II. La collation.

Le lendemain du jour où le sinistre voyageur, descendant des

hauteurs de Montmartre, était entré dans Paris, une assez grande

activité régnait à l'hôtel de Saint-Dizier. Quoiqu'il fût à peine

midi, la princesse, sans être _parée_, elle avait trop bon goût

pour cela, était cependant mise avec plus de recherche qu'à

l'ordinaire; ses cheveux blonds, au lieu d'être simplement aplatis

en bandeaux, formaient deux touffes crêpées, qui seyaient fort

bien à ses joues grasses et fleuries. Son bonnet était garni de

frais rubans roses; enfin, en voyant Mme de Saint-Dizier se

cambrer, presque svelte, dans sa robe de moire grise, on devinait

que Mme Grivois avait dû requérir l'assistance et les efforts

d'une autre des femmes de la princesse pour entreprendre et pour

obtenir ce remarquable amincissement de la taille replète de leur

maîtresse.

Nous dirons bientôt la cause édifiante de cette légère

recrudescence de coquetterie mondaine. La princesse, suivie de

Mme Grivois, sa femme de charge, donnait ses derniers ordres

relativement à quelques préparatifs qui se faisaient dans un vaste

salon. Au milieu de cette pièce était une grande table ronde,

recouverte d'un tapis de velours cramoisi et entourée de plusieurs

chaises, au milieu desquelles on remarquait, à la place d'honneur,

un fauteuil de bois doré. Dans un des angles du salon, non loin de

la cheminée, où brûlait un excellent feu, se dressait une sorte de

buffet improvisé; l'on y voyait les éléments variés de la plus

friande, de la plus exquise collation. Ainsi, sur des plats

d'argent, là s'élevaient en pyramides des sandwichs de laitance de

carpe au beurre d'anchois, émincés de thon mariné et de truffes de

Périgord (on était en carême); plus loin, sur des réchauds

d'argent à l'esprit-de-vin afin de les conserver bien chaudes, des

_bouchées _de queues d'écrevisses de la Meuse à la crème cuite

fumaient dans leur pâte feuilletée, croustillante et dorée et

semblaient défier en excellente, en succulence, de petit pâtés aux

huîtres de Marennes étuvées dans le vin de Madère et _aiguisées

_d'un hachis d'esturgeon aux quatre épices. À côté de ces oeuvres

_sérieuses _venaient des oeuvres plus légères, de petits biscuits

soufflés à l'ananas, des _fondants _aux fraises, primeur alors

fort rare; des gelées d'oranges servies dans l'écorce entière de

ces fruits, artistement vidés à cet effet; rubis et topazes, les

vins de Bordeaux, de Madère et d'Alicante étincelaient dans de

larges flacons de cristal, tandis que le vin de Champagne et deux

aiguières de porcelaine de Sèvres, remplies l'une de café à la

crème et l'autre de chocolat à la vanille ambrée, arrivaient

presque à l'état de sorbets, plongés qu'ils étaient dans un grand

rafraîchissoir d'argent ciselé, rempli de glace. Mais ce qui

donnait à cette friande collation un caractère singulièrement

apostolique et romain, c'étaient certains produits de l'_office

_religieusement élaborés. Ainsi on remarquait de charmants petits

calvaires en pâte d'abricot, des mitres sacerdotales pralinées,

des crosses épiscopales en massepain auxquelles la princesse avait

joint, par une attention toute pleine de délicatesse, un petit

chapeau de cardinal en sucre de cerises, orné de cordelières en

fils de caramel; la pièce la plus importante de ces sucreries

catholiques, le chef-d'oeuvre du chef d'office de Mme de Saint-

Dizier, était un superbe crucifix en angélique avec sa couronne

d'épine-vinette candie.[18]

Ce sont là d'étranges profanations dont s'indignent avec raison

les gens même peu dévots. Mais, depuis l'impudente jonglerie de la

tunique de Trèves jusqu'à la plaisanterie effrontée de la châsse

d'Argenteuil, les gens pieux à la façon de la princesse de Saint-

Dizier semblent prendre à tâche de ridiculiser à force de zèle des

traditions respectables.

