reprit Céphyse, tu es une pauvre martyre...
Les prêtres parlent de saintes! en est-il seulement une qui te
vaille?... et pourtant, tu veux mourir comme moi... qui ai
toujours été aussi oisive, aussi insouciante, aussi coupable...
que tu as été laborieuse et dévouée à tout ce qui souffrait...
Qu'est-ce que tu veux que je te dise? c'est vrai, pourtant, cela!
toi... un ange sur la terre, tu vas mourir aussi désespérée que
moi... qui suis maintenant aussi dégradée qu'une femme peut
l'être, ajouta la malheureuse en baissant les yeux.
-- Cela est étrange, reprit la Mayeux, pensive. Parties du même
point, nous avons suivi des routes opposées... et nous voici
arrivées au même but: le dégoût de l'existence... Pour toi, pauvre
soeur, il y a quelques jours encore; si belle, si vaillante, si
folle de plaisirs et de jeunesse, la vie est, à cette heure, aussi
pesante qu'elle l'est pour moi, triste et chétive créature...
Après tout, j'ai accompli jusqu'à la fin ce qui était pour moi un
devoir, ajouta la Mayeux avec douceur; Agricol n'a plus besoin de
moi... il est marié... il aime, il est aimé... son bonheur est
certain. Mlle de Cardoville n'a rien à désirer. Belle, riche,
heureuse, j'ai fait pour elle ce qu'une pauvre créature de ma
sorte pouvait faire... Ceux qui ont été bons pour moi sont
heureux; qu'est-ce que cela fait maintenant que j'aille me
reposer!... je suis si lasse!...
-- Pauvre soeur, dit Céphyse avec une émotion touchante qui
détendit ses traits contractés, quand je songe que, sans m'en
prévenir, et malgré ta résolution de ne jamais retourner chez
cette généreuse demoiselle, ta protectrice, tu as eu le courage de
te traîner, mourante de fatigue et de besoin, jusque chez elle
pour tâcher de l'intéresser à mon sort... oui, mourante... puisque
les forces t'ont manqué aux Champs-Élysées!
-- Et quand j'ai pu me rendre enfin à l'hôtel de Mlle de
Cardoville, elle était malheureusement absente!... oh! bien
malheureusement, répéta la Mayeux en regardant Céphyse avec
douleur, car, le lendemain, voyant cette dernière ressource nous
manquer... pensant encore plus à moi qu'à toi, voulant à tout prix
nous procurer du pain...
La Mayeux ne put achever et cacha son visage dans ses mains en
frémissant.
-- Eh bien! j'ai été me vendre comme tant d'autres malheureuses se
vendent quand le travail manque ou que le salaire ne suffit pas...
et que la faim crie trop fort... répondit Céphyse d'une voix
saccadée; seulement au lieu de vivre de ma honte... comme tant
d'autres en vivent... moi, j'en meurs...
-- Hélas! cette terrible honte, dont tu mourras, pauvre Céphyse,
parce que tu as du coeur... tu ne l'aurais pas connue si j'avais
pu voir Mlle de Cardoville, ou si elle avait répondu à la lettre
que j'avais demandé la permission de lui écrire chez son
concierge; mais, son silence me le prouve, elle est justement
blessée de mon brusque départ de chez elle... je le conçois...
elle a dû l'attribuer à une noire ingratitude... oui... car, pour
qu'elle n'ait pas daigné me répondre... il faut qu'elle soit bien
blessée... et elle a le droit de l'être... Aussi n'ai-je pas eu le
courage d'oser lui écrire une seconde fois... cela eût été
inutile, j'en suis sûre... Bonne et équitable comme elle l'est...
ses refus sont inexorables lorsqu'elle les croit mérités... et
puis, d'ailleurs, à quoi bon!... il était trop tard... tu étais
décidée à en finir...
-- Oh! bien décidée!... car mon infamie me rongeait le coeur... et
Jacques était mort dans mes bras en me méprisant... et je
l'aimais, vois-tu, ajouta Céphyse avec une exaltation passionnée,
je l'aimais comme on n'aime qu'une fois dans la vie!...
-- Que notre sort s'accomplisse donc!... dit la Mayeux, pensive...