Après avoir jeté un coup d'oeil des plus satisfaits sur la

collation ainsi préparée, Mme de Saint-Dizier dit à Mme Grivois,

en lui montrant le fauteuil doré qui semblait destiné au président

de cette réunion:

-- A-t-on mis ma chancelière sous la table, pour que son Éminence

puisse y reposer ses pieds? elle se plaint toujours du froid...

-- Oui, madame, dit Mme Grivois après avoir regardé sous la table;

la chancelière est là...

-- Dites aussi que l'on remplisse d'eau bouillante une boule

d'étain, dans le cas où son Éminence n'aurait pas assez de la

chancelière pour réchauffer ses pieds...

-- Oui, madame.

-- Mettez encore du bois dans le feu.

-- Mais, madame... c'est déjà un vrai brasier... voyez donc! Et

puis, si Son Éminence a toujours froid, Mgr l'évêque d'Halfagen a

toujours trop chaud; il est continuellement en nage.

La princesse haussa les épaules et dit à Mme Grivois:

-- Est-ce que Son Éminence Mgr le cardinal de Malipieri n'est pas

le supérieur de Mgr l'évêque d'Halfagen?

-- Si madame.

-- Eh bien! selon la hiérarchie, c'est à monseigneur à souffrir de

la chaleur, et non pas à Son Éminence de souffrir du froid...

Ainsi donc, faites ce que je vous dis, remettez du bois dans le

feu. Du reste, rien de plus simple. Son Éminence est Italienne,

monseigneur appartient au nord de la Belgique; il est fort naturel

qu'ils soient habitués à des températures différentes.

-- Comme madame voudra, dit Mme Grivois en mettant deux énormes

bûches au feu; mais, à la chaleur qu'il fait ici, monseigneur est

capable de tomber suffoqué.

-- Eh! mon Dieu! moi aussi, je trouve qu'il fait trop chaud ici;

mais notre sainte religion ne nous enseigne-t-elle pas le

sacrifice et la mortification? dit la princesse avec une touchante

expression de dévouement.

On connaît maintenant la cause de la toilette un peu coquette de

la princesse de Saint-Dizier. Il s'agissait de recevoir dignement

des prélats qui, réunis au père d'Aigrigny, à d'autres dignitaires

de l'Église, avaient déjà tenu chez la princesse une espèce de

concile au petit pied. Une jeune mariée qui donne son premier bal,

un mineur émancipé qui donne son premier dîner de garçon, une

femme d'esprit qui fait la première lecture de sa première oeuvre

inédite ne sont pas plus radieux, plus fiers et en même temps plus

soigneusement empressés auprès de leurs hôtes que ne l'était

Mme de Saint-Dizier auprès de _ses _prélats. Voir de très graves

intérêts s'agiter, se débattre chez elle et devant elle; entendre

des gens fort capables lui demander son avis sur certaines

dispositions pratiques relatives à l'influence des congrégations

de femmes, c'était pour la princesse à en mourir d'orgueil, car

leurs _Éminences _et leurs _Grandeurs _consacraient ainsi à jamais

sa prétention d'être considérée... environ comme une sainte mère

de l'Église. Aussi, pour ces prélats indigènes ou exotiques,

avait-elle déployé une foule d'onctueuses câlineries, et de

benoîtes coquetteries. Rien de plus logique, d'ailleurs, que les

transfigurations successives de cette femme sans coeur mais aimant

sincèrement, passionnément, l'intrigue et la domination de

coterie. Elle avait, selon les progrès de l'âge, naturellement

passé de l'intrigue amoureuse à l'intrigue politique, et de

l'intrigue politique à l'intrigue religieuse.

Au moment où Mme de Saint-Dizier terminait l'inspection de ses

préparatifs, un bruit de voitures, retentissant dans la cour de

l'hôtel, l'avertit de l'arrivée des personnes qu'elle attendait;

sans doute ces personnes étaient du rang le plus élevé, car,

contre tous les usages, elle alla les recevoir à la porte de son

premier salon.

C'étaient en effet le cardinal Malipieri qui avait toujours froid,

et l'évêque belge Halfagen, qui avait toujours chaud; le père

d'Aigrigny les accompagnait. Le cardinal romain était un grand

homme plus osseux que maigre et à la physionomie hautaine et

rusée, à la figure jaunâtre et bouffie; il louchait beaucoup, et

ses yeux étaient profondément cernés d'un cercle brun. L'évêque

belge était un petit homme court, gros, trapu, à l'abdomen

proéminent, au teint apoplectique, au regard délibéré, à la main

potelée, molle et douillette.

Bientôt la compagnie fut rassemblée dans le grand salon; le

cardinal alla se coller à la cheminée, tandis que l'évêque, qui

commençait à suer et à souffler, lorgnait de temps à autre le

chocolat et le café glacés qui devaient l'aider à supporter les

ardeurs de cette canicule artificielle.

Le père d'Aigrigny, s'approchant de la princesse, lui dit à demi-

voix:

-- Voulez-vous donner l'ordre que l'on introduise ici l'abbé

Gabriel de Rennepont, qui viendra vous demander?

-- Ce jeune prêtre est donc ici? demanda la princesse avec une

vive surprise.

-- Depuis avant-hier. Nous l'avons fait mander à Paris par ses

supérieurs... Vous saurez tout... Quant au père Rodin, Mme Grivois

ira, comme l'autre jour, le faire entrer par la petite porte de

l'escalier dérobé.

-- Il viendra aujourd'hui?

-- Il a des choses fort importantes à nous apprendre. Il a désiré

que monseigneur le cardinal et monseigneur l'évêque soient

présents à l'entretien, car ils ont été mis à Rome au fait de tout

par le père général, en leur qualité d'affiliés...

La princesse sonna, donna ses ordres, et, revenant auprès du

cardinal, lui dit avec l'accent de la sollicitude la plus

empressée:

-- Votre Éminence commence-t-elle à se réchauffer un peu? Votre

Éminence veut-elle une boule d'eau chaude sous ses pieds? Votre

Éminence désire-t-elle que l'on fasse encore plus de feu?...

À cette proposition, l'évêque, qui étanchait son front ruisselant,

poussa un soupir désespéré.

-- Mille grâces, madame la princesse, répondit le cardinal à

Mme de Saint-Dizier, en fort bon français, mais avec un accent

italien intolérable; je suis vraiment confus de tant de bontés.

-- Monseigneur n'acceptera-t-il rien? dit la princesse à l'évêque

en lui indiquant le buffet.

-- Je prendrai, madame la princesse, si vous voulez le permettre,

un peu de café à la glace.

Et le prélat fit un prudent circuit afin d'approcher de la

collation sans passer devant la cheminée.

-- Et Votre Éminence ne prendra-t-elle pas un de ces petits pâtés

aux huîtres? Ils sont brûlants, dit la princesse.

-- Je les connais déjà, madame la princesse, dit le cardinal en

chafriolant d'un air gourmet; ils sont exquis, et je ne résiste

pas.

-- Quel vin aurai-je l'honneur d'offrir à Votre Éminence? reprit

gracieusement la princesse.

-- Un peu de vin de Bordeaux, madame, si vous le voulez bien.

Et comme le père d'Aigrigny s'apprêtait à verser à boire au

cardinal, la princesse lui disputa ce plaisir.

-- Votre Éminence m'approuvera sans doute, dit le père d'Aigrigny

au cardinal pendant que celui-ci dégustait gravement les petits

pâtés aux huîtres; je n'ai pas cru devoir convoquer pour

aujourd'hui Mgr l'évêque de Mogador, non plus que Mgr l'archevêque

de Nanterre et notre sainte mère Perpétue, supérieure du couvent

de Sainte-Marie, l'entretien que nous devons avoir avec Sa

Révérence le père Rodin et avec l'abbé Gabriel étant tout à fait

particulier et confidentiel.

-- Notre très cher père a eu parfaitement raison, dit le cardinal,

car, bien que par ses conséquences possibles cette affaire

Rennepont intéresse toute l'Église apostolique et romaine, il est

certaines choses qu'il faut tenir dans le secret.

-- Aussi je saisirai cette occasion pour remercier encore Votre

Éminence d'avoir daigné faire une exception en faveur d'une très

obscure et très humble servante de l'Église, dit la princesse en

faisant au cardinal une respectueuse et profonde révérence.