-- Et la cause de ton départ de chez Mlle de Cardoville, soeur, tu
ne me l'as jamais dite... reprit Céphyse après un moment de
silence.
-- Ce sera le seul secret que j'emporterai avec moi, ma bonne
Céphyse, dit la Mayeux en baissant les yeux.
Et elle songeait avec une joie amère que bientôt elle serait
délivrée de cette crainte qui avait empoisonné les derniers jours
de sa triste vie:
_Se retrouver en face d'Agricol... instruit du funeste et
ridicule amour qu'elle ressentait pour lui..._
Car, il faut le dire, cet amour fatal, désespéré, était une des
causes du suicide de cette infortunée; depuis la disparition de
son journal, elle croyait que le forgeron connaissait le triste
secret de ces pages navrantes; quoiqu'elle ne doutât pas de la
générosité, du bon coeur d'Agricol, elle se défiait tant d'elle-
même, elle ressentait une telle honte de cette passion, pourtant
bien noble, bien pure, que, dans l'extrémité où elle et Céphyse
s'étaient trouvées réduites, manquant toutes deux de travail et de
pain, aucune puissance humaine ne l'aurait forcée d'affronter le
regard d'Agricol... pour lui demander aide et secours.
Sans doute, la Mayeux eût autrement envisagé sa position si son
esprit n'eût pas été troublé par cette sorte de vertige dont les
caractères les plus fermes sont souvent atteints lorsque le
malheur qui les frappe dépasse toutes les bornes; mais la misère,
mais la faim, mais l'influence, pour ainsi dire contagieuse dans
un tel moment, des idées de suicide de Céphyse; mais la lassitude
d'une vie depuis si longtemps vouée à la douleur, aux
mortifications, portèrent le dernier coup à la raison de la
Mayeux; après avoir longtemps lutté contre le funeste dessein de
sa soeur, la pauvre créature, accablée, anéantie, finit par
vouloir partager le sort de Céphyse, voyant du moins dans la mort
le terme de tant de maux...
-- À quoi penses-tu, soeur? dit Céphyse, étonnée du long silence
de la Mayeux. Celle-ci tressaillit et répondit:
-- Je pense à la cause qui m'a fait si brusquement sortir de chez
Mlle de Cardoville et passer à ses yeux pour une ingrate... Enfin,
puisse cette fatalité qui m'a chassée de chez elle n'avoir pas
d'autres victimes que nous; puisse mon dévouement, si obscur, si
infime qu'il eût été, ne jamais manquer à celle qui a tendu sa
noble main à la pauvre ouvrière et l'a appelée sa _soeur...
_puisse-t-elle être heureuse, oh! à tout jamais heureuse! dit la
Mayeux en joignant les mains avec l'ardeur d'une invocation
sincère.
-- Cela est beau... soeur... un tel voeu dans ce moment! dit
Céphyse.
-- Oh! c'est que, vois-tu, reprit vivement la Mayeux, j'aimais,
j'admirais cette merveille d'esprit, de coeur et de beauté idéale,
avec un pieux respect, car jamais la puissance de Dieu ne s'est
révélée dans une oeuvre plus adorable et plus pure... une de mes
dernières pensées aura du moins été pour elle.
-- Oui... tu auras aimé et respecté ta généreuse protectrice
jusqu'à la fin...
-- Jusqu'à la fin... dit la Mayeux après un moment de silence.
C'est vrai... tu as raison... c'est la fin... bientôt... dans un
instant, tout sera terminé... Vois donc avec quel calme nous
parlons de... de ce qui en épouvante tant d'autres!
-- Soeur, nous sommes calmes, parce que nous sommes décidées.
-- Bien décidées, Céphyse? dit la Mayeux en jetant de nouveau un
regard profond et pénétrant sur sa soeur.
-- Oh! oui... puisses-tu l'être autant que moi!...
-- Sois tranquille... si je retardais de jour en jour le moment
d'en finir, répondit la Mayeux, c'est que je voulais toujours te
laisser le temps de réfléchir... car, pour moi...
La Mayeux n'acheva pas, mais elle fit un signe de tête d'une
tristesse désespérée.