-- C'était chose juste et due, madame la princesse, répondit le

cardinal en s'inclinant après avoir déposé son verre vide sur la

table, nous savons combien l'Église vous doit pour la direction

salutaire que vous imprimez aux oeuvres religieuses dont vous êtes

la patronne.

-- Quant à cela, Votre Éminence peut être certaine que je fais

refuser tout secours à l'indigent qui ne peut pas justifier d'un

billet de confession.

-- Et c'est seulement ainsi, madame, reprit le cardinal en se

laissant tenter cette fois par l'appétissante tournure d'une

_bouchée _aux queues d'écrevisses, c'est seulement ainsi que la

charité a un sens... Je me soucie peu que l'impiété ait faim... la

piété... c'est différent. Et le prélat avala prestement la

_bouchée. _Du reste, reprit-il, nous savons aussi avec quel zèle

ardent vous poursuivez inexorablement les impies et les rebelles à

l'autorité de notre saint-père.

-- Votre Éminence peut être convaincue que je suis Romaine de

coeur, d'âme et de conviction; je ne fais aucune différence entre

un gallican et un Turc, dit bravement la princesse.

-- Madame la princesse a raison, dit l'évêque belge; je dirai

plus: un gallican doit être plus odieux à l'Église qu'un païen, et

je suis à ce sujet de l'avis de Louis XIV. On lui demandait une

faveur pour un homme de sa cour:

«-- Jamais, dit le grand roi; cet homme-là est janséniste. «--

Lui, sire! il est athée. «-- Alors, c'est différent, j'accorde la

faveur,» dit le roi. Cette petite plaisanterie épiscopale fit

assez rire. Après quoi le père d'Aigrigny reprit sérieusement, en

s'adressant au cardinal:

-- Malheureusement, ainsi que je le dirai tout à l'heure à Votre

Éminence, à propos de l'abbé Gabriel, si l'on n'y veillait fort,

le bas clergé s'infecterait de gallicanisme et d'idée de rébellion

contre ce qu'ils appellent le despotisme des évêques.

-- Pour obvier à cela, reprit durement le cardinal, il faut que

les évêques redoublent de sévérité et qu'ils se souviennent

toujours qu'ils sont Romains avant d'être Français, car en France

ils représentent Rome, le saint-père et les intérêts de l'Église,

comme un ambassadeur représente à l'étranger son pays, son maître

et les intérêts de sa nation.

-- C'est évident, dit le père d'Aigrigny; aussi nous espérons que,

grâce à l'impulsion vigoureuse que Votre Éminence vient de donner

à l'épiscopat, nous obtiendrons la liberté d'enseignement. Alors,

au lieu de jeunes Français infectés de philosophie et de sot

patriotisme, nous aurons de bons catholiques romains, bien

obéissants, bien disciplinés, qui deviendront ainsi les

respectueux sujets de notre saint-père.

-- Et de la sorte, dans un temps donné, reprit l'évêque belge en

souriant, si notre saint-père voulait, je suppose, délier les

catholiques de France de leur obéissance au pouvoir existant, il

pourrait, en reconnaissant un autre pouvoir, lui assurer ainsi un

parti catholique considérable et tout formé.

Ce disant, l'évêque s'essuya le front et alla chercher un peu de

_sibérie _au fond d'une des aiguières remplies de chocolat glacé.

-- Or, un pouvoir se montre toujours reconnaissant d'un pareil

cadeau, dit la princesse en souriant à son tour, et il accorde

alors de grandes immunités à l'Église.

-- Et ainsi l'Église reprend la place qu'elle doit occuper, et

qu'elle n'occupe malheureusement pas en France, dans ces temps

d'impiété et d'anarchie, dit le cardinal. Heureusement j'ai vu sur

ma route bon nombre de prélats dont j'ai gourmandé la tiédeur et

ranimé le zèle... leur enjoignant au nom du saint-père, d'attaquer

ouvertement, hardiment, la liberté de la presse et des cultes,

quoiqu'elle soit reconnue par d'abominables lois révolutionnaires.

-- Hélas! Votre Éminence n'a donc pas reculé devant les terribles

dangers... devant les cruels martyres auxquels seront exposés nos

prélats en lui obéissant? dit gaiement la princesse. Et ces

redoutables _appels comme d'abus_, monseigneur; car enfin, Votre

Éminence résiderait en France, elle attaquerait les lois du

pays... comme dit cette race d'avocats et de parlementaires... eh

bien! chose terrible... le conseil d'État déclarerait qu'il y a

_abus _dans votre mandement... monseigneur. Il y a abus! Votre

Éminence comprend-elle ce qu'il y a d'effrayant pour un prince de

l'Église qui, assis sur son trône pontifical, entouré de ses

dignitaires et de son chapitre, entend au loin quelques douzaines

de bureaucrates athées, à livrée noire et bleue, crier sur tous

les tons, depuis le fausset jusqu'à la basse: _Il y a abus! il y a

abus! _En vérité, s'il y a abus quelque part, c'est abus de

ridicule... chez ces gens-là.

Cette plaisanterie de la princesse fut accueillie par une hilarité

générale.

L'évêque belge reprit:

-- Moi je trouve que ces fiers défenseurs des lois, tout en

faisant les fanfarons, agissent avec une humilité parfaitement

chrétienne; un prélat soufflette rudement leur impiété, et ils

répondent modestement en faisant la révérence: «Ah! monseigneur,

il y a abus...»

De nouveaux rires accueillirent cette plaisanterie.

-- Il faut bien les laisser s'amuser à ces innocentes criailleries

d'écoliers incommodés par la rude férule du maître, dit en

souriant le cardinal. Nous serons toujours chez eux, malgré eux et

contre eux... d'abord, parce que plus qu'eux-mêmes nous tenons à

leur salut, et ensuite parce que les pouvoirs auront toujours

besoin de nous pour les consacrer et pour brider le populaire. Du

reste, pendant que les avocats, les parlementaires et les athées

universitaires poussent des cris d'une haine impuissante, les âmes

vraiment chrétiennes se rallient et se liguent contre l'impiété...

À mon passage à Lyon, j'ai été profondément touché... Mais comme

c'est une véritable ville romaine: confréries, pénitents, oeuvres

de toutes sortes... rien n'y manque... et qui mieux est, plus de

trois cent mille écus de donation au clergé en une année... Ah!

Lyon est la digne capitale de la France catholique... Trois cent

mille écus de donation... voilà de quoi confondre l'impiété...

trois cent mille écus!!! Que répondront à cela messieurs les

philosophes?

-- Malheureusement, monseigneur, reprit le père d'Aigrigny, toutes

les villes de France ne ressemblent pas à Lyon; je dois même

prévenir Votre Éminence qu'un fait très grave se manifeste;

quelques membres du bas clergé prétendent faire cause commune avec

le populaire, dont ils partagent la pauvreté, les privations, et

se préparent à réclamer, au nom de l'égalité évangélique, contre

ce qu'ils appellent la despotique aristocratie des évêques.

-- S'ils avaient cette audace, s'écria le cardinal, il n'y aurait

pas d'interdiction, pas de peines assez sévères pour une pareille

rébellion!

-- Ils osent plus encore, monseigneur; quelques-uns songent à

faire un schisme, à demander que l'Église française soit

absolument séparée de Rome, sous le prétexte que l'ultramontanisme

a dénaturé, corrompu la pureté primitive des préceptes du Christ.

Un jeune prêtre, d'abord missionnaire, puis curé de campagne,

l'abbé Gabriel de Rennepont, que j'ai fait mander à Paris par ses

supérieurs, s'est fait le centre d'une sorte de propagande; il a

rassemblé plusieurs desservants des communes voisines de la

sienne, et, tout en leur recommandant une obéissance absolue à

leurs évêques, tant que rien ne serait changé dans la hiérarchie

existante, il les a engagés à user de leurs droits de citoyens

français pour arriver légalement à ce qu'ils appellent

l'affranchissement du bas clergé. Car, selon lui, les prêtres de

paroisse sont livrés au bon plaisir des évêques, qui les

interdisent et leur ôtent leur pain sans appel ni contrôle[19].

-- Mais c'est un Luther catholique que ce jeune homme! dit

l'évêque.