-- Eh bien... soeur... embrassons-nous, dit Céphyse, et du
courage!
La Mayeux, se levant, se jeta dans les bras de sa soeur... Toutes
deux se tinrent longtemps embrassées... Il y eut quelques secondes
d'un silence profond, solennel, seulement interrompu par les
sanglots des deux soeurs, car alors seulement elles se mirent à
pleurer.
-- Oh! mon Dieu! s'aimer ainsi... et se quitter... pour jamais,
dit Céphyse, c'est bien cruel!... pourtant.
-- Se quitter!... s'écria la Mayeux... et son pâle et doux visage
inondé de larmes resplendit tout à coup d'une divine espérance; se
quitter, soeur, oh! non, non. Ce qui me rend calme... vois-tu...
c'est que je sens là, au fond du coeur, une aspiration profonde,
certaine, vers ce monde meilleur où une vie meilleure nous attend!
Dieu... si grand, si clément, si prodigue, si bon, n'a pas voulu,
lui, que ses créatures fussent à jamais malheureuses, mais
quelques hommes égoïstes, dénaturant son oeuvre, réduisent leurs
frères à la misère et au désespoir... Plaignons les méchants et
laissons-les... Viens là-haut, soeur... les hommes n'y sont rien,
Dieu y règne... viens là-haut, soeur; on y est mieux... partons
vite... car il est tard.
Ce disant, la Mayeux montra les rouges lueurs du couchant qui
commençaient à empourprer les carreaux de la fenêtre.
Céphyse, entraînée par la religieuse exaltation de sa soeur, dont
les traits, pour ainsi dire transfigurés par l'espoir d'une
délivrance prochaine, brillaient doucement colorés par les rayons
du soleil couchant, Céphyse saisit les deux mains de sa soeur, et,
la regardant avec un profond attendrissement, s'écria:
-- Oh! ma soeur, comme tu es belle ainsi!
-- La beauté me vient un peu tard, dit la Mayeux en souriant
tristement.
-- Non, soeur, car tu parais si heureuse... que les derniers
scrupules que j'avais encore pour toi s'effacent tout à fait.
-- Alors, dépêchons-nous, dit la Mayeux en montrant le réchaud à
sa soeur.
-- Sois tranquille, soeur, ce ne sera pas long, dit Céphyse. Et
elle alla prendre le réchaud rempli de charbon qu'elle avait placé
dans un coin de la mansarde, et l'apporta au milieu de cette
petite pièce.
-- Sais-tu... comment cela... s'arrange... toi!... lui demanda la
Mayeux en s'approchant.
-- Oh!... mon Dieu!... c'est bien simple, répondit Céphyse: On
ferme la porte... la fenêtre, et l'on allume le charbon...
-- Oui, soeur; mais il me semble avoir entendu dire qu'il fallait
bien exactement boucher toutes les ouvertures, afin qu'il n'entre
pas d'air.
-- Tu as raison: justement cette porte joint si mal!
-- Et le toit... vois donc ces crevasses.
-- Comment faire... soeur!
-- Mais, j'y songe, dit la Mayeux, la paille de notre paillasse,
bien tordue, pourra nous servir.
-- Sans doute, reprit Céphyse, nous en garderons pour allumer
notre feu, et du reste nous ferons des tampons pour les crevasses
du toit, et des bourrelets pour la porte et les fenêtres...
Puis, souriant avec cette ironie amère, fréquente, nous le
répétons, dans ces lugubres moments, Céphyse ajouta:
-- Dis donc... soeur, des bourrelets aux portes et aux fenêtres
pour empêcher l'air... quel luxe... nous sommes douillettes comme
des personnes riches.
-- À cette heure... nous pouvons bien prendre un peu nos aises,
dit la Mayeux en tâchant de plaisanter comme la reine Bacchanal.
Et les deux soeurs, avec un incroyable sang-froid, commencèrent à
tordre des brins de paille en espèce de bourrelets assez menus
pour pouvoir être placés entre les ais de la porte et le plancher,
puis elles façonnèrent d'assez gros tampons destinés à boucher les
crevasses de la toiture. Tant que dura cette sinistre occupation,
le calme et la morne résignation de ces deux infortunées ne se
démentirent pas.