Et, marchant sur ses pointes, il alla se verser un glorieux verre

de vin de Madère, dans lequel il humecta lentement un massepain en

forme de crosse épiscopale.

Invité par l'exemple, le cardinal, sous le prétexte d'aller

réchauffer au feu de la cheminée ses pieds toujours glacés, jugea

à propos de s'offrir un verre d'excellent vin vieux de Malaga,

qu'il huma par gorgées avec un air de méditation profonde; après

quoi il reprit:

-- Ainsi, cet abbé se pose en réformateur. Ce doit être un

ambitieux. Est-il dangereux?

-- Sur nos avis, ses supérieurs l'ont jugé tel; on lui a ordonné

de se rendre ici: il viendra tout à l'heure, et je dirai à Votre

Éminence pourquoi je l'ai mandé; mais auparavant voici une note

qui, en quelques lignes, expose les funestes tendances de l'abbé

Gabriel. On lui a adressé les questions suivantes sur plusieurs de

ses actes; il y a répondu de la sorte, et c'est en suite de ses

réponses que ses supérieurs l'ont rappelé.

Ce disant le père d'Aigrigny prit dans son portefeuille un papier

qu'il lut en ces termes:

Demande: Est-il vrai que vous ayez rendu les devoirs religieux à

un habitant de votre paroisse, mort dans l'impénitence finale la

plus détestable, puisqu'il s'était suicidé?

Réponse de l'abbé Gabriel: _Je lui ai rendu les derniers devoirs,

parce que plus que, tout autre, en raison de sa fin coupable, il

avait besoin des prières de l'Église; pendant la nuit qui a suivi

son enterrement, j'ai encore imploré pour lui la miséricorde

divine._

Demande: Est-il vrai que vous ayez refusé des vases sacrés en

vermeil et divers embellissements dont une de vos ouailles,

obéissant à un zèle pieux, voulait doter votre paroisse?

Réponse: _J'ai refusé ces vases de vermeil et ces embellissements

parce que la maison du Seigneur doit toujours être humble et sans

faste, afin de rappeler sans cesse au fidèle que le divin Sauveur

est né dans une étable; j'ai engagé la personne qui voulait faire

à ma paroisse ces inutiles présents à employer cet argent en

aumônes judicieuses, l'assurant que cela serait plus agréable au

Seigneur._

_-- _Mais c'est une amère et une violente déclaration contre

l'ornement des temples! s'écria le cardinal. Ce jeune prêtre est

des plus dangereux... Continuez, mon très cher père.

Et, dans son indignation, Son Éminence avala coup sur coup

plusieurs _fondantes _aux fraises. Le père d'Aigrigny continua:

Demande: Est-il vrai que vous ayez retiré dans votre presbytère et

soigné pendant plusieurs jours un habitant du village, Suisse de

naissance et appartenant à la communion protestante? Est-il vrai

que non seulement vous n'ayez pas tenté de le convertir à la

religion catholique, apostolique et romaine, mais que vous ayez

poussé l'oubli de vos devoirs jusqu'à enterrer cet hérétique dans

le champ du repos consacré à ceux de notre sainte communion?

Réponse: _Un de mes frères était sans asile. Sa vie avait été

honnête et laborieuse. Vieillard, les forces lui ont manqué pour

le travail, puis la maladie est venue; alors, presque mourant, il

a été chassé de sa misérable demeure par un homme impitoyable

auquel il devait une année de loyer; j'ai recueilli ce vieillard

dans ma maison, j'ai consolé ses derniers jours. Cette pauvre

créature avait toute sa vie souffert et travaillé, au moment de

mourir, elle n'a pas prononcé une parole d'amertume contre son

sort; elle s'est recommandée à Dieu, elle a pieusement baisé le

crucifix. Et son âme, simple et pure, s'est exhalée dans le sein

du Créateur... J'ai fermé ses paupières avec respect, je l'ai

enseveli moi-même, j'ai prié pour lui, et, quoique mort dans la

foi protestante, je l'ai cru digne d'entrer dans le champ du

repos._

_-- _De mieux en mieux, dit le cardinal, c'est une tolérance

monstrueuse, c'est une attaque horrible contre cette maxime qui

est le catholicisme tout entier: _Hors l'Église pas de salut._

_-- _Tout ceci est d'autant plus grave, monseigneur, reprit le

père d'Aigrigny, que la douceur, la charité, le dévouement tout

chrétien de l'abbé Gabriel ont exercé, non seulement dans sa

commune, mais dans les communes environnantes, un véritable

enthousiasme. Les desservants des paroisses ont cédé à

l'entraînement général, et, il faut l'avouer, sans sa modération,

un véritable schisme eût commencé.

-- Mais qu'espérez-vous en l'amenant ici devant nous? dit le

prélat.

-- La position de l'abbé Gabriel est complexe: d'abord comme

héritier de la famille Rennepont...

-- Mais il a fait cession de ses droits? demanda le cardinal.

-- Oui, monseigneur, et cette cession, d'abord entachée de vices

de formes, a été depuis peu, et de son consentement, il faut le

dire encore, parfaitement régularisée; car il avait fait serment,

quoi qu'il arrivât, de faire abandon à la compagnie de Jésus de sa

part de ces biens. Néanmoins, Sa Révérence le père Rodin croit que

si Votre Éminence, après avoir montré à l'abbé Gabriel qu'il

allait être révoqué par ses supérieurs, lui proposait une position

éminente à Rome... on pourrait peut-être lui faire quitter la

France et éveiller en lui des sentiments d'ambition qui

sommeillent sans doute; car, Votre Éminence l'a dit fort

judicieusement, tout réformateur doit être ambitieux.

-- J'approuve cette idée, dit le cardinal après un moment de

réflexion; avec son mérite, avec sa puissance d'action sur les

hommes, l'abbé Gabriel peut arriver très haut... s'il est docile;

et s'il ne l'est pas... il vaut mieux pour le salut de l'Église

qu'il soit à Rome qu'ici... car, à Rome... nous avons, vous le

savez, mon très cher père... des garanties que vous n'avez

malheureusement pas en France.

Après quelques instants de silence, le cardinal dit tout à coup au

père d'Aigrigny:

-- Puisque nous parlons du père Rodin... franchement, qu'en

pensez-vous?...

-- Votre Éminence connaît sa capacité... dit le père d'Aigrigny

d'un air contraint et défiant; notre révérend père général...

-- Lui a donné mission de vous remplacer, dit le cardinal; je sais

cela; il me l'a dit à Rome. Mais que pensez-vous... du caractère

du père Rodin?... Peut-on avoir en lui une foi complètement

aveugle?

-- C'est un esprit si tranchant, si entier, si secret, si

impénétrable... dit le père d'Aigrigny avec hésitation, qu'il est

difficile de porter sur lui un jugement certain...

-- Le croyez-vous ambitieux? dit le cardinal après un nouveau

moment de silence... Ne le supposez-vous pas capable d'avoir

d'autres visées... que celle de la plus grande gloire de sa

compagnie?... Oui... j'ai des raisons pour vous parler ainsi...

ajouta le prélat avec intention.

-- Mais, reprit le père d'Aigrigny, non sans méfiance, car entre

gens de même sorte on joue toujours au fin, que Votre Éminence en

pense-t-elle, soit par elle-même, soit par les rapports du père

général?

-- Mais je pense que si son apparent dévouement à son ordre

cachait quelque arrière-pensée, il faudrait à tout prix la

pénétrer... car avec les influences qu'il s'est ménagées à Rome

depuis longtemps... et que j'ai surprises... il pourrait être un

jour, et dans un temps donné... bien redoutable.

-- Eh bien!... s'écria le père d'Aigrigny, emporté par sa jalousie

contre Rodin, je suis, quant à cela, de l'avis de Votre Éminence;

car quelquefois j'ai surpris en lui des éclairs d'ambition aussi

effrayante que profonde, et puisqu'il faut tout dire... à Votre

Éminence...

Le père d'Aigrigny ne put continuer.

À ce moment, Mme Grivois, après avoir frappé, entrebâilla la porte

et fit un signe à sa maîtresse.

La princesse répondit par un mouvement de tête.

Mme Grivois ressortit.

Une seconde après Rodin entra dans le salon.

Le juif errant - Tome II · 第 53 / 128 题